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UN JOUR DE PLUIE A NEW YORK **

19 Sep

2sur5 Naturellement il est bon de soutenir Woody Allen afin de garnir ses films et nos écrans de jeunes starlettes infantilisées ou dévêtues. Mais hormis ses adeptes et les gens sensibles aux principales recrues (et Elle Fanning en a d’affreuses sales et affamées, peut-être autant qu’Emma Stone), sa première livraison de carrière post-américaine n’a rien pour convaincre. Et pour séduire comme en général, rien de neuf.

Le scénario paresseux pousse les clichés jusqu’à patauger dans l’incohérence. On peut mettre sur le compte de l’impressionnabilité ou de la boisson des erreurs d’Ashleigh, puis finalement non, elle est simplement le réceptacle d’amertumes et de procès décalés en niaiserie. La fille parfaite selon Neon Demon est de loin la plus dévouée et mieux installée dans son rôle, face à un Chalamet décent dans un costume que son allure rend tout de même factice et désespérément creuse. L’usage de Selena Gomez est autrement bancal. La complaisance envers son personnage, la flatterie envers son supposé charisme sexuel et la volonté de la plier à un tel rôle sont de mystérieuses inspirations. Elle n’est pas spécialement mauvaise mais il y a des questions à se poser du côté de la direction voire de la notion d’acteur (pourtant Blue Jasmine est encore récent).

Cette interrogation peut être poussée à d’autres niveaux puisque le film va laisser en plan les intrigues croisées et les trajectoires de tous. Celle de Chalamet est une pâle exception – le devoir de légèreté ! C’est à se demander si ce Jour de pluie a été remonté pour mieux marquer le cynisme et le dédain de son créateur envers son milieu d’origine. Au cours de ce long périple le monde des arts et du cinéma apparaît bête et pimpant, tout en étant trop fade pour accoucher de grands ou beaux monstres. Par lubricité ou en raison d’impératifs mondains ou de pseudo-création, on balaie les questions de la journaliste de bonne volonté qui persiste à voir un génie tourmenté. Réduire le monde du spectacle, même celui des coulisses, à une cohorte de sous-businessman sur-friqués et vaniteux est certainement une bonne chose depuis la lucarne de Woody Allen, son peuple, ses collègues et ex-amis éclairés. Mais au lieu d’allumer des lanternes ou de savoureusement régler des comptes, ça ne conduit qu’à sacraliser une éthique bobo ultime.

Notre petit héros appartient à la haute bourgeoisie, est couvert de privilèges mais il est trop libre et authentiquement sophistiqué pour ça et choisis donc une vie de bohème – insérée en belle carte postale à New York, l’après-midi dans les endroits chics, le soir dans les cafés d’artiste, le réveil à l’hôtel sans le matin-vomi. Même les habituelles petites livraisons comme Scoop sont bien plus significatives et pour le style on redescend à un niveau intermédiaire après le beau Wonder Wheel. Reste la petite musique allenienne, son rythme, le charme des acteurs davantage que leurs personnages excessifs, certaines pointes d’humour mais quand il se fait crû plutôt que réjoui par son ironie – badine heureusement sinon c’était gênant, à la manière des blagues sur les blondes (comme ce poids mort lamentable dans Three Billboards alors que l’actrice a montré l’étendue de son talent un an après via Ready or Not).

Note globale 46

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L’HOMME DE LONDRES **

11 Avr

2sur5  C‘est à l’origine un roman policier de Georges Simenon paru en 1934, adapté plusieurs fois, dès 1943 par Henri Decoin puis pour la télévision dans le cadre d’une anthologie sur l’auteur français en 1988. Bela Tarr s’en saisit pour y projeter son univers, avec sa panoplie de plans-séquences et son rythme hypnotique. L’Homme de Londres est son opus le plus critiqué, même ses adeptes, ceux prompts à défendre le voyage de sept heures que constitue Le Tango de Satan, admettant assez souvent que Bela Tarr assure ici un service minimum.

