Tag Archives: Cinéma belge

PRÉJUDICE ***

20 Avr

3sur5 La démonstration est convaincante, les intentions et les conclusions plus troubles. Le portrait du groupe et de son monstre principal est impeccable, concret et souvent précis. Ce jeune schizophrène est probablement non-désiré, non-aimé ou pire, mal-aimé, salement aimé, négligé mais pas au point d’être rendu à la liberté. Il est égocentrique, balance soudainement des phrases inadaptées voire hors-contexte, traite des montagnes d’information sans intuition, sans les pénétrer ni les instrumentaliser – en les copiant littéralement dans son disque-dur. Sa sœur n’accepte pas sa réalité et le culpabilise constamment ; il doit montrer des émotions, être heureux et reconnaissant pour les autres – pour elle. Pour son caractère fébrile c’est la meilleure façon de ne pas regarder cette réalité en entier, ni la part que les autres y prennent, ni remettre en question sa propre place dans la famille et dans le schéma où son frère est esseulé. Quand cette sœur annonce sa grossesse, lui est renfoncé dans son sentiment d’exclusion – les manifestations émotionnelles avec sa mère et leur connivence contrastent avec les rapports courants à la maison.

L’essentiel concerne son traitement ; c’est un non-traitement apparent, une absence certaine d’estime et de confiance. Son entourage tend à l’ignorer. La belle-sœur, présente malgré l’absence du fils et frère des membres de la tribu, subit le même sort – avec moins de passion et plus de courtoisie. Que la sœur et la mère parlent ainsi à côté d’elle comme si elle était invisible, dès les débuts du film, indique les dispositions familiales. Nous sommes dans une de ces familles appliquant le déni aux êtres, infligeant des violences ou en laissant courir sans bruits, sans afficher de haine ou de rejet – on ne prétend à rien d’autre que la normalité, la bienveillance ordinaire, mais on applique d’autres critères. On ostracise sans y faire attention et si une curiosité ou une indélicatesse venait à être relevée, leurs auteurs ou complices ne les verraient pas – en dernier recours, les maquilleraient ou les justifieraient. Cédric est l’otage d’un cercle vicieux, entretenu par un autre cercle propre à la famille – conjointement ils l’encouragent à se taire. Par acquis et souci de protection (de la part d’eux et de lui ; pour la personne, la réputation, les habitudes, la sérénité psychologique, pour tenir à distance une vague de purin et de douleurs), il est entretenu dans son isolement et sa sphère débile ; le ‘cas’ en restera un.

Cédric est cet autiste, ce fou, ce taré, qui pose question. Il rappelle ce qui foire ou a foiré, verbalement ou par sa simple présence. La scène sous la pluie est éloquente : la troupe laisse Cédric à lui-même, puis à l’usure et puisqu’un trop long délai serait suspect, maman appelle Cédric – qu’il arrête ‘ça’ maintenant ! Les parents ont dû s’attendre à ce que l’enfant se débrouille seul – il est déjà, toujours trop, à notre charge. Et lui, dépendant et incapable de se détacher de ses espérances affectives, demeure un boulet insistant – démuni car on lui a rien appris ; jeté le nécessaire à la gueule. Dans ce film le schizophrène (ou autiste et à quel degré ?) souffre d’un développement ‘arrêté’ voire quasi-nul. Ses fonctions ont continué à s’étoffer naturellement, mais sur des bases fragiles et des pans considérables de la maturité (‘humaine’, sans parler de celle ‘sociale’) lui resteront interdits (sauf au terme de plusieurs révolutions et pour des résultats instables ou encore déficients, ou creux).

