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AU NOM DE LA TERRE ***

3 Oct

3sur5  Ce film est sincère et réaliste mais plein de barrières. Il est gentiment impudique avec ses petites scènes dans la tribu, verrouillé sur les questions cruciales. Trop de respect nuit à son envie de témoigner, à son éventuelle cause, tout en profitant à son affectivité. Le paysan, sa femme et son fils paraissent purs et, d’un point de vue spectaculaire, sont flattés car accablés par les malheurs de la condition paysanne contemporaine. Naturellement cela donne à une minorité l’occasion de se trouver entendue, de se projeter instantanément, avec matière à polémiquer mais pas de quoi le faire immédiatement ; dans le monde paysan comme chez ses fossoyeurs ou ses exploiteurs, personne ne va se sentir agressé, ou de façon trop discrète.

Un peu à l’image des Chatouilles dans un autre registre, Au nom de la terre est un film thérapeutique avec une portée collective, qui braque sérieusement les projecteurs sur une réalité embarrassante que tout le monde ne peut que regretter (ou ne discutera que tout bas), même si la traduction pratique et politique est presque nulle. Montrer l’état des lieux apporte un début de solution ; on ne va pas laisser aux téléfilms le monopole du squat de la campagne, ces inspections étant nécessairement rabougries par le cahier des charges et ironiquement plus limitées que sur grand écran. Mais Petit paysan profitait des libertés de la fiction, qui pour Au nom de la terre n’apporte que des occasions de romancer. Centré sur un homme cette fois littéralement seul et purgé des côtés sirupeux, aux prises avec le présent immédiat et pas un passé doublement proche, Petit paysan montrait davantage de cet univers, du métier et des claques qu’on s’y prend.

Pourtant le principal est là : l’aliénation par les coopératives, cette tendance à vouloir construire comme le voisin ou pour monter à bord du train de la modernité, la démoralisation affectant le monde agricole (ainsi que la perte d’estime pour le patriarche sans gros sous, la familiarité encore possible avec le banquier de proximité il y a 20 ans). Dommage que ces thèmes ne soit pas approfondit et que rien ne soit nommé (hormis la marque du tracteur via l’image). Le film enquille les passages démonstratifs (rapportés dans la promotion : madame oppose « on a plus de trésorerie », le fils récolte les bruits de jaloux et médisants ciblant son père), les avalent instantanément, reste droit sur sa route. C’est un drame en milieu paysan mais on ira pas arpenter tout l’environnement autour. À la place on opère des pas de côté complaisants et un peu stériles, notamment autour de Thomas/Bajon dont on s’acharne à souligner la vitalité. Des poussées musicales un peu clicheteuses et surtout mielleuses viennent doper une mise en scène simple et compenser une écriture faiblarde. Celle belle (et courte) avec la chanson de Barbara participe à pardonner la mère, saluer sa loyauté et ses efforts. On effleure, veut pas blesser ce monde trop aimé, tout en dressant un tableau crépusculaire et très ‘familial’ (ce créneau ne servant pas qu’à rire ou occuper les enfants). On repère le négativisme et le matérialisme paysans au travers de quelques réflexes, de rares mots ; le grand-père est le plus révélateur car il porte toute la dignité d’un monde mais aussi sa rigidité mortelle, voire sa bêtise (de petit capitaliste tocard et régressif).

Ce n’est pas un idiot du village ou un dément, mais quand même le parfait véhicule de la mentalité arriérée des besogneux compulsifs persuadés que simplement se retrousser les manches et se planter le nez dans le guidon vous lave de tout et arrange l’essentiel. Il ne voit pas que c’est ce que fait son propre fils tout en essayant d’investir. Il ne réalise pas non plus que sa réticence à léguer ‘gratuitement’ ce monde n’arrange personne et rend la tâche plus facile aux agents de sa braderie. Embarquer les clés avec lui est probablement son ultime jouissance. Mais cela le film évite à l’afficher de façon catégorique, il le mêle à une certaine admiration pour ce personnage flanqué de quelques atours rétrogrades (son bout de réplique condescendant sur les ‘femelles’). Dans la poignée de scènes silencieuses où il vient observer l’état de la ferme, il incarne le vieux monde paysan jugeant sévèrement – mais dont le jugement est déjà établi. À un niveau générique c’est mélancolique ; à l’échelle du particulier, c’est la mesquinerie – de cette mesquinerie sans éclats et peu cinématographique, plus facile à rapporter dans un roman psychologique (comme dans la littérature de Mauriac avec ses méchants avaricieux).

