Tag Archives: SF (science-fiction)

GEMINI MAN **

11 Oct

3sur5 Quand on voit le film en 2D, on devine les moments les plus spécialement taillés pour la 3D et relève facilement les qualités et l’ampleur de la mise en scène. Quand on vient à la 3D+ (ou 3D 4k avec 60 images/secondes pour les cyclopes et 120 pour les autres au lieu des 24 traditionnelles) on profite pleinement du spectacle et constate les limites de ses performances et de sa vocation. Les profondeurs de champ sont déjà saillantes en 2D, même si rien n’est immédiatement révolutionnaire ; en 3D on est partagés entre les vertus de cette mise en relief et ses défauts à la prégnance parfois violente (le premier face-à-face dans les rues et bâtiments colorés de Carthagène (la colombienne) n’est finalement pas beaucoup plus impressionnant en version améliorée). Le malaise principal concerne cette impression régulière de superposition du premier plan. Lorsqu’il ne s’agit que d’éléments secondaires instaurant une distance ou pour des plans très larges, cela devient presque gênant : au commissariat, les branches à droite semblent posées gratuitement, l’aspect est celui d’un cadre mortellement kitschouille. En revanche, quand un décors semble nous abriter ou un objet ou un personnage se braquer vers l’intérieur de l’écran, l’effet est séduisant (avec le sniper, sous un préau ou derrière des colonnes). On est davantage exposé à la vallée de la douleur oculaire qu’à celle de l’étrange, néanmoins l’immersion est ambiguë car trop consciente, manifestement artificielle. Pour les spectateurs étrangers un détail habituellement lourdingue ou sans incidence selon les personnes devient dans l’absolu embarrassant : les sous-titres. Dans le contexte leur présence devient presque ironique par rapport aux ambitions de ‘fusion’ du spectateur avec la pseudo-réalité du film. Ils gagneraient à être placés plus bas, voire supprimés – comme les enjeux philosophiques sont aussi écrasants que superficiellement traités, comme nous sommes face à du cinéma pop-corn (relevé), ça ne sacrifiera rien d’important.

Les jeux avec les perspectives restent fructueux, notamment à Budapest, au balcon ou dans les catacombes. La 3D est du meilleur effet dans les espaces surchargés, dans certains plans rapprochés. Les vues d’en haut (moins celles d’en bas) sont les plus immersives et crédibles. Pour certains détails laconiques la 3D apporte des améliorations mitigées : la visée infrarouge est un gadget bienvenue mais pas renversant, le passage du train au début donne un rendu presque plat en 3D alors qu’en 2D on a le droit à une image cassée nous indiquant d’emblée qu’on a acheté le mauvais ticket. Les bagarres et fusillades sont excellentes en version traditionnelle, où on peut déjà apprécier la clarté des poursuites, les dizaines de secondes sans coupures (et sans tâches). Le flou de mouvements est déjà résiduel. Mais en 3d, les éléments en pleine course semblent curieusement statiques dans leur déplacement. En offrant une netteté inaccessible aux humains 1.0 correctement démoulés, le film devient paradoxalement moins spectaculaire et plus appréciable pour un amateur de mécaniques attentif aux détails. L’objectivité absolue a moins d’impact émotionnel ou sensoriel que l’objectivité humaine. Quand un véhicule vous arrive dessus et qu’on a supprimé les effets de mouvement, vous goûtez au charme de la bizarrerie plus qu’à la vraisemblance ; peut-être vous anticipez-vous en tant que cyborg, en tout cas la sensation est décalée de votre corps d’humain. Au détail, il y a quand même cette imitation ou cette espèce de presbytie naturelle qui n’est pas gommée – lorsque la fille arrachée au sommeil tend son flingue trop près de notre nez, que Will Smith garde longtemps suspendu le sien, mais aussi quand un personnage se penche sur un téléphone ou quand les éclats du miroirs nous reviennent après le lancer de grenade – les extrémités proches sont relativement floues. Difficile de savoir s’il s’agit d’imperfections ou d’ajustements pour tempérer l’inconfort de la pseudo-perfection. Curieusement les jeux avec les animations entre nous et l’écran (des bulles lors de la noyade, ou des petits insectes) sont rares, peut-être car les concepteurs craignaient que les spectateurs se laissent absorber par trop de diversions réalistes au lieu de profiter des sensations fortes.

