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ATLANTIQUE **

9 Oct

3sur5 Ce film trouve un équilibre entre réalisme documentaire, allégories douces et embardées élégiaques, pour un résultat intéressant mais jamais très stimulant. Pour l’envoûtement, ce sera une stricte question de goûts. La séance nous offre un regard évanescent mais concerné sur la réalité, donc celui d’un esprit flottant et sûrement pas au plus fort de sa cognition, mais libre car en mesure de se dédoubler ; en d’autres termes la réalisation se fait spectatrice comme nous. La réalisatrice semble accorder une grande confiance aux interprètes et personnages, en retour le film a le goût du vrai. L’ambition et la complaisance règnent sur la mise en forme. La stylisation peut se faire agressive, avec cette musique semi-électro glauque, plaquée en dissonance sur des scènes de foule, des paysages ou des horizons marins. La plupart du temps, elle pousse à suivre un personnage-clé ou une petite société dans une intimité désincarnée.

Pour le reste, si la réalisatrice a atteint ses objectifs, c’est embêtant, surtout s’ils sont politisés comme elle le prétend dans sa promotion. Sans donner donc tomber dans le Ken Loach contemporain, un peu plus de ciblage servirait la supposée critique du capitalisme ou de l’indifférence envers les enfants sacrifiés des mirages étrangers. En l’état, tout ce qui émerge relève davantage de problèmes d’intendance ou sociaux dans lesquels l’argent partage sa place avec des instincts ou méthodes d’accaparement et d’ordonnancement diversement archaïques, de la structure familiale aux rapports ‘publics’. Si Atlantique souhaitait illustrer la pesanteur des liens légaux et des vieilles croyances sur les jeunes filles, la corruption facile de la jeunesse, c’est convaincant. S’il voulait montrer la trajectoire d’immigrés clandestins sans focus sur le continent visé, sans parties prenantes occidentales qu’elles soient amies, antagonistes ou intéressées, c’est sa plus belle réussite car elle ne vient pas flatter [directement] les débats et relocalise l’imaginaire concernant les flux migratoires. On peut aussi estimer que c’est une façon de servir les pro-migrants hypocrites en retirant leurs pays et leurs institutions de l’équation, donc en les dédouanant – effectivement le peuple du progrès et ses représentants ont salué le film via la récompense cannoise, avant sa sortie dans l’indifférence générale. Heureusement la réalisatrice ne se préoccupe pas à l’écran de démêler ni même d’adopter ces angles d’attaques.

Son premier long-métrage est une œuvre de poésie plus que n’importe quoi d’autre, à la fibre humaniste. Elle figure le poids des morts sur les vivants, le poids des ombres sur la vie et dans une ville tournée vers les lumières d’un développement snobant ses ouvriers et même ses petites ouailles (comme les pétasses consuméristes, antithèses d’Ada aux aspirations authentiques). C’est à cet endroit que le film esquisse sa critique la plus pertinente puisque le business est partout, c’est l’option dominante pour l’ensemble des vies à l’écran et il s’agrège les autres préoccupations (statutaires, égotiques, amoureuses). Or nous sommes à un niveau de capitalisme encore primitif et donc éloigné de celui qui générerait les ravages présents et a accompagné les progrès de l’Humanité. Une certaine inertie morale et culturelle pourrait aussi bien être coupable d’un grand nombre de ces maux – et naturellement accompagner cette digression aux charmes fantastiques et neurasthéniques. Elle pourra parler aux amateurs de Raoul Ruiz ou Claire Denis, à moins qu’ils trouvent la chose immature (les dialogues parfois amateurs, spécialement avec l’amie Marianne, plaideront en ce sens). Enfin cette tentative d’imposer une musique propre, radicalement localisée, vaut toujours mieux que celle de Bacurau, qui piétine car il [a tout déballé d’emblée et] ne va nulle part, quand Atlantique suit lentement sa révélation. En route on a le temps d’anticiper sans trop savoir quoi en tirer, mais on sent que des sentiments profonds tentent de se graver, qu’une sensibilité cherche ce qui la dépasse. Par contre Bacurau reste joyeusement regrettable au pire alors que cet Atlantique est quasiment soporifique avant le mariage.

