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LES CHATOUILLES ***

20 Mar

4sur5 Andréa Bescond est une danseuse et actrice pour le théâtre qui s’est faite auteure afin d’exposer une expérience traumatique infantile. Son film présente les faits (les cruciaux et ceux d’une vie) le plus directement possible, pour en témoigner et surtout pour les insérer dans une espèce de programme thérapeutique, renvoyant à un travail accompli, toujours vivace. Les Chatouilles est donc une histoire bête et crue doublée d’une rémission : l’actrice-réalisatrice y reprend le chemin de l’acceptation et de l’affirmation d’une réalité pédophile vécue par une ancienne petite fille – réhabilitée et soignée sinon en voie de [perpétuelle] guérison. La mise en scène est explosive, laisse place à l’humour sans se fourvoyer dans la négation (car il y a des erreurs et des ‘fatalités’ drôles surtout après-coup). Cette version cinéma importe et sublime des croisements spatio-temporels issus du théâtre, laisse seulement entrevoir le monde intérieur et les zones d’évasion de la petite fille (comme les rêveries à l’opéra – une défense obsolète pour la grande fille qui se la remémore avec jubilation et tendresse).

Elle représente les moments charnières et surtout leurs effets – déstructurants : elle devient une alcoolique et droguée, est vulgaire, outrancière, ‘borderline’, ses effusions n’aboutissent à rien de solide, parfois elle laisse passer ou procrastine devant les meilleures opportunités. Elle embrasse les libertés primaires qui n’en sont pas, comme le font de nombreux perdus et les victimes de brimades ou pressions excessives. Qu’il soit égocentrique ou plus largement renseigné le film semble bénéfique, car il montre des aspects ‘concrets’, décelables du pédophile en action, comme ces petits cadeaux de Gilbert, les actes de la gamine lorsqu’elle le quitte. On constate ou se rappelle que les agresseurs d’enfants (les réguliers en tout cas, la majorité probable) se rendent populaires dans l’entourage de leur cible (qui a déjà, par son état, peu de moyens de la ramener). On pourra retrouver au travers de ces signaux de nombreuses familles à problème, les viols/attouchements étant une sorte de cristallisation extrême de tous ces dysfonctionnements (eux peuvent concerner plus d’1 enfant sur 5, chiffre présumé des victimes de « violences sexuelles », donné au terme de la séance). On voit un père bon mais impuissant, quasiment protégé par sa fille. Lorsqu’il la ‘dépose’ à la chambre de bonne à Paris, elle lui pardonne de pas savoir la défendre ; ce qui en fait une de ces enfants qui ‘portent’ leurs parents ou un des parents (en plus de le couvrir sur une affaire précise où il est défaillant). Le déni généralisé (y compris chez le pédophile) est plus diffus à mesure qu’on s’écarte du criminel [quoique sa propre famille soit à peine aperçue], davantage noyé dans la pure inconscience – tout se passe en secret et se devine sous les yeux des parents et des autres adultes, à condition d’être déniaisé du regard ce que la proximité interdit souvent.

La mère exprime une position en partie compréhensible (au moins pour le souci de stabilité – la crainte du jugement social n’est pas simplement une moutonnerie de personne faible ou superficielle), en plus grande partie obscure (serait-elle remplie de haine envers sa progéniture ? Ou de jalousie ?), dans tous les cas odieuse – il est possible qu’elle marchande sa fille, qu’elle soit le prix de son attachement à ce Gilbert ; elle a besoin de se convaincre du caractère bénin de la souffrance de son enfant, à moins de la souhaiter carrément, d’y trouver un exutoire à la sienne. Il est regrettable que le film ne poursuive pas sur cette pente – la généalogie de la souffrance, la reproduction des erreurs ou des fardeaux que les membres d’une tribu se croient obligés d’endosser – ou plutôt qu’ils ont endossé malgré eux au point de ne plus pouvoir les chasser une fois adulte, autrement dit une fois qu’ils ont les armes et l’entière légitimité pour les rabattre. À de nombreux égards Les chatouilles paraît braver des difficultés parmi les pires pour finalement laisser sur les germes de nombreuses prises de conscience – ce pourrait être par prudence, pédagogie, ignorance ou négligence.

