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JE SUIS CURIEUSE – ÉDITION JAUNE *

22 Avr

1sur5 Première partie d’un diptyque (le second opus est Bleu) de Victor Sjoman centré sur la société suédoise de l’époque et son exploration assortie de ‘mise en question’ par une fille de 22 ans. Lena Nyman prête son corps à cette gamine un peu idiote, du style mi-grande-gueule mi-amorphe, avide surtout de baises.

Le film mélange interviews (en mode micro-trottoir affiné), fictions dont certaines ‘meta’ (au début avec le réalisateur et sa muse). Au bout de trois quart-d’heures, il est quasiment fixé sur les échanges entre personnes, les petites aventures, avec la politique stricte par le biais du vécu simple (sur les ondes des radios ou dans les images d’actualité, via les actions futiles ou manifs à la portée symbolique).

Le catalogue d’initiatives et tracts gauchistes contemporains (avec Martin Luther King en icône) prend sa petite part dans un spectacle dominé par l’histoire d’une crétine (‘engagée’ à ses heures et surtout, effectivement, curieuse) avec un mec alléché (bourgeois conservateur qui n’a rien caché, s’est seulement abstenu de se déclarer et préciser son jeu), à la campagne. C’est trop décousu, auto-complaisant ; avec des qualités plastiques le distinguant du tout-venant dans ce registre.

Finalement cette niaise influençable, égoïste et irrespectueuse deviendra une fausse harpie et vraie mégère anti-hommes, comme si elle était aigrie depuis quasiment la racine – elle croira probablement qu’elle a ‘de l’expérience’ et donc un jugement averti. Enfin, cette partie-là n’est pas comprise dans les deux heures.

Leçon présente : elle a appris qu’avec la sexualité, prise par n’importe quel bout, ça finit mal en général – avec des pleurs, des frustrations et peut-être même une crise de boulimie ! Il lui reste à creuser le filon de la manipulation et à persévérer dans ses crises spectaculaires (car il y aura bien un jour des faibles pour les accepter et se soumettre). L’autre leçon, implicite, avouée mais négligemment, c’est que le militantisme est bien souvent le faux-nez des branleurs et des consuméristes pressés (bien plus que des ambitieux).

Autant découvrir The Raspberry Reich de Bruce LaBruce (2004) : il s’assume comme stupide (et racoleur) et montre des gauchistes allant au bout de leur dissidence. Ils sont peut-être moins bien tenus et nourris (canadiens et non scandinaves), en tout cas autrement radicaux et libérés. Sinon il suffit de voir Il est mort après la guerre d’Oshima (1970) pour reconnaître l’inéluctable déconfiture de cet activisme de confort et de cette ouverture lâche et superficielle – en noir et blanc également tout en atteignant le romantisme.

Note globale 31

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (1), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (1), Pertinence/Cohérence (1)

Voir l’index cinéma de Zogarok

LES COURTS & MOYENS MUBI 2020 (MNC MUBI 4)

18 Avr

Dernière édition après celle pour les films longs. Un ‘classement intégral’ des courts & moyens sera prochainement publié.

Leçons de ténèbres ** (Allemagne 1992) : Ça pourrait être une œuvre majeure et le public en général semble la tenir pour telle ; à mes yeux c’est une démonstration caricaturale – pour son sujet et pour le style Herzog, malheureusement si lourd (déjà son premier, Herakles, martelait la même idée pendant dix minutes). Le recours à Wagner et à L’Apocalypse est toujours efficace mais les deux sont éculés depuis au moins un siècle. Que le film ne documente rien est un choix, mais qu’il meuble en laissant apercevoir des travailleurs et recueillant de vagues paroles de victimes est un peu déplorable – Hiroshima mon amour bis ne s’assume pas, il faut qu’il soit très concerné en plus d’en faire des tonnes. L’autre virée dans le désert [Le pays des fourmis vertes] signée Herzog m’avait davantage convaincu. Ici je ne retiendrais que la technique majestueuse et le parti-pris remarquable, cette volonté de regarder la Terre d’en haut à tous points de vue, d’offrir ce théâtre de guerre comme un potentiel décors de SF. Bien sûr il y a de quoi rêvasser sur la beauté du chaos mais je trouve l’exercice débile et assez paresseux derrière ses grandes allures ; du pessimisme complaisant pour les gens trop protégés, une virée près de l’enfer type club Med classe instruite et mélancolique. Enfin je n’ai pas compris ce que l’hélicoptère faisait à cet endroit si, comme le prétend le commentaire, personne dans la ville ne se doutait de la guerre qui s’apprêtait à lui fondre dessus. (56)

Dream Work ** (Autriche 2001 – 11min) : Un des fameux courts de Peter Tscherkassky, après Outer Space (d’après plusieurs commentaires sur le Net, les deux citent à l’envie The Entity de Sidney Furie). Hommage revendiqué à Man Ray, c’est un produit expérimental à la fois habile et férocement vain. Les effets sont devenus potentiellement ‘désossables’ à l’œil nu vingt ans après, or l’essentiel repose sur eux. Ce film est une manœuvre, tapageuse, plus qu’un essai sincère sur le sommeil. Tout est recevable mais je le trouve tristement insincère. Et comme on connaît les débuts de Lynch (spécialement ses courts) et Polanski (Répulsion), il n’y a plus que la posture pour distinguer cette fugue onirique. Allez voir Subconscious Cruelty. (48)

Les petites mains * (Belgique 2017 – 14min) : Excédé par la pression et la futilité du dialogue social, un ouvrier emploie de graves moyens : sans méchanceté vraisemblablement sous impulsion, il kidnappe l’enfant du patron. Remuant sur le principe et à la hauteur dans l’exécution mais à quoi bon ? C’est ultra schématique, affecté, l’essentiel repose sur un spectateur acquis d’avance et un appel brutal aux émotions. Trois atouts : les deux principaux acteurs (même si, pour le bien de la démonstration, il aurait fallu que le quasi-bébé soit plus expressif, plus [manifestement] curieux ou attaché à son ravisseur par exemple), l’aperçu de la violence sociale aussi dans ce qu’elle a de brut et physique (les matons en clôture). Enfin ce n’est pas avec ce genre d’approche digne de Loach ou Brizé qu’on verra les lésés, les aliénés, les ouvriers sortir de leurs ornières, ou même les voir franchement dans leur ensemble – et non par le seul prisme dépressif. (42)

Sombre dolorosa / Sorrowful Shadow ** (Canada 2004 – 8min) : Une espèce de délire reprenant apparemment les soap et mélos mexicains, confondus dans une succession d’images psyché ou vaguement ésotériques. S’y mêlent un match de boxe allégorique avec El Muerto et des panneaux [inutiles] comme au temps du muet. Curieux, coloré, turbulent, éventuellement amusant. Un nouvel exploit du carnavalesque Guy Maddin, moins glauque qu’à son habitude (Des trous dans la tête, Ulysse souviens-toi) mais toujours concerné par le sort de personnes toxiques ou dérangées. (58)

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Mini-critiques Courts MUBI : 3-2019, 2-2018, 1-2017

Mini-critiques MUBI : 8, 7, 6, 5, 4-2018, 3, 2, 1

Autres Mini-critiques : 13, 12, 11, 10, 9, 8, 7654321 + Courts 3, 2, 1

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MINI CRITIQUES MUBI 8 (2020-2/2)

16 Avr

Dernière vague de films vus sur Mubi, pendant la première quinzaine d’avril. Je ne recommande pas ce site à long-terme, car il devient trop cher au fil des années et pour ce qu’il propose (avec des propositions récurrentes et beaucoup de programmations ‘festivalières’ plus ou moins rares et intéressantes, peu ou jamais géniales) ; mais pour moins de trois ans, allez-y. Certains étudiants peuvent y avoir accès gratuitement.