Note globale 56

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Suggestions… La ville pirate + Beau travail + La main du diable

Les+

  • inspiré
  • sensation de vérité voire de représentation crue sans écorcher la fantaisie ni devenir niais
  • interprétations

Les-

  • effets médicamenteux
  • des choses simplettes quand se fait concret
  • écriture voire agencements parfois confus

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INSÉPARABLES **

9 Sep

3sur5 Cette comédie ne vaudrait pas grand chose sans Ivanov, même avec sa poignée de gags décents. Tous les ingrédients pour la douce médiocrité sont réunis sans que rien ne soit assez mauvais ou bâclé pour réjouir le haineux ou le naveteux compulsifs en quête de carburant pour sa mauvaise foi. Mais la prestation d’Ivanov n’est pas simplement un bon point superposé sur un film insignifiant, elle tire tout avec elle. Son partenaire est le premier à en profiter, lui au jeu si appuyé, surtout face aux malentendus ou pour manifester une soudaine inquiétude. Certains de ces petits instants semblent pensés pour les florilèges et bande-annonces, notamment lorsque Poutine l’appelle « copain » au moment de se coucher. Ce n’est pas gravement plombant mais ce défaut bien présent rappelle, au cas où on nourrirait des espoirs, que nous sommes dans une comédie française criarde et pressée dont il ne faudra jamais attendre plus qu’un divertissement débile – éventuellement bien exécuté, c’est son cas.

Le rythme est bon, le scénario en lui-même pauvre mais carré, les dialogues honorables, la bande-son raisonnablement moche. Les acteurs sont dirigés avec sérieux, c’est-à-dire que les concepteurs de ce film comprennent que c’est au spectateur de s’amuser et que lui montrer comment faire n’est ni efficace ni nécessaire. Ivanov défile avec des costumes épatants et réserve au moins deux instants excellents (le Dark Vador africain et le blocage sur son rire cassé au dîner). L’enchaînement d’accents navrants par Mika est typiquement le genre d’humour nullissime trouvant sa voie grâce à la confrontation à un public inerte ou se faisant violence par complaisance – comme celui ramassant les vannes d’Henri. Il aurait tout de même fallu aller plus loin et plus fort sur ce terrain, par exemple en entraînant davantage Poutine à trouver de quoi rire ou envisager de la distance, au lieu de lui expliquer si souvent que ce qu’on vient de pondre est censé inviter à (sou)rire.

Bien sûr le film est dépourvu d’originalité, évoque Tais-toi (avec Depardieu en déficient gentil comme celui du Huitième jour) et Intouchables. Du reste les fictions où un type doit cacher son passé d’escroc à la fiancée ou la nouvelle famille mais sera évidemment rattrapé et probablement pardonné sont légion, sur grand-écran et encore plus dans les feuilletons télé. La partie ‘comédie romantique’ est des plus plates, un peu cynique, un peu mielleuse, pudique à une échange grasse et fausse près. Un seul point reste en suspens : la première minute est une caricature de pleurniche sur l’enfance difficile du protagoniste, on jette immédiatement cette proposition pour mettre la comédie sur ses rails, puis la récupère in extremis : pour qui, pour quoi ? D’où vient cette interférence et à quoi bon ce flirt avec le tire-larmes si c’est pour ne rien en adopter ?

Note globale 56

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JE PROMETS D’ÊTRE SAGE **

14 Août

3sur5 La conception n’a pas l’air éclatée mais le film semble au carrefour de plusieurs autres. C’est comme si un auteur avait voulu planter les graines de son œuvre à venir, en évitant de trop dépareiller, donc de prendre à bras le corps un de ces projets de film. Au départ la séance donne des indices de comédie familiale triviale (certainement le rôle de Magalie la sceptique maternante) correcte et garantie sans nervosité. Pourtant déjà on sent que le film va tourner mal ou à n’importe quoi (le four au théâtre en ouverture est aussi là pour ça). Tout est calme (et le restera) mais il flotte une petite odeur inquiétante en même temps que la perspective d’une libération.

Effectivement le film va prendre des tangentes, ou plutôt flirter avec et se rétracter. La fin en attesterait sommairement si elle n’était pas d’une immoralité et d’une envie de poésie si flagrantes. La comédie désuète est utilisée comme une espèce de matelas [de secours pour accrocher au film et le faire tenir debout] ; sur ce terrain, le travail est fait, les gags sont laborieux. Un humour atypique pointe constamment, un cynisme serein cherche à s’imposer. Le tandem le cristallise ; en-dehors de lui, on se sent dans une comédie dramatique tatillonne, avec la hauteur et les moyens d’un téléfilm.

