Tag Archives: Emmanuelle Bercot

JUMBO ****

6 Juil

4sur5  Pour traiter cette attirance anormale Wittcot fait le meilleur choix, celui du premier degré et de l’approche autarcique. On peut fantasmer sur les intentions du film ou les jugements de ses auteurs à l’égard de cette paraphilie, imaginer qu’ils ont simplement voulu jouer un tour ou épater la galerie, les soupçonner de participer à repousser les limites du socialement acceptable (de fait ils participent à élargir celles du sexuellement concevable) ; dans tous les cas il reste une œuvre sentimentale et fluide, sensible et stylisée, avec sa représentation candide et surtout incarnée par un cas particulier – généreusement exposé, régulièrement dénudé(e).

Jumbo ne donne pas dans la gaudriole, la comédie toute en sarcasmes et dénigrements, n’est pas non plus poseur, pataud et lent façon art et essai relayé par Mubi. Ce qui semblait indiqué pour devenir un énième de ces ‘films de genre’ ronflants (via certains labels en plus de la bizarrerie affichée du synopsis) ou un succédané de Dupieux est un ‘vrai’ drame ; un mélodrame aux abords du fantastique, entre le conte de fées tordu mais adulte et le concret bien lourd, non sinistre – juste l’odeur du réel, de l’épaisseur des gens, dans un milieu requérant peu de masques ou d’une complexité médiocre. Le petit lot d’humanité autour de Jeanne est une synthèse de beauferie aimable, innocemment tarée ou dévoyée (encline à l’alcool, aux expressions bas-du-front, aux grasses propositions et à l’intrusion). À l’occasion elle les subi, mais Jeanne se passe des autres pour souffrir. Le mal ou la haine et même le mépris ne doivent pas être convoqués quand les besoins immédiats, les habitudes et la brutalité qui sont le lot de tous suffisent à motiver les actions et déterminer les réactions.

Et comme ces comportements sont abordés de façon empathique et bienveillante, simple et amorale, en variant le curseur entre l’objectivité et la fantaisie complaisante, le film rend compte avec génie de la sensation d’incompréhension – et avec elle, de la prise de conscience étrange et plutôt désagréable mais pas insurmontable du fossé entre soi et les autres, qu’aucun artifice et surtout qu’aucune bonne volonté ne suffira à nier, comme on nie les petits malaises et les conflits infimes parsemant mille fois le quotidien. C’est pourquoi la scène de la rencontre du gendre est une merveille de comédie ; tout ce qu’on veut passer dans les pantalonnades familiales n’est qu’ennui, car on est censé s’amuser d’oppositions que tout le monde a déjà formellement reconnues et digérées. Dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu on a qu’un déni social, de surface, la bêtise du civilisé dégénéré ; dans Jumbo on a la circonspection et le déni face à un morceau réellement trop gros, venu de trop loin, pas simplement une histoire d’humeurs, de ratés dérisoires et d’egos saturés.

Sa force et son originalité ne font pas de Jumbo un film complètement autonome ; il reste traversé voire habité de références ou d’arrangements idéologiques. Il garde longtemps une saveur de teen-movie américain et par ses décors renvoie aux années 1980. Il ressemble aux histoires de révélation LGBT ou d’acceptation de soi. Sauf qu’en matière d’appel à la tolérance, il coche les cases simplement. La bande-annonce a tout de la démonstration féminine et de la pommade bien-pensante ; elle ressemble peu à l’essentiel du film, or les éléments utilisés sont bien là ; une poignée d’échanges sentencieux, que d’ailleurs on sent immédiatement surfaits, sûrement sincères ou du moins convaincus, mais surtout conventionnels – le paroxysme étant naturellement la défense de beau-papa et son argumentaire ‘vivre et laissez-vivre’, avec le fameux « elle ne fait de mal à personne ». Le véritable mérite de ces piteuses manifestations de vertus, c’est de raccrocher le film à du familier. Et plus il intègre de banalités, plus il respire la confrontation au vrai – face auquel Jeanne est tellement démunie.

