Tag Archives: .32

US *

19 Juil

1sur5 Les gens sceptiques concernant Us en raison des déclarations et préférences racistes de son réalisateur oublient l’essentiel : ce film est mauvais. Est-il raté ou simplement bâclé ? Son inconséquence et son martelage de propos stériles l’empêchent d’être pertinent. Il y a bien cette représentation de la difficulté à s’approprier la parole et éviter le ridicule voire l’étrangeté lorsqu’une ombre revient dans le monde, le reste est affaire d’imaginaires privés. C’est évidemment un alter ego de Parasite ou un Body Snatchers très synthétique dans un îlot verni, mais c’est aussi un peu tout ce qu’on veut, s’est fait et se fera. Us se planque dans la confusion des genres pour assumer son ambition esthétique et politique tout en restant ‘fun’ et disponible aux interprétations engagées : à elles d’aller au bout de ses intentions (sans doute nobles, l’objet de l’empathie étant le même que dans Metropolis).

Le style est criard, les voisinages et références multiples. Us est principalement fait à l’ancienne et pas en ramassant le meilleur. Il ose des clichés dépassés comme la coupure électrique en 2019, reprend les gimmicks des vingt dernières années (comme les chants saccadés effrayants). On se rend compte [au plus tard] dans la seconde maison que les doubles au costume rouge lorgnent sur Funny Games. Juste avant cet énième contraste de bourrin sarcastique et mélodramatique que le cinéma ‘choc’ nous sert depuis Orange mécanique – un air des Beach Boys sur une scène sanguinolente avec la victime en train de ramper.

Le programme est convenablement justifié si on est coulant, au seul niveau de la structure : la réalisation aligne les présages, les symboles pleuvent. Concernant les raisons des événements, leur origine et les motivations des envahisseurs, c’est calamiteux. Sur la gestion de ces souterrains et l’ensemble des questions matérielles, le niveau zéro est atteint. Même les Freddy les plus extravagants s’arrangeaient pour que leurs folies aient une cohérence interne. Le petit nombre d’éléments curieux et la bonne facture technique peuvent donner l’impression de flotter près d’eaux potables mais même le potentiel est surfait. Il n’y a ici que de l’image ‘forte’ à prendre et pour ça les bande-annonce font déjà le travail ; quand à l’ensemble du récit il pouvait être tassé en une trentaine de minutes sans rien sacrifier d’unique, d’important ou de stimulant.

Et c’est le pire malaise : tous les arrangements servent l’idéal de train fantôme, mais tout est voyant, creux et à peine efficace. Les personnages sont en retard sur le spectateur. L’humour, les sous-entendus, les clins-d’œil sont balourds et futiles. Les amateurs pourront apprécier la petite patte dans le ‘yo mama’ et le potache grâce à papa ESFP. Comme on pouvait s’y attendre après Get Out la séance est gratinée en bouffonneries glauques mais au lieu d’un festival nous avons droit aux répétitions et aux langueurs rendant définitivement la séance impossible à prendre au sérieux. Le summum est naturellement la rencontre avec la mère alternative (dont la VF est un comble). À force de la jouer sous-blockbuster ce film s’interdit tout ce qui fait la qualité d’une série B et accumule les manières d’un nanar sans s’en attribuer le charme.

Il reste simplement à spéculer tout le long, où l’absence de nouveaux éléments à une exception près permet de maintenir son point de vue sur la chose et rester ouvert en vain. Le face-à-face final entre néo-slasher d’il y a 20 ans et pitreries depalmaesques redonne des couleurs à cette fantaisie – si prévisible. Puis un grand malheur se produit : la fin est reportée. L’occasion de déballer de nouvelles bizarreries dont on ne peut trop savoir si elles sont bien les pures incohérences dont elles ont l’air ; sans éclairer cette ‘affaire’ parallèle et les motivations (en-dehors de celles indispensables et kitschouilles des jumelles maléfiques). Par contre on nous pond de beaux travellings jusqu’à l’annonce d’une révolution, avec en ornement des œillades invitant à se re-palper le menton. Prenez plutôt le risque de (re)découvrir Society, lui aussi ne redoutait pas le ridicule (ni d’avoir l’air soap) ; ou bien Killer Klowns et Le sous-sol de la peur si vous placiez vos espoirs dans la déglinguerie horrifique.

Note globale 32

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… La prisonnière du désert + Disjoncté + Wonder Wheel + Abandonnée + The Mirror/Oculus + It comes at night + Caché/Haneke

Les+

  • certainement tourné et produit par des gens doués..
  • l’image (même ce + est tiède)
  • le culot inoffensif d’un film faisant n’importe quoi
  • de l’idée mais on est encore scotché aux germes
  • casting ok

Les-

  • .. mais sur ce coup soit cyniques soit irréfléchis
  • nombreux dialogues et personnages déplorables
  • ironie plate et bruyante
  • débile
  • ringard et actuel à la fois
  • même pas original
  • ennuyeux malgré le grabuge et l’enfilade de conneries
  • mystères foireux
  • incohérences probables dans le délire
  • des postures physiques et des réactions qui font douter du sérieux au montage et au scénario
  • osons couper le son !

Voir l’index cinéma de Zogarok

TAXI TEHERAN *

15 Mai

1sur5  Le réalisateur Panahi a posé sa caméra dans un taxi, passé une journée derrière le volant à Téhéran et nous montre le résultat, en introduisant un peu de mise en scène dans la capture brute et clandestine du réel. C’est du moins ce qu’il nous vend, car nous avons essentiellement à faire à des acteurs ad hoc (ou des complices de fait – sans parler de l’évidente reconstitution pour ne pas exposer les vraies personnes), énonçant (relayant au maximum) ses propres discours – les sentences de la dame aux fleurs et de la nièce étant les plus balourdes. Le passage avec les superstitieuses et leur poisson lui donne l’occasion de poser son ‘non’ à ces délires – qu’ en refilant la course à un collègue il soit courtois ou bienveillant, simplement excédé ou au maximum du rejet affiché possible, n’est pas évident à déterminer.