Enfin ce film convaincra moins les gens réfractaires à l’exhibitionnisme, aux performances tapageuses et aux approches ‘individualistes’ – d’éventuels défauts soutenant ici habilement le propos comme la séance, car à défaut de modération et de catalogage exhaustif, le film n’est pas aveuglé par un message, une rancœur, un point particulier – au point de laisser répondre la psy « Il n’y a pas de petites douleurs » à sa patiente raillant la clientèle obèse. Derrière le relativisme abusif, on peut entendre une voie reconnaissant les chaînes multiples embrigadant les êtres, tout en les désacralisant, barrant donc la route à la surenchère et aux autres complaisances victimaires – encore des limites à repousser. D’où cette séquence invraisemblable où un prof de danse confond la douleur manifeste d’Odette en la Shoah – rangeant derrière une horreur ‘ultime’ et collective une autre triviale et personnelle (quoiqu’un consentement à cette idée du prof soit possible – peut-être car c’est un film à deux têtes – le partenaire est Eric Métayer) ; à ce moment ni elle ni lui n’est capable de purger ce lourd dossier, chacun s’en va dans ses grands plans hors-sujets, sa fuite dans un ‘avant’ factice (modèle explicatif simpliste et globalisant, existence dissolue et turbulente).

Note globale 72

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Suggestions… Mysterious Skin

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (6), Ambition (8), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (7)

Note arrondie de 70 à 72 suite à l’expulsion des 10×10.

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THE PROPOSITION ***

10 Mar

4sur5  Bien qu’arrivé au bout de son Histoire, le western continue à exister. Pendant la première décennie des années 2000, quelques films marquants s’en revendiquent, reprenant le genre avec déférence. Ils ont tendance à être des calques assez lisses, comme le remake de 3h10 pour Yuma, ou à extrapoler le désenchantement voir le nihilisme exprimé dans les westerns dit « crépusculaires » comme ceux de Peckinpah et dans une moindre mesure Eastwood. The Proposition pourrait être en tête de cette seconde catégorie, avec There Will Be Blood.

Il nous propose un périple dépressif aux allures post-apocalyptiques. Les gens y vivent dans un monde sec et infini, sans relation avec la civilisation, mais certainement pas en sauvages pour autant. Ils règlent leurs affaires et ont l’horizon et l’éternité pour eux, à défaut d’avoir le salut. La philosophie de John Hillcoat s’exprime ainsi, emballée par un style éblouissant et ancrée dans l’outback australien à la fin du XIXe. Le film a été largement omis à sa sortie (2004), avant que Hillcoat ne signe l’adaptation de La Route (2009), puis Des hommes sans loi, ce qui amena la critique à en dresser les louanges et reconnaître que The Proposition valait bien L’assassinat de Jessie James.

The Proposition recycle les arguments classiques du western avec une grâce totale. Le scénario de Nick Cave (également compositeur) est sans surprise mais impeccable, intègre des archétypes plus ou moins affinés. Moins : le frère attardé, ce gimmick digne d’un cartoon mais rebattu sans humour ici. Plus : cet autre gimmick, celui du vieux fou de service, malin et relativement visionnaire, même si son génie n’est pas perçu. John Hurt campe le personnage le plus stimulant de ce film, où peu sont aimables ou valorisés. Le casting est particulièrement brillant, Ray Winstone en particulier – Guy Pearce plus acteur que personnage comme à son habitude, avec cette faculté de rester détaché sans être décalé.

Note globale 71

Mise en scène 8, Propos 7, Scénario 6, Esthétique 7, Bande-son 8, Acteurs 7

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LE VOYAGE DANS LA LUNE ***

9 Fév

4sur5 Méliès fait partie des pionniers du cinéma et a contribué à en faire un art. Dans les années 1880, ses géniteurs y voyaient un intérêt scientifique ou naturaliste. Après 1895, les Lumière s’en servent essentiellement pour des micro fictions, parfois des gags, rapportant des scènes de vie en extérieur avec peu ou pas de valeur ajoutée. Prestidigitateur, Méliès importe son savoir-faire à l’écran et propose des ‘vues’ pleines de trucages et d’astuces de montage. Le cinéma comme divertissement ou relais d’une créativité débridée pourra devenir une norme.

Le Voyage dans la Lune est sa réalisation la plus connue. Elle fait écho aux rêves d’exploration spatiale qui seront réalisés après la seconde guerre mondiale. C’est la première référence forte de la SF au cinéma (quelques essais antérieurs sont à noter, comme X-Ray Fiend ou Over-Incubated Baby), avec un univers inspiré de Jules Verne (De la Terre à la Lune – 1865) et des Premiers Hommes dans la Lune (1901) d’H.G.Wells. Elle contient des images séminales du cinéma, à l’instar des ‘premiers’ films des Lumière (Sortie d’usine, L’Arroseur arrosé, L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat) : l’alunissage avec la fusée dans l’œil de la Lune ; dans une moindre mesure, les confrontations avec les Sélénites (en référence à la déesse grecque Séléné).