Le grand malheur du film et de son approche c’est qu’à la fin on peut douter de sa conclusion et donc de tout ce qu’il y rattache. Ce n’est pas évident que cet homme se suicide principalement voire seulement à cause de son échec agricole. Il y a une tragédie là-dessous présentée comme intime mais dont on aborde que le versant social et familial. Donc il reste un gouffre, le film fait son office, mais sur des plate-bandes qu’il travesti. La séance se clôt d’ailleurs sur une signature nocive pour la pertinence de cette démonstration ; on voit une vidéo amatrice insignifiante des années 1990 avec un zap pour le moins plombant sur l’assistance blasée. Le père du réalisateur a l’air tout en émulation et seul dedans. Aurait-on il y a une vingtaine d’années laissé se noyer le type pour lequel Guillaume Canet a sacrifié l’intégrité de sa coiffure ? Bergeon règle certainement ses comptes et ajuste sa vision des rôles, voire répare l’histoire familiale en la reformulant. Cela donne : papy digne représentant du monde paysan mais responsable de la déchéance de papa ; papa noble victime et peut-être émotionnellement faible ou pourri par les autres ; maman dont on prend le parti, forte, fiable et patiente.

Note globale 64

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Suggestions… Alabama Monroe + Les moissons du ciel + Moi Tonya

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NICKY LARSON ET LE PARFUM DE CUPIDON ***

12 Août

Nicky replonge vers la BD (elle entame le ‘réel’ par les lignes sur les côtés).

3sur5  On a raison de taxer ce film de lourd ou graveleux, de l’estimer à destination d’ados attardés ou de gens plus volontiers éméchés qu’exigeants. On peut défendre la conviction qu’il s’agit d’une adaptation insuffisante. Par contre lui reprocher ses déviances envers la franchise ou de la tirer vers le bac à sable s’appelle mentir – par nostalgie, intégrisme culturel ou aveuglement élitiste, voilà ce qu’il faudra définir. Dans la série de 1987 le héros est lubrique, les vannes assez limitées par leurs thèmes et leur niveau, l’action volontiers invraisemblable, le ton léger et la réflexion absente, le contexte chaud et urbain. Le film respecte ces données sans chercher l’imitation. Il a plutôt tendance à améliorer le matériel, ce que ne semblent pas avoir fait la plupart des versions cinéma (des anime et quelques lives dont un avec Jackie Chan en 1993). un autre anime sort dans la foulée .

Et surtout il y a cette fixation de Nicky sur les femmes et leurs formes. Là-dessus ce n’est pas pire que dans la série, simplement plus large et plus adulte. Lacheau a réussi à être fidèle au ton humoristique de la VF tout en étant plus crû comme l’était la VO et surtout, d’après les connaisseurs, le manga papier originel (City Hunter). La délocalisation ne pose pas de problème car déjà dans la série les apparences étaient caucasiennes et non asiatiques, sauf pour des personnages secondaires (et souvent les antagonistes). Respecter scrupuleusement la source a de toutes manières peu d’intérêt et exigerait le recours à des bodybuildés, des malformés ou du numérique afin de respecter les proportions curieuses (et changeantes) au niveau des épaules (féminines y compris). L’aval du créateur de Nicky Larson est probablement aussi sincère que l’engagement d’anciens spectateurs dans cette aventure. En revanche, les puristes et les individus gênés aux entournures par leur attachement à la vieille série souffriront tout aussi sincèrement des récurrents gags bito-centrés ou biturés, encore qu’hormis leur franchouillardise une majorité ne soit pas non plus si infidèle. La séquence d’ouverture a pour principal mérite de poser le pire sur la table et vacciner le public. Quelques passages éclairs comme celui avec les religieuses semblent appartenir à l’ère des bidasses ou de Louis de Funès, en tout cas à un monde révolu. Les fans de la Laura originelle devraient être satisfaits, bien que l’acolyte sous les traits d’Élodie Fontaine n’ait pas grand-chose d’un garçon manqué (sa moindre hystérie, sa fermeté et son caractère la tirent plutôt vers l’asexualité).