Si ce film est bien politique il l’est surtout en tant qu’outil politicien, apportant licence et visibilité à son réalisateur, servant le discours anti-Ahmadinejad pour les occidentaux qui l’ont salué. Cela se traduit par un Ours d’or à Berlin, des acclamations critiques unanimes, un public ‘humaniste’ au garde-à-vous comme à son habitude (comme tous les publics dont les totems sont mobilisés et autorisés, surtout si c’est dans les capitales) – autant de mobilisations défendables dans la mesure où Panahi avait précédemment été censuré et échappé à la prison en 2011 grâce aux réactions internationales. Les autorités iraniennes, islamistes, décident des films ‘diffusables’ et celui-ci a donc été conçu malgré leur pression (des films autrement glissants existent pourtant, comme Les chats persans ou, armé intellectuellement lui, Une séparation). Sans cette menace, le film perdrait de son prestige – et il ne produit contre elle que des mots généralistes, de petit enfant appliqué en cours de démocratie et instruction civique (la dame aux fleurs est plus franche).

Le contenu est falot, les personnages grossièrement tournés, les deux principaux (réalisateur/conducteur et sa nièce) sont antipathiques à cause de leurs prétentions et de leurs hypocrisies. Le programme est extrêmement dirigiste sans être fourni, s’avère tout juste significatif, tandis que la présentation ne vaut pas celle de Welcome to New York. On apprend rien de l’Iran et de ses habitants, mais le néophyte entrevoit les vues sociales, cinématographiques et idéologiques de Panahi. Plusieurs auto-citations sont visibles pour n’importe qui (Panahi étant le réalisateur iranien le plus fameux avec Kiarostami, auteur du Cercle et de Sang et or) – les références à sa propre œuvre seraient abondantes selon les initiés. Les risques pesant sur la conception de ce film (et donc le légitimant) sont abondamment rappelés et simulés en fin de partie.

Note globale 32

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (-), Originalité (4), Ambition (7), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

Note arrondie de 30 à 32 suite à l’expulsion des 10×10.

Voir l’index cinéma de Zogarok

BREXIT *

22 Mar

1sur5 Bien que son contenu soit moins enflammé que la moyenne, c’est seulement une nouvelle contribution à la dénonciation de la « post-vérité » à l’heure où les médias du XXe perdent leur crédibilité et où les peuples occidentaux s’agacent. Le seul point via lequel ce téléfilm sème le doute est sa manière de présenter le protagoniste du Yes au Brexit, Dominic Cummings. C’est bien une espèce de gourou miteux d’un nouveau marketing, mais sous les traits de Benedict Cumberbatch (tête d’affiche dans Imitation Game et la série Sherlock) il paraît plus sympathique et potentiellement plus estimable qu’il ne semble l’être réellement ; moins evil genius qu’abusé par son propre malin génie.

Politiquement c’est un cynique. Les professionnels et leur système lui paraissent plus débiles que jamais et un référendum serait par principe une idée de merde. Au lieu de se souiller à aborder l’immigration, il laisse Farage et les autres clowns reproduire leurs numéros. Les électorats acquis d’avance se remobiliseront avec ou sans la piqûre de rappel de l’UKIP (les « indépendants machos » dans le film) et des croûtons conservateurs plombant la cause depuis l’époque de John Major. Lui se sert des algorithmes et reste à distance des débats et acteurs traditionnels, à l’exception de « deux stars » intéressantes à recruter – pour leur poids ou leur charisme, pas pour ce qu’elles profèrent (Michael Gove ministre de la Justice, Boris Johnson maire de Londres aux happening fameux). Au lieu de développer une sainte vision très-zintelligente à même de parler à zelles-et-ceux bien rangés et bien pourvus, Cummings l’excentrique martèle un message : ‘reprendre le contrôle’ (ou le pouvoir) – donc en laissant supposer qu’ ‘on’ l’ait déjà eu. De quoi séduire chez les sceptiques et les déclassés.

La séance sera pleine de trucs bien plus basiques présentés avec pesanteur et soulignés comme s’ils étaient visionnaires – le comble étant de relever que le tiers indécis est la clé : quelle trouvaille ! Tout à sa pédagogie régressive, le film tâche de nous vendre (montage parallèle à l’appui) que la campagne conventionnelle avec les ‘Remain’ s’adressait à la raison, tandis que Cummings et ses acolytes misaient sur les espoirs et émotions ! L’ex-collègue de Cummings et principal visage des propagandistes du Remain dans le film a le beau rôle ; on le verra consterné par les aberrations d’en face, déplorant l’égalité des temps de parole mettant ‘nos’ « Prix Nobel » au même niveau que leurs imbéciles et leurs « perroquets ». Le malheur des pro-Brexit ? Le même que celui des pro-Hillary et de tous les pseudo-libéraux arrimés aux culs des gouvernants. Ils sont trop clairs, instruits, responsables. Une vérité bien complexe et sophistiquée (ou une raison de plus d’inciter les foules et leurs membres à la circonspection, l’indifférence ou l’aigreur envers leurs élites en pratique – aimant à se voir en simples lumières ‘intellectuelles’).