Un grand nombre de techniques, gadgets et figurants (dont les danseuses des Folies Bergères lors du chargement de la capsule) sont déployés. Le film a nécessité trois mois de préparation et cumule les trucages déjà exploités par Méliès, qui les a raffinés depuis son lancement en 1896 (Escamotage d’une dame donna le coup-d’envoi). Le support est toujours théâtral mais les proportions élargies, ce qui permet à cet opus de rester éloquent sur des formats plus modernes – en Cinémascope par exemple, où Un homme de têtes n’a rien à gagner. Cette variété d’effets en fait un peu le Tueurs nés de 1902, forcément moins turbulent. Voyage dans la Lune est surtout l’opus où l’esthétique de Méliès exulte ; la Lune est une figure omniprésente dans son œuvre, malveillante dans au moins deux cas (La Lune à un mètre et Le Cauchemar en 1898-96), louée avec une malice assumée plus tard dans L’Éclipse du Soleil en pleine Lune (1907).

Voyage dans la Lune est également le témoin d’une ascension chez Méliès, de plus en plus attelé à s’approcher de l’épopée, ce qui aboutira sur À la conquête du Pôle en 1912. Avant cela, Voyage à travers l’impossible (1904) ressemblera à une extension de celui dans la Lune, puisqu’il en partage presque à l’identique l’ambition, le principe, les vices et les vertus. Il jouit donc d’une ‘longue’ durée, ses personnages s’expriment par des gesticulations constantes et exclusives ; et le point de vue collectif fait office d’objectivité. Ces choix réduisent l’efficacité, le charme et le pouvoir du film, dans les deux cas – là où des tribulations individualisées, ou en petit groupe, génèrent bien plus d’amusement ou d’empathie (même avec un plan-séquence comme pour Le Mélomane). Au demeurant, les longs préparatifs du voyage, lequel prend au final moins de la moitié du temps, sont assez frustrants – oublier de nous convier dans le vaisseau également. Enfin du haut de ses quatorze minutes, ce Voyage bat ou égale les records (dont celui de Méliès pour L’Affaire Dreyfus, tourné à chaud en 1899). La seule exception venait alors du documentaire, puisque The Corbett-Fitzsimmons Fight (1897) de Dickson/Edison (tenus pour inventeurs du film 35mm), enregistrement d’un match de boxe, serait le premier long-métrage. En tout cas le record pour la fiction sera pulvérisé dès 1923 par La Vie et la passion de Jésus-Christ (coordonné par Zecca, le perché d’À la conquête de l’air) avec ses 44 minutes.

Le Voyage dans la Lune connu un immense succès à sa sortie, dont Méliès fut d’ailleurs victime. Le copyright ne se généralisera qu’après Ben-Hur en 1907 et Le Voyage eu donc le temps d’être adulé en copies-pirates. Le lancement de Méliès aux USA devait être un échec et Le Voyage est l’occasion de porter le coup de grâce. Thomas Edison décide alors de ‘reprendre’ ses droits et saisit les copies du film français, afin de faire payer les diverses récupérations de son Kinétoscope et de ses pellicules (précédant le cinématographe des Lumière) – il fut en effet le plus pillé des pionniers, également celui qui négligea la projection sur grand écran à cause d’une mauvaise intuition commerciale. Edison brise ainsi dès le départ la carrière états-unienne de Méliès, de toutes façons mal engagée au point de vue gestion.

Le film existe en version colorisée et restaurée, présentée au Festival de Cannes de 2011 et assortie d’une bande-son composée par le groupe français Air. Cette musique spéciale dénature le film. Elle n’est même pas en contrepoint, juste en disharmonie, travaillant sûrement des sensations hors-sujet (sauf pour ironiser sur les caquètements des exaltés, sinon dans l’omission totale des côtés comiques du film). La reprise d’une bande-son d’époque aurait peut-être été tout aussi inadéquate pour le spectacle, mais aurait eu le mérite de simuler les conditions d’origine de sa diffusion. Car le problème du son n’était pas ignoré : afin de remplir le silence au temps du muet, pour les courts/moyens comme pour les longs, des musiciens jouaient un même air pendant toute la durée de la séance. L’Assassinat du duc de Guise (1908) s’est alors distingué grâce à une composition spéciale de Camille Saint-Saens. Pour le reste, la restauration exécutée par Lobster est sublime et les couleurs respectent les tons présents sur les films ultérieurs de Méliès (peints à la main comme la plupart des exceptions sous le règne du noir & blanc). Pour vérifier que leur éclat ne corrompt rien, il faut revoir Le Voyage de Gulliver.