Oyû-Sama / Mademoiselle Oyu ** (Japon 1951) : Mélo délicat de Mizoguchi avec son actrice récurrente Kinuyo Tanaka. Il faut aimer le pathétique contemplatif et ‘cash’. Écriture très limitée, le maniérisme sauve la mise. Quelques poussées picturales avec les positions romantiques de Shinnosuke. Un joli film, culturellement ‘fondé’ mais complètement stérile ; je le classe dans ma liste des [Mauvais ou] Moyens à voir néanmoins. (54)

L’année des treize lunes **** (Allemagne de l’Ouest 1978) : D’un comique et d’un pathétique réjouissants. Fassbinder se serait partiellement inspiré de son ancien amant, suicidé avant le tournage. Musique de Peer Raben. Un de ces films où l’essentiel repose sur un personnage génial et aimable, même si celui-ci (Elvira, transsexuelle) est en pleine déconfiture. (78)

Veronika Voss / Le secret de Veronika Voss *** (Allemagne de l’Ouest 1982) : Dernier film de Fassbinder avant Querelle puis sa mort. Des plus mélancoliques, en noir et blanc, avec une musique délicieusement triste ou reflétant des joies perdues ou imaginaires. Une star du cinéma en retraite contrainte, toujours femme fatale en surface, enfermée dans ses souffrances – fondamentalement, en désintégration (elle serait inspirée d’une actrice connue pour sa collaboration avec Dreyer, Sybille Schmitz). Sa préciosité, sa nostalgie m’ont rendu la séance moins ‘captivante’ que celle des Treize lunes, où l’humour et le personnage sont beaucoup plus développés. Certains détails de montage sont curieusement naïfs voire cheap (ceux encadrant la scène dans la voiture), potentiellement par dérision ou complaisance kitsch. (72)

Suggestions… Boulevard du crépuscule.

Party ** (Inde 1984) : Une partie importante se déroule pendant une réception de bourgeois indiens, où on boit abondamment et entend toutes sortes de musiques anglo-saxonnes ; le reste en plus petit comité, familial. Il y a des discussions politiques de gens aisés, plus ou moins progressistes ou socialistes, toujours au propre et surtout au figuré assez aristocratiques ; mais la plupart du temps c’est bien de questions culturelles, d’états d’âme ou de rapports interpersonnels (filiaux par le sang ou par l’élan) qu’il est question. Ce n’est pas du soap, mais il y a souvent un filtre mondain qui en retarde l’intérêt et, source issue du théâtre oblige, le fonde quasi exclusivement sur les dialogues. Cet intérêt pourrait être pour les occidentaux qui ne croient pas aux classes sociales de constater leur présence ; de voir qu’au moins celles nanties ou évadées de la bouillie connaissent des problématiques existentielles en commun, liées au confort, aux complications intellectuelles relatives à la justice et à son ego anxieux, à l’affirmation de ‘soi’ (pour les problématiques sociales on en parle moins, c’est cohérent de la part de ce bout-là du monde). L’intérêt à l’origine me semble plus ténu ; comme du Visconti relâché et volatile, dense et délicat mais négligé pour des raisons de contexte. Et pour du mélo, là aussi il manque l’ampleur et l’éclat dramatiques – peut-être qu’il y a une licence qu’en tant que non-indien je ne vois pas, mais a-priori c’est bien un film de salon auquel j’ai assisté – c’est toujours moins plombant qu’un film traditionaliste ou religieux mais pas sûr que ce soit plus grand. (62)

La vie est un roman *** (France 1983) : Film sentimental cruel et comédie musicale déjantée, avec un brin de SF new age et de conte de fées. Les bizarreries éventuellement surfaites et les soliloques d’hystériques froids valent mieux de cette façon ; avec Resnais c’est facilement quitte ou double en terme d’effets – soit attrayant et stimulant soit repoussant et accablant, indépendamment des qualités ou de l’élégance (pour sa défense Marienbad n’avait rien de ce kitsch). (68)

Mélo ** (France 1986) : Tiré de la pièce homonyme de Bernstein (1929), ce fut un relatif succès en nombre d’entrées (550.000 en France) et valut deux Césars à son couple principal. L’étau se resserre sur le quatuor alors fétiche de Resnais. Le spectacle est souvent assommant (ou simplement ennuyeux lors de la longue crise finale d’Arditi face à Dussolier), finalement très banal au fond et par ses ingrédients, plat et excentrique sur la forme (sans la joie ni les effusions de La vie est un roman). Énorme emphase sur les performances des acteurs, sur le matériel théâtral. Il y a bien plus éprouvant mais à moins d’être un amateur (éclairé) de l’équipe, des tentatives de mêler le théâtre au cinéma, des curiosités qu’on peut voir chez ce dernier, ça n’a aucune chance d’être intéressant. (46)

Gion Bayashi / Les musiciens de Gion / La fête à Gion / A geisha ** (Japon 1953) : Personnages et dialogues bien écrits et emballés. Même si le réalisme temporise et que ce n’est pas si larmoyant et doucereux que Mademoiselle Oyu, l’approche est trop triste (plus que misérabiliste ou même ‘fataliste’) et restrictive ; ajouté au sens de l’épure de ce cinéma et de la nécessaire pudeur débridée dans le contexte (bousculée ponctuellement mais pour bien souligner combien ces humains s’abaissent), ça donne un film tout à fait honorable, limpide et dont je n’ai su me passionner. Les rues de la honte (dernier de Mizoguchi trois ans plus tard) a au moins le mérite d’aborder le sujet avec plus de panache – et cette obstination dépressive s’en trouve la première grandie. (58)

Las hijas del fuego / The daughters of fire ** (Argentine 2018) : Érotique sinon porno féministe, un peu vaporeux lors de certaines scènes mais toujours frontal ou ‘généreux’. Quelques dialogues et poèmes de haute voltige mais d’une qualité voire d’une validité incertaines (ou bien les subtilités de la langue m’échappent et échappent au traducteur) ; travaille la notion de représentation et souhaite abolir les enfermements dans ces canons de beauté prescrits à rebours de la beauté et de l’instinct féminins. Textuellement anti-patriarcal, en creusant un sillon à l’écart, se confrontant qu’occasionnellement à la masculinité toxique (un excité au bar, un mari abusif auquel la troupe adresse un premier et dernier avertissement). A le mérite de ne pas faire les choses à moitié, avec une qualité technique certaine (ce n’est pas un film expérimental physiquement confus ou ‘fait-maison’ de plus) et une inspiration accomplie. Scénario et écriture minimalistes en-dehors des laïus philosophiques. (56)

Suggestions… Room in Rome.

La Java des ombres * (France 1983) : Un film narratif de Romain Goupil, dont les créations ouvertement engagées valent davantage le sacrifice d’1h et demie. Rien de nul, rien de renversant. Pas infâme mais pas du tout captivant – et connaissant ce qu’a produit le réalisateur, on regrette ses outrances, ses engagements, ses envolées et même ses conneries revendiquées ou ses injures et approximations odieuses. Quelques franchouilles cons à l’occasion lors des déambulations du post-68tard désabusé (les vieilles sur le banc critiquant la violence dans les films à la télé ; le chauffeur de taxi tout éméché et énervé quand notre héros le traite de facho). Jolie bande-son. (42)

Fallen Idol / Première désillusion *** (UK 1948) : Thriller, psychodrame familial et comédie de mœurs acide ; ou simplement un joli film sur l’apprentissage du mensonge. Brillant pour gérer la tension, passionnant grâce à cette irruption d’un regard d’enfant sur la vie adulte avec ses compromis et ses mesquineries. Il y a un défaut constant : c’est lourd, dans la démonstration des caractères adultes comme pour souligner les détails cruciaux (le zoom sur l’avion). Autre défaut possible : cette fin vraisemblablement remaniée ou négociée dans le sens de l’aseptisation – sans desservir le principe de déniaisage ou du moins de l’apprentissage à dépasser une morale absolue au profit du bonheur personnel. (74) 

Chikamatsu monogatari / Les amants crucifiés ** (Japon 1954) : Une histoire classique et rigide, à tous points de vue. Enfermement moral, social, mental, affectif ; la mise en scène est des plus étouffantes mais ironiquement on a le droit à plus de plans larges, davantage d’extérieur que dans les autres films du réal dont j’ai connaissance. Photo impeccable, un passage de quelques secondes rappelant les heures autrement éblouissantes des Contes de la lune vague. Décidément je ne suis pas câblé pour acclamer et accepter l’œuvre de Mizoguchi, dont je n’ai qu’a saluer le goût de ‘l’exactitude’. (56)

Tarde para morir joven ** (Chili 2018) : Énième film où on regarde des gens vivoter, souffrir, prendre du bon temps, s’amouracher mais avec tant d’évanescence qu’aucun code moral n’aurait su rendre la chose si inepte ou abstraite. Être spectateur c’est déjà se mettre dans l’expectative, accepter une certaine passivité ; à quoi bon observer des gens à peu près dans le même état, sinon encore plus attentistes ‘mais’ épanouis dans leurs flottements ? Si vraiment il faut apprendre à regarder et apprécier la vie autrement, autant le faire directement ; pour ça ces réponses du cinéma ne valent pas grand chose.

