MERCI PATRON ! *

10 Nov

1sur5  Avec ce film qui aurait contribué à l’éclosion du mouvement Nuit Debout (avril 2016), François Ruffin estime attaquer l’oligarchie. Elle est représentée par Bernard Arnault, 14e fortune mondiale et seconde de France. Merci patron ! se pose comme un documentaire en mode ‘journal de bord’ et présente au public une opération en faveur du couple Klur, au chômage et endetté depuis la délocalisation de l’usine LVMH où ils travaillaient. Ruffin, un délégué CGT, un inspecteur des impôts et d’autres se lancent dans un jeu de dupes en leur faveur, en obtenant à terme des dommages pour les torts causés au Klur, de la part de Bernard Arnault.

Arnault n’a pas tenu ses engagements en choisissant Dior au détriment de ses autres boîtes. Les Klur vivent une situation difficile et probablement injuste. Pour le reste tout dans ce film est affaire d’opinions. Sa charge est étriquée et la notion de capitalisme de connivence n’est qu’effleurée. Il n’y a aucune considération pour le défaut de rentabilité, qui met en question Arnault et ses stratégies, mais aussi les aptitudes humaines, sans oublier le système économique et politique (qui lui est déjà abondamment discuté ailleurs) ; dire que c’est mal ne répond ni aux nécessités ni aux défis économiques. Cela ne pourvoit personne et ne fait que flatter des victimes. Dans Merci patron !, on ne fait que manger ou gratter dans la main sur laquelle on crache Il existe beaucoup de gens dépassés, paumés, hagards devant la réalité, ils ne l’ont pas nécessairement choisi ou mérité ; souvent il ne leur vient même pas l’idée de se battre ; mais celle de s’agiter, se plaindre, un peu, éventuellement, laconiquement. En pure perte ou pour se casser au pire. Ces gens-là forment le principal de la foule de Merci patron et c’est un de leurs malheurs, face auxquels ils peuvent être largement démunis. Avec la méthode, puis surtout la mentalité et l’optique valorisées ici, ils pourront obtenir des compensations. Ils resteront sûrement des esclaves. Au maximum, ils deviendront de grands enfants turbulents engagés ‘définitivement’ sur la pente de la régression.

François Ruffin, qui se met beaucoup en avant et va jusqu’à raconter sa vie par le détail, a au moins la vertu d’être clair en terme de projet et de convictions. Il s’affiche tel un homme sans qualité, sans idéal ni illusions, mais est encore travaillé par un peu d’orgueil apparemment ; alors il surfe sur le ressentiment des autres et reste médiocre. Le film est peinturluré avec son ironie à deux balles de type hostile fuyant la confrontation et l’honnêteté, sous prétexte que les dés sont pipés ; mais cette posture passive-agressive n’est qu’une protection pour se faire plaisir, elle rabaisse son auteur, gâche la qualité et l’intelligence d’une lutte. La jalousie par rapport au mode de vie d’Arnault est affichée de façon détournée mais, lorsqu’on prend un peu de recul sur le film, elle apparaît catégorique et pachydermique, obsessionnelle ; décidément, on est bien ici pour rester des soumis-revendicateurs. Le film, par son sujet, sa forme, sa conception, n’apporte aucune valeur ajoutée (ou le minimum possible) et c’est malheureusement cohérent avec ce qu’il porte. C’est aligné sur l’attitude constante de Ruffin : celle d’un nihiliste narquois, produisant avec peine et négligence quand ça lui arrive ; toxique et désinvolte sauf pour accomplir le numéro et la mission associée sur lequel a jeté son dévolu.

Quand il n’est pas à fond sur le projet contre LVHM, le film laisse se proliférer de scènes de parlotte, même pas ‘de vie’ ; quelquefois Ruffin se met en scène au sens le plus symbolique, notamment lorsqu’il confond son image de père ‘actif/social’ avec celle de Robin des bois. Les détails bâclés se multiplient, les enchaînements se font à base de gadgets décoratifs hideux même lorsqu’ils n’étaient pas primitifs, la mise en scène ressemble à un reportage de chaîne Youtube ; mais on s’en fout ! Car on a tous les droits ! Voilà donc ce qu’il faut faire de son droit d’exister, de s’exprimer, de créer : une bouillie aigrie, libérée, même pas rageuse, juste imbue de sa bassesse. L’attitude de Ruffin est à ce niveau : il insiste pour aller semer instant de zizanie lors des présentations pour actionnaires afin de marquer le coup. Au mieux c’est vain, au pire c’est compromettant : sauf si le principe de se manifester, d’être ou de poser une gêne passagère est ressenti comme fondamental, c’est donc débile. Mais ainsi Ruffin a capturé son truc, « le dialogue social » c’est bidon voyez-vous : vous avez la preuve et lui a son trophée.

