SEUL CONTRE TOUS ****

29 Avr

5sur5  Suite directe de Carne, Seul contre Tous accompagne le boucher chevalin (Philippe Nahon) dans sa descente aux Enfers. Alors qu’il partageait l’écran avec son entourage, celui-ci dévore la pellicule et inonde le spectateur de sa bile noire.

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Les infirmes sociaux

Gaspar Noé a énormément peiné à forger ce Seul contre Tous, les chaînes de télévision et les producteurs le recalant les uns après les autres. Qu’est-ce qui a bloqué à ce point ? Déjà, le format, puisque Alain de Greef, directeur des programmes courts de Canal+ dans les 90s, a fourni, comme pour Carne précédemment, le budget d’un métrage resserré. Mais au-delà du décalage technique, c’est l’attitude et la volonté de cinéaste de Noé qui l’ont handicapé pour accoucher de ce long-métrage.

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Le frein pour les investisseurs, malgré une critique initialement acquise à Noé devant ses premiers pas de réalisateur, c’est cette plongée empathique, sans écho dissident, dans l’esprit d’un beauf lucide mais embrumé, issu de la masse du prolétariat français. Sorte de reflet  »réaliste » et rêche de Fight Club, Seul contre Tous est aussi le témoignage d’un mouton noir borderline, à la fois français de souche effacé et CSP- ruminant, dont les résistances et les habitudes cèdent.

C’est le portrait d’un survivant errant dans un monde sans dangers, sans contraintes ni emprises directes, mais aussi sans combats, sans gloire, sans charme ; sans mensonge tenable, sans croyance capable, sans pensée magique. Alors, comme il en est privé, il saccage tout ce qu’il croit connaître ou relever, mélangeant vérité crue et subjectivité anémiée.

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Virilité embrouillée

Un aspect essentiel de Seul contre Tous doit être assimilé, c’est son omniscience, sa compréhension vertigineuse du négativisme des hommes. L’esprit masculin est exacerbé ici plus encore que dans des action-movie remplis de testostérones et eux-même stimulateurs en adrénaline, en sens de la compétition et urgence de domination.

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Distancié (croit-il), le boucher chevalin est un humano-sceptique. Il ne croit en rien, plus spécifiquement en aucune vertu humaine. Cette morale désabusée trouve son paroxysme dans un discours sur la filiation : en-dehors du pragmatisme, tout est mythe et il n’y a de liens humains que pour permettre une place dans la vie aux parties prenantes. L’humanité n’est envisagée que dans son aspect déceptif, primaire et utilitaire : aussi tout être est vénal, égoïste – il n’y a que des animaux assurant leur survie.

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Mais le boucher ne comprend pas que lui, survivant désespéré, dérivant éternellement dans une vie privée de sens, de liens, d’opportunités, voit cette part de l’Humanité parce qu’elle est la seule que lui-même capte. Il extrapole sa propre misère globale à l’Humanité entière ; il ne s’y trompe pas tout à fait, ses déambulations hagardes ont une dimension universelle. Mais il s’agit là d’une facette, celle de l’Humanité déchue, de l’Homme sans but, coupé de soi depuis toujours. Toute sa vie, effectivement, n’est qu’un surplus maladroit, une excroissance sans profondeur, sans motif, sans vœu, aussi elle conduit à cultiver la peste, à deviner l’humanité crasse en chacun.

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Auto-intoxication et désir de revanche sur la vie

Privé de tout et de lui-même, être brut n’ayant pas connu la métamorphose en individualité, il ne peut voir chaque signe, chaque mot, chaque croyance, que comme un dogme, un processus hypocrite, social : mais la rationalité froide dont il se réclame est plus fausse encore que l’émotionalisme de circonstance qu’il exècre, parce que c’est le masque d’un vide personnel, d’une détresse avortée devant la nullité programmée d’une vie.

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Une paranoïa latente dirige le cœur du boucher, apparemment dissocié mais véritablement agité. Et sa disposition pessimiste le conduit à cet état paradoxal, entre apathie et agressivité face à la vie. Il se fera tout de même des illusions à un moment, lorsqu’il rompt avec le schéma minable et pathétique. D’ailleurs, il se leurre parfois sur les bons sentiments des autres à son égard, il espère encore une reconnaissance. Mais surtout, lorsqu’il décide de se  »refaire » et part à Paris comme un jeune étudiant fauché et candide, il s’imagine un instant capable de devenir un « pourri »… peu avant de s’envisager comme un chevalier de la justice.