Il suffit cependant de savoir à quoi s’en tenir pour suivre le film sans émotions ni difficultés. On ne s’ennuie pas : on détourne le regard, revient contempler la bobine et ses beaux échantillons, accepte que tout ça ait si peu de sens, un contenu humain si proche du nul. La vision propre au cinéaste est là, avec son pessimisme atrophié exprimé dans Damnation, imposé sans nuance ; si Damnation était un opéra, L’Homme de Londres serait sa note la plus atone étirée sur 2h12, résolument dépressive mais sans plus à ajouter.

Le spectacle laisse un peu pantois, suscitant le respect et l’indifférence mêlées. La post-synchro en français est ridicule, les acteurs (dont Tilda Swinton) sous-exploités, mais le talent de Bela Tarr pour l’invention de lieux-fantômes marquants ou somptueux est intact. C’est vain, mais c’est Bela Tarr, fidèle à sa signature ; et puis contrairement à un Miroir de Tarkovski, ça ne cherche pas à nous mystifier, c’est beau et propre. Il y a une humilité dans cette attitude, à reconnaître sa subjectivité maladive à la limite du régressif, sans prendre son égocentrisme pour un point de vue complexe.

Note globale 46

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LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE **

4 Sep

2sur5  Il y a sûrement autant de façons de rendre plat et routinier un film à base de zombies que de films balourds officiant dans cette catégorie. La nuit a dévoré le monde a trouvé une méthode efficace et éprouvée : le drame à la française, plus précisément le drame de chambre ou drame de pouète-pouète maudit amoureux transi – ou mélancolique.

Ce n’est pas un essai typique dans le registre comme La horde. La lourdeur (sinon débilité) des cinéphiles spécialisés à réclamer du conventionnel en le nommant ‘de genre’ aura donc encore une occasion de se manifester – pour être frustrée. C’est plutôt La route à huis-clos, mais plus proche du livre d’une pesanteur infinie que de son adaptation. Sur le viscéral au propre comme au figuré, le résultat est palot.

La recette inclus un peu de réalisme français pour soutenir le dégraissage poétique – de ce réalisme plan-plan, axé petites choses, jamais trop concerné par l’environnement, seulement obsédé par les remous d’esprit et ressentis dans le contexte. On se fout de la nature objective de la réalité ou de ce qu’elle contient, tant qu’elle n’est pas sous les yeux ou dans les replis des états d’âmes de héros pudiques mais tourmentés. Mais ça aussi n’est jamais approfondi – comme ce serait odieux – ce sera simplement démontré avec régularité.

Tout Paris a été quasiment retourné en une petite nuit, c’est normal. Tout est vidé dès le début, comme si les zombies avaient en plus fait le ménage, oui peut-être. Pas de réaction venant de l’extérieur, bien entendu. Quelle importance ? La nuit est un film sensible, ne fait pas dans le documentaire ou l’anticipation.

Dès le départ tout était clair. Ça allait être un film de zombie à la française, mais horreur, fantastique, zombie, épidémies, révolution ou requins enflammés, tout ça ne compte pas – ce qui compte c’est le héros, un héros français. Il ne saurait être autre chose que cet homme taciturne et ému (avec cette discrétion particulière, affichée), parisien de fait et vadrouilleur dans son cœur, affublé d’une grosse barbe courte et avec en bandoulière ses aspirations artistiques [comprendre musicales, spontanéistes ou larmoyeuses].

Dans l’ouverture il débarque dans une soirée pour trouver une espèce d’ex-amante (et future ?), fait sa crise d’éploré implorant (en sourdine et en le maquillant) puis très vite se cache (en se traînant et laissant apercevoir un peu). Quand la catastrophe survient, il ne s’informe pas sur l’événement. Par contre il consulte les répondeurs avec messages vocaux triviaux. Plus tard des enregistrements audio de gamins le réconforteront. Au bout d’une demi-heure (de séance – oui le produit compte et c’est lui l’important, encore une imbécillité pour les fins esprits naturellement), le voilà jouant de la batterie. Car il faut profiter de la vie même quand il n’y a plus rien.