Par sa pratique ce téléfilm s’aligne sur la mode actuelle : dire un peu tout et n’importe quoi sans jamais aller loin (comme l’assommant Peuple et son Roi), insérer des faits (et des archives) sans trop les forcer dans sa direction, mais n’étayer de façon solide que dans le sens de sa thèse ou préférence. Les gens ont l’impression de voir un produit ‘complexe’, ils en trouvent un parfaitement dans la zone de confort pour l’ensemble des journaleux, des anti-complotistes et des socialement centristes. Si l’on vient pour y apprendre ou trouver une perspective neuve ou enrichie, c’est sans surprise du temps perdu ; un film inutile où on accorde aux pro-Brexit d’être des manipulés ou comme Cummings des auto-illusionnés de bonne volonté (souhaitant secouer un Occident décadent). Il ne change rien aux points de vue qu’on peut avoir sur le sujet et nous conforte si on est mou ou anti-Brexit. Comme l’ensemble des autres voies qui se font entendre à la télé/radio (en-dehors des minutes accordées aux représentants anti-establishment, les primates et les showman étant évidemment les invités privilégiés), il accroche les graves maux du moment aux populistes, à l’extrême-droite, bref au repoussoir de service (qui n’est même pas aux antipodes des ‘installés’ qui l’utilisent – en Angleterre comme en France ou aux Allemagne c’est plutôt une fraction aventurière ou crasseuse des nantis et arrivistes qui prend à son compte la part de mauvaise conscience nationale). Ah que la politique est pourrie par les hacker, les démagogues, les messages simplistes et l’émotion ; mais c’est bien l’affaire des autres qui nous y entraînent !

Avec ce film le déni se poursuit. Sans nier carrément les réalités menant au vote Brexit, quoiqu’elles soient essentiellement subjectives (ou justement qu’on ne voit que ce qu’elles ont de tel – comme si les manifestations gênantes des gueux étaient la source du mal), le film entretient l’idée qu’il n’aurait pas eu lieu sans ce détournement de la ‘data’. C’est peut-être vrai mais ne fait qu’en rajouter dans la psychose aux ‘fake news’. Dans une certaine mesure le représentant du Remain peut concevoir une source plus ancienne, mais il l’attribue encore à la communication politique. Depuis une vingtaine d’années on aurait nourri la haine et le ressentiment, jouant avec une fièvre populiste devenue incontrôlable ! Pour autant le réel n’est pas absent de cette fiction, ni ses aspects fâcheux. Quand Cummings se demande pourquoi son équipe tarde à devenir la cible des pro-Remain et des journalistes, l’expert technique lui répond que les citadins n’étant pas leur cible, ils ne voient pas leurs publicités. Cette anecdote cruciale renvoie aux propos de Christophe Guilluy sur la France invisible. On a également conscience que les pauvres sont indifférents aux menaces de crise économique puisqu’ils sont déjà à sec ; de façon plus incertaine, que l’absence de perspectives est au moins aussi grave que le chômage dans les zones sinistrées ; puis bien entendu, que la masse des électeurs pro-Brexit est composée de vieux pas spécialement vernis, d’ouvriers, de paumés et de losers à mi-vie.

Ce qui est vraiment intéressant avec un tel film, c’est tout ce dont il ne parle pas ; tous les arguments laissés de côté ; tout ce sur quoi il met l’emphase, à partir de quoi il opère ses grandes pseudo-déductions (« c’est plus la droite contre la gauche, c’est le vieux monde contre le nouveau » : voilà l’habillage niaiseux qu’on aurait pu ressortir à chaque époque, bon à relativiser les orientations enfilées). Il n’est question qu’à une reprise de l’Union Européenne (quand Douglas interrompt une réunion consommateurs), le reste du monde et de la (géo)politique est absent, l’Histoire inexistante sinon pour des bribes à quelques décennies. Pour maintenir la foi dans les institutions, l’illusion de la transparence voire l’illusion démocratique, on s’acharne sur un bout de ce qui met en cause sa pureté (alors que le résultat de ce référendum plaide plutôt en faveur de la démocratie puisque pour une fois il n’est pas prescrit ou du moins chamboule le paysage). On attaque ce qui passe pour irrégularité ou déloyauté (la participation de Robert Mercer, soutien milliardaire aux campagnes du Leave et de Trump) en omettant, probablement par instinct, les équivalents pachydermiques dont les seuls avantages sont de pas être soit-disant nés d’hier – ou alors ce Robert Mercer est un importun d’un nouveau genre puisqu’en deux siècles de démocratie, voire en plusieurs millénaires d’Histoire humaine, on a vu qu’occasionnellement de telles ingérences dans les gros dossiers de la vie publique ! Enfin il faut reconnaître à ce film de nous enseigner ou nous rappeler que nous sommes entrés dans l’ère du micro-ciblage avec les méfaits de Cambridge Analytica ; une période politiquement sombre où les masses seront flouées vient de s’ouvrir ! Il n’y avait probablement rien de tel avant – mais le monde d’hier doit rester obscur.

Note globale 32

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Chez nous + The Iron Lady

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (2), Ambition (8), Audace (3), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

JE NE SUIS PAS UN HOMME FACILE *

11 Juil

1sur5  Ce film a vocation* à nous faire comprendre ce qu’endurent les femmes : le systématisme de la domination masculine. Ce ‘nous’ pourrait être inclusif, car les femmes comme toutes les sortes d’esclaves sont affligées d’éléments corrompus ou inintelligents ; heureusement ce film n’éprouve aucune haine contre ces pauvres créatures aliénées. Les seuls vrais adversaires sont bien parmi l’autre moitié du genre humain. Cette moitié pourrie d’orgueil et de suffisance avec son phallus désinhibé, qui en plus n’a rien de phallique au sens où elle le croit !

Je ne suis pas un homme facile ne se contente pas de remplacement ou d’inversion. Il pratique une espèce de vengeance. Ses créateurs se laissent griser, exhibent leurs intentions et prétentions plutôt qu’ils ne recréent le réel conformément à ce qu’il aurait pu ou pourrait être. Pour que ce projet ait un sens, il aurait mieux valu des femmes qui soient des femmes, non des hommes sur-joués par des actrices. Le résultat est plutôt le futur craint ou espéré de féministes et mâles anxieux. Avec option démence. Car un monde où la grande majorité des femmes sont des patrons ne suffit pas ; il faut aussi que ce soit un monde où les femmes pissent debout. Bienvenue au paradis des métrosexuels ou aspirants chippendales et des momos-brutes, où personne n’aura l’idée d’amuser la galerie avec des histoires de Vulvomètre et où les couilles pendantes sont lourdes à porter.

