Tag Archives: Cine 2014

BLACK COAL **

2 Avr

2sur5  Ce thriller chinois s’inscrit dans la lignée des films de genre coréens pleuvant depuis une quinzaine d’années. Il reprend directement le film noir anglo-saxon (de la ‘grande’ époque), avec les codes et les grandes lignes en intégralité, quelques scènes de classiques au détail. Le scénario contient quelques emprunts au Faucon Maltais, à La Soif du Mal et au Troisième Homme (les deux précédents impliquent Orson Welles).

Rien de sérieusement original ou intense au programme. Black Coal [Thin Ice] est un exercice de style valable et même très respectable, à apprécier dans son cadre strictement délimité. Les afféteries visuelles sont dans l’air du temps – occidental, avec ces néons et autres lumières éclatantes, ces échappées à demi-glauque dans un total luxe d’arrière-cour. Le petit supplément ‘social déshérence’ peut donner un semblant de contenu politique – là aussi l’ambition tient à la pose.

L’isolement et les galères individuelles face aux rêveries consuméristes et aux fantasmes de bien-être sont plus sûrement illustrés. Quelques scènes d’égarements random viennent égayer la séance : Zhang exalté de façon gênante sur la piste, le plongeon de la vieille hôtelière mélancolique mais heureusement tirée d’affaire. Tout cet attirail peut envoûter un public neuf ou au contraire en quête d’exotisme totalement sous contrôle, déjà plié et achevé – c’est une définition du kitsch ; le rapprochement est contrariant pour un film si austère et maniéré. Comme les vérités de ses protagonistes ou de l’enquête, il se donnera par morceaux.

Note globale 48

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Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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COLT 45 ***

17 Juin

colt 45

3sur5  Après l’expérience Vinyan, Fabrice Du Welz, réputé pour son Calvaire, a circulé entre différents pays et projets pendant plusieurs années. Il a fini par s’atteler à la conception de Colt 45, produit correspondant à sa volonté d’évoluer vers un cinéma plus ‘humble’ (et racontant une guerre des polices). Distribué par Warner Bros, ce devait être le film ‘passe-partout’ de sa carrière, relativement aux autres, difficiles compatibles avec les attentes de nombreux publics. Finalement c’est un opus qu’il renie quasiment, qui sera lancé en salles le jour de la sortie de Lucy et fera un four au box-office.

Du Welz affirme à raison que le film a été fini « dans son dos », il en rejette notamment les effets sonores (assez gras). La faute n’incombe pas seulement aux producteurs, mais également à Joey Starr et Jacques Lanvin qui n’ont pas apprécié d’être sous la direction de Fabrice Du Welz, c’est-à-dire d’un novice et non d’un baron ou d’un petit faiseur effacé. L’affiche était étonnante et l’improbable n’a pas eu lieu : un auteur comme Du Welz ne pouvait sereinement prendre en main un projet conventionnel produit par Langmann, où on lui refourgue les stars druckero-compatibles. Finalement Frédéric Forestier (directeur essentiellement de comédies lourdingues, parfois des spot publicitaires de longue durée – Astérix aux JO) a dû tourner les dernières scènes, tandis que certaines ont été annulées. Cela donne un résultat étrange.

Dans l’ensemble Colt 45 est plaisant, regorgeant de bonnes idées, avec un style notable et même des éclairages superbes (le chef opérateur est Benoit Debie, collaborateur de Noé pour Enter the Void et Irréversible). Une espèce de profusion maintient l’intérêt constamment, mais comme la dernière ligne droite viendra le confirmer, tout ce qui est disséminé ne se concrétise pas, ou alors par des sorties superficielles (la façon dont est réglée le cas Cardena par exemple). Les relations entre ces hommes sont au cœur de l’action mais complètement bouffées ; c’est le scénario lui-même qui est inhibé. Colt 45 donne tous ses atouts mais semble s’interdire de les épanouir, pour rebondir vers un autre et laisser les habitudes du genre fermer toutes les boucles engagées.