Finalement Jumbo est surtout un film d’apprentissage ; Jeanne apprend à sortir d’elle-même, à exulter son désir et son individualité. Le traitement est délicat et franc, la nature de l’affection devient prétexte à des écarts poétiques ainsi qu’à l’expérience par procuration de symptômes douloureux – comme cette paranoïa (fruit de l’embarras, de l’absence de contact et de maîtrise) vécue alternativement du point de vue interne ou externe. Le spectateur récupère les éléments essentiels à une lecture biographique ou psychologique triste et pathétique, sans se faire engloutir par les sentiments mauvais ou plombants. L’expérience de Jeanne garde toujours une part d’incertitude et d’irrationalité ; on ne saurait trop dire ce qui relève de la folie ou de la rêverie ; on hésite à la situer entre 16 et 34 ans, son introduction sur Fly avec sa mère suggère une lycéenne, l’aperçu d’un long historique indique largement plus. Et justement dehors il y a cette bonne copine ou fée déglinguée, soutien à la fois inconsistant et inconditionnel.

La fougue et la grossièreté de cette mère (une nouvelle débraillée fulgurante pour Emmanuelle Bercot après Fête de famille, où à tous degrés elle arrachait à la banalité et la torpeur) exacerbent la solitude de Jeanne ; leur relation fusionnelle est des pires mais avec sa part de gratitude des deux côtés (la balance penche largement en faveur de la mère – que les dubitatifs du film percevront comme une victime ou une idiote). L’attitude de cette allumeuse a pour résultat de censurer sa fille, mais elle est ambivalente : elle veut la voir s’épanouir et partager ses plaisirs, en même temps la laisser grandir doit lui paraître une menace pour son image et son énergie. La conclusion est donc la plus belle et saine qui soit, dans la mesure où la cohérence le permettait ; c’est à la fois un enfoncement dans le délire et une libération ; un dépassement des faiblesses et de l’inadaptabilité de la fille, l’instauration d’une connexion nouvelle et inimitable avec sa mère, une folie peut-être nécessaire à la fin de l’angoisse généralisée ou annonciatrice d’un nouvel équilibre déviant voire affectivement incestueux mais résolument joyeux. Rendu à ce stade, de toutes façons, il faut arrêter de guetter les réponses et surtout ne pas reculer ; exactement la démarche de ce film qui a eu le bon instinct de se réaliser sans chercher à se fixer dans un registre exclusif ou se laisser verrouiller par des ‘explications’ justifications. C’est le genre d’œuvre qui contrairement à De Gaulle vaut le coup d’être faite.

Note globale 78

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Under the Skin + Christine + Beyond the Black Rainbow + Rubber + Mysterious Skin

Les+

  • prend la déviance au premier degré en s’y attachant moins qu’à la fille
  • comédie involontaire ou ‘secondaire’ de haute volée (les scènes d’outrances et de décalages)
  • envolées fantasmagoriques convaincantes
  • interprètes
  • effectivement original
  • bande-son

Les-

  • passages obligés de la tolérance (mais sans grande incidence)

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FÊTE DE FAMILLE **

17 Sep

3sur5 L‘histoire de pantins qui ne répareront jamais leur pièce abîmée. Le film démarre docilement sur des sentiers rebattus puis laisse les deux pires agités le piloter sur l’essentiel, pendant que le reste de la tribu s’efforce de calmer le jeu ou se dés-impliquer sans fauter. Les auteurs et le réalisateur ne portent pas de jugement sur leurs personnages mais ne sont pas neutres sur la famille. Cédric Kahn et ses partenaires l’affiche dans tout ce qu’elle peut avoir d’ingrat tout en refusant la fantaisie. Le pire veut éclater, l’énergie familiale tassera tout ça ; mais la somme des parties a bien des aiguillons et c’est clairement maman-déni et papa-assistant, autorités molles voire évanouies, d’autant plus inébranlables. Un couple joliment assorti, à la tête d’une piteuse famille – mais sans famille, peut-être pas de couple ou d’entente.