C’est le genre de programme proclamant ‘tout essentialisme est dans le faux’ en refusant d’accepter qu’une part de l’activité humaine n’est pas crée ou voulue. Un homme n’est pas délaissé car son « horloge biologique » tourne ; l’argument peut être employé à des fins hypocrites ou en raison de croyances, mais il reste a-priori faux (les exceptions et les ‘modalités’ ou affinités pourront toujours relativiser ce qui s’applique ‘par défaut’ ou dans la plupart des cas aux êtres humains). La stérilité à venir pour toutes les femmes n’est pas une invention sociale, ou alors la ménopause et ses stigmates sont une somatisation induites par des siècles de mensonge. Nous voilà juste à côté de la subjectivité intransigeante, celle qui conduit un unijambiste Blanc à se considérer comme un Noir valide (comment soutiendra-t-on cette volonté lorsqu’il faudra mesurer les performances ?), puis surtout à imposer que chacun perçoive cette subjectivité comme vérité (unique – car il n’y a pas trois ou deux vérités pour une même chose – il faut bien faire tenir ce dernier palier sans quoi la revendication et les bénéfices deviennent hors-de-portée). La biologie elle-même n’a qu’à bien se tenir (comme toute béquille des oppresseurs, elle devra rendre des comptes) !

D’ailleurs le film reprend à son compte cette théorie grotesque selon laquelle les hommes préhistoriques ont affamées les femmes pendant des millénaires (54e minute). La fille qui est donc le garçon social oppose alors que la supériorité physique est due à la nature. Voilà la hantise gauchis(an)te des ‘discours naturalistes’. Donc, dans ce monde, la factualité est niée – or dans ce monde comme dans le nôtre, les hommes ont, effectivement, une plus grande force physique (probablement inhibée dans le monde alternatif du film). En effet, le social fait beaucoup ; des décennies d’éducation permettront l’assimilation de cette théorie. Elle sera toujours fausse et finira balayée ; comme toute tromperie, elle se condamne à l’obsolescence. Une concurrente ou une adversaire la dépassera, jusqu’à l’heureuse époque où nous n’aurons plus besoin de nous soumettre devant des concepts et des explications construites – mais cette époque a plus de chances de traverser toutes les autres que de leur succéder.

Dans cet univers parallèle, les femmes sont dures, ne font pas de compromis, enfilent sur elles le préservatif. Nouveaux hommes, elles trouvent des excuses pour leurs tromperies, claquent les fesses des passants affriolants, se tiennent comme des bonhommes et écartent volontiers les jambes. Les hommes eux sont souvent ‘objets’ (cet aspect est plus poussé que dans Majorité opprimée), s’habillent court et moulant, se pomponnent, se soucient d’être désirables (et sont honteusement sifflés quand ils viennent au travail en portant un jogging marqué ‘HOT’ sur les fesses !), contrairement à leurs partenaires à l’aise dans leur peau et amatrices de foot. Dans la précédente réalisation d’Eleone Pourriat, le court Majorité opprimée (brouillon du long présent), les femmes étaient ‘recevables’ tout en étant unanimement assertives voire dominatrices. Ici, elles sont toutes des brutes, éventuellement en costard ou en esprit, plus rarement elles passent pour des bougons (la mère et son « boudin »). Pourtant des zones d’ombres persistent : étrangement, les hommes ne portent pas de talons et les dames ne se rasent pas – preuve du progressisme prosaïque des scénaristes, peut-être compagnons de route de l’ennemi viriliste sans le savoir ?

Forcément il n’y a pas que du délire à l’intérieur de ce film. Il sait montrer des symptômes d’une domination consentie, consciemment ou non, par peur ou résignation, par faiblesse ou stupidité. Ainsi avec la rationalisation des victimes, via le jeune danseur abusé sexuellement, auquel un autre homme suggère de lâcher l’affaire. Un exemple plus douteux ou relatif est fourni avec un laveur de carreau assimilé à la ménagère niaiseuse adepte de soap et de pensées simplettes, puis surtout amoureuse de son exploitation, meublée intérieurement par les discours qui la font aliénée. L’hommasse mégère se montre admiratif d’un roman « puissant » car écrit par un mec (soit une femme biologique ‘chez nous’), or chacun sait qu’avec eux on n’obtient généralement pas des livres « à l’eau de rose ». L’attitude de ce personnage est déplorable, mais son pitoyable jugement est-il si éloigné de la vérité ? Que veulent dire les mots (« eau de rose » pour sentimentalité, sensibilité ou pour infantilisme, niaiserie ?) et ne sommes-nous pas en train de nier des récurrences massives en laissant une créature arriérée mal les nommer et apprécier ? (les témoignages en littérature sont peut-être plus fréquents chez les femmes et se reposent sur l’expérience vécue et ressentie, alors que les hommes feront moins état de leur personne dans le rapport d’une action, jaugent souvent la réalité de façon plus impersonnelle ; il pourrait y avoir des journaux intimes typés ‘féminins’ et d’autres ‘masculins’ avec des correspondances fortes pour le valider.)