La principale responsable de la situation actuelle est la mère. Un possible mépris du masculin s’ajoute à son dossier – il fournirait une raison supplémentaire d’avoir rejeté son enfant. Une autre possibilité lourde de sens vient renforcer cette impression : le choix de l’actrice. Nathalie Baye incarnait dans Laurence Anyways la mère d’un aspirant transsexuelle, jetant à sa progéniture « Je t’ai jamais considéré comme mon fils ; par contre je sens que t’es ma fille. » Peut-être que d’autres tracas psychologiques se sont greffés sur cette présentation d’une famille simplement troublée par la présence d’un malade psychiatrique – car le film est explicite sur tout ce qu’il énonce mais laisse beaucoup d’ouvertures. Il suit un fil cohérent, prévisible dès que ce genre de profils a été porté à votre connaissance ou que vous avez un peu réfléchi aux psychologies familiales. D’éventuels manques du film gênent également la lecture de son message. On ne sait pas toujours si certains ratés doivent refléter l’ambiance familiale, le climat mental du protagoniste – ou simplement sont des fautes. En particulier cette prise de son douteuse par endroits, ces ralentis et autres effets excessifs, mais aussi la disjonction apparente entre projection du scénariste et application du scénario ; le temps dehors est triste, maman le trouve beau, tout le monde semble raccord avec cette sensation. Il y a là une volonté de nous faire comprendre physiquement le décalage, bousculer au propre et au figuré un cadre commun et raisonnable – mal ‘cadrer’ cette banalité viciée.

Mais puisqu’il tenait à être immersif, franc et incisif, Préjudice aurait pu aller voir comment se tiennent les autres dans cette famille, tenter de mesurer la contribution et les fardeaux de chacun ; en particulier, vérifier comment s’est tenu le père (interprété par un musicien dans le costume d’un bonhomme prompt à baisser les yeux). Préjudice laisse trop en plan, cesse l’investigation quand il est arrivé au palier du sulfureux imminent, abandonne le spectateur à des suggestions malsaines. On en sort avec l’impression d’avoir assisté à un procès bien renseigné mais finalement inéquitable, jouant la pudeur toujours avec un ou deux instants de retard. Ce procès naturellement accable la mère et vient soutenir certains courants psychiatriques, donc certains biais médicaux cristallisés autour d’un bouc-émissaire (qui, bien sûr, pourrait être le plus approprié pour ce rôle, l’agent toxique essentiel). On peut estimer que ‘tout le monde est impliqué, personne n’a tort ou raison’, il y a plutôt des fautifs et des aliénés à divers degrés : la mère est chargée et la famille aliénée par elle (y compris ce père évanescent). Maman pourrait être une victime ou contrainte par une tribu déviante, ou sur laquelle a jailli des tares culturelles ou congénitales dont elle a pu être la porteuse ; c’est dans le champ trop large, donc invalide d’office, des hypothèses. Dans une moindre mesure, le spectateur peut éprouver la lassitude et la détresse connues par les proches d’handicapés.

Note globale 64

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Canine + Les Chatouilles + Le Mur Invisible

Les+

  • représentation crédible et précise, probablement ‘renseignée’ ou fruit d’une sensibilité ‘efficace’

  • interprètes, ‘façons’ des personnages

  • dialogues

Les-

  • tendance procédurière voilée

  • fouille son sujet puis respecte trop des frontières bien arrêtées

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GIRL **

26 Fév

3sur5 En dernière instance Girl a survolé son sujet. Loin de Transamerica ou Boys don’t cry, plus près de Tomboy, le style est froid, descriptif ; tout en gardant des distances et ne s’écartant jamais du cœur du sujet, Girl est factuellement dramatique jusqu’au dernier degré. Le spectateur compatit et/ou observe (l’anthropologue n’aura pas son compte, sauf s’il est entomologiste du graveleux) – jamais on aura tant eu le pseudo-instinct de vérifier la moulure de l’entre-jambe, entre deux scènes où on nous le soulignait carrément.

Les inévitables humiliations répondent présent, surviennent souvent masquées par des manières douces – mais elles restent modestes car le film veut éviter le misérabilisme, souhaite manifestement se placer au-dessus d’une mission de sensibilisation mielleuse. La protagoniste est faiblement caractérisée : nous n’avons accès qu’à son parcours [de transition quasi finale, médicalement étayée] ; et aux applications ou malaisances pratiques. Pas de passé, rien qui explique pourquoi on arrive là, pourquoi l’environnement familial est tolérant ou encourageant.

