LES ENFANTS DE TIMPELBACH *

7 Mar

1sur5 En 1933, Henry Winterfeld conte à son fils souffrant les désillusions d’enfants livrés à eux-mêmes et qui, lâchés par les adultes, se mettent à identifier ce qui leur manque. Dès lors, les imitateurs consciencieux devront dompter la fureur de congénères préférant vivre dans l’excès ou croire à l’impossible. L’histoire, éditée quelques années plus tard, est naïve (d’un point de vue éthique en particulier) et se clôt dans le bonheur, mais le contexte où elle est mise au point la gonfle de sens. Les Enfants de Timpelbach version ciné & 2008 sort peu après le vite oublié Big City, sur l’exact même sujet ; le cachet inhérent à la référence culturelle et les axes de fabrication  »domestique » (gros casting, gros moyens, grosse distribution, cible familiale) du cahier des charges font pencher la balance en faveur du second, étrangement mis en avant ou attendu comme une incursion dans le cinéma de genre alors qu’il ne se prétend pas autre chose que pur entertainment.

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En effet, Nicolas Bary reprend à son compte les conclusions les plus consensuelles à tirer du classique. Aussi, sans doute en est-il bien un adepte de la première heure, sans doute sa flamme a-t-elle été entretenue par ce projet fou d’adapter ce roman si unique, mais enfin, franchement, sans doute qu’il a trouvé un créneau et que la passion dont il fait mention (dès ses premiers essais – on cite le court métrage Before) vaut le meilleur des arguments marketing.



Parce qu’à quoi ça ressemble ? C’est du spectaculaire poussif, un mix Jeunet/Guerre des Boutons. Le côté Jeunet, fidèle à son modèle, use beaucoup mais offre si peu ; pour la facette Guerre des Boutons, on a gardé quelques petites bêtises (vite et mal expédiées) et saupoudré le tout d’une bonne grosse louche de morale, comme à l’ancienne. La réussite manifeste du film est dans son ampleur technique relativement admirable pour un divertissement national, qui plus est destiné à des enfants. Mais pour un résultat tellement éprouvé ! C’est le syndrôme Amélie Poulain : du bucolique pétillant, une hystérie d’automate et un trop-plein vintage. Ces caractéristiques sont censés être gage d’originalité, or ce sont des symptômes, car la marque de ce cinéma français  »différent » y déborde sans relâche. Tout ça n’est que bric-à-brac & bric-et-broc de carte postale fânée qu’il faudrait s’amuser à revitaliser.

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Il faut être philosophe ; tout ceci peut contribuer à imposer une  »french touch » ; une french touch balourde et totalement creuse, mais une french touch identifiable (c’est ainsi, à cette heure, le cinéma français peine encore à se spécialiser dans d’autres domaines que le drame de chambre et la comédie champêtre). Mais il y a encore ici des manies télévisuelles maladroites. A coup sûr, les auteurs de ce Timpelbach animé sont des nouveaux riches qui s’éclatent comme des Bay avec leur catalogue d’effets spéciaux, sans omettre de s’appliquer à illustrer quelques lapalissades.

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Le film a le mérite de ne pas tergiverser, mais son allant n’est pas très incitatif. Et les gimmicks surlignés, poussés jusqu’à l’aberration lors de la scène de cours avec Armelle en professeur maniaque et hystérique (et avec l’ensemble des scènes  »adultes » – dans un désir de mettre le contraste  »là ou ne l’attend pas ») n’y changeront rien, bien au contraire. Le piège de ce procédé, c’est qu’il fonctionne lorsqu’il fait référence à des éléments d’une culture spécifique ; même dans un film aussi  »techniquement » navrant que Les Visiteurs 2 (pour ne pas dire surtout dans celui-là), l’hystérie fait sens parce qu’elle fait écho (à des codes, des attitudes ou des histoires, fictives ou du monde réel). Or ici ce n’est pas le cas et les élans survitaminés de la mise en scène sont vains. Comment le cartoon pourrait faire illusion si les personnages demeurent de simples acteurs déguisés en excités ; comment ces agités voués tout entier à taper et parler fort, sur-jouer chaque cri, chaque mot, chaque soupir, peuvent-ils prendre forme, frapper l’esprit. Au mieux, ils nous tapent-à-l’oeil puis font demi-tour ; d’ailleurs ils sont démasqués, ce sont tous des recalés du casting pour le Petit Nicolas, c’est bien ça ?


