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MON NOM EST PERSONNE ***

4 Juin

3sur5  Mon nom est Personne sort en 1973, au crépuscule du western spaghetti, dont l’âge d’or aura duré une dizaines d’années. Par la suite les redites, parodies rigolardes et produits mal fagotés remporteront la partie. Le western italien ayant pris la relève de l’américain, le genre tombe alors dans la dégénérescence qui lui était promise, dont l’anticipation était au cœur de nombreux opus – déjà dans le Liberty Valance de John Ford en 1962. Mon nom est Personne est un dernier sursaut face aux cancers rongeant le western d’alors, où le grand-maître en personne s’attelle à la tâche.

Même si la réalisation est de Tonino Valerii (lequel, hormis Le Jour de la colère avec Lee Van Cleef (western de 1968), n’a pas une filmographie préoccupant les cinéphiles), le projet est chaperonné par Sergio Leone. Outré par les Trinita (1970-71) et la flopée de films à laquelle ces farces ont ouvert la voie, Leone semble balancer entre plusieurs tentations : il en reprend les ustensiles (à commencer par Terence Hill, l’acteur phare de cette berezina et l’interprète de Trinita), goûte à la comédie franche, discute des oripeaux d’un mythe tout en entretenant sa splendeur, certes probablement pour la dernière fois (ou avant une traversée du désert de ce mythe).

Pour faire la nique à la vague impulsée par Trinita, Leone s’accapare ce qu’il hait afin de mieux le contenir ; si le genre doit être défiguré, Mon nom est personne se dressera à la source d’une sinistre période pour nuancer le tout, renvoyer aux heures de gloire et détenir les clés du paradis englouti. Le film se nourrit donc de références importantes (avec Morricone transformant ses theme cultes), parle aux amateurs de Leone ou Peckinpah (Alfredo Garcia, La Horde Sauvage), évoque par le biais des dialogues ou de parodies savantes un univers riche et la puissance de son imaginaire par-delà les outrages du temps et des barbares.

C’est ainsi que Personne (T.Hill), inconscient de la charge qu’il porte et du monde dans lequel il est venu poser le pied, poursuit Jack Beauregard (Henry Fonda), la légende de l’Ouest qu’il pousse à la reprise, bien que Jack aspire au repos pour ses vieux jours. Mais le destin rattrape la légende et le valeureux cow-boy la personnifiant : Personne, le Trinita amélioré, l’indique et en est le témoin, lui qui se trouve à son tour exposé à une vocation trop grande pour lui. Leone (producteur et scénariste) développe cette rhétorique avec sa relative finesse et de manière implacable, condamne le cynisme, les intrusions et le vol des libertés caractérisant une ère moderne où les héros (sales et méchants y compris) seront en exil.

Cela donne quelques belles envolées, physiques ou dialoguées, comme lors du final avec la lettre de Fonda/Beauregard suite à l’artifice censé damner le héros dans son archétype sublime. Cependant le film n’est pas seulement sophistiqué, c’est aussi un cousin du western fayot trempant dans la comédie lourdinque. Les séquences humoristiques ‘dures’ sont plutôt médiocres et visent seulement le gras troupier. Ce pan du film l’abaisse bien plus sûrement que les lenteurs qu’on lui trouvera ça et là.

Les effets accélérés ou toutes les outrances dans ce registre (le running gag autour de la manipulation du pistolet, les emprunts directs à Trinita importés par et sur Hill) participent à cette dégradation, néanmoins sous contrôle et en parodiant des jeux ou des festivités propres à l’Ouest sauvage, non aux Bidasses italiennes. Par ailleurs la réalisation est excellente et Valerii (à la base son assistant) est partenaire de Leone, pas englouti par lui – d’ailleurs, certaines scènes optant pour le trivial profond sont signées ou renforcées par Leone. Enfin les dialogues, dûs totalement à Leone eux, tendent au génie.

Note globale 69

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Suggestions…

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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MINI-CRITIQUES MUBI 3

7 Avr

Une session en retard, car la 4e a déjà été publiée. Les films concernés ont été vus d’octobre à décembre 2017. Leurs notes ont été mises à jour (la limitation aux paires n’avait pas encore cours). 