Les personnages et interprètes sont de loin le point fort et le seul quasi uniforme (on peut préférer dire ‘mûr’). Le cadre et les gens sont normaux, leurs excentricités sont celles que chacun pourra croiser. Ils semblent avoir une vie en-dehors du film, ce que ne peut pas revendiquer toute la concurrence, même lorsqu’elle s’adresse aux adultes. Avec cette Sybille Je promets d’être sage aurait pu aller loin. Introduite comme une négativiste, elle s’avère une sorte de psychopathe proche de Marina Fois dans Irréprochable, elle aussi en lutte désespérée contre l’humiliation de sa situation. Mais c’est davantage une évitante agressive : elle a du mordant et apparemment de l’assurance mais pas de plan. Sa misère est plus profonde que celle de ces autres qu’elle méprise – et continuera à mépriser quoiqu’il arrive, car au-delà de la mise entre parenthèses (ou de la subordination) elle ne semble pas avoir d’autre façon d’encadrer l’altérité.

Le film ne cache rien de ses petites fourberies et ose les valider. Il souligne cet opportunisme propice à des lâchetés comme à du pur romantisme. Puis il s’y attache et se perd alors. On dirait la victime d’un de ces odieux connards en train de donner carte blanche – et se plongeant dans la rêverie ou l’abandon de soi pour s’assurer que tout ira bien. Jusqu’au-bout cette tentative curieuse en eaux banales semble rabougrir sa vocation pour s’inscrire dans un compromis qui, sans les qualités de jeu (ou de présence) de Léa Drucker et Pio Marmai, serait un film creux à l’improbable potentiel.

Il vaut mieux y aller sans rien en savoir. Dans ce cas on est baladé entre des trucs diversement réussis, assurés mais sans éclats, parfois poussifs (au rayon de la pure comédie, du conflit ordinaire). Si on en sait ne serait-ce que le synopsis entier, on verra simplement un film slalomer et finalement retarder le nerf de la guerre (c’est-à-dire le lancement des escroqueries), où il n’a pas grand chose à explorer ni raconter (les flash-back d’un épisode de Lost étaient déjà plus complets).

Note globale 56

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Suggestions… Prête à tout + Jusqu’à la garde + Ober / Waiter ! + Chien/Benchettrit

Les+

  • les caractères
  • les deux principaux acteurs
  • relativement original et pas obnubilé par les supposées attentes du public

Les-

  • pas sûr qu’il ait trouvé le ton juste, régresse régulièrement
  • peut donner une impression de remplissage

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FARGO **

18 Mai

3sur5  Sixième film des frères Coen (Joel et Ethan), Fargo est l’étape de la révélation. La reconnaissance aux Oscars conforte leur ouverture à un public plus large que celui connu jusqu’alors. Par la suite, les Coen réaliseront parfois certains de leurs films avec un grand détachement, à la limite du travail bâclé : le meilleurs exemple est Ladykillers, un genre de déshonneur qu’un auteur ne peut jamais tout à fait compenser. Mais toujours, ils exprimeront leur vision, très dépassionnée, sarcastique, voir cruelle.

C’est le lot de Fargo, film sans scories sur le plan technique, mais aussi redoutablement pervers. Le générique d’ouverture prétend qu’il s’agit de l’adaptation d’une histoire vraie. Les événements n’auraient pas été changés par respect pour les vraies personnes : or dès cet avertissement il est évident que les Coen se moquent de ceux-là de façon obscène. C’est confirmé pendant la séance, mais une autre annonce tombe : sauf pour le dernier exploit via le broyeur à bois, ce n’était qu’une fiction.

Le traitement des protagonistes reste. Le regard des Coen est impitoyable. Ils ridiculisent tous leurs personnages de manière très incorrecte mais en mettant la logique dans leur camp : il est vrai que cet otage souffre, mais ces réactions sont effectivement pour le moins contre-productives. Les personnages font preuve d’une incroyable mesquinerie entre eux, de rigidité ou de niaiserie, parfois les trois simultanément. Cette dimension amuse, mais la complaisance des Coen pour restituer platement leurs destinées pathétiques a ses limites.