La mise en scène de Lacheau est soignée même si l’esthétique reste celle d’une comédie épaisse et d’un univers criard. Des bruitages et de rares poussées ‘cartoon’ reprennent directement le modèle (le marteau géant, en ouverture et en fermeture), les clins-d’œil aux autres gros titres du Club Dorothée pleuvent. La présentatrice apparaît en agent d’accueil à l’aéroport ; elle se joint au petit lot d’acteurs de la génération précédente (tendance déjà présente dans Alibi.com où la recrue Didier Bourdon semblait moins improbable). D’autres références, la plupart d’époque, traversent aussi le film avec divers degrés de discrétion (aucune pour cette séquence de plusieurs minutes à la Hardcore Henry – si c’est involontaire, c’est troublant car d’autres films d’action en vue subjective ne se confondent pas ainsi).Le style 90s se retrouve par des pseudo ressemblances avec les sitcom francophones de l’époque (jusqu’à la scène de rue où Nicky et Laura sont qualifiés de « messieurs ») et quelques détails relevant de l’industrie Besson (notamment Léon). Les spectateurs indifférents à cette culture et ces affinités n’auront aucun mal à suivre. Ils ne verront simplement pas à quel point tant d’éléments ramènent ou appartiennent à ce monde-là, pourront apprécier ou rejeter une comédie d’action typée (et supposer que le corbeau vient d’un succédané de Flappy Bird).

Le rythme est excellent et curieusement, le film est plus fluide que le dessin animé aux sessions d’une vingtaine de minutes. La série était plus focalisée sur le personnage, comptait sur lui pour l’essentiel des gags répétitifs, des actions et réactions ; dans cette version le suivi est plus éclaté, d’autres personnages sont aussi décisifs que Nicky. L’introduction de nouveaux personnages pour inclure ses camarades de la bande à Fifi contribue à en faire une comédie pas trop spécialisée. Poncho n’est pas mauvais mais ses ressorts et ses souvenirs sont éculés ; Gilbert Skippy est savoureux avec son aplomb misérable et ses expressions désuètes ou enfantines (comme le délicat sobriquet « mollo l’asticot », éloquent dans sa bouche). Un personnage digne de ceux de Jean-Paul Rouve (Couscous de Podium), mais capable de tenir sur la durée et sans immédiatement s’humilier. Parmi les rôles secondaires, Chantal Ladesou campe le plus réjouissant bien que ringard. Une nouvelle fois Audrey Lamy excelle dans un rôle de casos végétative une seconde, hargneuse la suivante. Paumée intégrale dans Polisse, elle est cette fois du genre à gueuler constamment dès qu’un membre de la tribu gesticule. Une carrière dans les déclinaisons franchouillardes d’Affreux sales et méchants, de Killer Joe ou même chez un nouveau Chatilliez serait à prévoir.