Le film ne tourne pas à vide mais se renouvelle constamment en minorant ses ambitions ; un certain rythme, une richesse évidente et des qualités plastiques en font un divertissement opérationnel et gardant un certain charme. C’est donc un objet déroutant et pourtant ordinaire, où se mélangent le style Du Welz et un côté polar trivial, chacun nuançant l’autre parfois dans la même séquence. Gamblin et Joey Starr justement ramènent le film dans des contrées connues (le « polar à la Olivier Marchal » par exemple, comme l’indique Du Welz) et leurs personnages souffrent également de cette gêne sentie dans le développement du film. Joey Starr a une certaine prestance en flic pourri mais finalement sa place est celle d’un avatar folklorique ; Chavez apporte une espèce de sensibilité paternaliste et déclinante finalement sous-exploitée, d’autant plus que Lanvin est désimpliqué.

Toutes les ressources, humaines y compris, trouvent leur place, trop petite, mais assez fortes prises isolément : par exemple, cette scène de l’enterrement relativement émouvante, avec Nahon en préfet dépassé par les événements. De plus, Ymanol Perset a un jeu magnétique et compense largement le manque d’épaisseur de ses acolytes (quoique Richard Sammel soit gâté par son costume et par ses punchline). Finalement Colt 45 est une sorte d’hybride inabouti, avec un caractère trop fort pour être fondamentalement sapé. Du Welz enchaînera aussitôt après avec Alleluia, love story carrée et insolente, flirtant avec le génie et le mauvais goût.

Note globale 66

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Suggestions…

Scénario & Ecriture (4), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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THE DOUBLE (2014) ***

13 Avr

4sur5  Les héros de Roman Polanski ont souvent eu des traits dostoïevskiens, mais la reprise directe n’a jamais eu lieu : en 1996, un projet d’adaptation du Double (1846) a échoué à cause d’une brouille avec Travolta. Richard Ayoade a accompli ce projet à l’occasion d’un second film écrit avec Avi Korine (frère d’Harmony, un baron du dégueulasse et du social poisseux – garanti sans critique). Auteur de Submarine et interprète d’un geek de IT Crowd, Ayoade s’intéresse surtout au potentiel comique (ou a-priori ‘anti’-comique) du matériau original et l’injecte dans un cadre nourri de références abondantes aux dystopies, cauchemars et constructions ‘schizo’ dans les mondes littéraires et cinéphiles. The Double caricature avec esprit la notion d’environnement kafkaïen (mode de vie et de travail alignés sur Brazil et 1984), renvoie aux représentations américaines typiques ‘cerveaux malades’ (l’Aronofksy de Requiem for a dream ou Pi, par exemple) et semble allier Le Locataire (l’issue est identique, la source équivalente) au tandem Fenêtre sur cour/Body Double (De Palma s’inspirant du précédent).

La mise en scène est donc perpétuellement tributaire des apports d’Orwell, mais aussi de Lynch (Eraserhead), Godard (Alphaville) ou Kaurimaski (finlandais auteur de L’Homme sans passé), mais l’art d’Ayoade n’est pas celui de la citation. Il réinvente un puzzle ‘classique’ avec malice, lourdeur et sympathie pour la monstrueuse victime. Interprété par Jesse Eisenberg, Simon est une espèce de singe inhibé, aliéné dans une boîte minuscule, loser de la jungle bureaucratique. Son corps, ses mains perplexes et ses costumes dégingandés (plus que ses expressions – le jeu d’Eisenberg étant minimaliste et plutôt ‘théorique’) signent son décalage piteux et son obsolescence. Ses compulsions à la ‘vertu’ en font un paillasson social, ses fixations sentimentales un grand enfant frustré et médiocre. La fougue du roman, les dérives de l’imagination et les ivresses morales sont troquées pour des marqueurs plus modestes. Simon est surtout un de ces êtres trop scrupuleux et abrutis dans leurs vies – s’il s’emporte dans des justifications ou des monologues toujours plus complexes, on a l’impression générale pour le supposer mais peu d’éléments pour en attester.