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Opera Jawa * (Indonésie 2006) : Film musical décousu, volontiers loufoque voire régressif, assez mou à force de planer doucement et malgré les gueulantes. Pour les gens épuisés et réceptifs appréciant d’être dépaysés et surpris tant qu’on ne les bousculent pas.

Attention spoiler : dans les derniers moments une fille se fait planter (c’était un sous-Parapluies de Cherbourg à Java ?) ; le panneau d’avant-générique nous averti que nous venons de voir un requiem contre les violences domestiques. On retiendra plutôt ses efforts et ses effets esthétiques – si les tissus et les plages vous donnent des vapeurs, ça pourra marcher. (42)

Enfance clandestine ** (Argentine 2011) : Dans l’Argentine sous dictature des années 1970. Autour du fils d’un couple de rebelles. Fibre mielleuse, accent sur les rêves du garçon et ses privations. Les passages violents ou avec les antagonistes sérieux passent sous format BD. Apport faible au niveau politique, sans toutefois dénigrer le travail des résistants ou la résistance en elle-même. Peut séduire grâce à son prisme subjectif voire romantique, son primat aux émotions (la musique lève toutes ambiguïtés sur les intentions) et son cachet nostalgique. Seule la scène avec la grand-mère remue franchement la matière à questionnements. (52)

À nos amours * (France 1983) : En découvrant le film le plus connu et reconnu de Pialat, certaines critiques corsées que j’avais lues contre le réalisateur s’expliquent soudain. À nos amours est à la limite de l’amateurisme, racoleur sans fournir de contreparties ni même combler les attentes qu’il souhaite inspirer, tout en étant une bonne caricature de l’existentialisme merdeux à la française. Que le cinéaste ait convaincu les critiques en les intimidant devient une rumeur fortement crédible.

Le film est plein de drames surfaits, de poussées hystériques soudaines, dignes d’un Tellement vrai crasseux et laborieux. Bonnaire livre un jeu calamiteux. Pialat apparaît en se donnant un beau rôle, mais en tant que directeur d’acteurs, il semble un petit exploiteur, voire un vicieux ou un cynique – sûrement à raison, puisque le monde suit. Le recours à Klaus Nomi est aberrant. (30)

Sans Soleil *** (France 1983) : Probablement un des meilleurs films de voyage. Maelstrom d’images, sensations et réflexions fluides sans suivre de programme précis. Parfois des sentences de nature idéologique ou ‘gratuites’ – effet malheureux d’une tendance à absorber l’information vers un noyau subjectif, au lieu d’explorer de façon brute ou simplement ‘ouverte’.

Les parties en Guinée-Bissau semblent d’une moindre importance et sont intéressantes dans ce qu’elles ont d’abstrait (par opposition aux témoignages concrets). (74)

Le Retour *** (Russie 2003) : Découverte de Zvyagintsev. Montre une virtuosité qui serait peut-être vaine s’il n’y avait pas un ‘sens esthétique’ si fort. Le film reste dans le mystère, pas sur tout et pas sur l’état des enfants, mais sur ce père et ses motivations. Les émotions et surtout les passages aux actes sont refrénés, l’action ‘couverte’. Le plus jeune des deux enfants essaie la résistance passive-agressive (avec option sabotage) mais comme le reste, elle est intériorisée plutôt que mise en œuvre. Le film cherche à illustrer une tension éclatante mais toujours floue dans ce qu’elle pourrait avoir de particulier. A pu inspirer Mud. (64)

Tapage nocturne * (France 1979) : Second film de Catherine Breillat dont j’ai vu Anatomie de l’enfer. Un exemplaire d’existentialisme français verbeux et random – version féminine et plus ‘sanguine’, ça change. Histoires d’amour, de culs et de baratins. S’élève un peu par ses choix musicaux, sinon est perdu dans la glue. Ancêtre de Solange te parle ? Tout de même pas si poseur et grotesque. (28)

Elena ** (Russie 2012) : Zvyagintsev (auteur du Léviathan de 2014) fait partie des élus du moment sur Mubi, peut-être à cause de son récent Faute d’amour. Je laisse de côté Le Bannissement pour directement aller à Elena. Photo impeccable encore une fois, avec un focus plus concret – sur le quotidien et les détails. Mais s’il n’est plus tellement mystérieux, la tendance à compliquer et prendre des détours inutiles ou ralentir demeure. Beaucoup de musique de Philip Glass pour peu de drames. Plus chaleureux que l’Amour d’Haneke – par défaut, car en vérité, simplement moins courageux, pénétrant et donc moins anxiogène. (50)