Effectivement c’est réaliste, les outrances à l’écran pré-existent au cinéma. La folle de famille a les vices qu’on ose évoquer (c’est une parasite à la vie de vols, de bohème et de repos forcé), a les ‘tares’ dont on l’accuse et des raisons solides d’être et demeurer cinglée. Le film a l’intelligence de nous servir des énormités empruntées à la banalité et découvrir rapidement son plan, sans préparer de révélations tragiques ni recourir à des passés traumatiques extraordinaires. Il n’y pas de clé magique pour couvrir la situation, mais un système, incurable en l’état car ses membres sont trop aliénés. Le revers de cette bonne volonté et de cette impudeur tempérée est une certaine fatuité. Personne ne sort avancé de ce film, sauf les spectateurs souffrant d’une confiance exagérée dans les diagnostics médicaux, la sainteté des liens fraternels ou la fermeté de la notion de ‘folie’. Le scénario est un peu court, impuissant probablement par principe, donc l’essentiel repose sur les interprètes. Grâce à eux les rôles les plus hystériques sont curieusement les plus vraisemblables, alors que Marie et le père barbotent dans des eaux triviales dont ils n’émergent que pour se dresser en pauvres caricatures aux mots laborieux. Deneuve est parfaite en matriarche planquée terrifiée par le conflit.

On sent une tendresse à l’égard de ces personnages et notamment des plus turbulents (comme Romain qui essaie peut-être de purger l’atmosphère en l’objectivant et en s’imposant chef-d’orchestre). Or, comme le film refuse la subjectivité et l’abstraction, il ne peut plonger en eux et comme il est choral, il doit forcer et retenir une poignée de scènes pour évoluer vraiment auprès de certains parmi eux. Conformément au style du groupe, le drame est verrouillé. Et comme dès qu’un peu de pression survient, ces gens-là enchaînent les idioties (et prennent des décisions débiles quand ils ne peuvent plus étouffer les catastrophes émergentes ou se noyer dans les affaires courantes), comme la mauvaise foi de tous vaut bien la régulation émotionnelle nulle de quelques-uns, il y a de quoi pleurer de rire. D’un rire intérieur et navré, bon compagnon d’un sentiment de voyeurisme, heureusement assumé et signé par le dénouement. Sur un thème similaire, Préjudice savait se tirer de l’absurdité et tirait une force supérieure de sa distance ; mais cette Fête de famille est toujours plus recommandable qu’un dîner revanchard et hyper-focalisé à la Festen.

Note globale 58

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Roberto Succo + La tête haute + Carnage + Chien + Canine + Une femme sous influence

Les+

  • les acteurs
  • pas de mystères ou de démonstrations surfaites
  • pas ennuyant
  • bons dialogues

Les-

  • reste trivial
  • personne n’en sort avancé
  • écriture ‘bouchée’

Ennégramme-MBTI : Deneuve en base 9, type xxFJ (Sentimentale extravertie). Le père très I. Macaigne dans un personnage probablement NTP (Intuition extravertie & Pensée introvertie). Emma sans doute IxFP (Sentimentale introvertie). Vincent xxTJ (Pensée extravertie) ou aux alentours, probablement eSTJ. Son épouse xSxJ (Sensation introvertie) avec du F, sans doute ISTJ+Fi.