Forcément notre héros ne plante pas les zombies – ce n’est pas que ce soit difficile, ce n’est peut-être même pas immoral, c’est simplement trop mesquin (et trop évident – ne tombons pas dans les sots clichés !). Des inhibitions doivent se lever quand tout autour s’effondre – mais les siennes étaient sans doute ailleurs. Son attitude exige une discipline. Elle donne quelques trucs doucement farfelus, comme ses moments avec l’otage de l’ascenseur (probablement sauvés par le choix de l’acteur). Sam essaie de garder son humanité, profite du désert pour donner de l’espace aux choses qu’il aime ; ses prises de risque inutiles voire ses égarements se comprennent. Il doit soutenir sa vitalité. Mais il est trop enfoncé dans ses sentiments et perpétuellement. Il ne prend quasiment aucune mesure profitable or de son souci de bien-être subjectif. Tout au plus il récolte de l’eau sur les toits – le seul élément qui l’intéresse, comme quoi son univers a le mérite de la cohérence. Il n’essaie rien même quand il en a les moyens. Les soumis déguisés en masos et les humbles forcenés trouveront encore de la beauté là-dedans. Quand il tire enfin, c’est sur un humain (après une tentative sur lui). Tragique – décidément il n’est fait que pour un style précis de sauvagerie.

Voilà donc une incursion en territoire zombie pour public féminin ou débordant d’émotivité à projeter. Un brave film sur la solitude comme on en fait tant (Oslo 31 août était d’une autre sorte), donnant dans la posture ‘minimaliste et puissant’ – donc plaquant une musique atmosphérique profonde sur un mec cuisant ses pattes dans un plan d’ensemble dégoulinant de compassion et de sobriété. C’est la version intimiste de l’espagnol Extraterrestre plus qu’un film véritablement existentiel. Il a une qualité essentielle : son intégrité (elle cautionne ses angles morts et discrédite les impressions qui ne la rejoignent pas). Les groupies pourront apprécier les quelques scènes torse nu de leur homme français idéal au moins en estime – jeune et joli, tellement romantique malgré son évident masque d’individualisme. Ceux qui ne seront ni sous le charme ni identifiés à ces vues de l’esprit et cette façon d’être se diront que le type aurait été exterminé dans Walking Dead où les rôdeurs ne courent pas.

Note globale 46

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Suggestions… Rec + Dernier train pour Busan + La nuit des morts-vivants + Je suis une légende

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (4), Ambition (7), Audace (4), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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DANGEREUSE ALLIANCE **

24 Août

dangereuse alliance

2sur5  En 1996, Dangereuse Alliance connaît un certain succès. Il est modeste à la sortie, puis boosté par le phénomène Scream, dont le personnage principal est l’une des quatre héroïnes. Histoire de sorcières et de pouvoirs occultes, The Craft devient une référence dans les lycées et inspire largement la série Charmed, lancée en 1998 avec un générique issu du film. Si le film est facile à attaquer sur ses aspects kitschs ou son scénario assez faible, il garde une assez bonne réputation grâce à ses tribus de fans – fangirls essentiellement.

The Craft se livre comme une espèce de rêve pour ados emo-goths. Un groupe de quatre filles y a recours à la magie noire pour soigner ses blessures, se venger des salauds et se permettre quelques satisfactions impossibles dans la réalité. Mouchés les pétasses racistes, les mecs grivois et ceux se jouant de votre sincérité voir de votre cœur ! Mais il y a un contre-coup : les pouvoirs poussent au cynisme (voir au meurtre indirect) et se retournent contre elles (l’amoureux ensorcelé devient envahissant). Pire, il y aura les rivalités entre ces filles dotées d’une puissance surnaturelle.