En émerge une tendance individuelle à se pousser à bout, à se créer des difficultés invivables dont il faut néanmoins se sortir – en cultivant, volontairement comme par nécessité, une solitude exhaustive, pour mieux atteler son narcissisme et préparer son enveloppe finale. Le film est assez lisse et ouvert pour qu’on y décèle une représentation diffuse des troubles de l’adolescence, du combat contre soi voire du masochisme ; il gagne non à rester dans l’ambiguïté mais à ne jamais trop s’engager, en restant dans l’ordre du sous-documentaire à tangente poétique. Des choses graves semblent être semées et le film pourrait les avoir récoltées ou composées malencontreusement.

La place du père est étrange : les traces d’inceste (affectif) se multiplient, son enfant est une transsexuelle alors que la mère est absente ; n’y a-t-il là que des hasards ou maladresses, les auteurs en se documentant ou rencontrant les personnes concernées (ou celles habilitées à les encadrer) ont-ils relevés malgré eux des récurrences ou bien ont retenue une originalité troublante ? Il y a paresse ou cécité volontaire, peut-être pour éviter de troubler le public ou s’attirer des foudres. Forcément on souligne le talent de l’acteur principal, mais les SJW ont raison sur ce coup en regrettant que le rôle n’ait pas été confié à un individu concerné ; ou bien c’est mal apprécier ce Whiplash de la danse (avec hara-kiri à la clé), dont la situation radicale du personnage et la grosse performance transcendent l’inertie générale.

Car sur les questions de forme, Girl est d’une ‘platitude’ appropriée, laissant place au sujet. La scène finale (et le violon rejoignant le générique) où madame est accomplie, arrivée au bout de sa route, est curieuse – dans le sens suspect du terme. Voilà Lara en bonne citoyenne raccord, apte à prendre son petit métro en souriant et se sentant à l’endroit. Définitivement ce film ne voit les choses ni du côté de l’objectivité ni du côté de son patient ; il les envisage sous un angle commun se voulant respectueux – tout en ayant le goût du détail ‘véridique’ (bien sûr les plus crus sont les bienvenus) et de l’émotion bien délimitée (hormis quelques outrances physiques rien n’est de taille à bouleverser). Le mérite d’une telle approche est de faire propre et synthétique. Enfin les très rares moments musicaux sont usés dans leur registre (‘dépouillement’ doucement lacrymal devant une éplorée courageuse).

Note globale 58

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Les garçons sauvages + Black Swan

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (5), Dialogues (5), Son/Musique-BO (6), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (4), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (5)

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JEANNE DIELMAN, 23 QUAI DU COMMERCE, 1080 BRUXELLES **

8 Juin

2sur5  Le parti-pris fondant Jeanne Dielman est, ou était, audacieux et pertinent pour impliquer le spectateur. Le film ne tient pas tant sur un discours (encore moins sur un scénario), il suit une démarche, cohérente et efficace, à défaut d’être efficiente. L’objet n’est sûrement pas médiocre, absolument pas raté, mais la séance reste aberrante. Face à une telle œuvre, indépendamment de son passif, de ses intentions ou de ses apports directs ou théoriques, il faut bien finir par régler quelques questions : Est-ce nécessaire ? Est-ce légitime ? Et surtout est-ce que ça valait le coup – de sacrifier notre temps pour les spectateurs, de consentir pour tous ceux qui auront participé à faire vivre ce film ? Dans le pire des cas, l’intégrité de cette course de fond à la vacuité significative restera indéniable.

Avec ce film massif qui lui a valu la reconnaissance internationale, Chantal Akerman se fixe sur une femme au foyer, bourgeoise, affairée toute la journée dans son appartement à Bruxelles. Rien d’autre n’est prévu au programme que les activités insipides qui font le quotidien – hormis la sortie de fin de journée, toujours à visée domestique. Il est toujours possible de trouver de l’intérêt aux plus petites choses, alors admettons que suivre cette existence ait un intérêt ; y trouver quoique ce soit de sérieusement stimulant reste improbable. C’est le défi du film, relevé de force, avec un spectateur mis au pied du mur devant l’irregardable (ou ce qui s’en rapproche) ; voilà le Salo de l’ennui et de la banalité. Il nous contraint à vivre par procuration la vie d’une femme s’exprimant au minimum, utilisant ses aptitudes à vivoter et entretenir une routine parfaitement huilée et fermée ; une femme à l’abri de toutes stimulations. On pourra attribuer la faute à la société, aux hommes, à l’ordre que ces derniers aussi subiraient, à son veuvage, à une maladie de l’esprit, ou bien à rien, sinon son caractère ou la vocation de presque tous les êtres lorsqu’ils sont pris en cage – et y sont bien nourris et entretenus, sans que rien ni personne ne vienne secouer cette léthargie (ici meublée ou déguisée).