Ang Lee s’est focalisé sur la technique mais pour relever le pari du divertissement. Il échoue sans doute à lui faire atteindre un niveau remarquablement supérieur mais ouvre une brèche convaincante. Et en attendant il fait voyager, un peu à la façon des James Bond trois ou quatre décennies auparavant, où les grosses ficelles étaient une niaiserie nécessaire pour justifier le vol d’un continent à l’autre en moins de deux heures. Bien sûr pour l’occasion on exploite un programme ramolli sur le papier, avec des éléments ringards : l’acolyte sympa issu de la diversité (un chinois à la présence particulièrement médiocre), la coéquipière avec laquelle on ne sait trop s’il fricote et qui pourrait être la première à le tirer de certaines ornières. Le positif avec ce scénario trivial (d’un projet écrit en 1997 qui a failli déboucher avec Eastwood en 2012) : c’est sans bavures ni fioritures, même concernant les rares gags – le film est riche en sous-entendus épais, mais sobre sinon (le sidekick n’en fait pas des tonnes, la fille n’est pas sexualisée à outrance – on y perd peut-être en charmes grossiers). Une chose amusante, c’est que la guerre froide, désuète au moment où le projet est né, est redevenue actuelle et crédible. Lors des entretiens entre sommités de la sécurité intérieure, madame raison & modération défend le principe que les USA doivent liquider leurs brebis galeuses à l’étranger, tandis que monsieur progrès & efficacité trouve naturel de faire porter le chapeau à la Russie. Ces déclarations sont compensées plus tard dans les bains hongrois où un russe se moque de la sensiblerie des agents secrets américains surpris par la rouerie de leur gouvernement alors que chez lui c’est la norme évidente.

Même au minimum de vigilance on perçoit des trucs bêtes ou négligés, mais ils coulent avec le spectacle voire le facilite, comme le coup du jet privé, forcément rameuté à l’envie et garé sans souci. Certains sont plus crétins comme la piqûre approximative contenant le remède. Ang Lee s’intéresse davantage aux parallèles techniques et aux double-sens visionnaires (à partir de reflets et amalgames entre le regard du spectateur, la place de Will Smith et celle de son clone, la confrontation entre le genre ‘action’ et ses vieux ingrédients versus son renouveau). Les petites phrases de Clive Owen annonçant le remplacement sur les théâtres de guerre et d’opérations mortifères d’humains limités par des clones ignorant la souffrance renvoient au plan lui-même, ainsi qu’au futur des acteurs. Seront-ils demain éjectés par leurs avatars puis par des nouvelles versions de stars ? Elles aussi ne connaîtront pas la chute et l’oubli, ou n’en seront pas affectées – un gain social attrayant malgré les peurs et les pudeurs. Quand le méchant délivre son discours final, avec de misérables drapeaux américains au fond du plan, il s’agit d’un numéro consensuel davantage que d’une condamnation ou d’une assertion nostalgique. Comme il n’y a pas de réponse à la hauteur, hormis un cri du cœur (préparant un happy end insipide), l’idée que cette intervention sert à habituer l’opinion est au moins aussi défendable que celle de la simple démagogie sciento-sceptique. Les auteurs et leurs créanciers sont peut-être eux-mêmes partagés ou simplement acceptent passivement pour le moment ce qui semble être le sens de l’Histoire.

Grâce à son travail sur la forme cette séance est loin de l’insignifiance, mais son entrée dans l’histoire n’est pas garantie (or elle est certainement envisagée, compte tenu des passages en train ou en taxi hautement connotés pour les cinéphiles). Elle ne sera probablement qu’un détail et d’autres essais plus forts pourraient rapidement l’éclipser sur son terrain ; peut-être y aura-t-il un ‘pionnier de la 3D+’ pour le grand-public dans les mois à venir, à moins qu’une fois encore cette technologie ne suscite que des enthousiasmes éphémères. Les créations numériques pour le remake du Roi Lion (diffusé depuis l’été) n’ont d’ailleurs pas empêchées les foules de se prétendre froides – ni de se précipiter dans les salles. The Irishman qui sort le mois suivant sur internet double l’enchère sur le créneau de la star rajeunie. Dans le pire des cas Gemini Man, spécialement crée pour la 3D contrairement à l’ensemble des films vendus avec cet argument qui sont convertis après-coup, rejoint une petite liste où le précédent notable est Avatar. Enfin on peut remarquer que Will Smith est devenu un acteur excellent, peut-être autant boosté par sa progéniture que par le défi technique – entre les drames et sa collaboration avec son fils dans After Earth il semble s’être creusé pour gagner en épaisseur et revient au divertissement explosif comme ‘grandi’.