Lorsque Sarah tente de se détacher du Cercle, elle se retrouve dans une position très dangereuse, les autres lui rendant la vie impossible, allant jusqu’à faire se crasher l’avion où se trouvent ses parents. Sarah est l’agent vertueux dans cette histoire, contrairement à Nancy, leader du groupe, la plus exaltée et surtout le personnage le plus torturé. Le film fonctionne parce qu’il joue sur les fantasmes mais aussi sur certains ressentis adolescents dont il se sert habilement pour soigner l’ambiance de fond : les parents casos, le cadre autoritaire de l’école et de la religion, les petites hontes ou souffrances à ravaler ou dissimuler.

À son échelle, kitsch et teen, le récit décrit très bien la dynamique de secte, délaissant celle d’aspirant illuminé. Le spectacle manque indéniablement de profondeur mais pas d’habileté. Les pièges des sorcières et les effets spéciaux sont ludiques et relativement monstrueux. Robin Tunney (Sarah) est assez magnétique et Fairuza Balks (Nancy) très charismatique en ado haineuse et maniaque, paraissant toujours au bord du delirium tremens. Les deux autres sont plus évanescentes, en tant que personnages comme en tant qu’interprètes, surtout celle bientôt à l’affiche dans Scream, Neve Campbell (Bonnie).

Note globale 46

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Suggestions… Tamara + The Woods + Suspiria

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JEANNE DIELMAN, 23 QUAI DU COMMERCE, 1080 BRUXELLES **

8 Juin

2sur5  Le parti-pris fondant Jeanne Dielman est, ou était, audacieux et pertinent pour impliquer le spectateur. Le film ne tient pas tant sur un discours (encore moins sur un scénario), il suit une démarche, cohérente et efficace, à défaut d’être efficiente. L’objet n’est sûrement pas médiocre, absolument pas raté, mais la séance reste aberrante. Face à une telle œuvre, indépendamment de son passif, de ses intentions ou de ses apports directs ou théoriques, il faut bien finir par régler quelques questions : Est-ce nécessaire ? Est-ce légitime ? Et surtout est-ce que ça valait le coup – de sacrifier notre temps pour les spectateurs, de consentir pour tous ceux qui auront participé à faire vivre ce film ? Dans le pire des cas, l’intégrité de cette course de fond à la vacuité significative restera indéniable.

Avec ce film massif qui lui a valu la reconnaissance internationale, Chantal Akerman se fixe sur une femme au foyer, bourgeoise, affairée toute la journée dans son appartement à Bruxelles. Rien d’autre n’est prévu au programme que les activités insipides qui font le quotidien – hormis la sortie de fin de journée, toujours à visée domestique. Il est toujours possible de trouver de l’intérêt aux plus petites choses, alors admettons que suivre cette existence ait un intérêt ; y trouver quoique ce soit de sérieusement stimulant reste improbable. C’est le défi du film, relevé de force, avec un spectateur mis au pied du mur devant l’irregardable (ou ce qui s’en rapproche) ; voilà le Salo de l’ennui et de la banalité. Il nous contraint à vivre par procuration la vie d’une femme s’exprimant au minimum, utilisant ses aptitudes à vivoter et entretenir une routine parfaitement huilée et fermée ; une femme à l’abri de toutes stimulations. On pourra attribuer la faute à la société, aux hommes, à l’ordre que ces derniers aussi subiraient, à son veuvage, à une maladie de l’esprit, ou bien à rien, sinon son caractère ou la vocation de presque tous les êtres lorsqu’ils sont pris en cage – et y sont bien nourris et entretenus, sans que rien ni personne ne vienne secouer cette léthargie (ici meublée ou déguisée).