Au départ la démarche est la plus pénible. L’action (constamment une non-action) est reproduite en temps réel ou quasiment et nous passerons des dizaines de minutes à contempler Jeanne s’occuper de ses légumes ou déplacer ses ustensiles, sans rien pour la ou nous divertir, ou rien qui ne s’allume. À la quarantième minute surgit une conversation avec son fils à propos du père. Elle se livre de façon totalement théâtrale et restrictive, à la Bresson. Comme chez l’auteur de Pickpocket la prétention à faire réel, radicalement et sans spectaculaire, tombe à plat – soit par échec ou ratage, soit car cette forme-là semble légitime. Quelque soit la motivation ou l’aspiration déclarée, le refus de se laisser emporter dans le cinéma ‘normal’, de ne jamais céder à de prétendues injonctions au divertissement ou à la subjectivité, domine alors effectivement la recherche de pureté pour elle-même. La forme passe devant pour dire le vrai, en ne lui permettant pas la moindre incartade, là où même le blockbuster le plus cadenassé est susceptible de laisser filtrer des bouts de ‘réel’ en roue-libre, non raffiné (une expression, un visage ambigu, un arrière-plan chargé de fioritures, un démenti dans les marges).

Jeanne Dielman vaut moins pour ce qu’il raconte de la condition humaine que ce qu’il transmet d’une condition humaine à un stade psychologique terminal. Il fait plutôt ‘sentir’ les objets et s’apprécie finalement pour ce qu’il fixe, même s’il peut exaspérer justement à cause de ce focus et tout ce qu’il implique de refuser. Par les bruits, l’ambiance au sens le plus matérialiste, Jeanne Dielman fait entrer dans un bout du monde, comme n’aurait pas su le faire un récit conventionnel. Quelqu’un qui n’a pas fréquenté une maison silencieuse de bruxellois en 1975, aura désormais accompli via le cinéma le meilleur équivalent disponible à ce jour d’une telle expérience. On se familiarise avec Jeanne Dielman, mais on entre pas en elle, on est à ses côtés, mais pas tant avec elle ; car le regard se veut objectif et car Jeanne est presque sans contenu à force de répression trop bien aboutie (et peut-être à cause de nullités personnelles). Aucun plan rapproché n’est autorisé, seulement une dose de laisser-aller lorsque Jeanne dérapera en fin de démonstration. La troisième (donc dernière) journée elle commence à s’étaler, à sortir d’elle-même ou de sa raideur, s’épanche devant une commerçante qui ne lui l’a jamais suggéré (crise de la solitaire par défaut ou conviction rigide qui n’en peut plus). Puis dans la scène précédant le drame ultime, l’irruption d’une spontanéité elle-même est froide, molle et absurde, y compris en se mettant en position d’acceptation. L’homme doit-il être le plus larvesque et invisible possible afin que le propos et l’attention sur Jeanne se maintiennent ? La réaction de Jeanne suite à l’événement imprévu est peu crédible, à la fois contre-intuitive et pas rigoureuse – même en reconnaissant ou admettant que Jeanne ne puisse répondre autrement. L’allégorie étouffe alors la fluidité du film, la crédibilité du geste, mais en sa faveur on peut trouver dans cette platitude et cette ‘sous-‘vraisemblance stupide la petite preuve ultime du succès d’une mise en scène atypique.