J’applique une réflexion générale à un cas particulier mais sur le fond il fait tout pour rejoindre une masse. Certainement cet opus-là est d’une grande sensualité (avec les interprètes et sa ‘sincérité’ cela fait déjà de belles et conséquentes qualités) mais à terme ce n’est que digressions et somnolences nostalgiques et ironiquement il me semble souvent couper trop vite ; comme s’il faisait monter l’enthousiasme, l’intérêt, pour mieux tout remettre à zéro [de tension – ce qui vaut mieux que deux, plus écrasant et inquiétant] dans une nouvelle scène similairement paresseuse et langoureuse. À tout ça il faut reconnaître une absence d’engourdissement ; contrairement à nombre de ses homologues, ce film éthéré/contemplatif est fluide, raisonnablement ennuyeux (et pas à terme saoulant et crétin comme Bacurau). Et même, il parvient à ce que ratent tant d’autres : montrer une façon de vivre – sans guide, sans commentaire (ça peut être à déplorer car ça participe de sa pauvreté). Dans son registre c’est donc pas si mal ; mais cette façon de créer pour ‘nébuler’ a trop défilé sous mes yeux (même si le lot commun du ‘home movie’ ou du cinéma d’ado en route vers la sexualité est souvent plus visqueux et assommant). (44)

Suggestions… Naissance des pieuvres, La communauté, White God, Saint Amour, Hardcore.

Nona Si me mojan, yo los quemo / Nona If they soak me I’ll burn them * (Chili 2019) : Un de ces films à la fois vaporeux et ultra-concrets, avec des archives aux effets ‘grillés’ et des laïus en voiture ou déambulations en HD, des entretiens en mode amateur et spontané (avec le grésillement persistant et presque corrosif comme lorsqu’on met des fichiers antiques en lecture). Par moments il s’approche de la forme d’un road-movie sur une vieille dame grande-gueule ou d’un mockumentary sur une « anarchiste » (hormis ses pneus cramés sous la dictature, on ne sait trop en quoi) et pyromane. La réalisatrice de Casa Roshell mise tout sur l’individu et vu la stérilité du résultat ce n’est peut-être pas une grande option. Le charisme et le mystère, surtout quand ils sont devenus principalement des reliques, ne suffisent à faire illusion ni à nourrir l’intérêt ou l’esprit sur la durée. On avance à rien sur le cas Nona et ce film devrait être un petit chapitre récréatif au sein d’une plus grande œuvre, où elle ou bien ses actes, du passé ou même du présent, se révéleraient – pas totalement, juste de quoi justifier la présentation au public du film. Si c’est un appel au spectateur pour donner une réponse ou des raisons, cette démonstration est juste une plaisanterie – une farce à l’emballage hybride et l’écriture ouvertement vaine. Toute la partie sonore, dialogues comme musique, est spécialement dépourvue de charme. Enfin je constate que Mubi accumule les films indé réalisés par des femmes, centrés sur elles et excluant légèrement voire presque totalement les hommes (Las hijas de las fuego, pas une hérésie dans ce cas puisqu’il s’avère un porno lesbien) ; un parti-pris et donc probablement un message clair ! Au moins concernant les publics visés. (32)

The Grand Bizarre ** (USA 2018) : Compilation pleine de stop-motion de scènes à base de bouts d’étoffe courants ou atypiques, décoratifs ou informatifs, inertes et réels ou réduits à l’état de motifs animés, généralement fusionnés et plaqués sur toutes sortes de bâtiments ou de paysages (pour retrouver des schèmes dans la géographie naturelle ou les constructions humaines). C’est à quelques secondes du moyen-métrage mais c’est largement assez long pour vous bousiller les yeux – et les oreilles (ils passeront aussi de bons moments). Une des critiques relayées par Mubi applaudit ce Grand Bizarre « imbuing familiar forms with a subtle but incisive sociopolitical force ». Comment y couper ! Que tout soit relié, que l’anodin ne soit jamais insignifiant, constater que le vivant soit partout et le marché international : doit donc être politique ! Mais pour qui ou pour quoi.. sans doute le sais-t-on en de bonnes cellules grises ? Allez, bonne nuit Mubi ! Je te remercie de tous ces films moyens et vains, fumeux et prétentieux auxquels tu m’as permis d’accéder – parmi lesquels il y eut des trouvailles bonnes ou interpellantes, comme celle-ci. Je retiendrais, sans l’avoir beaucoup aimée (mais ce long clip obsessionnel ne veut pas être [qu’]aimable), cette tentative d’induction en synesthésie (mention spéciale aux tas de tissus évoluant sur le rythme des ronflements) ; réellement originale, pas platement contemplative, elle a le mérite de la radicalité. Si vous voulez d’autres objets ‘art et essai’ potentiellement remarquable, essayez le niveau supérieur avec Svankmajer, auxquels les épileptiques aussi peuvent goûter sans risques. (56)

Suggestions… Vulgar Fractions, Trilogie Qatsi.

Elis * (Brésil 2016) : L’histoire d’une chanteuse morte à 37 ans [Elis Regina], une des célébrités brésiliennes des années 1970. Biopic banal, traçant pas à pas à partir de la sortie des performances en bars quelconques jusqu’à sa déconfiture, avec beaucoup d’emphase sur sa vie ‘privée’ (principalement celle de mère et d’épouse frustrée). Sensuel, superficiel, un peu piquant à l’occasion mais globalement gentillet. Quand il est temps d’aborder les démêlées politiques d’Elis, que de platitudes ‘irréprochables’ – laconiques (les dessinateurs de presse) ou démonstratives (la jolie scène bleutée où elle se fait siffler). C’est donc un film à l’adresse des fans de telenovelas non fauchées (mais aseptisées y compris dans les drames, un peu moins dans la joie) et ceux de la musique ou chanson brésilienne ; les autres, laissez tomber (ou peut-être passez-le pour seulement l’écouter). (42)

Les modèles de ‘Pickpocket * (France 2005) : Documentaire avec trois acteurs non-professionnels du Pickpocket de Bresson, retrouvés 46 ans après, chacun leur tour. En intro la réalisatrice opte pour une mise en scène pseudo*-hyper-réaliste (*je ne suis pas de ceux qui dégradent ce terme pour exprimer leur mépris, je l’utilise pour qualifier des postures conscientes, des parti-pris formels) pour représenter la rencontre impromptue avec Leymarie lors d’une réception d’une dizaine de personnes à domicile. S’ensuit des interviews copieusement verbeuses, ponctuées par des observations proches de reportages d’actu mais sans la pression du temps, ou de compte-rendus proches du journal personnel sans ‘impressions’ ou affects trop personnels. On évoque la méthode Bresson avec des acteurs qu’il souhaitait vierges – de toute image d’eux-mêmes dans un film, afin de ne pas se corriger – et d’être neutres, car manifestement le naturel n’intéressait pas Bresson. Cette neutralité bressonienne aurait théoriquement pour vocation que le spectateur se projette ou fasse siennes les actions. On a droit à des citations en clôture : « J’obéis à mon instinct. Je travaille d’abord. Je réfléchis après. J’ai remarqué que plus une image est plate, que moins elle exprime, plus elle se transforme au contact d’autres images. », mais aussi le byzantin « L’acteur se projette. Le mouvement est du dedans vers le dehors. Dans un film, c’est l’inverse. Il faut que tout soit bien dedans, que rien ne s’échappe ». Bref on apprend rien – sauf quelques confessions ou constats personnels, qui finalement sauvent ce film bizarrement penaud. J’ai fatalement préféré et de très loin Retour en Normandie, plus collectif, objectif et parcimonieux. (38) 