A ceux qui pointeront la lourdeur pachydermique de ces effets, un argument pour les rétamer : la mise en scène se plie aux humeurs du personnage. Expressionnisme franchouillard, ma petite dame ! Sauf que le résultat, c’est du Gilliam de pauvre : pas du brouillon, juste du carton. D’une part, il n’y a pas d’éléments ou de personnages forts, ni de surprises et tout se déroule autour d’un fil rouge rachitique ; et puis surtout, il n’y a aucune fantaisie quand tout pouvait s’y prêter (avec un peu d’imagination, soit sans récupérer les vieilles ficelles du gros Jeunet). Les facéties de Carole Bouquet opèrent pourtant et sans doute l’aura de l’actrice a-t-elle encouragé les auteurs à moins la contrôler que ses camarades ; mais Gérard Depardieu, quoique parfaitement grimmé, n’est ici qu’un touriste et ses talents d’aviateurs, le prétexte à une poésie graphique so Windows 95. Conventionnel et superficiel, surtout dans sa façon d’être original, Les Enfants de Timpelbach est, en outre, un nouvel exemplaire de ce cinémad’obsessionnels de la présumée candeur de l’état rural.

 

 Sur le plan éthique, les choses sont simples. Il y a les adultes effervescents et délurés dans le comportement, quoique suivant des règles rigides. Et puis il y a le dur monde des enfants, avec les moqueries, l’ostracisme, la loi de la jungle de la cour de récré et son tribalisme exigeant. Dans les deux cas, il s’agit de modes de vie aberrants ou abusifs, mais finalement considérés comme structurants car inscrits dans l’ordre naturel des choses. Ainsi, les enfants reproduisent les codes du monde adulte – mais d’un monde adulte assez prosaïque (entre la bière et la pétanque, comme c’est excitant d’être grand) et ancien (nostalgie, la France est ta patrie !).

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Dès lors, il est naturel que la meute des enfants se scinde de façon à respecter un schéma binaire. Allons-y franchement et désignons les équipes ; c’est la gauche citoyenne contre la droite hédoniste, le leader éducateur contre le leader intimidant. A ma gauche, la gardienne morale, l’organisatrice loyale, tendance idéaliste repliée ; nous voilà armés pour un  »état nounou » sévère. A ma droite, un chef, une grande-gueule, démagogue, populiste et autoritaire ; voici donc notre petit fasciste enivré de service. Au milieu, des sbires, un ou deux pleutres plus malins que tout le monde, des héros à la petite semaine et une foule volatile et sans recul. Enfin, c’est ce qu’aurait pu être tous les fantômes largués dans le film, tous ces figurants autour des quelques pâlots émergents.


C’est qu’une sociologie grossière car dogmatique et irréfléchie est de la partie ; au détour des séquences censées démontrer l’état d’esprit des parents les moins responsables, surgit une mesquinerie assez affolante à l’égard des catégories populaires (la meilleure : beauf, paysan, brutal – un portrait tout en finesse). Les plus bienveillants penseront que c’est voir la condescendance partout. Mais le problème est là et lorsqu’on ne sait apercevoir que la surface d’un matériau et ne conçoit même pas de laisser ses personnages exister, ni les indices d’entre-les-lignes se révéler, il peut arriver de s’en remettre tellement aux vues de l’esprit les plus communément admises qu’on exhibe d’un coup un peu de la niaiserie de sa vision du monde.