Note globale 58

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Suggestions… Le Hobbit + Volte/Face + Rambo Last Blood + La chute de Londres + Looper + Complots  + L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat + Ennemi d’état + Jason Bourne

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REALIVE **

25 Déc

2sur5  Encore un exemplaire du genre aux fortes promesses et à l’emballage relevé conduisant lentement mais droitement vers la banalité et le triomphe sans partage de la nostalgie personnelle. Accrocheur et efficace à défaut d’être convaincant ou étoffé, Realive choisi tout seul de réduire son propos, l’ampleur de ses acteurs, l’usage de ses ressources – au profit d’un ‘essentiel’ lui-même décroissant. La mise en scène est donc alignée sur cette volonté d’indiquer un futur pas si incroyable ni formidable – ils ont encore des voitures et pas de soucoupe volante (quelle blague effectivement) ! Afin d’éviter les questionnements et surtout les obstacles trop compliqués, on se repose sur un protagoniste candide et pétris de pensées moyennes, fidèles aux repères triviaux. De quoi soupçonner une façade, mais non, c’est bien lui – un homme pourtant assez dégourdi et audacieux pour s’engager dans une aventure post-mortem aussi grave et impressionnante que la cryogénisation, après option suicide millimétré.

Realive assimile tellement bien le credo ‘Je suis un homme, pas un numéro’ qu’il en est arrivé au stade ‘Je suis une boule de sentiments irréductibles, pas un numéro’ – il marque un point pour ça, n’en rate peut-être aucun, passe à côté de tellement ! Après avoir pris connaissance des tentatives ratées, il devient le défenseur symptomatique de l’individu sensible de l’ère humaniste, certes moins évolué, mais pas plus indigne pour autant ! C’est la réduction de trop de la part de ce film, c’est même une demi-surprise qu’il se contente d’un recours aussi facile. Pour l’apprécier il faut savoir le reconsidérer ; c’est une œuvre existentielle, sur le suicide, la dépression, plus largement qu’un film de science-fiction – bien que cette couverture demeure jusqu’au-bout. À un niveau général, où les prospectivistes n’ont rien à apporter de plus pertinent, il nous alerte sur les difficultés à vivre encore après avoir accepté sa mort, ou du moins liquidé l’essentiel de sa vie bien jolie et bien remplie. À un niveau plus spécifique et raccord avec son étiquette, Realive plaide contre l’immortalité. Elle n’est qu’un enfer, car nous serions accrochés à nos petits bouts de temps et nos émotions présentes ou révolues – et quasi exclusivement les révolues lorsqu’on a fait un trop grand voyage. Le point de vue régressif offert par ce film gagnerait à se confronter aux autres, y compris en y allant avec hypocrisie pour s’assurer de les diminuer ou les refuser. Un peu de distance par rapport à l’attitude de Marc (Tom Hughes) aurait été bénéfique également – il est curieux que le scénariste de Tesis et Ouvre les yeux soit devenu si humble et indifférent en passant à la réalisation. Tout se produit dans une bulle ; sortis de la ronde des souvenirs de Marc, on ne fait qu’apercevoir l’extérieur dans un plan peu lisible, en convier une portion d’élite, donc lissée et excentrique en une occasion (la présentation aux investisseurs). Le probable petit budget peut expliquer partiellement ces manques et ce maintien de tant d’angles morts.