Umoregi / La forêt oubliée ** (Japon 2005) : Inspiré par son amie la baleine, un trio de lycéennes forge un récit fantastique. Gentil, plein de beaux décors et parfois un peu insolite (puisqu’il y a cette forêt souterraine), mais mollasson et soit peu généreux, soit borné dans sa créativité. Rempli de nostalgie (peut-être imaginaire ou générée par la compassion pour les anciens) et d’une sensibilité exacerbée qui semble étouffer la clarté de l’expression, sans entamer un sens certain de l’organisation, de la mise en forme. De bonnes initiatives, des buts ‘nobles’. (40)

Le Filmeur * (France 2005) : Plusieurs évolutions par rapport à La Rencontre ; les protagonistes apparaissent régulièrement frontalement à l’écran (jamais ensemble) ; confectionné sur une longue durée (entre dix et onze ans) et plus éclaté, délié ; pas cantonné aux gros plans et s’autorise le mouvement, donc plus ‘normal’ a-priori. Le couple reste au centre mais partage l’affiche. Le film est parfois drôle, très aléatoire ; l’exercice sûrement généreux et parfaitement vain.

Pour les fervents et la famille de Cavalier ; pour les amateurs d’insolite ou de grosses farces peut-être (ce n’en est pas une) ; sinon, à qui s’adresse le film, à qui cherche-t-il à se rendre utile (ou divertissant, ou instructif) ? Reste l’entrée dans la réalité sensorielle d’une personne réelle ; et parfois, un intérêt plus technique ou cinéphile, puisque Cavalier nous place derrière lui en train de préparer ou d’absorber des sujets (d’actualité, de réflexions, de mise en boîte). (30)

Au hasard Balthazar ** (France 1966) : Pauvre âne dans le monde tenu par une humanité aveugle et cruelle. Un des fameux opus du réalisateur à la direction d’acteurs anti-‘naturaliste’, anti-spontanée, anti-incarnée (Pickpocket, Le diable probablement, Les dames du bois de Boulogne). Certains acteurs ne sont pas à leur place dans leur costume ; quelques-uns arrivent à communiquer de l’intensité ou sembler ‘vrais’ malgré le principe de Bresson. L’âne semble plus vif, sauf lorsqu’il est soumis à des numéros très arrêtés ou répétitifs, où il se fond dans la représentation artificielle généralisée. Parfois bien fourni dans les dialogues – avec un laïus du cynique face à la grand-mère d’Adèle. Parfois seuls les mots permettent de comprendre la gravité voire peut-être l’existence de certaines situations. (50)

Still Walking ** (Japon 2008) : De Kore-eda, réalisateur de Nobody Knows et Distance (ce dernier vu sur Mubi). Les retrouvailles annuelles d’une famille, occasion de revenir sur le deuil jamais achevé d’un fils et frère mort prématurément (Junpei). Un peu assommant avant de devenir plus intéressant. Doux, son excellent. Mère mesquine et pathétique. (58)

Le pays où rêvent les fourmis vertes *** (Australie 1984) : Fiction tournée par Herzog, avec des apparences documentaires et quelques intervenants théâtrals. Prend le parti des aborigènes, largement lésés et sans droits à l’époque. Suit le représentant de la compagnie minière chargé de leur faire abandonner une de leur terre sacrée. Non-jugement face à l’infériorité manifeste, en terme de créations et de modélisations du monde, de ces tribus ; comme Bruce Spence (le géologue) on est plutôt sensibilisés à la disparition de leur culture et de leurs traditions. La remise en cause des normes occidentales et des poursuites des ‘blancs’ provoque une espèce de sidération de basse intensité ; le cynisme légal et industriel n’échappe pas à notre conscience, mais les arguments des aborigènes restent dérisoires. La magie à laquelle ils sont attachés peut cependant happer et amener une ‘ouverture’ – qui provoquerait une remise en question (dans ce sens et pas l’inverse). (72)