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Engagé dans l’engrenage des déclassés absolus, le boucher compense en s’enfonçant dans des délires (parfois ignares), esquissant une perception géopolitique boiteuse, évoquant la France et raillant la « misère du Monde » s’abattant sur elle (et surtout sur lui!), mais aussi la décrépitude et l’affadissement qui la ronge dans ses entrailles. Ainsi il entretient une litanie populiste simpliste et agressive, adoptant les tics du xénophobe ou de l’indigné de base, tout en restant l’objet d’intuitions fulgurantes. Comme tout le monde, le boucher s’accroche à une croyance, à une fable moderne ou triviale et se dissocie de la racaille de ce Monde, c’est-à-dire des assistés, des piranhas, des parasites étrangers. Il hait ces cloportes qui l’entoure et lui-même n’est qu’un cloporte bohémien, un tiers-mondiste né ici. Tout ce logiciel part du réel objectiviste, mais les émotions négatives et pressantes flouent sa définition et sa maîtrise éclairée : en cela, Seul contre Tous ne fait pas que brillamment évoquer les gueux de la République, il rebondit sur un malaise de civilisation, une amertume française concrète et intense, bien que refoulée.

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Noé, de l’espoir au nihilisme

Plus percutant que Irreversible, Seul contre Tous n’esthétise pas la réalité ni sa perception ; Irreversible revendique sa révulsion d’une décadence présupposée, à l’instar du boucher chevalin, mais c’est tout en jouant les accompagnateurs cyniques et hédonistes. Les deux films sont intrinsèquement réactionnaires, mais Irreversible cultive le malsain, cherche l’abandon ; alors que Seul contre Tous est une boule de frustrations, naïve et téméraire, honnête et sans mirages. Et si Irreversible s’auto-dénigre pour mieux pourfendre, Seul contre Tous est un manifeste, carré, sans autre revendication que l’affirmation d’un cri de vie et des pulsions de vie ingérable (inceste final).

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Et puis, par leurs intentions, pour leur démonstration et leur dimension sociale, tous deux sont extrêmement dérangeant en raison d’une même violence exacerbée aux natures divergentes. Seul contre Tous est  »sain » car il purge une âme, parce qu’un homme s’y débat ; Irreversible sera toxique parce qu’il justifie sa haine avec désenchantement. Dans sa volonté de réparer un destin brisé, le film est beau ; même si sa méthode putride inspire le malaise.

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Le versant optimiste de l’œuvre, c’est le récit d’une envie, d’une compulsion même, à régler sa vie. Alors qu’il est au stade d’un nouveau-né, mais dans un mode tout-entier cabossé, détraqué, annihilé, le boucher entame non pas sa  »reprise en main » (trop insipide pour lui ; un leurre social certainement) mais la reconquête de sa dignité d’homme, de son authenticité, de sa virilité. Son agitation intempestive marque la réaffirmation dans sa nature profonde et de la toute-puissance de ses instincts, brimés et perclus. L’émancipation s’effectue dans la douleur, la rupture et la rage ; c’est dans les bas-fonds, le seul étage du réel qu’il connaît, qu’il va construire son sanctuaire. Le film s’achève en marge extrême de la société, de ses lois, de sa voie ; pas dans un carcan, pas sous un costume ou un cocon d’emprunt, mais dans les retrouvailles humbles, simples, tendres et vierges avec sa volonté d’homme et d’Homme.

Note globale 95

Interface Cinemagora  + Zoga sur SC

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Enneagramme-MBTI : ISTP 6w5, paroxysme maladif et toxique, embourbé dans une boucle Ti-Ni (parfait complément d’un INFJ engagé dans la même boucle mais dans un ordre renversé). Contact brutal et impliqué avec le Monde ; développement d’une vision noire, entre vérités universelles et perspectives personnelles, et auto-intoxication en interne.

Voir l’index cinéma de Zogarok

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