Bruce Lee and the outlaw * (UK 2018) : Passage à la réalisation du photographe d’origine néerlandaise Joost Vandebrug. Plein d’empathie pour ces enfants de la rue, conformément à ce que suggéraient ses antécédents (Cindi Lei). Mais on ne sait rien de ceux de ces vagabonds précoces, ni des adultes et en premier lieu ce Bruce Lee vedette roumaine des sans-abris. On visite des caves ou tunnels, des rues, des QG divers. Au dernier moment les choses évoluent vaguement dans la perception déclarée du gamin, encore admiratif mais surtout plus sceptique envers son tuteur et désabusé quant à son existence. Séance un peu désagréable, pas tant à regarder qu’à écouter. (42) 

Profundo carmesi / Carmin profond *** (Mexique 1996) : La même aventure a également inspiré Les tueurs de la lune de miel (1970) et plus tard et plus lointainement Alléluia de Du Welz (2014). Cruel, haut-en-couleur, un peu dérangeant et désespérant, ce film a un ton libre et parfois relève de la comédie – la rencontre au bar de la première cible, la gestion de la mort de la seconde. Et comme on pouvait s’en douter, il vire à l’atroce avec la dernière victime. Passés les arguments de forme, percutants mais pas outranciers, ce film a pour lui des personnages tout sauf unilatéraux ; on les vomit et même en ne leur pardonnant rien, même en ne les aimant pas, on serait bête de les mépriser complètement. L’homme est plus roublard mais plus vite cerné, dépassé ; la femme est brusque, jalouse, son profil psychologique est bien plus ingrat que son physique, car les kilos n’ont pas de valeur esthétique absolue. Avide et offensive mais négligente et bornée, impitoyable et bêtement égoïste, geignarde et dépendante émotionnellement, elle en cumule trop pour être sympathique ou simplement récupérable ; on peut lui accorder ses notions en médecine, une certaine faculté à rester ‘concentrée’ et ses états d’âme tardifs. Cette empathie très inégale qu’elle éprouve pourrait refléter la nôtre face à ce film, où l’élément humain bien que bouillant perd non sa valeur absolue et sacrée, mais son intégrité, son espoir de réchapper passé la frontière du meurtre et de la ‘mauvaise vie’. L’alter ego d’Alléluia (une femme infecte et passionnée, qui même au bout de l’horrible ne lâchera rien) reste mieux loti, bien que chez Du Welz (forcément avec la folle toxique, comme dans son dernier Adoration) l’effroi l’emporte sur le pathétique en fin de course. Ce film laisse une large place à une actrice récurrente d’Almodovar, Marisa Paredes, la mère dans La piel. (72)

Uwasa no onna / Une femme dont on parle / The crucified woman *** (Japon 1954) : Un des derniers films de Mizoguchi, entre L’intendant Sansho puis Les amants crucifiés. Propose des choses ‘modernes’ musicalement ; sur le reste c’est techniquement assez simple [pas nain, fauché ou bâclé] et toujours à la fois pudique et démonstratif ; mais plus violent qu’à l’accoutumée. La douleur est plus patente que la pleurniche formolée ! La jalousie d’une mère envers sa fille, sa conscience de soi galopante et pressante comme la vieillesse imminente, apportent quelque chose de vif qui souvent manque chez Mizoguchi, où la tristesse et l’abattement écrasent l’âme des personnages et l’attention du spectateur. Ce pan-là est toujours présent, la fille qui se vit en veuve précoce l’incarne. Il y a un certain pragmatisme voire de l’optimisme (certes un peu ‘acide’, ‘jaune’) dans cette représentation qui compensent l’éternel fatalisme de ce cinéma japonais. Les personnages progressent, leurs traits mauvais s’adoucissent et leur caractère s’endurcit ; ils (plutôt : elles) souffrent mais en viennent à bout et trouvent leur place – certes, déjà tracée (par la société, les mœurs, la naissance). (68)

MINI CRITIQUES MUBI 7 (2020-1/2)

7 Avr

Les films Mubi vus pendant le premier trimestre de cette année 2020. Des demi-réjouissances inattendues, plus de mauvais que de tièdes-médiocres et davantage de baudruches vaniteuses qui m’ont fixé sur ce que je pouvais attendre de ce site ; en parallèle, quelques choses remarquables ou d’auteurs excellents que j’avais déjà vues.

Le pays des sourds ** (France 1992) : Un documentaire valide avec ses moments d’inepties, spécialement avec les enfants où les débordements d’emphase molle et d’abandon du montage causent des torts. Quand le film évite cette déchéance, la mise en scène est de bonne facture voire recommandable dans le domaine ; les interview face-à-face, dans un cadre apparemment informel, donnent une bonne impression et des scènes propres, pudiques et synthétiques. À l’occasion on apercevra les profs de souche humanitaire et devinera tout ce qu’ils ont de répugnant, à la fois mielleux et sentencieux, comme ces curés minables et ces gardiennes pathétiques dont ils ont volé la fonction. Je recommande plutôt Le pays du silence et de l’obscurité signé Herzog. (56)

Flesh Memory ** (2018) : Moyen-métrage ou quasi long puisqu’il est proche en secondes du seuil des 60 minutes. Des lourdeurs maniéristes, qui blasent a-priori et paient à l’heure de clore. Ce documentaire a les qualités du voyeurisme dans un contexte où celui-ci n’a rien de tabou – la fille se livre sans problèmes, indifférente. En même temps l’exercice est carrément gratuit et stérile, les apports trop personnels pour ‘dire’ quoique ce soit de la profession ou des activités. Une série d’aperçus chez des cas différents aurait été plus bénéfique (de toutes manières la tentative de portrait même indirect doit être vaine avec des individus dans le style de cette femme, qui n’a rien à ‘lâcher’, ce qui fait justement son talent). Projeté dans un festival bordelais et crédité comme français, mais issu d’un réalisateur français qui tourne toujours à l’étranger (cette fois au Texas). (48)

Seuls sont les indomptés ** (USA 196) : La qualité et la sensibilité sont indéniables, mais ce film est tout sauf un modèle. Il voit les individus, un peu leur rencontre, mais n’est que sentimental et vaguement idéologique face aux tendances en cours. L’angélisme du gars est la première stigmate de cet idéalisme et sa bagarre contre le manchot le summum du regrettable ; quelle brave personne aux belles valeurs qui ne mènent qu’à l’échec. Pourquoi en est-on là, pourquoi ce type patauge-t-il dans l’irresponsabilité ? Le film ne saurait y répondre car il ne voit pas comme est son protagoniste. Il préfère le romantisme et au travers de cet homme vaillant mais auto-destructeur, portraite une sorte d’humanisme en train de se gripper. La révolution individuelle est la plus belle mais elle est, pas vaine, peut-être pas carrément impossible, mais improbable en tout cas aujourd’hui. Une jolie séance pleine de sentiments contraires et d’élans contrariés, représentative des erreurs fondamentales de jugement des gens de ‘bonne’ volonté en son temps. (62)

Mort d’un commis voyageur *** (USA 1985) : Adaptation de la célèbre pièce, confiée à Volker Schlondorff. Fort émotionnellement et original dans la forme, bien que l’écriture laisse des trous noirs ou des approximations (probablement de ces malheureuses ‘ouvertures’ à discussions et projections – concernant le passé commun, les liens sales entre ces membres de la famille, le véritable nœud du mal) et surtout que le démarrage incite à la prudence. J’aime beaucoup le réalisateur pour Le Faussaire et Le Tambour, mais sa mise en scène est rarement ‘grand angle’ et avec un tel legs elle l’est d’autant moins – soignée mais claustrée et artificielle. Cette fois elle l’est ouvertement avec les nombreux fonds voyants, mais aussi les interprétations appuyées, affectées ou carrément satiriques – à l’occasion des écarts digne de Guy Maddin. L’approche fonctionne dans l’ensemble mais l’impuissance à se dépatouiller des affres de sa débile existence concerne le film et pas seulement ses sujets – même si tout le monde s’en tire avec des performances flamboyantes ou qui ont le mérite d’attirer la curiosité, ou un dépit froid mais ‘soutenu’. Le personnage de Malkovich ou du moins sa façon de jouer sont ‘too much’ mais d’une façon doucereuse qui contrairement à celle de Dustin Hoffman, hystérique, est loin de remplir l’espace ou de savoir convaincre à l’usure ; par contre ce type de personnage est intéressant par rapport à d’autres qu’il a joué plus tard, comme celui du sombre roublard dans Portrait de femme, un ‘prodigue dépressif’ mieux planqué. (64)

Suggestions : Le coup de grâce, Le jour du fléau, Les raisins de la colère, Rain Man, Rencontre avec Joe Black.