Il sait aussi désigner l’hypocrisie ou la mesquinerie de bonne foi des dominants, trouvant des justifications apparemment complaisantes envers les dominés pour nourrir un récit favorable à leur joug. C’est ce que contient la scène avec l’éditrice trinquant « à l’éternel masculin ». C’est l’un des points critiques les plus justes et ‘bienveillants’ du film, car de ce côté il y a bien du fatras essentialiste et romantique légitimant une certaine bêtise dans les rapports et surtout une iniquité, au nom de la ‘complémentarité’. Là encore malheureusement, cette ‘faute’ universelle s’arrête assez vite, les données de la réalité ayant, qu’on le veuille ou non, le poids de toutes les autorités. L’erreur est dans l’usage des données, pas dans l’acceptation pratique, même ‘évoluée’, de leur existence ; ou alors nous entrons dans le domaine doctrinaire (ou carrément religieux) et comme d’habitude, le saut vers la foi se pose en shoot vers la compréhension achevée ou supérieure. Le déni, si utile à l’action, devient un substitut à la raison (vulgaire ou subtile, peu importe). À la marge on aperçoit que les hommes aussi sont victimes de cet ordre masculiniste dans lequel nous ignorons vivre : le héros fut humilié dans son enfance à cause de son costume de Blanche-Neige (choisi pour se rapprocher d’une fille !). En montrant que les hommes (équivalents des femmes de notre monde) pleurent devant leur télé, la réalisatrice affirme que c’est à cause de leur position que les femmes seraient ainsi émues – elles sont en attente de validation, car c’est le gage de leur viabilité. Cette intuition n’est pas à jeter mais elle met de côté, outre les particularités, le cas des femmes qui ont passé l’âge ou le besoin de trouver un mari, une planque ou une assurance ; elle néglige aussi les injonctions similaires subies par les hommes, qui devraient donc pleurer devant Judge Dredd ou les malheurs de Rocky.

Aussi on peut noter, parmi les nombreux détails significatifs raccrochant le film à d’autres causes, constats militants ou ‘interrogations’, la couleur de peau des CSP- de service : à la fin de la séquence du basculement dans le monde parallèle, les deux éboueurs sont deux noires, les seules non-blanches du film avec l’ambulancière. Il en faudra plus pour intégrer véritablement cette frange de supposés laissés-pour-compte, dire ou produire quoique ce soit de pertinent à leur sujet – dans une perspective d’enragé contre les hiérarchies ‘arbitraires’ au sein de la société, ce signe est un clin-d’œil, dans une perspective plus neutre, il pourrait amener à interroger davantage les choix de casting du film. Inversée ou non, la réalité d’une grande cité française (ou d’un pays voisin) est racialement plus diverse, suffisamment en tout cas pour affecter les étages intermédiaires et supérieurs de la pyramide sociale. Mais les questions de rapports sociaux et même de constructions culturelles, hors des assignations et constructions de genre, sont dans l’angle mort du film et de sa pensée, sauf dans la mesure où son filtre de la domination masculine peut tirer une conclusion. Les questions de société sont rapportées aux choix d’hommes et de femmes, avec leurs goûts orientés par la société. Avec son duo de « mecs voilés » (deux hommes particulièrement féminisés, avec cette façon de les tirer vers la pré-vieille fragile et facilement blessée), le film montre deux personnes dont le choix individuel ne serait pas respecté, leur sexe ou genre permettant de les juger (et en passant, le film prend son petit ticket pour le wagon de l’intolérance à l’intolérance). Or le problème ici n’est pas relatif au genre, mais bien à la culture au sens large, à l’identité nationale ou collective. Cette double occultation vient peut-être d’un besoin de désenfler les soupçons de xénophobie opposables à Majorité opprimée (ce n’est pas si théorique : des accusations venues du camp [égalitaire] présumé acquis sont effectivement tombées, dans les commentaires sur internet).

La plus grande qualité du film, malgré tout ce qui peut la minimiser ou la contredire, vient de la volonté de rendre les choses concrètes, de façon à mieux troubler. Là le film est efficace, même si c’est pour se crasher. La direction d’acteurs est efficace pour mettre en forme l’inversion, elle est aussi excellente pour relativiser certaines expressions : ainsi sont ‘virées’ des mimiques féminines (ou masculines) par lesquelles de nombreuses femmes (ou hommes) se stéréotypent, même si c’est pour les échanger (la plupart du temps, car la neutralité ou la mixité/l’ambiversion tiennent une place mineure). Ainsi pour l’affreuse bouche pincée en biais (avec faciès de petit animal battu en option – quand le héros demande la clé au concierge), qui reste massivement féminine mais peut être absorbée et reformulée par n’importe qui. Pour le reste soit l’essentiel, tout est sans nuances (en théorie aussi avec une approche bloc contre bloc – pas de femmes ou d’hommes hors des deux ‘groupes’ – donc une inversion à partir du fantasme appauvrissant la réalité, avant même de la caricaturer), dépourvu de cohérence interne, hors du principe de l’univers parallèle – qui devant le reste (la réalité, les alternatives à ce ‘délire’ et les roulements des sexes possibles) n’a plus grand chose de cohérent. La vision du monde ne saurait être absolument isolable en général, ici en particulier elle affecte tout. Aussi c’est également au tout-médiocre que nous avons droit : les personnages sont misérables, sauf quand pointe la comédie brutale (effective pour une seconde – du travail correct pour des pubs de bourrins, pas pour une fiction longue), l’écriture est bâclée (sur une architecture précise voire fignolée, mais au service d’un système foireux) comme en atteste l’écoulement débrayé.

Ces prémisses audacieuses, ces ingrédients grotesques et cette tournure débile engendrent un de ces films à la fois fadasse et outrancier. Le rythme est mollasson, le contenu pauvrement ‘néo-objectif’, la musique et les moments poétiques affligeants. Sans la radicalité du principe, on s’endormirait devant cette ‘dégringolade’ constante, accentuée passée la première nuit d’amour, où les « autrices » s’acharnent à pasticher la ‘romcom’ (avec soudain une douceur, comme une volonté de complaisance, dans les limites autorisées par la construction en miroir). Pour le bonheur de tous, cette production ‘Mademoiselle Films’ (relayée par Netflix) s’oriente volontairement vers la bouffonnerie grâce au personnage de Sybille. Pour la farce ce gros lourd sans carapace ni ambiguïtés est de loin le meilleur. Il nous gratifie d’une belle scène où ‘la femme baise comme un homme’, s’effondre et s’endort immédiatement après sa besogne, lourde et sans plaisir pour le receveur (concrètement empaleur mais les lunettes sociales déforment la vue, là-bas aussi). Mais comment être vraiment drôle lorsque sa représentation du monde tel qu’il serait [les premières minutes avec ce gros blaireau et charmeur misogyne dans son élément] oscille entre la BD pour enfants et la caricature avinée ? Je ne suis pas un homme facile a finalement trouvé le bon compromis, en se plaçant à mi-chemin entre la comédie assumée (bonne ou non) et l’instrumentalisation accablante d’un Martin sexe faible (websérie à la lourdeur et l’étroitesse inqualifiables). Le final est du genre accablant avec son insurrection féministe aux airs de manifestation pour les ‘civil rights’ dans les années 1950.