Néanmoins, tout ce qu’on peut dire ou tirer de favorable de ce film et pour ce film aurait pu être livré en trente minutes. Que de précisions inutiles pour nous faire partager et ‘comprendre’ sa détresse, son univers lisse, morose et immuable – ces précisions ne sont que des longueurs. Le spectateur doit comprendre (et doit être réfractaire ou envolé sinon) combien d’infimes digressions, de minuscules contrariétés, couvent une tension d’une ampleur tragique. Il va deviner qu’un plat raté peut être éprouvant – et pas pour des raisons culinaires, d’intendance ou de bonne figure. Les signes d’usure progressive de Jeanne sont la seule manifestation concrète, la seule chose qu’elle concède à notre regard – mais nous sommes trop conditionnés pour ne pas en déduire que sa mécanique s’essoufflant, elle va se perdre ou imploser, être subitement rattrapée par une énergie, secouée par une confusion ou une pression, casser son circuit – pour le raccrocher aussitôt ou s’éteindre encore plus fort, son seul recours.

Il est normal que ce film produise des effets, sidère, passionne, poursuive : il purge le spectateur de toutes ses attentes contraires, de ses jugements et repères tellement oppressants et irrespectueux pour la démarche. C’est trois heures auprès d’une femme, de lieux précis, où le ménage se fait dans un espace appauvri – tendant vers le désert. Akerman fait ce que ne font pas les autres (avec une maîtrise totale, un chef opérateur irréprochable et une photo cultivant le turquoise, bleu clair, gris, brun, renforçant la texture fade mais élégante de cet environnement serein, établi, formolant tranquillement ses résidus de vivant). Avec Jeanne elle cherche ‘tout’ dans son point, or les autres s’étendent, prennent de l’espace ou le créent (même pour s’acquitter d’une tension misérable, pour donner corps à des ingrédients périmés, pour amuser le moins patient ou exigeant) ; Jeanne film comme protagoniste procèdent par stéréotype systématique à leur façon (en fonction du disponible et de l’arrêté, en expulsant la volonté de toute définition de soi et du palpable, sans pouvoir instrumentaliser autrement qu’au ras des choses et des vibrations – qu’on perçoit comme le ferait un robot obtus en demande – demande dont il ne saurait être la source). Akerman ne nous invite pas à la contempler en train de peler ses patates : il s’agit d’éplucher cette vacuité, avec recul mais solidarité (le rapport est bien celui d’une personne engagée et concentrée, qui cherche à obtenir des effets et une conscience précise – faire agir ou même juger n’est pas de son ressort).

La présence d’autres films [accomplis ou géniaux] se confrontant à l’ennui, l’absence, le néant d’une existence, l’invisibilité d’une personne effacée ou zombiefiée, contribue à douter de la validité de Jeanne Dielman. Le Locataire de Polanski est aussi l’histoire d’un aliéné urbain, en train de s’éteindre auprès des autres ou dans sa vie – et de rêvasser. Lui aussi est en lutte. Mais l’extérieur vient encore se percuter à lui, en vérité comme en délire. Le personnage est trop près du loser dérangé, il ne sera jamais cet ectoplasme achevé, dont il n’y a pas ou plus rien à raconter, qui n’est au maximum qu’une misérable force d’inertie. Halloween de Carpenter propose une autre façon d’entrer dans le vide, en nous glissant aux côtés de Michael Myers, en reflétant son vide de bien, d’affect, qui lui fait voir la réalité comme une surface inerte (ou au moins indifférente) sur laquelle se greffent des nuisances ou des saletés (les humains avec leurs besoins, leurs babillages, leur impulsivité de bêtes dressées). Enfin dans L’île nue, cette aliénation est vécue sans douleur perceptible, sans risque d’un besoin d’ailleurs, de mieux, ou de se soustraire définitivement – pourtant les conditions sont difficiles. Puis bien sûr il y a Stalker où on est rendus, par tous les côtés, à poursuivre le vide et même à l’épouser, en trouvant là-dedans mieux qu’une évasion ou une révélation. À la rigueur on peut se tourner vers Rien sur Robert, film bavard et bruyant qui n’a pas tellement d’arguments, sinon son personnage principal, à l’âme mi-morte mi-aigrie et totalement récalcitrante, bien recroquevillée, hypocondriaque comme l’est un corps.