Au départ la démarche est la plus pénible. L’action (constamment une non-action) est reproduite en temps réel ou quasiment et nous passerons des dizaines de minutes à contempler Jeanne s’occuper de ses légumes ou déplacer ses ustensiles, sans rien pour la ou nous divertir, ou rien qui ne s’allume. À la quarantième minute surgit une conversation avec son fils à propos du père. Elle se livre de façon totalement théâtrale et restrictive, à la Bresson. Comme chez l’auteur de Pickpocket la prétention à faire réel, radicalement et sans spectaculaire, tombe à plat – soit par échec ou ratage, soit car cette forme-là semble légitime. Quelque soit la motivation ou l’aspiration déclarée, le refus de se laisser emporter dans le cinéma ‘normal’, de ne jamais céder à de prétendues injonctions au divertissement ou à la subjectivité, domine alors effectivement la recherche de pureté pour elle-même. La forme passe devant pour dire le vrai, en ne lui permettant pas la moindre incartade, là où même le blockbuster le plus cadenassé est susceptible de laisser filtrer des bouts de ‘réel’ en roue-libre, non raffiné (une expression, un visage ambigu, un arrière-plan chargé de fioritures, un démenti dans les marges).

Jeanne Dielman vaut moins pour ce qu’il raconte de la condition humaine que ce qu’il transmet d’une condition humaine à un stade psychologique terminal. Il fait plutôt ‘sentir’ les objets et s’apprécie finalement pour ce qu’il fixe, même s’il peut exaspérer justement à cause de ce focus et tout ce qu’il implique de refuser. Par les bruits, l’ambiance au sens le plus matérialiste, Jeanne Dielman fait entrer dans un bout du monde, comme n’aurait pas su le faire un récit conventionnel. Quelqu’un qui n’a pas fréquenté une maison silencieuse de bruxellois en 1975, aura désormais accompli via le cinéma le meilleur équivalent disponible à ce jour d’une telle expérience. On se familiarise avec Jeanne Dielman, mais on entre pas en elle, on est à ses côtés, mais pas tant avec elle ; car le regard se veut objectif et car Jeanne est presque sans contenu à force de répression trop bien aboutie (et peut-être à cause de nullités personnelles). Aucun plan rapproché n’est autorisé, seulement une dose de laisser-aller lorsque Jeanne dérapera en fin de démonstration. La troisième (donc dernière) journée elle commence à s’étaler, à sortir d’elle-même ou de sa raideur, s’épanche devant une commerçante qui ne lui l’a jamais suggéré (crise de la solitaire par défaut ou conviction rigide qui n’en peut plus). Puis dans la scène précédant le drame ultime, l’irruption d’une spontanéité elle-même est froide, molle et absurde, y compris en se mettant en position d’acceptation. L’homme doit-il être le plus larvesque et invisible possible afin que le propos et l’attention sur Jeanne se maintiennent ? La réaction de Jeanne suite à l’événement imprévu est peu crédible, à la fois contre-intuitive et pas rigoureuse – même en reconnaissant ou admettant que Jeanne ne puisse répondre autrement. L’allégorie étouffe alors la fluidité du film, la crédibilité du geste, mais en sa faveur on peut trouver dans cette platitude et cette ‘sous-‘vraisemblance stupide la petite preuve ultime du succès d’une mise en scène atypique.

Néanmoins, tout ce qu’on peut dire ou tirer de favorable de ce film et pour ce film aurait pu être livré en trente minutes. Que de précisions inutiles pour nous faire partager et ‘comprendre’ sa détresse, son univers lisse, morose et immuable – ces précisions ne sont que des longueurs. Le spectateur doit comprendre (et doit être réfractaire ou envolé sinon) combien d’infimes digressions, de minuscules contrariétés, couvent une tension d’une ampleur tragique. Il va deviner qu’un plat raté peut être éprouvant – et pas pour des raisons culinaires, d’intendance ou de bonne figure. Les signes d’usure progressive de Jeanne sont la seule manifestation concrète, la seule chose qu’elle concède à notre regard – mais nous sommes trop conditionnés pour ne pas en déduire que sa mécanique s’essoufflant, elle va se perdre ou imploser, être subitement rattrapée par une énergie, secouée par une confusion ou une pression, casser son circuit – pour le raccrocher aussitôt ou s’éteindre encore plus fort, son seul recours.