Il y a aussi une contradiction à résoudre concernant l’éventuel génie des femmes : d’un côté, la bête idée qu’elles seraient « plus matures » semble désignée comme telle, de l’autre le héros se voit refuser sa proposition ‘d’appli’ au motif qu’il serait « intelligent, peut-être un peu trop » (c’est la gâterie accordée au milieu de considérations plus dures à avaler). Ce genre de mise en scène et de mise en accusation donne l’impression d’être fabriquée par des personnes s’estimant lésées pour leurs qualités, dont le talent ne serait pas reconnu – c’est possible, était-ce pour des raisons de genre ? Pour le travail en tout cas, le film récolte un point (il ne le marque pas par lui-même), car la reconnaissance paraît entravée si on se fie aux différences de salaires. Espérons simplement que l’existence des discriminations réelles ou supposées ne serve pas à s’arroger des passe-droits ‘compensatoires’ pour quelques-un-e-s sachant mobiliser ou se faire valoir. Ou de lot de consolation bourré de ressentiment, à la façon des étiquettes relatives à l’intelligence ou au ‘haut potentiel’ pour les recalés et les frustrés. Ce n’est pas parce que les règles du jeu ne sont pas en votre faveur qu’elles le sont pour les autres.

*(notion paternaliste et bien connue d’une rhétorique fascisante – un esprit éclairé l’aura repéré, pourvu que vous en soyez, sinon il reste en vous matière à récurer**)

**rien à voir avec la logique des inquisiteurs, puisque l’objectif dans notre contexte est l’émancipation des êtres humains, par le rejet du monde tel qu’il s’impose à nous, par l’Idée. Enfin l’Idée n’est pas tant le problème de ce film ; il exprime d’abord un désir de faire entendre envie, souffrance et colère.

Note globale 32

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Elle/Verhoeven

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (5), Ambition (7), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

LA TRAVERSÉE *

22 Mai

1sur5  Tour de France des deux leaders 68tards restés présents médiatiquement et politiquement cinquante ans après. La Traversée se trame pendant l’élection de Macron (la seule à ce jour), est présentée hors-compétition à Cannes 2018, ne sort pas en salles, finit diffusée sur France5 le 21 mai (avec une présentation de Besnehard deux mois après son envie revendiquée de coller une flasque raclée à Caroline De Haas). Le film est produit par George-Marc Benamou, « rêvé par Cohn-Bendit » (l’affiche l’indique), pendant que son camarade Goupil brille davantage par sa présence derrière la caméra et ses recadrages. Le juif allemand a été préféré à raison comme mascotte. S’il doit être senti ainsi, Cohn-Bendit est ‘franchement’ antipathique. Il est en accord avec lui-même et son état, son mouvement est limpide. Goupil est plus crispé et limité dans ses propos, peut-être aussi dans son enthousiasme, du tourment a pu se glisser (quand il qualifie les français de mai 2017 de bêtes et anxieux, c’est désolant plutôt que rageant). Pour être supportable à l’image, mieux vaut pencher vers la perversion et l’hypocrisie que vers la méchanceté et la turbulence.

Les deux hommes vont visiter beaucoup de français dans leur métier (pas de CSP+ hors des chefs d’entreprise, on va chez les ‘vrais gens’), quelques élus et étudiants, puis bien sûr d’autres liés civilement à la politique. L’immigration ou l’étranger sont toujours de la partie dans ces cas-là : centre d’accueil pour migrants, doux ou névrosé[e]s bizarres pro-migrants. Un docker estime que le jeune veut se protéger aujourd’hui – il concède qu’en 1968 il y avait 300.000 chômeurs (en fait 585.000 sur une population de 50 millions, soit 110.000 effectifs en moins que les étudiants, avec 38% des femmes inscrites dans la population active). Favorable à la redistribution (so 70s say Cohn-Bendit), il croit que le chômage n’est pas tare en soi. Un agriculteur pointe indirectement la corruption de la FNSEA (le grand syndicat dont une lobbyiste parachutée avait trouvé Mélenchon superficiel sans rien étayer – Mme pas terrain gestionnaire des gens sur le terrain versus Mr pas le même terrain aspirant gestionnaire, merci pour votre magnifique bataille, la collectivité en est sortie grandie et mieux informée). Un moustachu aimable confiera plus tard que le grand clivage d’aujourd’hui oppose « souverainistes et européens ». Une opposition qui n’est pas sans lui rappeler celle entre dreyfusards et nationalistes catholiques antisémites ; pépé la science admet caricaturer et pour ne pas trop glisser ou abuser, il retombe sur les fondamentaux (approuvés par les éminences grises de la radio hexagonale telles Nicolas Domenach ou Alain Duhamel) : France ouverte contre France fermée. Il y aura aussi un chef d’usine plaidant pour taxe carbone, un aperçu de José Bové apparemment épanoui en province (pendant que Dany va planter un drapeau européen), ainsi qu’un passage devant les barbelés à Calais, face auxquels Dany a cette sentence complexe quoique pénétrante (digne de l’homme-clafoutis qui alors nous quittait) : « ça va pas ».