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LA TETE HAUTE ***

24 Déc

3sur5  Le film d’ouverture de Cannes 2015 (où Emmanuelle Bercot dirige à nouveau Deneuve, après Elle s’en va en 2013) est sûrement compatible avec les critères de l’establishment de la critique en France, du moins celui qui se revendique ‘de gauche’ au sens désuet (préoccupations pour les pauvres ou exploités, mêmes crades et non romantiques) et éprouve encore le besoin de nourrir cette confession. Les amateurs de ‘films sociaux’ trouveront aussi leur compte. Pour une fois cependant le quasi-documentaire ne fait pas dans le misérabilisme doux ; il évite l’engagement, qu’il soit profond ou poseur. La Tête Haute n’essaie pas de montrer du réel, d’imiter les conditions du réel dans la forme ; il est réaliste parce qu’il trouve un équilibre entre déterminisme global et incertitudes pratiques. Les conventions et les attentes traditionnelles, dans le genre ou dans un récit de cinéma, sont là pourtant ; mais elles sont toujours compromises, frustrées.

Le gamin du film se sent lésé ; défectueux aussi. C’est un flambeur agressif arraché trop tôt à son sevrage, réclamant sa maman dans les moments difficiles, bien qu’elle ressemble à une petite sœur camée. Incapable de gérer ses frustrations et de prendre la moindre assise, il s’agite sans but, se met aux abonnés absent ; et comme il n’a rien pour s’étendre ou s’exercer, la régression et l’aliénation sont garanties. Il voit des injustices où il n’y en a pas, affirme qu’on ne fait rien pour lui tout en rechignant à réclamer ; son sens de l’honneur est intense mais puéril. Les jeunes autour de lui sont tout aussi floués : plutôt que se battre on cogne tout, plutôt que confronter on joue le caïd, plutôt que se dépasser on revendique sa médiocrité, plutôt que de se réjouir d’une éclaircie on se plaint du trop peu. Malony arrive à peine à flotter dans sa fosse qu’il est invectivé par ceux qui ne savent que s’y noyer. Malony les voit alors se trouver des excuses, comme il le faisait et comme il le fera encore. Quand la conscience fait défaut, il est plus facile de se raconter des histoires. Et pour se trouver victime, tout est bon : on me reproche mes délits parce que ma race est sous-considérée, un autre sait exprimer une idée car il est collabo, etc. Dans tous les cas on est cause et moteur de rien : on a été provoqué. Au moins, il faut admettre qu’en entretenant une jungle sans nuances, toute délibération réfléchie reste hors de portée, donc toute action reste ‘ok’.

À décharge, lorsqu’on ne sait rien on ne fait que sentir ; et lorsqu’on se sent bafoué à la racine on ne peut qu’être hostile. Toutefois La Tête Haute ne se focalise pas sur de potentiels figurants de La Haine mais sur un seul. Malony est l’otage, à demi consentant par défaut, d’un suivi social dans lequel il ne se retrouve pas. Les perceptions de Malony sont courantes chez les exclus : ils perdent confiance dans tous les représentants, y compris leurs sauveurs (réels ou supposés, ‘théoriques’ ou engagés). Partout où il se retourne, Malony ne voit que des chausses-trappes ; les pressions même bien intentionnées sont autant de pièges (la juge a beau le deviner, elle a du mal à composer). Si Malony est plus enclin à se cramer qu’à saisir de piteuses opportunités, c’est moins par orgueil ou bêtise pure, que par peur de participer au destin exécrable qui semble écrit pour lui. Les institutions et les personnes venant l’appuyer, même lorsqu’ils ne sont pas là pour l’enfoncer, rappellent sa condition ; leurs moyens médiocres risquent de souligner l’incurabilité de la situation. Lorsqu’on vit comme Malony, se livrer à une carrière de délinquant est plus confortable, moins humiliant, que de ramer docilement dans le brouillard. Malony n’est pas en mesure de faire de calculs, il ne peut même pas en faire de mauvais. À cause de sa peur il se résout à surenchérir dans des voies nuisibles. Les intervenants des services sociaux ne sauraient lui apporter de démentis.