Le film pourra agacer à cause de la faiblesse de ses réponses et de leur portée ; le cheminement se défend, mais perd aussi de sa valeur à l’aune des prudentes conclusions. Que Marc exprime ses états d’âme, c’est mieux que les réprimer ; mais qu’il refuse catégoriquement devrait se discuter. Car il n’est pas seul dans cette affaire, il y a d’autres personnes et surtout d’autres enjeux – il est l’outil d’un programme révolutionnaire ; sa situation est désespérante mais il a quelques façons de la rendre un peu agréable, il a le nécessaire pour la rendre vivable. Garder ce focus sur sa situation de « cobaye » est une manière de justifier sa dérobade – en même temps, c’est bien ce qu’il est et ce que nous pouvons devenir : des cobayes. Si on suit la logique du film, nous ne faisons qu’un tour de piste et l’hypothèse est rationnelle ; mais sa façon d’envisager une vie bonne est plus délirante et inquiétante. Sans bonheur ni plaisirs, la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue ?! Realive n’a pas l’air soucieux de simplement euthanasier les égarés, les vieux esseulés et les jeunes déprimés, il semble tenir pour normal d’anesthésier toutes les parties de la vie déplaisantes, sérieusement imprévisibles (il n’est pas question de ‘réalités inconvenantes’ ou immorales, ce filtre-là n’est pas le sien, tout comme l’intention d’éviter la vie aux plus faibles ou aux nouveaux-nés mal lotis appartient à une autre galaxie que la sienne). Les ouvriers du futurs et les acteurs du passé comme du présent sont tous rendus là. La vie ‘parfaite’ de Marc, d’après ses souvenirs, est équilibrée entre celle vantée par la publicité et celle vraiment intimement désirable ou agréable ; elle est sans heurts, ne contient que des bonheurs, des petits chocs ou semi-traumatismes insignifiants. Un tel paradis laisse deux effets majeurs : il se fait regretter ; il conduit à ne pas trouver la vie si puissante qu’on pourrait le croire, ou alors faite de frustrations et d’un ennui massifs dès que les cadeaux se sont émoussés. À la place de Marc, on est poussé à jouir de la vie, partager cette jouissance et son innocence, puis sortir quand ce n’est plus possible – hors du bonheur terrestre et intérieur, point de salut.

En suivant toujours la logique ou du moins les préférences (spontanées et revendiquées) du film, il y a de quoi se demander : un suicide universel serait-il préférable à une aliénation renouvelée ? L’espèce dira toujours non, les seuls vrais accidents sont les ‘oui’. Il reste simplement à s’éteindre avec sa génération pour éviter la submersion ; sur ce point le film a raison, évitons de nous placer à l’avant-garde. Mais l’attention exclusive à quelques pages de sa vie, adulte(s) de surcroît, sera toujours une erreur ; c’est le romantisme aberrant à son maximum. Pour l’individu générique ou pour l’individu Marc, pour forger ce film, c’est encore une erreur manifeste. C’était donc un nouveau double épisode de Black Mirror – gros synopsis, se laisse regarder, puis joue la facilité tout en ouvrant à des champs et des questionnements prolixes, sur lesquels il se garde d’avoir plus qu’un engagement émouvant, restreint, et/ou prudent.

Note globale 54

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Suggestions…

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (5), Dialogues (5), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (5), Ambition (7), Audace (4), Discours/Morale (5), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (6)

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DARK STAR **

16 Juil

dark star

2sur5  L‘intérêt principal de Dark Star, c’est d’être le premier film de John Carpenter, réalisateur de The Thing, Halloween, L’Antre de la Folie ou encore Christine. Il s’agit d’un film de fin d’études, tourné en 1974 alors que Carpenter a 25 ans. Il devait d’abord durer quarante minutes, puis a été allongé au double grâce à la contribution d’un contributeur, amenant le budget à hauteur de 60.000 $. Le contexte est un pot-pourri de la SF éprouvée, empruntant modestement aux produits du passé sans forcément s’approcher de quoi que ce soit.

Sans doute drôle, ennuyeux certainement, Dark Star est un film quasi Z, cheap à mort, à la mise en scène sans génie particulier, donnant dans la surenchère que ses moyens et une fibre trollesque permettent. L’ensemble est proche du gag agrémenté de réflexions philosophiques sans jugement : profondes, sincères, chiquées, peu importe pour le cinéaste. La première demie-heure est juste soporifique, jusqu’à l’entrée du ballon extraterrestre (28e minute). Il y aura de bons moments, comme celui de l’ascenseur (mais s’étalant bien trop) ou le détournement de Figaro (45e).