Humpday * (USA 2009) : Deux bouts de lards hétéros-mâles crypto-niquent pour l’amour de l’art. Sorte de mumblecore du premier rang. Les personnages sont hystériques et multiplient les effusions – tout est motif à montrer sa beauferie d’américain neutres/bohèmes mais positif et à l’écoute. Potache et pas antipathique, pas nécessairement pertinent mais se tient, adroitement écrit. Gros postulat et gros bavardages pour peu. Reste régressif comme tous les films de son courant et dépendant de la connerie du programme – comme Shrooms pour la drogue. Reste aussi une illustration appropriée pour un bon morceau du troupeau humain, ses valeurs, ses normes, ses façons de s’illusionner, de remplir le vide, ses défis désespérants. (28)

Curling ** (Canada 2010) : Très lent et d’aspect impénétrable, mais d’une patauderie calculée, parfois théâtrale et maîtrisée. Ne sonne pas ‘gratuit’, plutôt un peu ‘alien’, mais finalement se fait bien terrasser par la léthargie. Réalisé par un documentariste québecois. La manière dont le père gère sa fille ressemble à une version soft et sans réinvention de la réalité de Canine. (50)

Level Five *** (France 1997) : Deux films s’encastrent : une anticipation de l’ère internet (avec ses rencontres et ses façons nouvelles, économiques, d’aborder le monde) et un reportage thématique sur la purge d’Okinawa. Le premier versant est assuré principalement par les monologues de Catherine Belkhodja, qui peuvent être pertinents ou régressifs (« Coco »). Le second implique images d’archives en noir et blanc avec commentaires existentiels plutôt qu’historiques ou politiques. Les méditations sur le temps et la mémoire sont une constante chez Chris Marker. (64)

La vida util * (Uruguay 2010) : Sorte de comédie pathétique (pachydermique) pas nécessairement vécue comme telle au moment du démoulage, à destination des cinéphiles, versant allègrement dans l’auto-complaisance et le masturbatoire. Noir et blanc, bavard par intermittences, avec beaucoup de pistes sonores renvoyant à des séances ‘classiques’ et de courtes citations esthétiques du muet. Dans la seconde moitié, le gardien de cinémathèque, rendu à lui-même, est ‘manifestement’ sous influence de ses souvenirs (jusqu’à danser dans un escalier).

Le physique lourd et morose de Jorge Jellinek est la seule véritable contribution en propre du film – avec son passage en classe où il déblatère sur le mensonge. Comme ce cinéphile débauché, La vida util remplit avec les fantaisies des autres et se contente de ses démonstrations fétichistes. Il n’y a quasiment rien d’autre dans sa vie et peut-être dans sa conscience (au détail trivial de service : il a rencontré une femme). Mais les joies ‘d’enfance’ du spectateur suffisent à combler cet homme et la dissertation à vide ainsi que les petits éléments relatifs aux salles obscures pourront plaire au cinéphile rigide et averti. Il y a un laïus de spécialiste sur ce qu’est le cinéma, pendant une émission radiophonique, juste avant la mise au ban des employés.

Federico Verjoj n’est pas non plus totalement irréaliste (lui ou ses sponsors) puisque la torture dure moins de 70 minutes. Sur des thèmes/configurations approchantes, essayez Dernière séance, Mary & Max, Human Centipede II. (28)

Sérail * (France 1976) : Premier film d’un scénariste (l’argentin exilé Eduardo De Gregorio, a travaillé pour Rivette et Bertolucci). Serait un prolongement de Céline et Julie vont en bateau qu’il a écrit (pour Rivette). Rappelle parfois Adolfo Arrieta, mais beaucoup plus volubile – ou à Raoul Ruiz, mais carrément plus limpide. Avec Bulle Ogier et Marie-France Pisier en occupantes mystérieuses du château convoité. Esprit de film érotique oubliant de bander. Coloré et ambitieux, mais encore un peu cheap et futile, entre la fantaisie, le théâtre et le film ‘d’initiés’ mollement décadents. A le mérite de chercher l’originalité et un langage érotique et fantastique se passant de formes explicites. (38)