La part du portrait qu’Ayoade retient en premier est le défaut d’affirmation et les obsessions en découlant. Simon n’obtient aucun des liens sociaux et affectifs qu’il souhaite perpétuellement et envers lesquels il déploie de timides efforts physiques ou réels. Sauf pour être méprisé et dominé, c’est un invisible aux yeux de la hiérarchie et des membres de son environnement ; à son lieu de travail où il est présent depuis sept ans, les matons ne le reconnaissent pas et les collègues l’oublient. On l’entretient dans un état d’enfant ingrat et indigent (jusqu’à la serveuse, qui ne respecte pas ses commandes) ; sa mère est ravagée et il n’a pas de famille ou de contacts l’enracinant pour le reste. Le monde auquel Simon est enchaîné est mesquin ; s’il ose une petite manifestation, il sera puni ; s’il reste conforme et neutre, il aura une ration ‘raisonnable’ d’abus et de réprobations. Et pourtant, il reste. L’habitude, l’isolement et la nécessité aidant, Simon est un aliéné volontaire ; les lambeaux d’espoirs de garçonnet amoureux et en attente de reconnaissance surenchérissent et le calment, voire le flattent, pendant assez longtemps. Autrement dit, jusqu’à ce que les fantaisies et le ‘moi’ offensif, convoité mais terrifiant, débordent – en la personne de ce jumeau ‘maléfique’ nommé James.

Lui s’autorise tout, prend, ment, sociabilise et gagne : le patron le félicite, les collègues l’apprécient, la fille tombe sous son charme. Le plus pathétique, c’est que la copie originale conserve sa pureté en vain : bon travailleur, bonne personne, soigneux et bienveillant, il ne réussit qu’à agacer et s’avère inefficace en tout. Le voleur de ses talents avoués et cachés, c’est le reflet de ses fantasmes grégaires (et perçus, à juste titre, comme grossiers). En survenant pour le mettre en échec, le double de Simon vient lui révéler son masochisme – avec pour effet de l’emmener vers la mort, ou du moins vers l’extinction pour de bon. Car jusqu’ici Simon n’existait pas, au sens faible et individuel du terme ; désormais il sera éjecté concrètement, absolument : son cas sera étiqueté, l’humiliation sera officialisée, la fin de toute perspective prononcée. Comme tous les types étouffés par leur âme de martyr, il n’a que cette issue s’il veut rester digne. Pour souligner toute cette absurdité tragique, un humour navré et agressif traverse le film, via des dialogues ouvertement abscons, emprunts d’une fausse ignorance ou d’une superficialité couvant un débordement de rage, de ressentiment ou de dégoût : dans tous les cas, singeant la communication, l’emphase et l’ouverture, pour mieux afficher sans le déclarer un rejet profond de ce ‘personne’ qu’est Simon.

Note globale 74

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Suggestions… Midnight Meat Train + The Voices + Stoker + Fenêtre secrète

Scénario & Écriture (4), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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JOHN DOE: VIGILANTE *

10 Nov

1sur5  Dans ce film sorti en salles uniquement en Amérique du Nord, un tueur bute les connards de ce monde, tel un Dexter en mission ou un bon citoyen trouvant une méthode ‘vertueuse’ pour purger ses pulsions sadiques. L’essentiel du film est un flash-back, le tueur étant interrogé par un journaliste et la séquence retransmise en direct à la télévision ; la demande est là et lui a ses incantations à balancer à une heure de grande écoute. Ses cibles fétiches, voire exclusives : les pédophiles. Ah, le vilain facile de notre temps ! Celui qui vole, celui qui pille, celui qui ment, celui qui détruit, celui qui génocide. Non ? Non, ça c’est sans doute un trop gros morceau. Dénoncer des éructations parmi ‘nous’ est facile, pointer des systèmes est dangereux : après tout, pour chasser du pédophile il vaut mieux rester à l’abri de la colère des vrais maîtres et oppresseurs.