Malheureusement l’espèce de coccinelle croisée Blob disparaît rapidement et la balade dans l’Espace vire encore aux flottements hagards, jusqu’à ce final avec le glaçon. Ce fut du branque de grande ampleur, qualifié plus tard d’En attendant Godot dans l’Espace par son réalisateur. Ce machin pittoresque était sans doute amusant à concevoir, pour l’écriture comme le tournage, mais c’est d’un faible intérêt sinon. Il y a les prémisses d’Alien dans le scénario et c’est normal puisque Dan O’Bannon réalise lui aussi sa première contribution sur un film.

Mais les idées sont courtes et Carpenter aura tourné son nanar, avec des acteurs interchangeables, ses potes sans doute. Le temps du sérieux viendra rapidement puisque Assaut, c’est dans deux ans, Halloween, dans quatre. Nanar, soit, mais là il n’y a aucune signature, presque rien n’identifie Carpenter. Avec Les aventures d’un homme invisible, cela demeure le boulet (voir hors-piste) total de la carrière de Big John. Il a circulé dans les festivals en 1976 (donc tardivement), est sorti en France en 1980 (moment de Fog) grâce aux premiers succès de Carpenter et est finalement sorti en vidéo en 2014.

Note globale 52

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Suggestions…  Réincarnations/Dead & Buried 

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ANNIHILATION **

15 Mai

3sur5  Ce film fait chauffer les claviers et les compteurs Youtube car tant de monde s’acharne à vouloir apporter des explications [de scénario] quand lui les refuse. Annihilation lance de nombreuses pistes, fournit de la matière à étayer ; ce qu’il est aussi doit compter et il n’y a pas de raison que les ambiguïtés gâchent l’identité ou la qualité d’un film. Si on souhaite tirer des déterminations d’Annihilation, cerner ce qu’il propose (et pas seulement ce qu’il effleure ou convoite), il faut y lire des allégories et évaluer son message, plutôt que chercher des solutions à cette aventure. Son espèce de méga-cancer, poids lourd amorphe reflétant et absorbant, permet d’appliquer une profondeur ‘mathématique’ à l’ego ou théorique à l’humain. Puis il cultive ses propres mystères plutôt que se mettre en quête de vérités ou de dimensions inédites ou mal comprises – ou alors, la quête repousse tout ce qui n’est pas (soumis ou) elle-même.

Un substrat biologiste enveloppe le film au bénéfice d’une cosmologie incertaine – même si Annihilation donne la première impression de procéder en sens inverse, avec une action commandée par les aléas du concret (pendant qu’un projet ou mécanisme surnaturel étend ses filets – et doit être maîtrisé à double titre car l’essentiel est la conservation de ce monde, de ce couple). En bon organisme en expansion, le miroitement (« the shimmer ») procède par mutation (expéditive grâce à la ‘réfraction’) et sélection. Celle-ci est généralement aberrante car inutile – mais jamais au point de rendre dysfonctionnel ou de produire des effets ‘trop’ sidérants sur les humains, ce qui plongerait vers le nanar. Sauf sur le plan de l’esprit (que justement elle écrase) et du maintien de la vie organique (mais à terme, au prix de déclins ou de pertes de fonctions parfois et même si celle-ci doit être aseptisée). L’une des principales questions du film (non résolue – évidemment) porte sur la part de volonté que peut avoir l’individu sur son irrésistible transformation génétique ; dans quelle mesure la conscience de soi permet-elle d’instrumentaliser sa réalité et de se corriger. Le sens et la vocation ne sont pas au programme, qui exclue l’élan religieux et rétame ses prétentions, ne serait-ce que par omission. La spiritualité peut demeurer mais elle se passe de l’élan de ses sujets, rendus à l’état de simples outils, dont les désirs personnels mais aussi la compréhension ou l’adhésion au ‘miroitement’ ont la même incidence que des ingrédients inertes pour une recette.