Silvia Prieto * (Argentine 1999) : Du Funny Ha Ha visant benoîtement le niveau Jarmusch avec une pointe des frères Dardenne pour tirer la révérence. Décidément c’était l’époque voire l’année où il était bon de souligner à quel point personne n’est un flocon de neige unique, tout en resté scotché sur le cas par sympathie ou présumée identification – et dans le cas présent, tout en se piquant mollement du petit sort de gens ordinaires, des femmes de préférence. Les déambulations et expectatives de cette fille et de son entourage n’ont aucun intérêt et elle n’est pas seulement avare de mots, son sac comme son contenu sont pauvres, comme ses situations mi-cafardeuses mi-ronronnantes. Les auteurs de cette chose ont peut-être l’impression de mettre en avant la précarité des ‘gens’ triviaux mais n’importe quelle telenovela même sensationnaliste ou pour grabataires en montrerait davantage (et serait plus amusante). Quand on s’égare dans un concert, on se prend à douter sur ce qui semblait la médiocrité de 9 songs. C’est donc encore une de ces pourritures minimalistes sauf pour s’étaler et filmer leurs interprètes sous toutes les coutures (avec en bonus local une espèce d’humour châtré). Le cinéma latino-américain est un gros fournisseur de trucs misérables (et régulièrement prétentieux) dans ce registre, ce n’est pas étonnant qu’il n’ait de réputation un minimum solide que chez les profs et les écumeurs ‘d’art & essai’. Cette fois fut tout de même particulièrement gratiné et la nullité est si proche qu’on ne peut même pas reprocher au film des fautes ou des excès. (18)

Journal d’un curé de campagne *** (France 1951) : Une certaine idée de l’intimisme glacial, où la parole et la dette à la littérature sont importantes sans écraser le matériau ‘cinéma’. Ce curé encore enfantin, victime perpétuelle, témoigne de l’intuition de certains individus religieux à l’égard du cœur humain, ainsi que de la faillibilité de leur vocation et de leur aptitude à réparer. Encore près de la source (nous sommes 15 ans avant Au hasard Balthazar), le style Bresson est pertinent et pas encore trop jaloux de ses différences ; on peut croire voir un ‘film normal’. L’absence d’ambiance sociale guindée rend même les personnages parfaitement accessibles, familiers, contrairement aux Dames du bois de Boulogne (dont la diction de l’héroïne est devenu ‘culte’ pour ma part, sans que cela ait nuit au crédit ou à la qualité du film). C’est ma 18e découverte de l’année et en atteignant le 7/10, la meilleure – un démarrage bien tiède. (68)

La moindre des choses *** (France 1996) : Comme souvent avec ce genre de documentaire sans voix-off, aspirant à l’observation la moins dénaturée (au voyeurisme ?), on écope de séquences inutilement longues à contempler les personnes. Dans le cas présent, souvent à les écouter reprendre les mêmes termes ou discuter d’élocution. Heureusement ce n’est pas avec le filmage plat et sordide du commun des documentaires. Celui-ci s’adapte aux situations et aux cibles. Dommage que cette infiltration chez les fous soit si sage et chorale, inapte à approcher les individus en-dehors de scènes partagées, de face-à-face triviaux, ou de déambulations grotesques. Le réalisateur [Philibert] comme les encadrants sont trop soucieux d’harmonie, d’inclusion douce, de convaincre les présents comme le public que tout va bien, tout est sain – et en plus joyeux (voire poétique à l’occasion). Toute cette bienveillance ne change rien à la gratuité du tournage ; dans ce zoo on est sans doute censé voir des sortes d’enfants ou d’handicapés ; j’ai surtout eu l’impression de voir des gens qui n’en ‘faisaient qu’à leur tête’, en laissant des animaux plus sociaux essayer vainement de les domestiquer gentiment. (64-66)

Structure de cristal *** (Pologne 1969) : Premier film de Zanussi, dont j’ai apprécié Maximilian Kolbe mais pas pour sa mise en scène. Choix ou pseudo-choix de vie confrontés – sans éclats (même de voix). Dommage que le film s’obstine à ne pas décoller ni commettre d’écarts. (64)

Qui sait ? * (France 1996) : Documentaire de Philibert. Intrusion pas inintéressante dans une troupe de théâtre avec des ébats curieux et des discussions sempiternelles. Remises en question constante, voire pathologique, de toute habitude ou norme établie, assortie d’une adhésion critique et d’une compulsion vers le groupe : heureusement il n’est pas question de projet politique. Les sympathies exprimées et les prétentions expérimentales peuvent faire sourire – spécialement le personnage de gitane. Malheureusement tous ces flottements, ces écarts et ces ouvertures mènent à des béances gonflantes ; c’est deux fois trop long et ça devient simplement ennuyeux au bout d’une heure. À force d’être atone et non-interventionniste le film ne fait au mieux qu’accompagner des gens dans la stérilité – avec les aliénés en asile (dans La moindre des choses) l’inanité sans onanisme avait meilleur goût. (42)

Les deux anglaises et le continent * (France 1971) : Photo haut-de-gamme, inspiration revendiquée auprès de Renoir, pour une saveur esthétique à laquelle je goûte peu. Truffaut a réalisé d’autres bricolages pédants avec un sens des décors pour le moins ‘détendu’, mais il en tirait parti, que ce soit avec les jouets géants de Fahrenheit 451 ou en laissant l’accès à la confection du film dans La nuit américaine. Mais cette fois on semble être dans la quête de sublimation d’un film érotique, à la fois bon marché et bien situé, avec de savants effets de montages et des ‘médaillons’ bientôt affreusement ringards (plus à leur place au générique de La croisière s’amuse). Plein grâce à ses dialogues et ses sous-entendus, mais baveux et froid à cause de ses postures ; truc de bourgeois libertaires impuissants ayant l’infini pour finasser, habités par de grands sentiments mais désertés par l’émotion voire par toute sorte d’instinct et de vitalité. Peut-être que la seule différence sérieuse avec Jules & Jim, première adaptation par Truffaut de Roché, c’est cette absence d’élan, même si déjà c’était un film ‘affecté’. (36)

Sugarland Express ** (USA 1974) : Un des premiers films de Spielberg, après Duel et avant Les dents de la mer. Ses qualités sont déjà flagrantes, c’est limpide et rythmé, c’est riche en prises de vues impliquantes, en images jolies voire saisissantes. Pourtant à mes yeux c’est ennuyeux. L’approche se veut chaude et le rendu est glacial. Puis ces gens sont trop cons, les vieux avec leur morale comme les jeunes avec leur agitation puérile. On voit de telles personnes dans la réalité, les premières sont croulantes éternelles, les secondes des cas irrécupérables trop pauvres sur tous les plans pour qu’il y ait à s’en lamenter. Ils n’ont rien de digne ni de romantique, ni d’intense sauf leurs turbulences ; au mieux leur vocation est de figurer dans les best-off ‘white trash’ d’un reality show attardé. Spielberg sublime cette misère en nous faisant voir et entendre du pays, davantage qu’en relayant cette fameuse histoire de course-poursuite.