Note globale 46

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Suggestions… Deux ou trois choses que je sais d’elle + Une femme sous influence + Pierrot le fou

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (6), Dialogues (4), Son/Musique-BO (6), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (7), Ambition (8), Audace (8), Discours/Morale (5), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (5)

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GRAVE **

9 Juin

2sur5  Le premier film de Julia Ducournau ira fort et profond dans le gore trash, fatal ; afin d’amuser la galerie probablement, plus encore pour exprimer une révolte individuelle (congénitale ?), trop coûteuse et régressive pour se perdre en épilogues – voire en développements, d’ailleurs ils sont réduits au minimum – à terme, l’affaire tient sur une histoire occulte absurde (Laurent Lucas, pantin malheureux dans Calvaire et Alleluia, est décidément enfermé dans le glauque). La tension est constante, le film semble toujours sur le point d’exploser, il se décompose en une série d’interruptions arbitrées par des brutalités.

Au fond Grave pourrait tomber vers la fosse, son effondrement final y encourage ; mais à cause de son esprit et de sa forme il vaut mieux que les fantaisies sincères d’Uwe Boll. La réalisation est sous influence déclarée de Cronenberg et profite de l’éclairage du chef-op d’Alabama Monroe (Ruben Impens). Ducournau a du style, sait créer une ambiance même si sa manière de la tisser paraît négligée, sans doute car le focus est ailleurs. Son film est animé, ce n’est pas un simple coup, mais il manque de clarté. Il cultive une froideur qui reste théorique. La volonté de déranger est puissante, le rendu est surtout désagréable.

Les défenseurs avanceront que chacun devra reconnaître avoir été dégoûté. En effet : sortez un bras de la tuyauterie d’une vache, en traînant une motte brune dans la foulée, ça dégoûte. Est-on touché pour autant ? À deux sortes d’endroits Grave fait certainement vibrer : lorsqu’il s’attaque au corps ou fait peser la menace sur lui (gâteries d’excellent niveau point de vue ‘exploitation’) ; lorsque l’animalité éclate (moments les plus curieux et retentissants sur le plan émotionnel). L’humiliation filmée ressemble à une victoire interdite, comme une affirmation de puissance inacceptable qui aurait débordé, génère en soi une honte brûlante mais secrètement superficielle – s’il n’y avait pas le début de cette impression de se ‘retrouver’, il y aurait encore la satisfaction d’avoir à ce point rompu avec l’ignoble corps social.

Ce rattrapage des instincts est responsable d’un semblant d’épanouissement sur la fin, mais les artifices eux aussi atteignent leurs paroxysmes dans ces moments (concernant la musique, le ‘stress’ induit, le récit), comme si la vulgarité et les émotions ‘normales’, faciles et limpides, devaient réaffirmer leurs droits (par l’électro déjà ringarde, le rap féminin type Liza Monet devenu pompeux, les ‘joies’ caricaturales). Grave croule sous les écumes de la merde estudiantine (et un peu contemporaine dans la foulée – avec les parents végétariens), agissant sur ou contre elle au minimum – les courtes fuites fantasmatiques et le cannibalisme servent de contrepoints, restent étrangers. Les petites provocs viennent couper le vrai déballage – pour ça le coloc homo est un fournisseur sûr, comme plus largement la hausse de la libido de Justine (la niaise de bonne volonté comme son nom l’indique) – libido particulièrement malsaine ou exubérante forcément.

Ce spectacle donne à voir un mélange de certitudes en surface, valant pour l’art (et l’adrénaline) ; et d’engagement promis à plus tard. Dans ma peau a déjà été fait et son souvenir transforme Grave en accident – de ceux qui font dire ‘à quoi bon’ sans autoriser l’indifférence. Enfin l’originalité la plus complète (la plus profonde reste cette hargne crispée dans le scénario) est pour un terrain secondaire : l’humour (par exemple pendant la scène à l’hôpital). Concernant les bizutages abondants : Grave montre bien la dimension paillarde et tribale de ces festivités. Cependant dans ce domaine La crème de la crème valait mieux, étant également sensationnaliste sans être obsédé par l’exceptionnel ou l’anecdote.

Note globale 46

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Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (1), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Passage de 45 à 46 avec la mise à jour de 2018.