Le film est très ouvert, y compris pour rationaliser (sur le plan de certaines hésitations ou lenteurs à conclure) et recomposer l’expédition sous nos yeux (apparemment loin de durer près d’un an comme celle des militaires). Les légèretés curieuses dans l’organisation devraient gâcher la crédibilité du film. Mais en utilisant l’inconnu comme un mur ne laissant passer que les interprétations et les discussions (et justement, ne les laissant que passer), il s’évite d’être pris en défaut. La narration est d’une fluidité étrange, digne d’un épisode de Druuna (série de BD érotiques exhibant les joies malsaines d’un univers post-apocalyptique). Le montage et la répartition cérébrale l’emportent (sur l’émotion, le récit), les matérialisations et symboles aussi (le signe de l’infini/l’ouroboros est placé pour s’assurer de passer l’information aux retardataires ?). Quelques bizarreries, par exemple la contre-offensive face au crocodile, peuvent dès lors être de vraies ou fausses négligences (et vraies ou fausses naïvetés lourdes – comme le côté sombre et tourmenté réduit et surligné des participantes). Les allers-retours récurrents dans le temps pourraient avoir des intentions non ‘performatives’ – on ne pourra justement que spéculer, en d’autres termes les digressions qu’on aurait pu pratiquer, le film nous suggère fortement de les appliquer et de les associer à l’expérience de visionnage (et non aux méditations qui peuvent se greffer dessus). Les décors sont sophistiqués (les bâtiments sont des reflets explicites et conventionnels des états des cinq femmes, leurs absorptions ‘sur-mesure’ sont plus subtiles) sans être nécessairement beaux, même si les amateurs de psychédélisme seront clients. L’analogie avec Stalker est inévitable car dans les deux films des voyageurs viennent trouver une révélation dans une zone désolée. La nature et l’aspect varient déjà, la zone dans Annihilation est plus colorée et surtout animée. Puis à la chute existentielle et au vertige subjectif du film de Tarkovski, Annihilation préfère une issue du style d’Aronofsky, avec un aperçu de ‘dark enlightment’ au goût lovecraftien.

Ce qui génère frustration voire malaise avec Annihilation, c’est son obstination à compliquer le tableau et insérer des indices non-concluants. Il garde une part d’obscurité en s’appuyant sur trois méthodes : en faisant rideau, en ne s’engageant pas, en détournant sur les accessoires et une cohérence formelle (en cultivant des points discrets dans la mise en scène ou certaines caractéristiques des personnages – silencieuses, ‘clignotantes’ ou les deux mêlées). Il ne rentre pas dans l’obscurantisme dans la mesure où il n’est que marginalement ‘positif’ au test – il ne répand pas de fausses théories construites, de clés certifiées pour emprisonner. Par contre il enfile de grands desseins en se gardant bien de prendre un point de vue ou en préférer un ; s’il en a c’est sans l’affirmer. À terme si on interroge le film ou ses questions, il apparaît creux (bien qu’il soit rempli à ras-bord et réfléchi). Il n’éclaircit rien concernant les profits ou les vices de ces mutations, l’après lointain ; la victoire objective de Lena mène au malheur quand même – mais nous n’avons pas tous les éléments, seulement quelques-uns appuyés lourdement, alors nous flottons. Ce qui dégouline en revanche, c’est que l’évolution pourrait ne servir qu’à mourir plus à fond ! Annihilation laisse ce paradoxe à l’écran et s’attache à ce qu’il y a en chemin, les peurs comme les enthousiasmes – il ne discute pas ce paradoxe, c’est ce que ramasseront ses personnages, mais lui n’en répond pas.

Certains acteurs des réseaux sociaux ont décrété que ce spectacle illustrait les ressentis de la dépression ; c’est possible. Sa nature dépressive elle est catégorique (sauf si on le regarde en se faisant abstraction de notre animalité et de notre humanité, mais hors de ces formes la notion de dépression perd justement de sa pertinence). Sans spoiler Annihilation, il promet à l’espèce la défaite ou un avenir pourri (même quand les situations sont matériellement positives et les entités opérationnelles). Dans tous les cas, le film se solde par l’effacement fatal de l’humanité et de l’environnement humain ; il s’épuise s’il ne sait pas s’adapter, se converti de force au point de disparaître sinon. La seule conclusion réaliste, ne dénaturant pas le film et ne parlant pas à sa place, unissant ses expressions, c’est cet effacement. Qu’on gagne sur ses mauvaises tendances ou se laisse couler, qu’on aime ou se dessèche, on s’éteint, n’en a pas le temps ou la chance, puis on se dissout. Il faut grandir pour mourir. Les progrès ne sont pas simplement empoisonnés. La vie et la conscience humaine sont des passages. Et quand ils s’usent, comme pour la jeunesse et l’ignorance heureuse, il n’y a pas de remède. Moralité : en dernière instance, la nullité de l’intelligence humaine et de ses fruits l’emporte sur toutes autres considérations. Mieux vaut alors s’éparpiller en idées, possibilités, degrés de perception et réalisations qui démentent cette impuissance fatale (ou meublent agréablement). C’est la façon radicalement pessimiste mais toujours ‘pro-vie’ de concevoir l’essence humaine. Le big boss d’Ex Machina (déjà le faciès d’Oscar Isaac se prêtait au vendu de l’espèce alternative) donnait crédit à quelque chose de ressemblant dans ses moments de dépit, mais il avait à côté une démarche entreprenante et positive qui factuellement et philosophiquement rabrouait ce fatalisme – par contre dans les deux cas, l’Homme est obsolète, a suffisamment joué, pourrait bien céder la place à une forme de vie supérieure (sans ‘âme’ de préférence).