Van Gogh ** (France 1991) : Les deux derniers mois du peintre, incarné par Jacques Dutronc. Pialat (aspirant peintre avant de passer à l’audiovisuel) se fait plus sobre et rigoureux, le thème et la durée attestent d’une ambition supérieure. Il rejette le ‘sensationnel’ mais aussi l’analyse des caractères pour préférer l’intimité, les moments de joies et de conflits simples. L’approche reste primaire, le ressenti déterminant, la trame décousue. Au passage, quelques dialogues excellents et des bribes sur la place d’un artiste face à la société, à sa famille et à son entourage. La photo (anormalement ‘propre’ elle aussi pour du Pialat) reste le grand atout (pour son orientation, ses objets), dans une moindre mesure les interprètes. (48)

Les petites marguerites ** (Tchécoslovaquie 1966) : Film d’inspiration surréaliste, où deux filles se mêlent à ce bas-monde de dépravation en comptant bien être assorties. Place au n’importe-quoi doux-dingue, parfois agressif et toujours au moins un peu érotique. On assiste aux plaisirs destroy de deux filles infantiles déjà abonnées à la pop’culture, en train de revivre aujourd’hui de nouvelles ‘années folles’. Le travail des effets et des couleurs est relativement neuf. Ça rappelle les opus ‘classiques’ de Godard, en plus humain et coloré, sans plus tenir à ‘l’intellect’ ; c’est d’ailleurs moins hermétique que la plupart des autres productions excentriques de la Nouvelle Vague, simplement le style prend le pas et le random est érigé en principe. Vu d’après, c’est aussi une version gentille et sans hypocrisie du Sweet Movie sorti en 1974. Ce film sait aussi entêter (par ses musiques et certaines farces appuyées) même dans le cas où on l’aurait peu aimé ou désapprouvé (comme la censure nationale de l’époque). Ça reste un album de délires de jeunes ‘folles’, pestes insipides à l’occasion, pourries par la facilité à peu près tout le temps. (48)

Le Fantôme de l’Opéra *** (USA 1925) : Première adaptation [connue] du roman homonyme de Gaston Leroux (1910), avec une star de l’époque dans le rôle-titre : Lon Chaney, que j’ai d’abord adoré dans L’Inconnu de Browning (1927). Sonorisé à l’occasion de la ressortie de 1929 (l’officieuse désormais, plus courte) ; il aurait été en couleurs mais ne reste à ce jour que des copies en noir et blanc, sauf pour la fameuse scène du bal. Le voir sans musique m’a paru profitable. Souvent théâtral, sauf au début où il est bien lent. Les images avec ou sans le masque, la version ‘crâne’ dans l’escalier et dans une moindre mesure les séquences finales, sont plutôt marquantes.

Aucune suite n’a atteint à la grandeur historique. Elles sont même plutôt des échecs voire des désastres. Les cinéphiles en tout cas n’ont jamais ‘laissé passer’. Les versions d’Argento ou de Schumacher sont peut-être diffamées – pour cause de superficialité ; mais ce premier opus est-il spécialement profond ? Il l’est seulement par rapport à la moyenne de l’époque. En terme d’intensité dramatique, il est encore audible. Pour l’intensité horrifique, c’est fatalement mais raisonnablement obsolète ; il vaut mieux parler d’épouvante et sur ce plan c’est encore convaincant, sans théorie ni mise en contexte. Dans l’ensemble c’est aussi loin d’être assommant comme peuvent l’être, malheureusement, d’autres ‘classiques’ de la décennie. (74)

Anna / Anna : Ot shesti do vosemnadtsati *** (Russie 1993) : à revoir pour finir la critique engagée (‘mini’ devenue normale). (6+)

Soleil trompeur ** (Russie 1994) : Se déroule sur une journée, avec la première heure entièrement autour de la maison puis l’après-midi au lac, avant un nouveau confinement où les tensions exultent – mais jamais pour longtemps ou pour sur-dramatiser. Beaucoup de sous-entendus relatifs aux coups de l’Histoire sur les vécus individuels. L’ère stalinienne et le grand chef lui-même, sans être entièrement idéalisés, semblent avoir de bons côtés – mais le ‘bon’ n’est pas nécessairement le bien et encore moins progressiste, concernant les femmes. Appuie aussi sur les contradictions du pouvoir et de son propre maintien. (56)