Le seul truc par lequel cette excellente comédie hystéro-beauf menace de s’appesantir et se laisser engluer par le cliché est la relation Laura-Nicky (ce qu’elle évite, mais peu de suite dans les idées, comme pour l’ensemble des gags même les meilleurs). En de rares occasions le ton flirte avec le sérieux, produisant alors un effet neutre mais curieux – pas celui d’assister à un nanar, mais à une sorte de pastiche s’acquittant du minimum de ses devoirs. Certainement le fan-service et la nécessité d’arracher des larmes aux gros-bébés trentenaires dont la chambre, le bureau et l’esprit sont inondés par les super-héros et héros extraordinaires de fictions du passé (bien sûr il y a certainement du [beau] monde autour de ce cœur de cible). La séance contient bien quelques faiblesses, spécialement les trois gags techniques ‘absurdes’ abusifs et inefficaces (la voiture, le bouche-à-bouche). « Beaux yeux belles couilles » est déséquilibré, « Beaux yeux belle queue » eût été plus savoureux. Quelques points mineurs nuisent à la crédibilité mais profitent au rythme et au style BD (modérément délurée) : il y a dans ce monde quasi-réaliste beaucoup de professionnels actifs la nuit (laveurs de carreaux, auto-école). Avec un peu de chance et de mauvaise foi on y verra l’once d’anticipation d’un film actuel mais entièrement bâti et excité par le passé.

Note globale 64

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Suggestions… Madame Irma + Deadpool + Kingsman + Les visiteurs 2 + Les trois frères + Barb Wire

Les+

  • bien fichu, scènes d’action et effets spéciaux bons
  • le casting
  • efficace, rythme irréprochable

Les-

  • comédie régressive (il faut simplement s’en aller ou l’accepter)
  • prévisible, de vieux ingrédients, des gags éculés

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PARASITE ***

25 Juin

3sur5  Le père confie à un moment que tout plan est inutile car la vie ne se passe jamais comme prévu. Manifestement le film où il s’exprime se situe loin des gesticulations humaines car tout s’y déroule en fonction d’une démonstration sur les conflits de classe sociale et sa mécanique ignore les lourdes contradictions et les compromis sur son chemin. On voit bien ces nantis se laisser avoir par des suspicions absurdes – jamais au bon endroit, jamais contre ceux qui les nourrissent. C’est pourtant curieux qu’ils ne mènent aucune enquête, même une simple vérification [sauf une consultation servant à souligner les qualités d’arnaqueuse de la fille et apporter un minimum d’ancrage]. Pour des riches ‘petits et moyens’ aux prises avec des affaires moyennement graves, soit ; à un plus haut niveau d’opulence et d’engagement, surtout lorsqu’il y a accumulation, la vigilance semble naturelle.

Les limites du film sont dans cette lourdeur – c’est aussi elle qui soutient une intrigue amusante et son substrat social. Il suggère un monde protégé et insouciant à l’égard des indigents ; il faut forcer sa chance sinon mourir et moisir, pour ceux qui ne sont pas dans le bon réseau, pas recommandés (ou pas bien nés). Parasite légitimerait la tricherie si elle n’avait un prix : ainsi ‘Monsieur Kim’ recoure à son fils pour s’illusionner sur la reconversion certaine du chauffeur qu’ils ont utilisé. Des points mineurs sont soulevés, des tangentes semblent à portée : maman et sa fille souhaiteraient-elles une compagnie, une relation privilégiée – où on écoute, approuve, ‘croit’ aux piteuses fictions et représentations qu’elles se font ? Espèrent-elles un gigolo ? La sœur froide et capricieuse sait se fondre dans un rôle ou un décors, elle est typique des charlatans et on l’aperçoit déjà isoler sa victime (déjà seule, comme [selon le film qui amalgame le supposé point de vue de tous les membres de la famille et du groupe] les gens de sa caste logés dans une bulle sortant de l’esprit toute conscience du risque). Sa famille souligne son talent à l’occasion et la carrière s’ouvrant à elle ; le film s’en délecte seulement dans le cadre de cette affaire, pour elle comme pour l’essentiel le terrain reste en suspens à la scène de la culotte (sauf le développement sur l’odeur des pauvres).