Note globale 72

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Suggestions…

PRINCE OF PERSIA : LES SABLES DU TEMPS ***

30 Sep

4sur5  Éblouissant sur le versant vidéo, plus mitigé s’agissant de jouer. Les concepteurs maîtrisent brillamment le passage à la 3D et en tirent un gameplay enrichi. Les acrobaties sont toujours crédibles et remarquables sur la forme. Le recours à la caméra est constant, le joueur peut admirer au lieu de simplement jauger le paysage.

L’expérience est donc immersive, les options vastes même si le cheminement est exclusif ; la limite n’est pas tant dans cet enfermement que dans l’omission du joueur. Ces Sables du Temps donnent souvent l’impression de se donner à admirer plutôt que se prêter à jouer. Les mouvements intempestifs alourdissent des scènes triviales et peuvent anéantir quelques efforts.

L’aléatoire a peu de place mais certaines logiques sont improbables ou trop spécifiques (certaines orientations n’ont aucun sens lors des escalades du niveau 95-98%, ni en fonction du panorama, ni en fonction du joueur, ni de notre angle de vue ; une corde peut se mettre à partir en biais ou dodeliner sans explication). Les énigmes relèvent plus de l’ésotérisme ou de la fouille laborieuse que de l’invitation à la réflexion – la séquence des portes « devient ridicule » bien avant l’arrivée au premier étage, la purge des miroirs à suivre est presque aussi absurde.

Heureusement le jeu est stimulant, à contempler comme à pratiquer, avec tous ses pièges retors, ses combats nerveux, ses décors somptueux. Il n’y aura pas le temps ni l’occasion de s’ennuyer ou s’égarer. L’exploration gratuite serait dispensable. N’importe quel public devrait pouvoir l’essayer et y trouver son compte, par contre, la prise en main sera facilitée sur console.

Et surtout, si les sauts et plus encore doublés de courses vous déplaisent, le jeu risque de vous exaspérer régulièrement. S’habiter ne suffit pas toujours, même si la progression est rapide lorsqu’on a assimilé les contrôles, y compris face aux pires pièges ou aux ‘Gardiens’ (les adversaires les plus difficiles, aussi forts que le roi du boss à 14%). Pour ma part, la durée de vie normalement modeste a été décuplée par de fréquents (mais pas nombreux) blocages (cordes ou wall run).

Technique : Visuellement splendide, avec de beaux effets et un travail sur le son formidable. Peut s’apprécier comme une espèce de film d’action à l’environnement somptueux – pour une fois les walkthroughs peuvent avoir une valeur intrinsèque. Le doublage français est plus agréable que la VO. Le seul défaut remarquable apparaît lors des (éventuelles) chutes de Farah du pont à 55% de la progression – d’une laideur et d’une fausseté incompréhensibles. (9)

Jouabilité : Limpide, fluide. Des options motivantes avec la dague (l’absorption, la ‘gélification’ et l’immobilisation), enrichissantes car la progression autorise le ratage sans trop vous plomber [si vous êtes bons et réceptifs, grâce aux sables et aux ralentis]. Les ennemis ont des sorts et failles différentes, les bleus sont redoutables. Les mouvements de caméra lors de déplacements ou combats peuvent être insupportables. Semble pas destiné aux joueurs PC initialement (eux n’ont pas accès à POP1).

Sinon le jeu n’est pas traître (sauvegardes omniprésentes, fontaines presque toujours lorsque c’est indispensable – rendant plusieurs Fontaines Magiques obsolètes, sauf pour d’hypothétiques succès) mais certains choix ou hasards restent douteux (la puissance des oiseaux m’a paru aléatoire, quelques contrôles ont bizarrement mal répondus à la fin de passages comme celui des interrupteurs à 62%, le sort ‘méga gel/immobilisation’ ou d’autres mesures normalement géniales placent souvent dans un embarras fatal à la fin de l’étape). (7)

Univers : Qualités d’un blockbuster, avec peu de ses vices, sauf si la lourdeur de l’histoire dérange. Les adversaires ont du style. Humour un peu misérable mais passable. Musiques bien dosées, celles lors des combats sont à la fois envoûtantes et énergiques. Positivement kitsch, ne pas en attendre de ‘l’informatif’. (8)

Ludique : Peut devenir lassant, qu’on y arrive facilement ou qu’on galère (des moments répétitifs ou ni utiles ni intéressants). La volonté de nous en mettre plein la vue gêne parfois l’expérience et peut même gâcher notre jeu sur les plus rudes épreuves. Les effets liés à la dague ou à d’autres exécutions ne sont généralement pas contrariants. Les FPS old school et d’autres jeux plus rudes me semblent moins ingrats. (7)

 