Le tempérament contemplatif et vaguement ironique de Fargo fait son originalité, son attrait bien sûr, mais la séance s’en trouve limitée. Il s’agit d’observer le désespoir de ces types en attendant la chute ou une prolongation du néant. Le calme-froid de Marge diverti par son décalage et la performance de Frances McDormand, policière lunaire et carrée, interpelle. Le terrain est bien installé, le déroulé nonchalant, la mise en scène rigoureuse, le cadre enneigé du Minnesota rajoute du caractère à ces banalités folkloriques. Un plaisir douillet s’impose par-dessus l’impatience et la lassitude. On s’endort paisiblement devant Fargo, certain que le pire drame ne saurait sortir tout cet univers de sa torpeur rassurante mais minable.

Note globale 56

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Suggestions…

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JIGSAW **

30 Avr

3sur5  Après la sortie de Saw en 2004, une suite est arrivée chaque automne, jusqu’à l’épisode 7 (Saw 3D : chapitre final en 2010). Fin 2017 un huitième opus sort discrètement, en récoltant un mépris modéré de la part des critiques et des recettes remarquables au box-office. Ce Saw 8 s’avère une simple reprise de la saga, non un reboot ou un préquel. Il apporte des nouveautés dérisoires et rien de crucial à l’histoire générale.

Pour la première fois la claustrophobie n’a presque jamais raison d’être et la lumière du jour filtre les trois quarts du temps. La mise en scène est beaucoup plus sophistiquée. L’action implique davantage d’espace, l’organisation est fluide et surtout l’aspect plus propre – la violence aussi, malgré trois images extrêmes. Le casting est glamour et bon, les personnages insignifiants. Ils sont un peu idiots, vite convaincus, assez sympathiques mais pas au point de faire éprouver de l’empathie pour les victimes.

Une nouvelle fois le torture porn ‘mainstream’ prouve sa supériorité sur le found footage – il n’a pas comme lui d’excuses pour ses défauts. Les qualités de la réalisation, du design sonore, sont réelles même si le bon goût n’est jamais de mise, quelque soit la façon dont on le qualifie, sauf excentricités. Le style est tout en lourdeur et en efficacité, sans craindre le ridicule. Le scénario est abusif sans devenir aberrant – il évite les grands effets pseudo-machiavéliques des deux précédents, abandonne la sur-exploitation des alibis moraux, mais autorise des rebondissements rocambolesques et au moins une entorse à la logique.

Le soap gore est dopé et relancé par l’enquête, au point que les parties avec les épreuves deviennent anecdotiques – et que le dernier tiers est le meilleur (avec une magnifique remarque pro-cochons de maître Tobin Bell). Selon les dispositions du spectateur, l’ambiance du film et ses saillies odieuses pourront être drôles (via ses dialogues ou ses enchaînements ironiques) ou stressantes, ou simplement divertissantes – on peut tout reprocher au film mais pas d’être ennuyant, sauf bien sûr pour l’esprit, mais il faudrait débarquer de loin pour avoir des attentes de ce côté-là. Tout est mis en œuvre pour maintenir la pression et finalement Jigsaw n’est pas tout à fait ce qu’il semble être. Il est roublard et performant, pas intelligent, sauf dans la mesure où le cynisme se trouve de bons alibis.

Jigsaw peut faire l’effet d’un double-épisode de série télé franchement trash, mais vaut légèrement plus, grâce à ses outrances et ses pics récurrents d’intensité – c’est un film d’horreur ‘recevable’, petit mais jetant un peu de trouble, une sorte de cousin de The Collection (suite de The Collector), pas si raffiné, pas si engourdi. En revanche il semble seulement se plaquer sur la saga et n’ouvre pas de voie royale pour un renouvellement. Pour autant il ne lui fait que du bien (même s’il aurait pu le faire mieux), comparativement si ce n’est dans l’absolu. Les deux premiers opus planeront toujours largement au-dessus ; mais celui-ci est finalement le meilleur depuis Saw 2. Ce n’était pas difficile, il fallait enjamber le ou les quelques suites qu’on trouvait à tort ou à raison potables. Mais dans cette industrie rien n’est jamais acquis !

Un neuvième Saw a été annoncé dès janvier 2018. Cet épisode sera confié à un autre réalisateur que les Spierig (connus pour Daybreakers et peu prolifiques, ils pourraient devenir ‘bankable’ mais auront abîmée leur aura en assistant la reprise d’une si vulgaire saga).

Note globale 56

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Suggestions… Piranha 3D

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (5), Dialogues (4), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (4), Ambition (6), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (3)

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