Les hypothèses psychologiques ou métaphysiques germent inévitablement. Le gommage (lui-même pas strictement avéré) des frontières spatiales et temporelles (jetant un flou supplémentaire sur la place de Kane et son existence) peut soutenir les constructions de nombreuses imaginations. Malheureusement il semble fonctionner selon les besoins du scénario et de l’avancée dans la jungle (est-ce le sacrifice nécessaire sans lequel le film deviendrait inintelligible et plus près du grand clip ou d’une œuvre musicale ? – ç’aurait le mérite d’une radicalité accomplie et d’une cohérence ‘achevée’). Si la pensée et le caractère doivent commander la réalité, les quatre femmes autour d’elle seraient les boulets de Lena. Elles incarnent différentes tendances ou pentes de sa personnalité, deux immatures (l’impulsive et l’intello suicidaire, celles qui se situent émotionnellement pour se définir et se sentir vivre), deux matures (la mère ‘orpheline’ et la directrice scientifique, celles qui comprennent et savent subordonner leur subjectivité), toutes déjà obsolètes pour avancer vers la mutation disponible aujourd’hui. Malheureusement ce dépassement n’implique pas en bout de chaîne un épanouissement. L'(affreuse) option ‘tout ça est rêve/une création’ est disponible également. Elle accrédite l’idée que les compagnes de voyage sont des Lena alternatives ou particulières. Cette explication rebattue mais bien cachée justifierait le recours à des stéréotypies et ramènerait les fantaisies génétiques dans le champ de l’esprit – divagant. Vient une hypothèse qui en rajoute derrière celle-ci et se mêle à ces caprices temporels : la vie que nous connaissons est ‘artificielle’ – une brèche vient annoncer son origine extraterrestre à une population qui sera bientôt prête à s’accepter objet (car elle sera modifiée, non parce qu’elle succombera à la beauté d’une proposition ou d’une prophétie), tout en ayant son fond de vécu humain, ses souvenirs et ses attachements, qui feront de chacun une particule avec ses nuances et ses propres élans, tout en participe passivement à la grande masse dont le miroitement est le moyen de locomotion.

Là encore, cela donne un renouvellement de l’Humanité, de sa religiosité (qui ne convergera plus vers un Dieu, des rituels ou un culte classique, anéantira le cœur et l’esprit de ses fidèles plutôt qu’elle ne les aliénera), un apaisement de ses tensions en les liquidant. La mort elle-même mute. La nouveauté disparaît au rayon humain, le goût des expériences et les émotions eux ne se renouvellent pas. Hors accidents, cet état amélioré et nettoyé empêche la prolifération des toxiques, mais compresse le passé au lieu de carrément le supprimer. Il peut donc encore diminuer l’individu, surtout qu’il ne développe plus de réponses ou moyens appropriés à ces questions ‘primaires’ du vécu, des sentiments, des affections. Dans tous les cas, les humains et leur cadre de vie sont appelés à se fondre. Et s’ils y résistent ou s’ils s’accrochent, ce qui est quasiment inévitable tant que l’oubli de ‘soi’ n’est pas plus puissant, ils souffriront et s’annuleront simplement. Être absorbé est inévitable, l’intégrité n’est pas possible. De quoi idéalement anéantir la crainte du mensonge et de la corruption (d’une personne, d’un rapport au monde), car ils ne sont que les véhicules de ces transitions (ça en revanche ce ne sera pas révolutionnaire). La perspective reste pessimiste, même en mettant de côté les sentiments ou instincts archaïques. Si Lena a la possibilité d’agir sur ‘la chose’ (dans sa rencontre finale), sa domination ne consiste qu’à détruire. En tout cas pour le moment – on en revient éternellement à ces manques délibérés du film.