Dans une des séquences au discours le plus riche pointe l’opposition entre les attentes de deux hommes ‘normaux’ et bien constitués – le prolo souhaitant une femme fonctionnelle et pratique, prenant en charge les tâches domestiques ; le CSP+++ évoquant « l’amour ». Peut-être pour romantiser la capture d’une superbe prise – avec cette anecdote on arrive aux notions de confort et de sentiments selon le niveau d’aisance : sous la pesanteur de la crasse on ne les envisagent jamais bien haut ; à l’écart de ces menaces on éprouve des états détendus voire primesautiers (ou du moins, ça en a l’air et c’est ce qu’a décidé de figer ce film). Toujours on en revient aux métaphores appuyées dont la portion la plus claire est cette lutte des gueux au sous-sol pendant que les riches sont à l’aise et à la fête au jardin. La narration aussi est prévisible, avec le retour évident lors du camping ; c’est même parfois trop gros, le film s’en tire par la comédie (la tuberculose à l’aéroport).

Bong Joon-ho avec ses équipes sait techniquement donner de l’ampleur et du style – comme strict raconteur d’histoire il est plus pataud malgré des dehors flamboyants. La dette aux trucs et aux rebondissements est forte, Okja y échappait davantage, pas Snowpiercer mais il était assez solide par ailleurs pour que ce ne soit que du bonus. Plus qu’une autre cette livraison embarque facilement et laisse circonspect à la sortie ; pas d’escroquerie, mais une bonne donne de boursouflage autour d’un noyau créatif, engagé et candide, le tout avec science et modération. Si vous avez été éblouis par la profondeur supposée de ce Parasite et particulièrement par la sombre gaudriole, vous devriez donner leur chance à de nombreuses comédies italiennes aux alentours d’Affreux sales et méchants ; si c’est pour la conscience amère et la cruauté des détails, bienvenue en France, pays de La cérémonie (ou de La vie est un long fleuve) ; si c’est pour les rapports de domination et de compétition dans le contexte coréen, The Housemaid et tant d’autres ont déjà fait le travail.

Note globale 64

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Suggestions… Pandémie + Mademoiselle + Breathless 

Les+

  • travail lisse, résultat limpide et efficace (personnages, écriture, technique, dialogues)
  • acteurs impeccables (le choix comme les exécutants)
  • rythmé et drôle, heureusement car..

Les-

  • déjà vu, une grosse surprise au milieu sinon rien
  • traite trop prudemment ses thèmes – accumule simplement
  • de l’opportunisme épais, des omissions et éléments sans suite, voire des incohérences
  • .. lourdingue sur le fond

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PRÉJUDICE ***

20 Avr

3sur5 La démonstration est convaincante, les intentions et les conclusions plus troubles. Le portrait du groupe et de son monstre principal est impeccable, concret et souvent précis. Ce jeune schizophrène est probablement non-désiré, non-aimé ou pire, mal-aimé, salement aimé, négligé mais pas au point d’être rendu à la liberté. Il est égocentrique, balance soudainement des phrases inadaptées voire hors-contexte, traite des montagnes d’information sans intuition, sans les pénétrer ni les instrumentaliser – en les copiant littéralement dans son disque-dur. Sa sœur n’accepte pas sa réalité et le culpabilise constamment ; il doit montrer des émotions, être heureux et reconnaissant pour les autres – pour elle. Pour son caractère fébrile c’est la meilleure façon de ne pas regarder cette réalité en entier, ni la part que les autres y prennent, ni remettre en question sa propre place dans la famille et dans le schéma où son frère est esseulé. Quand cette sœur annonce sa grossesse, lui est renfoncé dans son sentiment d’exclusion – les manifestations émotionnelles avec sa mère et leur connivence contrastent avec les rapports courants à la maison.