Hot thrills and warm chills * (USA 1967) : Présenté dans une sélection de « two obscure exploitation sex thrillers restored » by NWR. Sorti pendant la ‘libération sexuelle’ mais n’a pas ou plus de légitimité hors de ce contexte, où il n’avait déjà rien pour avoir du poids, hors de ses nombreux plans érotiques (au lit ou à terre pour les scènes de sexe mais sans porno, ou avec la danseuse au bar). L’approche est très triviale sinon (avec percussions cubaines monolithiques et vannes ‘tribales’), avec les trois filles dans leur salon pendant la première moitié du film, la séance entrecoupée par leurs souvenirs ‘X’ et challengée par un projet incertain (contre le ‘king of sex’ d’un bal masqué). Finalement il faut reconnaître à ce film sa générosité pour l’affichage de paires de seins, son laisser-aller pendant les scènes aguicheuses (longues, avec un montage qui ne sert jamais à cacher ou atténuer) et parfois même sa ‘recherche’ dans ce registre (car ce n’est pas que de l’étalage crû de corps dévêtus). Pour le reste, que des bavardages en noir et blanc, avec ce qui ressemble à des ajouts opportunistes et des ‘bouches-trous’ – et une post-synchro scabreuse et redondante. (32)

Urga *** (Union Soviétique 1991) : Troisième film vu de Mikhalkov, je souhaitais avant Mubi voir celui-là. L’essentiel se déroule dans la steppe en Mongolie intérieure (région du nord de la Chine). Le père de famille fera un détour en ville [dans la ‘civilisation moderne’]. Joli film mais pas générateur de réflexions ou d’enrichissements concrets. Remarquable pour les paysages et dans une moindre mesure pour son ambiance, ses sentiments. (68)

Shadows in paradise ** (Finlande 1986) : Film idéaliste, pratiquant le déni de réalité pour faire de son protagoniste un homme fort, à la mesure de ce qu’il pourrait se leurrer – ou simplement espérer s’il avait une sensibilité un minimum mature.

Ambiance fausse, théâtre mou, pour un résultat style Bresson romanesque, sans la thèse ni le propos. L’artificialité culmine dans les moments de violence (agressions du début). Nikander face à son concurrent : c’est plus ‘vivant’ mais encore faux – quoique sur le plan de la vraisemblance plutôt que sur la simple forme.

Comme toute création signée Kaurimaski celle-ci est misérabiliste, mais elle s’épanouit comme son ‘héros’ avec cette relation et les tentatives de s’échapper, de trouver du vrai, bon et beau temps. Spectacle prétentieux, menteur comme un pleurnichard agressif, mais avec un ton à lui, qui finit par plaire comme tout ce qui est entier – même quand c’est bidon. (48)

Hamlet liikemaailmassa / Hamlet goes business * (Finlande 1987) : Cinquième film de Kaurismaki, pendant des débuts très actifs. Noir et blanc, cultive son originalité, rigide mais pas forcément rigoureux, apprend et diverti au minimum (en plus la durée se rapproche de la normale, au lieu d’être très courte). L’influence de l’œuvre de Shakeaspeare paraît faible. Le réalisateur applique sa vision caricaturale, assortie à une volonté de ‘faire’ conte. Cet opus n’a pas le charme habituel car il est trop occupé à montrer des méchants, souligner leurs aspects négatifs. Note positive : les méchants se détruisent entre eux ! À voir : une mise à mort haute-en-couleur et des canards en plastique. (34)

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Autres Mini-critiques : 9, 8, 7654321 + Mubi 4, 3, 21 + Courts 2, 1 + Mubi courts 2, 1

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RENDEZ-VOUS ROMANTIQUES (Gorki) *

25 Nov

2sur5  Ce premier film de Michka Gorki, financé par un club soixante-huitard, était confidentiel jusqu’ici (aucune note sur IMDB, pas de fiche sur Allociné). MUBI le propose actuellement (14 novembre au 13 décembre) alors que sa réalisation suivante, Interprétations (1975) sera présentée à Cannes en avril 2019.