La fin (de ce film dont les événements se situeraient après ceux d’un Life origine inconnue) est à la fois ce qu’il y a de plus ‘ouvert’ et de plus banal, au niveau du scénario et des considérations pragmatiques. Nous allons potentiellement vers la propagation d’un virus étranger et surtout d’une nouvelle façon de diriger sa vie, vers l’immortalité grâce à l’ADN métamorphosé, ou à défaut un nouvel état biologique optimisé. Il peut carrément se profiler une invasion extraterrestre, comme dans une série B ou un SF trivial (qui dans ses belles heures livre du Body Snatchers). Avec cette dernière piste (ou dernier degré d’acception) le film est plus ouvert à une suite. C’est d’autant plus défendable qu’il n’est supposé adapter (certes en le trahissant allègrement) que le premier opus d’une trilogie (sauf que la trahison le coupe des deux opus suivants). Alex Garland n’aurait rien prévu de tel. Peut-être que des opportunistes ou des motivateurs seront sur les rangs, leur principal défi sera d’allouer le budget qu’avait accordé la Paramount (celle qui a décidé de ne pas diffuser Annihilation en salles hors des USA, du Canada et de la Chine, laissant Netflix prendre la relève).

Note globale 58

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Suggestions… Under the Dome + Solaris + Premier contact + Under the Skin + The Lost City of Z + Cold Skin + Alien le huitième passager + Le Labyrinthe de Pan + Le Blob + Le Mur invisible + Okja + Dreamcatcher + The Descent + Les Ruines

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (6), Dialogues (5), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (6), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (6), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (6)

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INCEPTION ****

2 Fév

inception-wallpaper

4sur5  À l’instar des coups-d’éclats antérieurs de Nolan (Batman Begins, Memento), Inception donne une idée de ce que pourrait être le divertissement formaté et grand-spectacle de demain : ludique toujours, mais aussi plus tortueux, se permettant davantage d’audaces dans ses postulats. C’est une probabilité, pas une destinée.

 

Inception est en tout cas le blockbuster parfait, revivifiant les principes de James Bond, de Matrix et De Palma (Blow Out, Les Incorruptibles) simultanément. Nolan exploite à merveille son concept de l’extraction et crée un dédale de niveaux de réalité très vaste et jamais fumeux, où chaque porte mène à un espace-temps autonome. On y contemple et explore l’effet de la modification de quelques propriétés de la réalité objective. C’est à la fois limpide et vertigineux. Inception donne l’impression d’être inépuisable, ce qui est bien plus important qu’être insaisissable.

 

En l’occurence, une influence parasite dans le subconscient de Dom Cobb, leader de l’opération commandée par un milliardaire, va contraindre le spécialiste et son équipe à une fuite en avant où les limites de l’extraction sont dangereusement abattues. Nolan s’en donne à cœur joie pour créer des espaces mentaux où dominent des alternatives et des passions secrètes. La pression est décuplée tout le long qu’évoluent spectateurs et protagonistes dans ce grand système complexe et dynamique.

 

Le film se donne à vivre comme rarement. Il a l’évidence de ces coups de génie qui amènent cependant avec leur potentiel des angles morts. Théorique et intense, Inception est moins pertinent dans le registre de l’émotion conforme à son cahier des charges. La trajectoire de son couple virtuel et fantôme subjugue, mais les critères de film à Oscar viennent alourdir le trait. Résultat, la dernière demie-heure est à la fois merveilleuse et entravée ; idem en ce qui concerne la manipulation des rêves et la conclusion de l’affaire Fischer, où une sorte de censure semble précipiter la fermeture des options.

 

Inception n’en demeure pas moins un blockbuster visionnaire (pour une fois, reconnu à juste titre), l’exception, le petit miracle comme on a quelquefois. Sauf que c’est Nolan, donc c’est aussi simplement le sommet qu’il devait inéluctablement accoucher.

Note globale 79

 

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