L’essentiel concerne son traitement ; c’est un non-traitement apparent, une absence certaine d’estime et de confiance. Son entourage tend à l’ignorer. La belle-sœur, présente malgré l’absence du fils et frère des membres de la tribu, subit le même sort – avec moins de passion et plus de courtoisie. Que la sœur et la mère parlent ainsi à côté d’elle comme si elle était invisible, dès les débuts du film, indique les dispositions familiales. Nous sommes dans une de ces familles appliquant le déni aux êtres, infligeant des violences ou en laissant courir sans bruits, sans afficher de haine ou de rejet – on ne prétend à rien d’autre que la normalité, la bienveillance ordinaire, mais on applique d’autres critères. On ostracise sans y faire attention et si une curiosité ou une indélicatesse venait à être relevée, leurs auteurs ou complices ne les verraient pas – en dernier recours, les maquilleraient ou les justifieraient. Cédric est l’otage d’un cercle vicieux, entretenu par un autre cercle propre à la famille – conjointement ils l’encouragent à se taire. Par acquis et souci de protection (de la part d’eux et de lui ; pour la personne, la réputation, les habitudes, la sérénité psychologique, pour tenir à distance une vague de purin et de douleurs), il est entretenu dans son isolement et sa sphère débile ; le ‘cas’ en restera un.

Cédric est cet autiste, ce fou, ce taré, qui pose question. Il rappelle ce qui foire ou a foiré, verbalement ou par sa simple présence. La scène sous la pluie est éloquente : la troupe laisse Cédric à lui-même, puis à l’usure et puisqu’un trop long délai serait suspect, maman appelle Cédric – qu’il arrête ‘ça’ maintenant ! Les parents ont dû s’attendre à ce que l’enfant se débrouille seul – il est déjà, toujours trop, à notre charge. Et lui, dépendant et incapable de se détacher de ses espérances affectives, demeure un boulet insistant – démuni car on lui a rien appris ; jeté le nécessaire à la gueule. Dans ce film le schizophrène (ou autiste et à quel degré ?) souffre d’un développement ‘arrêté’ voire quasi-nul. Ses fonctions ont continué à s’étoffer naturellement, mais sur des bases fragiles et des pans considérables de la maturité (‘humaine’, sans parler de celle ‘sociale’) lui resteront interdits (sauf au terme de plusieurs révolutions et pour des résultats instables ou encore déficients, ou creux).

La principale responsable de la situation actuelle est la mère. Un possible mépris du masculin s’ajoute à son dossier – il fournirait une raison supplémentaire d’avoir rejeté son enfant. Une autre possibilité lourde de sens vient renforcer cette impression : le choix de l’actrice. Nathalie Baye incarnait dans Laurence Anyways la mère d’un aspirant transsexuelle, jetant à sa progéniture « Je t’ai jamais considéré comme mon fils ; par contre je sens que t’es ma fille. » Peut-être que d’autres tracas psychologiques se sont greffés sur cette présentation d’une famille simplement troublée par la présence d’un malade psychiatrique – car le film est explicite sur tout ce qu’il énonce mais laisse beaucoup d’ouvertures. Il suit un fil cohérent, prévisible dès que ce genre de profils a été porté à votre connaissance ou que vous avez un peu réfléchi aux psychologies familiales. D’éventuels manques du film gênent également la lecture de son message. On ne sait pas toujours si certains ratés doivent refléter l’ambiance familiale, le climat mental du protagoniste – ou simplement sont des fautes. En particulier cette prise de son douteuse par endroits, ces ralentis et autres effets excessifs, mais aussi la disjonction apparente entre projection du scénariste et application du scénario ; le temps dehors est triste, maman le trouve beau, tout le monde semble raccord avec cette sensation. Il y a là une volonté de nous faire comprendre physiquement le décalage, bousculer au propre et au figuré un cadre commun et raisonnable – mal ‘cadrer’ cette banalité viciée.