Cette époque pleine de films formidables et transgressifs a aussi ses faiblesses et sa face lourdingue : une candeur exubérante et ironiquement crispée, un goût de la rébellion compulsif, l’amour du démolissage des codes et de l’opposition aux ‘normes sociales’ plus fort que celui de leur remplacement. Une période ‘crise d’ado’ pour le cinéma comme pour de nombreux arts. C’est pourquoi de nombreux classiques mineurs proches du Nouvel Hollywood, du road-movie, ou leur appartenant, me laissent sceptique – voire désolé sur le fond. Sauf qu’en déboulant sur ce terrain, Spielberg ne manifeste rien du sentimentalisme pour lequel on le connaîtra si bien par la suite (que ce soit pour ET ou par ses prises de positions anti-racistes) ; on a donc un de ces road-movie avec une jeunesse désespérée mais sans la charge subversive ni la ferveur, même sale ou naine, qu’on y trouver souvent chez les concurrents. (46)

Suggestions… La balade sauvage, Tueurs nés, Monster, Christine, La tête haute, Massacre à la tronçonneuse, Les Incorruptibles, Blow Out.

Stark fear ** (USA 1962) : Intrigant et de bonne facture, soit incroyablement respectable pour un « by NWR » (les films restaurés sous l’impulsion de Winding Refn). À la fois drame sentimental adulte et film noir bon marché. Tension sexuelle permanente entre l’héroïne et les principaux hommes autour, avec toujours le poids de la hiérarchie reflétant l’ampleur ou la qualité du lien affectif. Sous influence de Psychose et Suspicion d’Hitchcock. (62)

Boarding Gate *** (France 2007) : Réalisation captivante pour un contenu assez commun et parfois proche d’un porno féminin et plus généralement d’une production spontanée (un pseudo ‘work in progress’). Sur la vie dangereuse avec ses recrues à succès (ou simplement liées au commerce), ses pourries et ses fantômes, ou les trois mêlés, tous portés par des motivations obscures ou évanouies. Mondialisation mafieuse et demi-heureuse. Asia Argento géniale en post-junkie épuisée en constante fuite en avant – instable jusque dans ses relations, elle peut dominer ou se faire embobiner sur la même lancée. L’écriture est pour le moins aérée, sauf au niveau des dialogues ; les gens (femmes) sont souvent à la fois pompeux, pressés et détendus, d’une façon sonnant un peu grossière mais restant vraisemblable. Tout de même trop d’explications, spécialement dans la première moitié pleine de psychologie en friche. Comme un écho sobre et clair au cinéma d’Abel Ferrara, de plus en plus accablé par la drogue à cette époque (celle de Go Go Tales). Ce film pourrait être encore plus plat que Demonlover avec une autre protagoniste, mais il garderait sa radicalité formelle – à côté de laquelle on peut tranquillement passer ; simplement pour ma part c’est la meilleure expérience avec le cinéma d’Assayas, ce monde-là et surtout ce rapport-là pèsent davantage à mes yeux que ceux d’Irma Vep – et Demonlover avait cette manie de préférer la proximité au polar à celle de ses personnages, donc à créer des obstacles sans intérêt. La VF donne un effet grotesque et rapproche définitivement du feuilleton estival accompagnant les comateux du matin. (64)

Suggestions… The Canyons, Le deuxième souffle, Black Coal, Only God Forgives, La reine Margot.

Dazed and Confused/ Génération rebelle ** (USA 1993) : Mise en scène alléchante pour un contenu ennuyeux – moins si on est adepte de Tarantino, qui lui-même adule ce film paraît-il. Sait se tenir malgré son sujet mais n’a pas la richesse émotionnelle ni la saveur ‘authentique’ de Breakfast Club. Une des images principales du site Mubi est puisée ici (Matthew Conaughey avec trois autres mecs pendant qu’il joue au vigile). (58)

Imitation of Life / Images de la vie ** (USA 1934) : Bien aimable et assurément précoce, mais assez douteux malgré son volontarisme ‘inclusif’. La noire reste une benête, s’avère incapable de défendre son intérêt et d’élever par elle-même son standing alors que le meilleur est à sa portée, pour ne pas dire offert – au moins elle est l’outil de ce succès ! Donc l’écrasant regard caméra accusateur est des plus inconvenants, puisque ce film entretient aussi le matériel de la discrimination. Nous sommes dans du paternalisme progressiste, acquis aux valeurs de la libre-entreprise, du capitalisme bien compris et bien sous tous rapports. Nous sommes dans un film de l’ère ‘du code’ et dans l’inconscience généralisée, même quand les sujets sont graves – d’ailleurs sur la honte de la fille blanche d’une femme noire, il n’y a aucun progrès, même pas lors de la scène d’enterrement. Un film bien statique y compris face à de grands changements, d’où les événements sont absents ou pour le moins aseptisés et survolés. Le remake de Douglas Sirk est supérieur sur tous les plans parce qu’il normalise la situation, sans sermonner, simplement en admettant que cette union puisse être normale et saine, avec une individualité noire et pas une brave femme à demi grotesque. Le miel de Mirage de la vie apporte plus de dignité et de crédibilité à cette affaire. Enfin ce film de racistes anti-racisme (de style et d’orientation ‘libérale’) présente de belles qualités, se regarde et attire facilement la sympathie, a une certaine hauteur de vue malgré tout. (58)

Retour en Normandie ** (France 2007) : Retour sur les lieux et auprès des acteurs de Moi Pierre Rivière dont Philibert fut assistant réalisateur (sa première fois). Ce que disent les gens n’est pas nécessairement intéressant et encore moins structuré ou dégrossi, mais l’intrusion vaut le coup ; on a pas l’habitude de voir de telles réalités sur pellicules, largement plus ordinaires et pourtant encore plus rares que celles des patients psychiatriques (sujets de La moindre des choses). (62)

Ice Storm *** (USA 1997) : Ang Lee à la tête d’un casting colossal et disparate (où Sigourney Weaver joue une pouffe amère et égoïste mais résolument adaptée, quitte à professer du catéchisme). Sur la tristesse de la reproduction des mœurs et les murs intimes que se prend la petite-bourgeoisie américaine – à l’époque d’une révolution sexuelle déjà liquéfiée en nouveau conformisme décevant. Peut-être un peu trop banal effectivement. Le coup final, excessif et inutile, tire le film vers une espèce de passion de dépression et de compassion génératrice de peu de bénéfices. Produit typique des années 1990 (jusqu’aux costumes) censé se produire dans les seventies. (66)

Suggestions… De beaux lendemains, Smoke.

Clockers ** (USA 1995) : Du Spike Lee routinier avec Harvey Keitel en blanc aidant de service. Musique cool mais le contrepoint et le random à ce point deviennent ennuyeux passé une demi-heure. Théâtral et pauvre, insignifiant à terme malgré la force du style. (54)

Wolf and Sheep ** (Afghanistan 2016) : L’idéalisation de cet état de vie ‘modérément’ primitif et les saines communautés allant avec se prend un démenti. Le capitalisme et la corruption des médias sont loin mais leurs mesquineries et effets pervers supposés pourtant sont présents – les enfants sont impitoyables, un bœuf vaut réparation pour un fils éborgné. Documentaire semi-dramatisé (par exemple pour matérialiser la louve kashmirie déguisée en fée verte à taille humaine) sans intérêt solide pour le reste. Présenté sur Mubi sous le label « La quinzaine des réalisateurs ». La réalisatrice est afghane mais les crédits partiellement danois. (46)

The Spoilers / Les écumeurs * (USA 1942) : Western de salo(o)n où le casting tire des trognes grotesques et pompeuses pendant près d’une heure trente. Effet Dietrich ? Heureusement hors du couple de tête et des phénomènes de foire l’interprétation est posée. Le film est décemment dialogué mais l’histoire insipide et le trait toujours ultra-lourd (ce qui choquera avec la servante noire dont même le ‘black face’ n’altère pas la bonne humeur). Heureusement une grosse scène de mêlée vient remettre à niveau cette ‘aventure’ (mais forcément Wayne en sort à demi-vainqueur avec une dégaine encore plus fausse et ennuyeuse). (38)