Quand on souhaite s’indigner sans corrompre son petit confort on se tourne vers un salaud limpide, une cible facile, puis on déverse sa haine sur lui. Et puis il y a toutes ces frustrations de soumis sans grâce à liquider ! John Doe Vigilante fait mine de se soucier de cette menace : le film se referme sur un épisode annoncé au départ où les bâtards de John Doe profite de l’occasion (le jugement vient d’être rendu) pour laisser aller leurs penchants agressifs. En employant le prétexte donné par le ‘héros’ ils le déshonorent d’emblée. JDV incorpore un soupçon de cette réalité pour éviter d’être un bloc uniforme, mais ce soupçon est tellement insignifiant qu’il ne peut servir qu’à deux choses : parrer aux critiques ou imiter une espèce de synthèse, autrement dit feinter l’intelligence (et pourquoi pas la tempérance!).

L’attaque des émo déments surfant sur la vague ‘John Doe’ est aussi hasardeuse (on entrera jamais chez ces groupes : il y a seulement une scène où quelques bons citoyens venir beugler leur colère) que la révélation des exactions du journaliste, tortionnaire avec un regard satanique à ses heures perdues. Les effets de la croisade de John Doe sont éludés sans être absolument niés ; JDV ne pose pas de questions, il nous souffle que tout a été pesé et que ses réponses sont les seules, donc les seules pertinentes (et audacieuses). Les spécialistes et personnalités des médias sont répartis en trois camps : ceux qui savent percevoir la grandeur du personnage (sans justifier leur sentiment) et sont appelés à l’analyser avec fascination ; ceux qui prennent en charge l’affaire avec cynisme et sans a-priori (le journaliste face à John Doe) ; ceux qui confessent une petite admiration voire une adhésion (Jake/Daniel Lissing et son journalisme-poubelle trouvant probablement là une sorte de rédemption).

John Doe Vigilante exploite à fond l’essence ‘démago’ et la fibre ‘droitiste’ du genre, en occultant l’esprit individualiste qui caractérise les coups-d’éclats du genre (de l’ancêtre Un justicier dans la ville à Harry Brown en 2009). Loin de cultiver l’ambiguité ou de mêler ses figures fortes aux horreurs projetées, JDV attise une espèce de fièvre rappelant ces moralistes dominés par un gêne totalitaire, mais conscients de leur inadéquation dans tout régime où les émotions régressives ne font pas la loi ; et invoquant dès lors des réactions ahuries mais ‘justes’. Kelly Dollen reprend la définition élémentaire du genre pour pondre un gros brûlot monomaniaque et légèrement délirant ; la criminalité et le Mal se résument à la pédophilie, à quelques résidus près (mari violent). Il faut dire qu’un scénario où chaque malheureuse sur le chemin de ‘John Doe’ est concernée par la pédophilie aurait sans doute paru plus bigger than life qu’un cartoon pour anémiés au sang troublé depuis quinze générations.

Peut-être que Kelly Dollen a raté une occasion en or en occultant l’inceste ! Cette variété folklorique de la pédophilie n’aurait probablement pas heurté tous les spectateurs : en effet le coupable est systématiquement est un hommes blanc, pauvre, marginal, d’une quarantaine d’années. Ainsi tous les masochistes et les animaux enragés ne parvenant pas à se muer en hommes sont servis : les gueux projettent la contamination de tous les poisons sur d’autres gueux [pédophiles]. Certains sont fiers de leur race et y trouve quelque grandeur, quelque légitimité ; d’autres sont fiers d’être des âmes serviles et sensibles qui un jour aimeraient tant soulager leurs souffrances pathétiques sur des pédophiles. Quelle belle manière de faire jusqu’au-bout la preuve de sa dévotion et de son (civisme de méduse ressemblant à un) ‘activisme’ bienveillant !

John Doe Vigilante balaie laconiquement quelques corollaires négatifs (les parents des victimes de John Doe), de façon suffisamment molle pour ne pas contrarier le mot d’ordre (déclaré) : stop aux « nuances de gris ». Objectif atteint vu le degré d’obscénité du produit. Seule la dramatisation caricaturale estompe vaguement la perception du point de vue de JDV, dont la bassesse choque moins que son invraisemblable ‘réductionnisme’. La seule voix dissidente à la croisade du Messie est une femme survoltée s’incrustant dans un micro-trottoir pour blâmer celui qui se fait  »juge, juré et bourreau » !