Son passage au CER montre combien la tache est ardue ou insoluble pour le redresser. La scène de la lettre permet d’entrevoir l’immense patience nécessaire pour conduire des enfants perdus tels que lui. L’investissement a alors quelque chose d’absurde, surtout que le cap semble peu exigeant, la réussite compliquée et le gain à long-terme improbable. Les éducateurs se démènent en obtenant des résultats bien inférieurs aux sacrifices auxquels ils consentent ; sans qu’ils soient en tort, il faut bien dire qu’un sacrifice n’est gage d’efficacité ni pour flatter sa ‘vocation’, ni pour résoudre la situation à laquelle on se donne. La plupart des éducateurs sont réduits à l’état de figurants dans le film et c’est un choix pertinent. Ils ne peuvent admettre que leur attitude n’aidera jamais, puisque ce serait accepter de considérer l’inadéquation de leurs efforts, pourtant sincères, coûteux et parfois même réfléchis. Le dialogue [factice et en pure perte au mieux], les encouragements récurrents et assez gratuits, les moralisations constantes mais insipides, sont autant de méthodes médiocres dans les circonstances présentes. Pire, réclamer le ‘respect’ au lieu d’imposer la discipline officialise l’impuissance de ces éducateurs et les fait apparaître comme des touristes. C’est aussi censé que demander poliment le pouvoir au lieu de le prendre quand il est à portée. Au pire, ils ont l’air plus soucieux des formalités et de l’entretien de leur bonne conscience, que de la gestion effective des gamins sous leur coupe. Au mieux, ils sont postés là pour tenir une garderie : il sera divertissant pour les jeunes de les rabaisser, voire légitime de les abrutir. Yann (Magimel) semble avoir une meilleure attitude, plus paternaliste et équilibrée. Mais cette illusion s’écroulera bientôt, dans le bureau de la juge, où son passé fait surface et son volontarisme vole en éclat. On ne choisit pas sa définition et chez les rebuts sociaux, on a moins de marge pour se leurrer.

Si la confusion dans laquelle flotte Malony lui nuit, avoir une vision claire n’assure pas davantage de bons résultats qu’un travail acharné avec du matériel moisi. Dans La Tête Haute, tout le monde sent bien que les ‘projets’ sont bidons, les intitulés bien trop grands par rapport à ce qu’ils recouvrent. On travaille avec des rustines pour retaper des égarés. Tous les chemins ramènent à des gouffres, il n’y a rien de certain dans les plans, aucune garantie pour quoi ou qui que ce soit. Tous les protagonistes investis dans la réalité de Malony semblent bien petits par rapport à leur mission, à la vie qui les charrie ; certains sont incapables de conceptualiser ce qui se déroule jusqu’en eux, d’autres savent jauger les situations mais s’obstinent, par volonté ou par nécessité. Le final pourrait sonner comme une note d’espoir, quelque chose de bien net ; mais enlevons la foi et c’est le gris total. Il y a sous nos yeux un élan positif mais on en sait la fragilité, à moins d’avoir été bien léger. Car juste avant cette issue, Malony a encore déçu, rebondi, cédé. Cette nouvelle donne le met au pied du mur : pour devenir un homme meilleur voire un homme tout court, pour reproduire les cycles pourris ? Probablement les deux à la fois, avec un épicentre variant selon l’ampleur des crises. On pourra y voir de l’indécision ou de l’opportunisme ; or les contingences se moquent bien des catégories tranchées ou des démonstrations permettant de penser et d’évaluer en toute sérénité.