Nénette ** (France 2010) : Quasiment un moyen-métrage. Travail sur la bande-son, avec la succession d’intervenants spéciaux, de visiteurs ou passants et quelques musiques (inhabituel chez Philibert – celles en générique sont crispantes). Pas de visages humains (mais des laïus diversement comiques), seulement les orangs-outangs dans leur espace, généralement derrière la vitre. On apprend que les orangs-outangs sont placides, pas du tout vocaux contrairement aux chimpanzés et on les voit sourire ou tirer des bouilles irrésistibles. (62)

No * (Chili 2012) : voir la critique. (32)

Maggie * (Corée du Sud 2018) : Original mais pas explosif en-dehors de sa bande-son. Les auteurs sont probablement dans les grandes ‘largesses’ au point d’oublier des pistes narratives, pourtant il n’y avait pas de quoi se sentir engloutis ou emmêlés. Un film plus à sec qu’absurde ou juste concernant les relations humaines. Comme d’habitude l’expectative soignée l’emporte sur la poésie mais cet essai-là semble à peu près aussi sincère que possible. Le cœur de cible est probablement les filles bien ou normalement éduquées et formatées qui se trouvent bizarres. (42)

Pillow Talk / Confidences sur l’oreiller *** (USA 1959) : Je n’attendais rien de ce film, après cette rafale de médiocres et de mauvais sur MUBI et étant tiède envers ces comédies guillerettes des années 1940-60. Cette bonne comédie romantique, certainement au-dessus de la moyenne de tout le secteur et en toutes époques, doit beaucoup à son couple. Sans Rock Hudson et Doris Day, acteurs charmants dont les personnages le sont presque autant, ce ne serait peut-être qu’un film amusant et bien écrit, sans construction ni tours spécialement brillants – clairement le suspense n’est pas sa qualité. À quelques clichés doucement datés (sur les rôles sexués, encore que le film soit dans l’ensemble équilibré, ni archaïque ni révolutionnaire, propre mais pas prude) leur rencontre fonctionne impeccablement. (68)

Agantuk / Le visiteur ** (Inde 1991) : Dernier film d’un fameux auteur indien multiformes, centré sur un vieux vagabond philosophe de retour auprès de sa famille où il diffuse une morale teintée de cosmopolitisme tiers-mondiste apaisé. Scénario minimaliste, logorrhées ‘intellectuelles’ raisonnables, discours transparent. (58)

One shocking moment * (USA 1965) : Rien à retenir hormis une scène de lacérations domestiques d’une quasi-lesbienne intégriste sur un brave gaillard au mariage poussif. Il y a de la tension chez les personnages et les acteurs sont bons pour la rendre, tout le reste est proche du niveau zéro, spécialement la narration. Scènes à deux de tension et seins nus s’accumulent en tâchant de titiller le conventionnalisme de l’époque ; vu un demi-siècle plus tard, reste de l’agitation lubrique et des turbulences vaines, dans un contexte de sous-bourgeoisie un peu moisi. (28)

Panique au village *** (Belgique 2009) : Hystérique, usant ou grisant ; une succession de grands moments d’absurdités et de débilités. Vu des bouts du film ou de la série à l’époque. Comme je découvrais et que ça relève d’un genre qui vous ‘passe’ dessus – ou devant, je n’ai pas gardé de souvenirs clairs. Je recommande fortement mais avec avertissement : ça peut fonctionner merveilleusement si vous appréciez les cartoons, les cris, à la limite la ‘folie’ légère et expansive ; sinon ça peut être une torture et vous laisser dubitatif concernant tous ces spectateurs et critiques si complaisants pour une création ouvertement idiote. Malgré un moment difficile j’ai trop ri pour tomber ailleurs que dans la première catégorie. Je suis fan du débit du paysan (Poelvoorde) et du personnage Cheval. (72)

Missing – Porté disparu *** (U 198-) : L’aspect surréel d’une dictature et d’événements violents, leur toxicité si radicale qu’elle en devient non banale mais ‘normale’ ; avec la sublime musique de Vangelis cette situation éprouvante, avec sa faculté à tout remettre en question ou ‘à plat’, en devient presque magique. Le tandem d’opposés est des plus judicieux : deux idéalistes sans idéal ou inversement, reliés par le disparu. Costa-Gavras est connu et reconnu en tant que cinéaste politique qui s’est attelé à de vraies affaires, mais c’est en passant au-delà des seuls dossiers, en osant l’émotion, qu’il livre le meilleur. (68) 

Kaili Blues * (Chine 2015) : Film sophistiqué et vaporeux à deux de tension comme ce coin en produit en abondance et comme Mubi aime les relayer. J’ai pensé notamment à Postcards from the zoo et à divers titres des cinémas thais et indonésiens. Celui-là a eu la chance ou le génie d’être acclamé dans les festivals et lancé internationalement. C’est sa seule spécificité éclatante à mes yeux, hormis en terme de proportions : l’influence bouddhiste et les paysages sont particulièrement obèses ce coup-ci. Cette séance est une perte de temps avec de longues déambulations nébuleuses et des moments de vie traversés significativement par aucune autre force que l’inertie. J’ai apprécié les moments où la caméra semble s’émanciper mais ne suis pas client des expériences d’hypnose, surtout s’il s’agit de miroiter l’onirisme alors qu’on est simplement invités à planer ; de la même façon on doit oublier pour se mettre en position de convoquer des souvenirs hypothétiques ou être totalement réceptifs au présent, or on est simplement en train de faire table rase de toute obligation ou volonté humaine, spirituelle ou même naturelle un peu vive ou divergente. C’est normal : s’il en remontait, on sentirait obligatoirement l’inanité de l’expérience et la dimension parodique du genre d’extase et de libération qu’elle postule. (32)

Les diamants de la nuit ** (Tchécoslovaquie 1964) : Typique voire caricatural dans le genre indé total, centré sur des prisonniers pendant la seconde guerre mondiale. Fausseté malaisante à les voir déambuler dans les bois, jouer les hagards et les affamés, supposément souffrir. Une scène autrement éloquente : celle à la fin, lorsque les victimes ont été capturées, dans une grande salle où les gars de la troupe mangent bruyamment (le film est plein de sons hypertrophiés), puis s’enjaillent sur un petit air d’accordéon (?). Des moments de divagations, où l’esprit d’un des deux fuyards esquive l’horreur présente ; à son meilleur, c’est un ancêtre laconique de ces choses sophistiquées, creuses et lourdingues comme It comes at night. (38)

The prowler / Le rôdeur ** (USA 1951) : Assez audacieux mais m’a semblé sous-développé. Malgré la gravité de l’ambiance, les situations restent faibles et le point de vue reste externe, presque tiède. (62)

Monika *** (Suède 1953) : Fin et implacable. Débuts entre le néo-réalisme italien et une hypothétique ‘Nouvelle Vague’ lisible et consistante. Mise en scène sobre, ponctuellement douce et ‘passionnée’, centrée sur une gourdasse moderne et son tout aussi jeune amant en train de brader sa vie. Hédonisme à courte-vue des cousins défaits de Jules & Jim et toute la clique des consuméristes bohèmes et des pré-soixantehuitards. Ils sont réellement dans l’évasion mais les impératifs du ‘réel’ sont encore là et ramènent finalement à ceux de la société. Même lorsqu’il finit par frapper le garçon reste le faible du couple (un couple d’ado-enfants dans un monde d’adultes), écrasé par l’intempérance de sa petite conjointe pulpeuse. (76)

Domicile conjugal * (France 1970) : Antoine Doinel de Truffaut avec Jean-Pierre Léaud. Pas d’avis, que de l’ennui mais strictement poli. C’est manifestement très auto-référentiel or j’ai ratés Baisers volés. De toute façon je suis allergique à ce genre de simagrées, cet existentialisme et cette loufoquerie de zombie des quartiers ‘typés’ parisiens. C’est indéniablement original, pas prévisible comme Les deux anglaises et le continent, mais le flot de réflexions creuses et d’outrances tièdes me semble simplement stérile (avec ou sans connotations culturelles) ; et cette façon de se frotter à l’exotisme ou l’inattendu m’apparaît comme des plus aliénées (on ramène l’imaginaire et le sens de l’aventure aux besognes, on peinturlure naïvement les choses de la vie avec des couleurs neuves peut-être, dévitalisées et laides certainement). Quand à cette façon de représenter et d’approcher les femmes, elle laisse dubitatif (même si à ce niveau de candeur et de doux crétinisme les féministes auraient tort de s’emballer) ; apparemment elle était courante à l’époque parmi les mâles châtrés mais pas moins affamés, tout pleins de ‘science infuse’ & de Nouvelle Vague. (34)