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LES ARDENNES ***

12 Jan

4sur5  Film belge en langue flamande avec des white trash d’Europe, Les Ardennes est une démonstration brillante de la part d’un nouveau réalisateur, Robin Pront. Il a beaucoup de points communs avec Comancheria, sorti la même année (2016) et dont l’originalité est plus minime encore. Le scénario est rebattu, les agréments cinglants sans être approfondis : on peut parler d’exercice de style mais il faudra nuancer en ajoutant ses nombreuses petites singularités ; c’est un film ‘laser’ garni d’excentricités canalisées. L’histoire est claire, l’approche tragique et pleine d’ironie. Un type sort de prison et gâche tout ce qui l’entoure, à commencer par Dave, son frère resté dehors ; celui qui a réussi à se construire une vie réglo, se caser à son niveau. Il reste dépendant des tempêtes et des caprices autour de lui, inhibe sa propre puissance. Son dévouement et sa prudence auront du mal à contenir une espèce de cancer sur pattes, teigneux en plus de ça, auquel il est attaché quoiqu’il arrive. Malgré sa bêtise et parfois ses faiblesses, Kenny est un personnage au charisme fort. Son impulsivité engendre des catastrophes précipitant les décisions, chassant les ambiguïtés : c’est l’agent de la sélection naturelle, secouant la mélasse endormie, se salissant constamment sans jamais se désintégrer. Ce dynamisme morbide est un régal pour le spectateur.

Le film dégage une volonté puissante, passée à une moulinette presque mathématique pour travailler une musique – vénéneuse mais sublimant la crasse. Ce détour dans les Ardennes a quelque chose d’un successeur de Winding Refn (pour l’œuvre entière, contrairement à cette mode consistant à aduler celui de Drive). Il multiplie les moments de déflagration, inclus dans le flux mais gardant leur éloquence s’ils étaient séparés – la plupart des séquences sont comme des tableaux de basculements, des moments où une rupture vient d’être consommée et où il faut guetter par quel bout va tomber la fatalité. À plusieurs reprises la mise en scène appuie sur la mise à l’écart, souvent par nature ou par habitude, des personnages ; dans cet univers il est toujours question d’alliances ou de méfiances, les répits à l’écran se gâtent immanquablement. L’air est parfois respirable et les perspectives toujours pourries. Ça prend des allures Fargo et plus encore Du Welz, surtout celui de Calvaire qui se déroulait dans la même zone géographique, avec des hommes moins imaginatifs ou intrépides dans leurs fuites. Ils ne connaissaient pas les échappées individualistes, comme le délire de Joyce, ou les pieux mensonges de post-alcoolos. L’humour est comme le reste, sec et amer, sans fioritures ; le camé des bois (Stef/Jan Bijvoet) en est le meilleur objet.

Il suffit de tourner les vertus en sens inverse pour trouver les défauts essentiels : ils reviennent tous au minimalisme du film, rangé sur un axe général, fondu dans (pas réduit à) un conflit unique. Hostile aux diversions, il fait beaucoup traîner l’avancement, sans polluer ni étirer les facettes ou bouts d’intrigues. D’Ardennen est captivant sur le moment, car l’ensemble est parfaitement agencé. Ni place ni temps pour les relâchements. Ce qu’il laisse en propre tient généralement à la formulation. La deuxième partie (ou deux derniers cinquième) décolle en proposant quelque chose de différent ; ce qui a précédé est riche en détails croustillants (la mère, avec ses mots et comportements de bulldog frontiste cool mais vigilant), en saillies pertinentes, mais dans ce temps-là les références et les bases sont encore trop universelles voire référencées. Globalement le film est prometteur ; balancer quelque chose de plus ample semble accessible à ses auteurs ; pour des choses plus intérieures, nuancées, ou se passant d’émotions fortes, l’expectative s’impose. Le culte de l’artificiel est possible aussi et si la dérive ludique tarantinienne est écartée, Pront devrait concocter de belles distractions. À condition de retrouver des acteurs de la trempe de Kevin Janssens et de garder Jeroen Perceval (pour des risques calculés).

Note globale 76

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Bullhead + Suburra

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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