Note globale 72

 

Critique sur SC

PARVANA, UNE ENFANCE EN AFGHANISTAN ***

8 Août

4sur5 Film d’animation d’occidentaux en vadrouille à Kaboul par le biais d’une afghane de dix ans aux yeux verts. Cette petite fille courageuse souhaite retrouver son père, placé en prison (car inspiré par le démon : « il a des livres interdits et donne du savoir aux femmes ») par un pouvoir abusif (et misogyne, c’est une part de son universalité) appliquant le chariah. Signé par la coréalisatrice de Brendan le secret de Kells avec Tomm Moore (qui a travaillé avec lui pour Le chant de la mer), Parvana devrait plaire aux spectateurs charmés par Valse avec Bachir. Le style graphique rappelle parfois Kirikou voire un peu du jeu Samorost. Le film est politique et franc, dénonce l’autoritarisme religieux des talibans. Il prive de passé et de futur, d’auto-détermination et de zone de fuite – sauf à se tapir comme un animal après avoir accompli ses devoirs.

Sauf dans les endroits publics bruyants destinés aux affaires, les gens du film semblent avoir fait vœu d’insignifiance (ou de soumission manifeste) voire (indirectement surtout) de silence. Ils font profil bas, pratiquent un oubli de soi ‘collectif’ – sont agressifs ou bêtes, dans la mesure de l’autorisé. Parvana ne peut trouver d’alliés dans ce contexte que sous couverture – ou par la réflexion, qu’elle ne peut alimenter que de faits eux-mêmes écrasés par la grille de lecture des tyrans (les petits chefs et petits miliciens sont aux aguets). L’histoire parallèle (Souleymane et l’éléphant), animée en papier découpé, n’a pas pour seul rôle de promettre le salut par la rêverie, pour se séparer du réel. Elle vient renforcer l’idée que la culture, héritage folklorique compris, offre un soutien pratique et des espaces de liberté. Cette évasion, comme l’imaginaire propre à soi, est une ressource : elle a une fonction défensive, réparatrice (elle soustrait à une réalité pénible), elle a aussi des vertus assertives, stimule l’intelligence, apporte des modèles et des idéaux employables contre ceux à l’œuvre dans notre cadre toujours restreint voire fini – et microscopique grâce au misérable programme des islamistes.

Parvana fait partie de ces films d’animation hautement valables, accessibles aux enfants, plaisant pour les autres, soutenables par tous – intelligents, se passant de sentences ou de mièvreries, néanmoins ‘engagés’ – significatifs, pas produits pour être vite digérés et agréables à l’œil. Il est sobre, pas moraliste bien qu’il soutienne une sorte d’ordre moral séculaire (spontané et compatible avec la tradition). Son héroïne et son discours sont optimistes – il faut l’être envers les éléments pourris et négatifs. La persévérance, la ruse, une bonne dose de chance et de bonnes connaissances sont de meilleurs alliés que les fantaisies, le réconfort, ou toute autre licence accordée par un scénariste (et les gamines n’ont pas de vertus confinant aux super-pouvoirs, ni de muscles de petit homme). C’est donc un film pertinent, mais sans la force émotionnelle de Coco ou des meilleurs Pixar, car un peu inhibé face aux données soulignées. Il ne peut qu’esquisser la violence, expliciter sans les sonder les drames intimes, sans entrer dans certaines considérations plus adultes et ‘décentrées’ (en montrant le point de vue ou simplement la hiérarchie et l’organisation des antagonistes). Ce qui l’amène à ‘arrondir les angles’ narratifs et alléger les moments douloureux, donc à s’affaiblir en deuxième moitié.

Dans son développement et non en lui-même, le propos s’avère un peu ‘limité’ : on part avec un élan universel et finit à se démener dans le particulier, on commence sur une pente de ‘combat’ généralisé puis glisse dans une combativité individuelle présentée de façon poétique. Ces restrictions empêchent le film de devenir pompeux, de ‘trop’ en dire ou en vouloir. Le conte est plus fort en se concentrant sur la réalité (en affichant la corruption, la méchanceté, la lâcheté) et laissant de côté la morale ou toutes velléités prescriptives (contrairement aux films ‘live’ dénonçant, à destination des Occidentaux [par défaut ou par préférence], l’oppression islamique ou la corruption au Moyen ou Proche-Orient, comme Taxi Téhéran ou Les chats persans). Il formule une revendication simple, pour la liberté, contre les barrières arbitraires empêchant de vivre ou penser sainement, interdisant à l’individu de croître, se cultiver, améliorer son sort et celui de sa famille.

Note globale 72

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Suggestions…

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (6), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (8), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (7)

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