Il est normal que ce film produise des effets, sidère, passionne, poursuive : il purge le spectateur de toutes ses attentes contraires, de ses jugements et repères tellement oppressants et irrespectueux pour la démarche. C’est trois heures auprès d’une femme, de lieux précis, où le ménage se fait dans un espace appauvri – tendant vers le désert. Akerman fait ce que ne font pas les autres (avec une maîtrise totale, un chef opérateur irréprochable et une photo cultivant le turquoise, bleu clair, gris, brun, renforçant la texture fade mais élégante de cet environnement serein, établi, formolant tranquillement ses résidus de vivant). Avec Jeanne elle cherche ‘tout’ dans son point, or les autres s’étendent, prennent de l’espace ou le créent (même pour s’acquitter d’une tension misérable, pour donner corps à des ingrédients périmés, pour amuser le moins patient ou exigeant) ; Jeanne film comme protagoniste procèdent par stéréotype systématique à leur façon (en fonction du disponible et de l’arrêté, en expulsant la volonté de toute définition de soi et du palpable, sans pouvoir instrumentaliser autrement qu’au ras des choses et des vibrations – qu’on perçoit comme le ferait un robot obtus en demande – demande dont il ne saurait être la source). Akerman ne nous invite pas à la contempler en train de peler ses patates : il s’agit d’éplucher cette vacuité, avec recul mais solidarité (le rapport est bien celui d’une personne engagée et concentrée, qui cherche à obtenir des effets et une conscience précise – faire agir ou même juger n’est pas de son ressort).

La présence d’autres films [accomplis ou géniaux] se confrontant à l’ennui, l’absence, le néant d’une existence, l’invisibilité d’une personne effacée ou zombiefiée, contribue à douter de la validité de Jeanne Dielman. Le Locataire de Polanski est aussi l’histoire d’un aliéné urbain, en train de s’éteindre auprès des autres ou dans sa vie – et de rêvasser. Lui aussi est en lutte. Mais l’extérieur vient encore se percuter à lui, en vérité comme en délire. Le personnage est trop près du loser dérangé, il ne sera jamais cet ectoplasme achevé, dont il n’y a pas ou plus rien à raconter, qui n’est au maximum qu’une misérable force d’inertie. Halloween de Carpenter propose une autre façon d’entrer dans le vide, en nous glissant aux côtés de Michael Myers, en reflétant son vide de bien, d’affect, qui lui fait voir la réalité comme une surface inerte (ou au moins indifférente) sur laquelle se greffent des nuisances ou des saletés (les humains avec leurs besoins, leurs babillages, leur impulsivité de bêtes dressées). Enfin dans L’île nue, cette aliénation est vécue sans douleur perceptible, sans risque d’un besoin d’ailleurs, de mieux, ou de se soustraire définitivement – pourtant les conditions sont difficiles. Puis bien sûr il y a Stalker où on est rendus, par tous les côtés, à poursuivre le vide et même à l’épouser, en trouvant là-dedans mieux qu’une évasion ou une révélation. À la rigueur on peut se tourner vers Rien sur Robert, film bavard et bruyant qui n’a pas tellement d’arguments, sinon son personnage principal, à l’âme mi-morte mi-aigrie et totalement récalcitrante, bien recroquevillée, hypocondriaque comme l’est un corps.

Note globale 46

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Suggestions… Deux ou trois choses que je sais d’elle + Une femme sous influence + Pierrot le fou

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (6), Dialogues (4), Son/Musique-BO (6), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (7), Ambition (8), Audace (8), Discours/Morale (5), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (5)

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