Les attitudes des gens, leurs façons de parler et de se tenir sont réalistes ; par conséquent, souvent grossières et absurdes, désarmantes et banales. Les idéaux sont souples, les convictions n’ont rien à faire là ; le particulier l’emporte sur le général. La mère de Malony notamment n’est pas une synthèse des mères indignes ou paumées ; c’en est une, incurable, pas méchante mais très gênante, d’une irresponsabilité déconcertante. La Tête Haute pourrait creuser davantage, mais préfère choisir le plus significatif dans une période s’étalant sur plusieurs années. La réalisation joue un peu sur tous les tons, sans trop s’écarter de la neutralité ; c’est proprement exécuté, sans se servir dans le pathos à disposition ; ça n’en rajoute pas dans le sale ou le laid, les événements étant suffisants. Aucun personnage n’est bon ou mauvais, tous évoluent, les fonctions et portraits bien cadrés vacillent ; rien n’est sous contrôle mais il faut faire comme si. Les moments de sur-dramatisations, rares et en musique (classique), renvoient d’un coup à des approches plus sécurisantes et coutumières ; ce lyrisme et ce conformisme sont presque déstabilisants, sortent de la froide immersion opérée dans l’ensemble. Indirectement ces ‘fautes’ soulignent les qualités générales du film et l’inanité de la flopée de ‘drames sociaux’ où elles sont au contraire la norme de chaque instant – ou de chaque instant séparant, au choix, les démonstrations bien lourdes (type De rouille et d’os) ou les flottements inintéressants de tout quotidien dont on attraperait un bout en s’abstenant de jugement (comme parfois Kechiche dans La Graine et le mulet).

Note globale 69

Page IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Boy A  

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

Note ajustée de 69 à 68 suite aux modifications de la grille de notation.

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LES INFIDÈLES ***

3 Fév

3sur5  Film collectif, ou film à sketches réunissant sept réalisateurs, Les Infidèles a connu une carrière paradoxale. Très attendu, il a enregistré de brillantes performances au box-office mais a également été très mal reçu, critiqué voir délaissé une fois consommé. Une polémique autour de ses affiches promotionnelles où Gilles Lellouche et Jean Dujardin apparaissent en position suggestive est venue s’y ajouter. Elle dénonçait une attaque à la dignité humaine, celle des femmes en l’occurrence, objet de consommation valorisant ces infidèles héroïques. C’est pourtant bien l’homme qui prend le plus dans ce film surprenant.

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Les Infidèles est scabreux et cynique, c’est aussi la bonne grosse et méchante farce qui vous rend presque mélancolique. Très cruel, il fait défiler des personnages ridicules, bouffons, esclaves de leurs désirs et tentations, socialement et sexuellement aliénés d’une façon ou d’une autre. Le film comporte plusieurs grands sketches séparés par d’excellentes saynètes ( »Thibault » avec Guillaume Canet, la meilleure ;  »Simon » avec Manu Payet, la plus pittoresque).  »Le Prologue » et  »Las Vegas » encadrent l’ensemble, où Lellouche et Dujardin, les chasseurs-consommateurs, sont en proie à des dilemmes existentiels et certaines révélations.

Le reste du temps, Dujardin emprunte de nombreux costumes tous inattendus et parfois peu flatteurs. Celui du Séminaire est le plus mesquin. Dujardin y campe le loser absolu des comités d’entreprise. Nul, lourd et otage à la fois, échouant à conclure comme à épater la galerie. Il a voulu être un winner d’école de commerce, c’est juste le lourdaud qui tente de s’intégrer. Le deuxième long segment, avec Lellouche cette fois, est autrement assassin. L’acteur y est un orthodontiste marié mené par le bout de la queue par une adolescente de 19 ans. Il voit sa conquête en sympathie avec le beauf de teuf le plus ado attardé, récupérée par toutes sortes de hippies merdiques et de jeunes blaireaux opportunistes en pure quête de chair. Le tout après savoir subit ses amis étudiants suffisants, médiocres et impudiques. On compatis.

À l’arrivée c’est une comédie dramatique fataliste, jouissive et un peu trash, comparable à une dissertation en état de gueule de bois. Le final verse dans la parodie ; c’était bien acide et téméraire, pourquoi la fuite dans le second degré ? Au moins, Les Infidèles aura assumé le pire des errances de ses hommes normaux.

Note globale 66

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Suggestions…

Note arrondie de 67 à 66 suite à la mise à jour générale des notes.

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