V pour Vendetta avait laissé quelques fachos anxieux sur le côté ; d’ailleurs les Wachowski avaient sans doute l’impression de défoncer un de leurs chefs. Maintenant V pour Vendetta a son petit frère wannabe brun. Les beaufs de droite (post-moderne) détestant la méchanceté et la pédophilie pourront rejoindre leurs faux frères beaufs de gauche (post-moderne) détestant l’oppression et l’homophobie. Que les prétendues « extrême-gauche » et « extrême-droite » se rejoignent n’est pas encore démontré ; que les démagogues rivalisent de simplisme et de professions de foi stupides est un phénomène avéré, John Doe Vigilante en est une expression remarquable.

JDV nous pose bien une question : ais-je regardé un film de bourgeois opportunistes légèrement débiles, l’œuvre de péquenauds en surchauffe (qui ont au moins la chance d’être à l’abri des théoriciens dégénérés les plus sophistiqués) ou le tract d’un club de sous-Femen fatiguées où les phobies auraient pris le pas sur les principes ? Les seuls mérites de JDV sont l’expression de sa bêtise, c’est-à-dire sa capacité à remuer le spectateur et surtout à l’assommer ; lorsqu’une œuvre cherche à communiquer la nausée éprouvée par ses auteurs, ou même une nausée abstraite, beaucoup d’abnégation suffit à rendre le résultat percutant, au moins sur le moment.

Note globale 32

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Suggestions…

Scénario & Ecriture (2), Casting/Personnages (1), Dialogues (1), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (1), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (1), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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ALLÉLUIA ****

7 Oct

5sur5  La carrière de Fabrice du Welz démarre sur un Calvaire très remarqué, parfois perçu comme un emblème du « cinéma de genre » francophone dans les années 2000. Mais déjà le film tient de l’OCNI et le « genre » n’est pas tellement concerné dans les opus suivants. Vinyan est à la rigueur un prototype de « film malade », catégorie sans unité stylistique. Pendant cinq ans, Du Welz est impliqué de près ou de loin dans divers projets, finalement délaissés, puis s’engage sur la conception de Colt 45. Le tournage est exécrable et la version finale lui échappe. Immédiatement après, le cinéaste belge revient à un projet personnel dont il a la maîtrise : c’est Alléluia, où il retrouve Laurent Lucas (Harry un ami qui vous veut du bien), le chanteur pour vieilles esseulées de Calvaire.

Avec Lola Duenas celui-là interprète un couple inspiré des « lonely hearts killers » (‘tueurs des petites annonces’). Cette affaire américaine s’est déroulée à la fin des années 1940 et a coûté la vie de 20 femmes. Elle a déjà été promue plusieurs fois sur le grand écran, notamment avec The Honeymoon Killers en 1970, Carmin profond (1996) qui a déterminé le choix de Du Welz (motivé initialement par une volonté de diriger Yolande Moreau) et Cœurs perdus (2006). Le film de Du Welz n’est pas une adaptation directe. Tout ce qui est sûr est le décor : les Ardennes. Rien n’est daté et il semble se dérouler, au départ dans un temps contemporain (dating sur un ordinateur invisible), finalement pendant les années 1950-1960 et le format choisi (Cinémascope) est typique de cette période. La présentation des personnages est tout aussi trouble : bien définis au départ, sobrement pouilleux et décemment ridicules, ils se transforment au fur et à mesure de leur aventure ; ou plutôt l’action leur fait vomir ce qu’ils sont. Gloria est la plus affectée par cette évolution.