Cet essai est une bonne illustration d’une vanité idiote et d’une agressivité tout juste masquée et démesurée, plutôt féminines. L’actrice-réalisatrice est d’une mesquinerie flagrante, utilise les prétextes de l’art et du challenge ‘intellectuel’ pour se comporter de façon inique et en rajouter dans tout ce qui la rend pénible ou déplorable. Naturellement madame veut incarner toutes les femmes, prétend qu’on trouve en elle ce qu’elle-même passe son temps à vouloir induire. Cette espèce de sirène à la ‘folie géniale’ surfaite ose en plus nous accueillir en exagérant encore la niaiserie feinte – son petit théâtre grotesque pour le générique dicté et animé, où elle inflige sa voix sur-aiguë de ‘femme-enfant-connasse’.

Les invités ont des profils très différents, plusieurs se prennent pour des genres d’artistes, ou manifestent une espèce de virilité timide ou mollement lourdingue. Ils peuvent être amusants (sauf le troisième, trop sombre, avec finalement cette assurance de dépressif) ; on satisfait son voyeurisme, voire une variété de mesquineries (selon ses attentes et son sexe).

Les injonctions aux femmes ne sont pas flagrantes – au maximum il y a quelques injonctions tout court. Leurs propos trahissent surtout le poids de la société, de la morale, des conventions, de l’imaginaire collectif. Leur machisme est dérisoire (cet homme d’affaire à la rutilance misérable par exemple). On voit davantage la pudeur et les faiblesses de ces hommes – pour un peu on deviendrait condescendant ou rieur à leur égard. Gorki nous entraîne vers de mauvais sentiments en jouant l’investigatrice innocente.

Finalement « l’expérience » (elle y tiens, ça pardonne tout) n’est pas concluante ; pas assez de dérapages pour épater la galerie, pas assez de grasses confidences pour autoriser les habilitées à exalter leur haine ou leur avidité ; mais surtout la démonstration tourne court, car elle est forcée. La pêche est bonne pour une vulgaire séance de caméra cachée, malheureusement la concurrence est si rude – et les méthodes sont plus gênantes que le résultat. Le gros bourru à la fin (que la monteuse a la décence de ne pas montrer) surpasse les espérances féministes, sauf qu’elle est effectivement affalée devant lui et l’a probablement aguiché – car manifestement l’initiative dans la rue est venue d’elle, au moins pour les candidats dont il y aurait davantage matière à se moquer.

Note globale 40

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Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (6), Dialogues (6), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (-), Originalité (6), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (2)

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LA FUREUR DE VAINCRE **

15 Nov

la fureur de vaincre

2sur5  Inventeur de sa propre pratique à la fin des années 1960 (le jeet kune do), Bruce Lee est devenu dans les années 1970 le premier acteur remarquable dans le cinéma d’arts martiaux. Il est donc le pionnier ouvrant la voie aux pittoresques stars du genre comme Jet Li, Jackie Chan, Van Damme ou Seagal. Et donc d’un univers devenu l’un des plus gros fournisseurs de nanars. Dans les années 1960, Bruce Lee est aux Etats-Unis où il apparaît dans de nombreux films. Sa carrière décolle juste après son retour en Chine, avec Big Boss en 1971, premier d’une série de cinq films dont il est l’acteur principal et qui alimentent le culte autour de sa personne : La fureur de vaincre, La fureur du dragon, Opération dragon, Le jeu de la mort.

Comme Big Boss, La fureur de vaincre est réalisé par Lo Wei. Cet opus n’a plus besoin d’introduire le personnage et sa mutation, mais il est aussi moins réfléchi. Il peut même être un peu ennuyeux, dès qu’on est insensible à ses attractions. Sinon, c’est plutôt jubilatoires, les bastons étant très fréquentes, assez intenses tout en restant lisibles. Les performances de Bruce Lee sont précises, sa présence plus lisse et carrée que dans les autres opus. L’homme faible et légèrement aliéné est devenu un type parfaitement badass, venant à bout de tous ses adversaires dès qu’il le souhaite ; peu importe qu’ils soient plus malins, plus forts ou puissants, une fois que Lee passe à l’offensive ils ne sont plus rien.