The Palm Beach story / Madame et ses flirts ** (USA 1942) : Pas puritain en esprit (on parle de sexe et d’argent) mais rien d’intime, de privé, de troublant ou d’ambigu. Et bien sûr rien de notable visuellement hormis les pitreries et les costumes soignés de chacun. Pour les amateurs de ces comédies loufoques ; pour les autres, rien à en attendre. (44)

El despertar de las hormigas / The awakening of the ants ** (Costa Rica 2019) : Si vous cherchez du cinéma entièrement féminin, ceci est pour vous. Le focus sur les ‘petites choses’ et le contact avec la réalité, l’appropriation hédoniste et sereine de son environnement, l’insurrection contre l’enfermement dans un destin social et sexuel, peut avoir son charme, susciter la complicité, ou radicalement mais poliment ennuyer. Pour le peu qui en dépasse ce n’est que simplisme : le mari fait du foot et du bricolage, elle, son ménage, elle est seule et dévouée, la vie domestique est un peu pénible, la baise pour elle est éprouvante voire gentiment morbide. En général dans ces films consacrés à la condition féminine, le ton est compassionnel ou agressif, parfois les deux, cette fois c’est la première exclusivement ; on est assez proche de Jeanne Dielman avec l’évasion au lieu de la violence. Que les enfants soit deux garçons et non deux fillettes aurait été intéressant ; comme dans Les conquérantes, on aurait sans doute vu ces germes corrompus du patriarcat en train de l’asservir jusque dans l’intimité de sa cuisine ! Mais ils l’auraient été en toute innocence – car tout le monde est bien bête et innocent là-dedans. Heureusement l’optimisme prévaut ce qui permet de passer les coups de durs et les sensations de solitude ; aussi d’éviter la hargne débile et l’auto-destruction. (48)

Selfie * (Italie 2019) : De braves musiques ou joyeusetés sonores et des moments plus ‘poétiques’ mais aussi plus sérieux dans la seconde moitié ; ça reste une idiotie qui ne nous apprend rien sur la mafia et le climat social, si peu sur ces rues de Naples ou la vie dans cette Italie (des peccadilles sur la fatalité ou les déterminismes sociaux, les divertissements et fascinations bling-bling des jeunes). Prenez un reportage, un laïus sur Whats App, un filmage en mode automatique digne des spiritueux d’Asie du Sud-Est mais focus sur des rues dégueulasses et des cuisines filmées à mi-hauteur. Réduisez l’intérêt de chacun à néant : pas plus que les babioles, toujours en gardant les deux bonhommes dans les parages. Instillez la platitude et la prétention aveugle à la véracité du film humaniste expérimental de festival. Cela donne cet essai moche et futile. N’importe quelle compilation d’extraits vidéos merdiques sur YouTube apportera plus de sens et de perspective sur le sujet que vous voudrez – ou à peu près autant si comme le réalisateur de ce film vous n’osez pas trier. Les gens dans ce film ne sont pas antipathiques. Néanmoins quand je vois que ce film atteint 8,7/10 avec 2.170 votes sur Mubi se barrer n’est plus une option. (28)

Guilty Bystanders * (USA 1950) : Film noir charmant, soucieux de la tenue de ses rares personnages et de ses rares décors ; mais un film à la musique peu inspirée et envahissante, tourné à huis clos avec des moyens incertains, au développement laborieux, où tout est forcé et l’intrigue particulièrement bricolée, où l’interprète principal manque d’authenticité et de crédibilité. (42)

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Autres Mini-critiques :  13, 12, 11, 10, 9, 8, 7654321 + Mubi 6, 5, 4, 3, 21 + Courts 3, 2, 1 + Mubi courts 2, 1

71 FRAGMENTS D’UNE CHRONIQUE DU HASARD **

1 Avr

2sur5  Fragments d’existences vides qui se croisent – semblent toutes au bord du précipice, de l’extinction, mais celle-ci doit se dérouler bien tranquillement la plupart du temps. La lourdeur hanekienne est à son comble, l’amalgame avec une société décrétée morbide et automatisée aussi. Tant de plans-séquences et de démonstratives abusives, pour un propos d’autant plus étroit qu’il a déjà été étayé dans les deux précédents opus de ‘la glaciation’ (Le septième continent et Benny’s Video, qui montrent justement en quoi Haneke est un cinéaste intéressant). Autant (re)voir directement Elephant ou Paranoid Park de Gus Van Sant. Et si les coups portés contre l’omniprésence des médias ne sont pas ‘si’ triviaux pour un film datant d’un quart de siècle, cette façon d’aligner des reportages de guerre issus des Journaux de 20h l’est totalement.

Représenter la froideur des rapports, la déshumanisation spécifique dans notre espace et à notre époque, permet au film d’interpeller en théorie et parfois en pratique (l’aliénation du joueur de ping-pong opposé à une machine, robot jusque dans ses loisirs ; le pauvre « Je t’aime » suivi de la gifle du mari misérable, humilié) ; mais la concrétisation est falote (délibérément certes, c’est d’ailleurs pour cette raison que le travail d’Haneke en intimident – il ne faudrait pas être la cible de cette cruauté froide, de cette critique féroce dont l’objet et la motivation ne sont pas clairs).

On ne saurait se projeter autrement qu’a-priori ou en théorie dans ces destins ; on doit se reconnaître dans cet anonymat sous le rouleau-compresseur d’une société du bitume et du béton, on a pas la permission de connaître ces gens. Serait-ce si sale de sonder leur psychologie personnelle, obscène de trouver dans leur existence ce qu’elle a d’autonome, de différenciée et même, d’accomplie ? Le refus du spectacle divertissant a le tort d’être martelé. Il dévore toute la mise en place, comme des détails retors dévorent l’énergie d’un employé à la conscience dévoyée. 71 fragments laisse hors-champ les morts, supprime les cris (encore présents dans Benny’s Video), comme pour évacuer toute signature ; puis, comme toujours, il renouvelle son petit manège mesquin, en s’attardant sur le sang coulant près d’une main sans vie.

La mauvaise situation du type violemment recalé à la banque peut déranger ; tout ce qui pouvait naître de pertinent ou de sympathie à cet égard est anéanti par sa réplique démesurée. Et oui, à l’échelle nationale et internationale, ce drame humain n’est qu’un fait divers. Et l’inverse n’est pas désirable. Qui sont vraiment les fétichistes du fait divers ? Peut-être des petits Haneke qui n’ont pas eu le temps ou l’occasion de mûrir. Comme tous ces gens normaux nivelés vers l’indifférence, comme leur monde, ce film est stérile, triste et ronronnant. Il vaut en tant que témoin mais finit par n’être qu’un pseudo-symptôme. Manque seulement le cynisme (assumé) pour l’animer.

Ces fragments doivent montrer pour dénoncer, pour induire un inconfort tel que le spectateur ne puisse plus se résigner et se laisser couler comme le font les protagonistes. Nous devrions être les petites ouailles averties, en fait nous sommes les cobayes d’une insurrection aussi plate que sa cible. Haneke souhaite nous chambouler, mais à quoi bon ? Pour décréter que tout est laid, tout va si résolument mal ; et pour quelle alternative, au nom de quelles préférences ? On en saura jamais rien et la suite de sa carrière le confirmera. Les défenseurs évoqueront la liberté du spectateur ; comme en religion, le spectateur a donc pour seules libertés d’évaluer son impuissance, se blâmer au moindre soupçon d’éveil, errer dans des fantasmes compensatoires (fournis et fermés de préférence).

Note globale 46

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (6), Ambition (8), Audace (7), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (5)

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