Enfin il y a ce qui devrait être le grand moment et n’en est pas un : la rencontre avec Macron dans un ‘café’. Goupil et Cohn-Bendit débattent à propos de cette scène, s’écharpent pour savoir s’il s’agit de révérence ou pas. Puis voilà Macron, ce bonhomme a presque l’air d’une gravure fate et timide, métrosexuel fluet en costume sombre de vieux officiel. Il coupe leur discussion de vieux couple pour blablater sur la France et sa culture hiérarchique, sa religion catho de fond puis les autres accueillies. Et pourquoi ? L’homme ultimement en charge des objectifs du pays nous fait un constat. Les esprits fins et réfléchis apprécieront. Les plus médiocres seront rassurés car il y aura bien des positions assumées. En effet Macron embraye sur ‘l’Autre’ – oui ‘l’Autre’ tant loué par Cohn-Bendit pendant sa carrière – l’Autre, cet ami, qui en tant qu’Autre n’a rien de tangible et de particulier, mais tant mieux car cet Autre entretient le Moi open et égocentrique dans sa masturbation cosmique. Cet Autre va donc être protégé par Macron (l’Autre n’est pas une si grande menace, comme le petit animal énervé, c’est surtout lui qui a peur et à perdre !). Pour régler le problème de l’Autre en France, il veut accélérer les dossiers et prendre en charge de façon plus digne, sans être dans la rêverie des ONG ni la fermeture des administrations, mais en incluant ces deux agents. Le journaliste pourra glousser « oh c’est le ‘en même temps’ macronien » et s’étouffer dans sa joie – qu’il en profite, il ne sera que le 128 993 849e à relever, la vanne est censée s’épuiser au bout d’un milliard.

Si ce film ou quasi-film reconnu (à une époque où ils sont voués à se multiplier à cause des vidéastes) doit avoir une qualité absolue, c’est qu’il ne risque pas de perturber son spectateur. En principe c’est bien entendu une vilaine chose, mais en pratique et en tenant compte des chiffres (ceux qui se forgent grâce aux comportements des masses et non via leurs postures même convaincues), c’est une vertu. Cohn-Bendit ouvre quasiment le film en répondant (à Thomas Sotto – qui dans la scène pendant le second tour le rejoint et semble à la limite de l’embrasser) dans une interview radio : « Mon mot d’ordre est : ce n’est qu’une fin, continuons le débat ». Ce genre de paradoxes lourdingues sera dispensé à dose homéopathique, heureusement, mais son ambition et son non-dit flagrant seront respectés. Pendant 140 minutes (le 90 annoncé n’était pas pour la télé) Cohn-Bendit ira ouvrir le dialogue pour dire et faire dire les choses qui lui conviennent et qu’il connaît, en affirmant en permanence tout en prétendant ne rien trop préférer ou revendiquer. En parfait cumulard establishment + libertaire, Cohn-Bendit a l’art de faire les louanges de l’ambiguïté sans jamais en laisser (sauf sur ce qui relève des menaces sur la laïcité). Pour sa défense, on peut dire que ce goût de l’ambiguïté se retrouve justement dans la cible de ses idéaux – il aime la société mélangée, en tout cas celle qui ne contrevient pas au pacte de l’ouverture.

Les diagnostics posés peuvent être justes, sont toujours courts. Cohn-Bendit estime que « la société ouverte, ça fait pas 50% » et c’est probable. Seulement il omet que la société fermée qui serait son antagoniste n’est pas non plus désirée par une majorité et surtout, que l’ensemble du ‘marais’ des électeurs et des français tout court penche vers sa société ‘ouverte’ plutôt que son ennemie, dans les élections, que ce soit par défaut ou pire, par réflexe. Il en déduit une volonté d’état fort, amalgamant ou du moins généralisant le cas de la France, où effectivement le rejet de l’immigration et le désir d’un état patron se combinent (d’où l’aspect extraterrestre de ‘la vraie droite’ lesqueniste, simplement décalée par ses aspects durs et répressifs, carrément incompatible avec la France moyenne ou consensuelle par ses aspects libéraux). Quoiqu’il en soit, impossible de contredire son sentiment sans entrer dans une mauvaise foi supérieure à celle qu’il a pu démontrer en cinq décennies : « c’est pas : en cas de doute, la liberté, mais en cas de doute, l’état ». Le côté ballot c’est que lui profite des états, y circule, quoiqu’il circule plus encore au Parlement européen et dans les institutions du centre de l’UE. Il s’agit là d’un concurrent de l’état-nation et d’une forme d’état largement plus parasitaire, sans contrepartie (sinon la paix ?) – au moins l’état-nation ne fait pas, ou plutôt n’avait pas vocation, qu’à dissoudre et absorber, qu’à agir en sens unique. D’un autre côté, l’UE n’a ni la volonté idéologique ni les moyens de glisser vers l’autoritarisme et le flicage profond que les gouvernements conventionnels peuvent se permettre – ou plutôt, elle doit davantage composer, prendre son temps pour s’organiser, quand il s’agit d’aller en ce sens.

Il fallait un peu de relativisme concernant l’islam, il est servi, notamment avec deux filles expliquant que leur religion n’est qu’amour. Islam = pas voler ni juger les autres ! Vous aviez l’impression que les grandes religions étaient porteuses de jugements au point de commander la conscience des Hommes, leur comportement en société et le destin de ces dernières ? C’était un effet d’optique ! D’autres naïfs se sont également fait avoir ces derniers millénaires, alors pas de panique, vous n’êtes pas plus con qu’un autre, juste moins aimant et renseigné. Cependant Dany sait se montrer impartial et surtout il a le mérite de vouloir être libertaire jusqu’au-bout. Alors il dit mollement, mais le dit, aux musulmanes : quand même, si, ça (ce trouble/ces individus égarés/ce totalitarisme rampant) vient de chez vous ! Comme les éléments manquent de tous côtés, on s’en tiendra là – à raison, sinon c’était l’enfilage de padamalgam ou de débats oiseux en mode ‘bon d’un côté/mais aussi d’un autre/et puis moi je/alors voilà quoi’.