Le bilan général est décent et creux. Des petits moments plus suaves et une romance niaiseuse s’insinuent pour être mis en échec. L’humour est assez faible et valorise la solennité de Bruce Lee ; la beauferie rejaillit souvent, malgré le sérieux du contexte, des combats ou des fonctions qu’occupent les personnages. Il y a également un interminable moment de solitude avec l’entrée du méchant et ses moqueries face aux membres de l’école de kung fu rejointe par Bruce/Chen Zen. La séance est verbalement redondante et souligne à l’envie le racisme des japonais envers les chinois. Des bruitages ridicules mais flamboyants, comme tout le reste, sont au rendez-vous, annonçant le festival de La fureur du dragon, prochain opus réalisé par Bruce Lee himself, dans lequel il conviera l’inénarrable Chuck Norris.

Note globale 53

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POINT LIMITE ZÉRO *

29 Oct

2sur5 Recommandable aux amateurs de road-movie et très représentatif d’un certain cinéma des 70s, Point limite zéro est le film d’une génération contestataire essoufflée. Devenu culte, il est l’objet de sur-interprétations abondantes ; pourtant l’ambiance seule peut justifier un attachement ou un respect prononcés pour cette œuvre. Toutefois Point limite est trop candide, sporadique et sans vision. Il restera à l’ombre de Easy Rider et de Zabriski Point auxquels il emboîte le pas, tandis que tout le désenchantement nihiliste qu’il exprime ressemble à un brouillon honteux des deux premiers Max Max, conçus par George Miller en Australie à la fin de la décennie.

Vanishing Point est en fait un produit d’exploitation émancipé, où un commentaire idéaliste et anarchiste vient s’ajouter aux performances mécaniques. Le film propose de longues scènes de poursuites dans l’Amérique sauvage, sympathiques mais guère intenses ; ce qui fait le charme du film, c’est le désir de liberté exprimé, par l’action ; et la nécessité d’avancer dans cette nature hostile mais prompte à être dominée. La puissance en revanche est le gros manque de Point limite.

Ce point compromettant se marie assez bien avec le propos du film et la trajectoire de son personnage car il est aussi l’histoire d’un échec. Comme plus tard dans Thelma et Louise, on salue l’héroïsme de celui qui en évitant la punition d’une société fermée, préfère mourir libre aux pieds des forces de l’ordre qui le rattrape. Un choix regrettable mais apportant un peu de noblesse au tableau. En effet, Vanishing Point se veut brûlot et sa grossièreté ne serait pas un problème s’il frappait fort et précis, or il est insignifiant et confus.

Il exprime tout de même un rapport à l’existant d’un gauchisme navré et démoralisant. L’Amérique ? Un pays pourri rempli de bouseux racistes et d’intolérants. Les péquenauds sont vraiment les ennemis de la liberté et le cancer de l’Humanité ! Mais un cancer silencieux, regardez-bien comme ils sont là, bientôt la bave aux lèvres : la réalisation le souligne pour vous aider. Mais les soucis de l’homme viril quoique paumé ne s’arrêtent pas là.

Intervient alors la touche comique : c’est qu’on croise des pédés parfois, mais mieux vaut en rire. C’est donc l’occasion d’insinuer dans ce film très déprimé un humour gaillard, mais bon enfant, pas comme chez Eastwood. Par contre au milieu de ces figurines déshumanisées pour mieux les humilier et se rassurer sur sa condition de blaireau aux burnes contrariées, il y a les noirs ! Richard Sarafian et Kowalski sentent bien qu’ils subissent l’oppression, celle des institutions et celle des hommes du quotidien, aussi ils sont sensibles à leur cause. Enfin il y a les hippies, de bons gars mais à petite dose.

Vanishing Point est un film opportuniste et primaire, mais de bonne volonté et comme le disent les artistes et les groupies pour défendre une œuvre sans se fouler : sincère. Il a le malheur de pomper toutes ses idées chez les autres et d’avoir de la peine à aligner quoique ce soit de façon intelligible. Il n’est finalement qu’un objet cool mais dépressif, à l’existentialisme concret, dont la construction est si catastrophique (c’est en fait un empilement de flashback) qu’il semble étouffé par trop d’inspiration et de sentiments non élucidés et présentés avec peine. Ils n’en demeurent pas moins lisibles et peuvent faire écho chez un public partageant les valeurs, les rêves et les désillusions affichées.

Note globale 37

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

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