Au départ c’est une femme seule, travaillant à la morgue, suivant le cours de sa vie sans espoir ni préoccupations solides. Elle trouve un prince, lumineux, se laisse avoir. On pourrait croire l’hypnose ‘consentie’ mais ce serait une appréciation faible, bornée aux apparences ; elle est voulue et trouve son occasion. Et bien qu’elle apprenne son jeu puis l’ampleur de celui-ci (humiliante à son égard), bien qu’il l’aime moins, elle insiste. Car elle a envie de créer cette dépendance et pense pouvoir être plus qu’une viande sur la pente du délabrement auprès de lui. Pour Michel (Laurent Lucas) c’était d’abord un métier. Comme le personnage joué par Lucas dans Calvaire, il donne aux femmes ce qu’elles ne trouvent pas ; mais maintenant il va plus loin que le simple réconfort, la présence lointaine ; il consent à fournir l’illusion de l’amour. Gloria ne peut accepter le rappel de cet artifice, ou son partage. Gloria est une bête. Elle ne sait plus rien être ou concevoir de beau, ne sait s’exprimer de façon appropriée voir intelligible. Ses mots sont courts, son langage délirant, physiquement énergique mais pas moins régressif. Quand le film s’ouvre elle est plutôt pathétique.

Elle va devenir repoussante. Il n’y a plus de pitié, mais un dégoût unilatéral, sans haine ; et l’effroi surtout. C’est une gamine sordide et visqueuse, un crapaud dingue, indiscipliné, immature, enclin à détruire les ‘coups’ de Michel à cause de son instabilité, voire de la démence alimentée par ses perceptions de victime anxieuse. Elle est ‘possédée’ et attendait le réveil pour s’activer, mais évidemment pour les sombres crapauds mis hors-circuit, la réanimation ne mène ni à la gloire ni à la croissance, mais bien à une rigidité aberrante et un activisme malsain. Gloria est une déséquilibrée sortant de son enfer pour le propager. Elle s’applique à détruire le bonheur des autres (pas  »le bonheur » en soi car elle veut sa part), rejette toute manifestation positive, même de son Michel adoré que seule la violence peut contrôler. Il est sa rémission, elle est qu’une étape sur son chemin. Il faut encore ajouter du déni au déni, laisser aller sa rage puisqu’il n’y a qu’elle pour triompher du « vide » des gens « dehors ». L’amour ne l’a même pas déconnectée de la crasse et de la misère.

Alléluia raconte cette histoire unique, en respectant sa brutalité. C’est du cinéma éruptif, où le point de vue est conduit irrationnellement par les déambulations hystériques de ses protagonistes. Une mise en scène poisseuse et excellente vient encadrer toutes ces décharges, avec soin et déférence envers son amoralité. Du Welz pratique un cinéma risqué, dont tous ses films attestent à ce stade – Vinyan étant l’exemple le plus fou, Colt 45 étant l’exception, bien que traversé de secousses incongrues. Le plus discutable des essais est ce passage chanté, complètement impromptu, où Gloria répète les conseils prodigués à Michel pour en faire une petite comptine glauque. Cette entièreté et cette exposition au danger engendrent une de ces « aventures » poignantes, qui seront toujours trouvées racoleuses et parfois même triviales par de nombreuses personnes.

Et l’accusation de complaisance ou de surenchère se défend. Alléluia est d’une espèce de ‘laideur’ tétanisante, magique. Les effets précédant le générique de fin (évoquant Enter the Void, Universal Soldiers 4 ou autres fantaisies) puis la musique de lolita maniaco-dépressive passée d’un autre côté pourraient être simplement classés au rayon « mauvais goût ». C’est une façon de manipuler ce qui laisse KO. Ces excentricités ne tombent pas du ciel. Elles ne sont pas ravissantes, pas tout à fait magnétiques non plus, mais la confession abjecte comme la bouffonnerie froide font leur effet. C’est tout un monde coupé du monde, qui écrase et dénie tout le reste ; un trou noir ouvert devant vous. Si on accepte cette fascination, on se partage entre une compassion sordide, un sentiment de révolte sans foi, une terreur complice.

Note globale 87

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Suggestions… L’odyssée de l’African Queen + La Balade Sauvage + Massacre à la tronçonneuse + La Vida Loca

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (5), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (5), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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