Les deux rencontres les plus intéressantes, voire les seules qui le soient sérieusement, impliquent l’ennemi – dans les deux cas c’est l’extrême-droite populiste. C’est-à-dire la force d’opposition principale à cette période (fin des années 2010), mais aussi la force dont le poids est comparativement le plus inefficace. À moyen-terme (et depuis l’arrivée du FN dans le paysage politique), elle pourrait emporter une majorité relative, elle n’aura jamais de majorité absolue. Les 68tards pro-macronistes n’ont donc pas oublié leur ennemi de confort et ont négligé toutes les nuances et la diversité du champ politique – et les négligent avec le concours de ces imbéciles. Le dîner à la campagne, dans une « zone blanche » (pas ou mal couverte pour son petit portable) avec des sympathisants FN dont plusieurs chasseurs, est surtout folklorique (c’est le vrai pic de drôlerie, l’évocation du mariage entre eux face aux prisonniers ne donnant pas un résultat très vibrant). La rencontre avec le maire de Béziers est autrement ironique. Goupil et Ménard sont deux néo-conservateurs en France (et pas des néo-conservateurs à l’américaine pour la France) ! L’un à cause de son engagement pour les néo-cons américains, l’autre à cause d’une évolution comparable à celle de plusieurs cas (socialiste profond passés à droite). Ces deux parleurs et agitateurs brutaux (ou quand ils sont en forme : ces gros beaufs ultimes) viennent de la gauche radicale, ont prétendu démolir les autoritarismes en leur temps, se veulent toujours des subversifs aujourd’hui. L’un collabore avec le pouvoir effectif, c’est Goupil, l’autre caresse le peuple pour asseoir un paternalisme débridé et régressif, c’est Ménard. Ils sont devenus opposés, sur deux lignes pourries, en puisant chez la même nourricière : le trotskysme. Chacun est incapable de modération ou d’équilibre, chacun a sa manière d’écraser la liberté et la nation ; Ménard se fout de la liberté et tire la nation vers les latrines avec sa bave de droitard de PMU, Goupil se dit « libéral-libertaire », il s’est rangé avec l’impérialisme américain et apprécie les despotes cosmopolites éclairés, en méprisant toutes les autres voies (et en regrettant ce qu’il était – déjà dans son film Mourir à trente ans en 1982). Voilà deux cancers face auxquels Cohn-Bendit est presque rassurant et rafraîchissant, avec son idéalisme généreux très abstrait et son laissez-faire concret.

Pendant cette petite entrevue, Ménard qui « dégueule ce monde » vomit surtout ses vignettes de moralo-populiste primaire mais à jour dans son vocabulaire – rabrouons cet « individualisme hédoniste », haïssons « la bourgeoisie de droite et de gauche ». Lui est un bon journaliste (Cohn-Bendit un mauvais), il a vu le terrain – donc il sait. Il sait que « 90% » des citoyens venant le voir à sa mairie savent qu’il ne peut rien faire de fondamental pour eux, mais il sait aussi qu’ils ont besoin d’un soutien. En allant bien à fond dans ‘la cage aux phobes’, en étant odieux et con sans être débile et insipide comme un Louis Alliot (qui en plus n’a pas son courage), Ménard soulage le bon petit français esseulé ! Il défend les gens du mieux qu’il peut et ce mieux pour le moment consiste à chier avec la bouche. À bas l’individualisme et vive le populisme teigneux, qui tâche, qu’a pas peur de dire qu’est-ce qui pense tout bas et que tout le monde de normal eh bo il’pense aussi – cette lolerie en batterie, où on flatte le chaland tant qu’il se contente de se lâcher avec la communauté au lieu de porter seul son fardeau (et de ten tirant tout vers la connerie, y compris des aspirations traditionalistes ou pro-familles qui gagneraient à se faire défendre par ses partisans éveillés ou au moins éduqués). L’égoïste qui pense à lui au lieu de salir tout le monde et rejoindre la meute pour l’aider à descendre : quelle honte ! S’il était de bonne composition, il viendrait rejoindre le cortège des brailleurs et des chouineurs – mais ‘réacs’, donc des pleurnicheurs du réel – rien à voir avec les SJW attention ! Bref, tout ça est une bataille de changeurs de monde qui ont vieilli et dégénéré, ont chacun leur clientèle, dont une est insatisfaite ou élargie par le contexte.

La Traversée tient ses promesses. Elle présente Cohn-Bendit soutenant sa vision libérale et optimiste, inclusive, pro-UE et progressiste. Il croit à la coopération et au collectif au service de l’individu – ses projets et son bonheur. C’est un jouisseur espérant donner sa chance à un maximum de gens surtout s’ils viennent d’ailleurs. Le malheur avec cette propagande douce et ‘sincère’ c’est son absence de profondeur et de raffinement. Ce film est trop long, manque de hiérarchisation. Il accumule de l’inutile : des plans d’ambiance ou incongrus, voire des bugs plus ou moins complaisants (une nappe en papier qui s’envole, une caméra pataugeant dans les cieux lors d’une transition). Il recoure au ‘méta’ mono-ligne à outrance, sans raison spéciale (quelque soit la motivation ou le feeling pour eux). L’authenticité et l’ironie [théoriques] servent de cache-misère ou d’excuse, quoiqu’elles soient fournies à l’arrache elles aussi. Le duo/trio est fréquemment en train de discuter de la mise en scène, y compris au moment où elle est supposée se concrétiser. Ainsi dès le départ, pour la préparation de Danny sur le pont (offrant la photo en tête de promo), on parle des mouvements de caméra, s’interroge sur la pertinence des lunettes de soleil. Cette façon de procéder permet de se déresponsabiliser et d’éviter d’entrer dans le fond des sujets, voire de les défendre trop fort – les amateurs y verront de la légèreté, au mieux il y en a. Ainsi Dany le rouge-vert fera sa pause anti-nucléaire, mais en soulignant que c’est une pause et raillant l’initiative « soviétique » de ses deux camarades. Quoiqu’il en soit, la position n’a pas à se justifier, le combat n’a pas à être mené, tout est déjà acquis ou remis (mais à qui ou quoi ?).

Note globale 32

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (5), Audace (3), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 30 à 32 suite à l’expulsion des 10×10.

Voir l’index cinéma de Zogarok