En se plaçant dans l’action l’opération et le film ont tout de même des vertus positives. Il y a bien un plan, une suggestion et une préférence pour le volontarisme. Ils revalorisent la logique syndicale partant du bas, appelant à se ‘réveiller’ (même si c’est pour prendre ensemble et non faire ou apprendre à pouvoir compter sur soi). D’un point de vue pragmatique et au mépris de tout ‘jugement’, passer par ce cas individuel pour défendre le collectif a du potentiel. Ruffin place effectivement un « cheval de Troie », qui peut rester lettre morte mais contient un signal. Cela suggère que le géant, s’il n’a pas des pieds d’argile, peut au moins trembler pour commencer. Enfin, concrètement, eux (les gens du film) et ‘nous’ en restons là. Savourons notre victoire ! Mais c’est une peccadille présentée comme une belle bataille conséquente. Ce manège est politiquement stérile, sauf pour la proposition de monter escroqueries ou de faire des ‘coups’. On est toujours dans la logique de l’infirmière (comme l’ensemble de la classe politique, quelque soit l’hypocrisie) et en même temps, dans une attitude nocive, qui ne consiste qu’à arracher, reproduire circuits où on se plaint. Les barons voleurs sont des pourris et ce genre ‘d’agitateurs’ des braves baudruches ; leur pire est double, c’est le poil à gratter un peu planqué, ou la démolition tyrannique avec affinités puantes (apparemment pas pour Ruffin au rayon gauchismes d’avant-garde et trotskysmes ; mais sa fibre anti-intellectuelle et certaines de ses fiertés ne présagent rien de mieux).

La façon dont Ruffin et son groupe obtiennent gain de cause, avec la rétribution et les ‘fautes’ des conseillers d’Arnault, devraient plutôt inviter à se remettre en question : et si l’adversaire n’était pas en train d’éteindre le feu ? Car ainsi la mauvaise pub retombe comme un soufflé et ne touchera qu’un noyau dur de révoltés ou d’observateurs ; une demi-faute assumée a moins de retentissement qu’une manigance qu’on chercherait manifestement à planquer. D’ailleurs Ruffin se leurre complètement en croyant que son journal périphérique (Fakir) est pris comme une menace (et les autres titres, tel Le Monde, sauraient banaliser l’affaire s’ils en parlaient, ou en faire une caution au mieux – mais ce sera davantage à l’ordre du jour en 2017 qu’en 2016). Sauf informations confidentielles renversantes dans les tiroirs, comme la détention de secrets avec lesquels ils feraient chanter Arnault ; dans ce cas il faut simplement voir à quoi cet atout est employé et là, cette complaisance dans la farce devient embarrassante.

Ces ruminations ne sont pas seulement stériles mais régressives. Oui la vie est dure et pleine de salauds ; à quoi sert de s’y attacher ? Pourquoi pas poursuivre ailleurs ? Une femme reconnaît à un moment qu’elle a trouvé un meilleur emploi après la fermeture de l’usine, vit mieux ; mais non, elle aimait son usine, « on était un peu exploités mais » en gros : c’était pas si mal et puis on avait pas trop d’ambitions ! Mais là est-ce que le patron voyou est encore responsable ? Il est co-responsable de l’entretien de cette mentalité d’esclave ; mais qu’attendons-nous alors ? Que ce soit lui, ou une autre lumière, ou un bon père ou samaritain, qui vienne nous entretenir dans une précarité honnête et confortable, avec courtoisie ? En se laissant gueuler dessus pendant les heures de pauses ou de loisirs, puis en comptant sur nos services loyaux, fatigués et résignés ; mais bassement gratifiants car la tâche n’est pas menaçante, laisse végéter tout notre être pendant que nos petites mains s’activent et que des réflexes de bêtes s’installent ? Le parasitisme de gauche se nourrit de l’abattement populaire, comme toutes les autres forces politiques ; qu’elles le veuillent ou non, qu’elles rêvent ou préparent l’avenir, ou s’en fichent éperdument.

À côté, Pierre Carles est un génie (au demeurant ce n’est pas un abruti) ; forçant un peu trop sur le constat de son impuissance (Pas pu pas pris, Fin de concession). Et pour de l’ironie autrement salée : Elice Lucet sur le service public (Cash Investigation) est infiniment plus subversive, face aux ‘pouvoirs’ et aux abus, sans faire la maline avec la loi (avec une tendance à l’omission cependant). Car c’est là-dessus qu’est la charge et la haine du film ; et là que se passe l’essentiel pour ses troupes ‘pensantes’ et engagées probablement. La loi et la nécessité, celle de créer par exemple, condition indispensable à un monde vivable, lequel est un pré-requis à tous les mondes meilleurs. Enfin pas de panique, ce n’est pas au programme : la mission c’est d’emmerder les grands et récupérer un peu de leurs rentes. Attention cependant : une fois les ennemis abattus, le drame se transformerait en comédie épouvantable. Heureusement, les ennemis sont trop forts (ou sinon, trop plein de ressources), tout ce qu’ils peuvent faire c’est des concessions et rester nos diables. Tout ça roule donc, même si c’est la phase lamentable d’un système où il faut tenir et nourrir les ouailles.

Note globale 31

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (-), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (1), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (1), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Voir l’index cinéma de Zogarok

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