Mais puisqu’il tenait à être immersif, franc et incisif, Préjudice aurait pu aller voir comment se tiennent les autres dans cette famille, tenter de mesurer la contribution et les fardeaux de chacun ; en particulier, vérifier comment s’est tenu le père (interprété par un musicien dans le costume d’un bonhomme prompt à baisser les yeux). Préjudice laisse trop en plan, cesse l’investigation quand il est arrivé au palier du sulfureux imminent, abandonne le spectateur à des suggestions malsaines. On en sort avec l’impression d’avoir assisté à un procès bien renseigné mais finalement inéquitable, jouant la pudeur toujours avec un ou deux instants de retard. Ce procès naturellement accable la mère et vient soutenir certains courants psychiatriques, donc certains biais médicaux cristallisés autour d’un bouc-émissaire (qui, bien sûr, pourrait être le plus approprié pour ce rôle, l’agent toxique essentiel). On peut estimer que ‘tout le monde est impliqué, personne n’a tort ou raison’, il y a plutôt des fautifs et des aliénés à divers degrés : la mère est chargée et la famille aliénée par elle (y compris ce père évanescent). Maman pourrait être une victime ou contrainte par une tribu déviante, ou sur laquelle a jailli des tares culturelles ou congénitales dont elle a pu être la porteuse ; c’est dans le champ trop large, donc invalide d’office, des hypothèses. Dans une moindre mesure, le spectateur peut éprouver la lassitude et la détresse connues par les proches d’handicapés.

Note globale 64

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Suggestions… Canine + Les Chatouilles + Le Mur Invisible

Les+

  • représentation crédible et précise, probablement ‘renseignée’ ou fruit d’une sensibilité ‘efficace’

  • interprètes, ‘façons’ des personnages

  • dialogues

Les-

  • tendance procédurière voilée

  • fouille son sujet puis respecte trop des frontières bien arrêtées

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UNDER THE SILVER LAKE ***

18 Mar

3sur5 Ce thriller grotesque et sardonique, par suite potentiellement comique, recycle De Palma (l’existence de Body Double relativise beaucoup ce qu’on peut lui trouver de grand et d’unique), Mulholland Drive, poursuit sur la lancée de films récents concernant Hollywood comme Maps to the Stars (la scène sur les chiottes est plus entière avec le Jésus du jour). Il fait écho voire reprend du Breat Easton Ellis pour la vacuité des US dorés, renvoie vaguement à Southland Tales avec son apocalypse. Et surtout rappelle ceux qui ont déjà repris le film noir pour le tirer vers le fantastique, le surréalisme, un mystère d’une nature proche de la SF ou du mystique – ou actualisé le style hitchockien et on en revient à De Palma (notamment au début et via la musique, dont l’usage ressemble à celui dans Obsession).

Les pelletées de références et d’anecdotes étranges [l’écureuil écrasé clairement factice, le pirate] sont en principe unifiées par un conspirationnisme généralisé ; l’univers est saturé de codes et entièrement gavé par lui. On donnera la source exclusive des mélodies connues depuis des siècles. Ce père Fourras compositeur est le seul point un peu concret ou finalisé dans les propos du film ; il met en doute le rôle de la culture dans l’Humanité. En passant il implique que tous les artistes à succès ont reçus leurs œuvres, ou leur matière clé. Cette splendide théorie fondamentaliste voire d’illuminé ultime met de côté les questions de production et de distribution (les œuvres ne seraient pas ‘apparemment’ ce qu’elles sont devenues sans leurs relais et en prendre conscience ouvre à une crise tout aussi abyssale). Mais il est facile de décréter que les circuits ne sont que des instruments dans ce jeu-là, les supports d’une édification despotique des goûts et des mœurs. Pour un dessein dont naturellement on apprendra rien de consistant, à moins que l’issue du film [son enlisement et les garnitures le ponctuant] soit à prendre au sérieux.

Ce film aussi est un jeu et finalement assez vain – susceptible de plaire et de tenir sous hypnose. Si on ne succombe pas à ses charmes on ne verra qu’un remake indirect de plusieurs sources, vintage et dans un certain air du temps (synthétique et pas ‘premier’). L’enquête menée par Sam est proche d’un rêve et le résultat captivant pour ça. Sauf que le temps objectif d’un rêve est bien plus court et celui du film imite peut-être trop bien celui ressenti pendant nos vraies nuits. Reste un produit stylistiquement brillant, avec un génie pas seulement tiré de chez d’autres – mais se dégonflant inéluctablement, avec une part de bouffonnerie manifeste galopante au bord du précipice.

Note globale 64

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Suggestions… It Follows + The Conspiracy + Mandy

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (6), Dialogues (7), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (7), Ambition (8), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (5)

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