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A l’arrivée, le message est clair : Les Enfants de Timpelbach est une sorte de spot moraliste destiné à prévenir des dangers de la liberté. Amalgame ultime ; la liberté, ce serait d’accepter l’autorité, car quand bien même elle serait déplorable ou inconsistante, rien n’est en mesure de saper sa légitimité. Rien venant de l’intérieur (car les rebelles -les innovateurs n’existent pas- sont punis), rien non plus venant de l’extérieur. En effet, Timpelbach n’est-il pas un village autarcique ; d’ailleurs, les adultes, lorsqu’ils partent et sortent de leur cadre de référence, ne se heurtent-ils pas à un monde dangereux. Voici un film qui prône avec bonheur l’auto-limitation : alors peut-être est-il sain de confisquer leurs rêves aux plus jeunes pour leur éviter de se heurter trop vite à un Monde inflexible, peut-être aussi que leur quête d’alternatives les disposera à trouver leur place dans ce Monde, et non pas une place. Ce n’est pas Beethoven, mais c’est néanmoins tellement désespérant pour un film censé se contenter de vous faire passer un bon moment.

Note globale → 31

5 Réponses to “LES ENFANTS DE TIMPELBACH *”

  1. Voracinéphile mars 7, 2012 à 22:38 #

    Pas vu, mais par les exemples que tu cites, je pense assez bien me représenter la chose. Une sorte de film chic dans la forme et toc dans le propos, à l’esthétisme d’une originalité « dans les normes » et au message facilement identifiable et désespérément borné. Pas vu, mais tu m’as passé l’envie. Pas vu celui ci, mais j’avais aussi quelques petites réticences pour un autre film pour enfant, américain celui-ci : les désastreuses aventures des orphelins Beaudelaire. Peut être pas aussi convenu que ce que tu avances pour Timpelbach, mais je trouvais la trame du film assez rachitique aussi et surtout le contenu sentimental totalement aseptisé. Et la morale d’une stupidité assez confondante (on pensait que la naïveté des situations était voulue par le ton de « conte » du film, avant de voir le film attaquer cette naïveté en la mettant sur le dos des adultes, pas assez à l’écoute des enfants). J’ignore si tu l’as vu, mais il y aurait sans doute manière à en discuter. Sinon, une seule hâte : à quand la chronique du fameux Beethoven, considéré comme le pire film pour enfant que tu ais jamais vu ?

    • zogarok mars 11, 2012 à 17:59 #

      Encore que « chic » soit un bien grand mot pour celui-là ; il y a des flonflons mais c’est du sous-Jeunet. On pourra lui trouver un charme de vieille carte postale nostalgique… Moi non. Encore que ce Timpelbach n’a pas assez de souffle pour être un film « générationnel » – et bien trop peu de moments de grâce (encore une fois, le final avec l’avion est d’une laideur infinie et les séquences d’hystérie semblent tirées des esprits des auteurs de « Cédric » et autres DA débiles pour les heures creuses de Gulli).

      Ah, tu est au courant pour Beethoven – il faut dire que c’est tellement le parangon de ce que j’ai détesté toute mon enfance.. Il aura le droit à un bel article, soigné et méchant comme il se doit !

      Sinon – je n’ai pas vu DAOB, donc je ne peux malheureusement me joindre à votre débat à toi et Chonchon.

  2. Chonchon mars 10, 2012 à 10:08 #

    Quelle fine analyse ! Je partage entièrement ton point de vue, j’ai détesté ce film pour tous les points que tu évoques. Chronique à paraître un de ces jours sur mon blog.
    Cependant, contrairement à Voracinéphile, j’avais bien aimé Les orphelins Baudelaire, bien mieux construit.

  3. Voracinéphile mars 10, 2012 à 23:45 #

    Ah, on aime les Orphelins Beaudelaire, Chonchon ? Pour ma part, je ne déteste pas ces orphelins, l’univers graphique étant plutôt cohérent et sympathique (c’est d’ailleurs pour ça que je cite ce film, la qualité graphique des univers me semblant « comparable » en termes de soins) et la prestation de Jim Carrey m’ayant parfois bien fait rire (son cabotinage est parfois excellent), mais je trouve le film vide et complètement anesthésié. La voix off nous promet sans arrêt de la souffrance, et je ne me rappelle pas avoir vu nous enfants afficher un quelconque signe de faiblesse. Et puis, j’ai trouvé cette morale finale si hypocrite qu’elle m’est restée dans la gorge. Mais en dehors de ça, les désastreuses aventures de ces orphelins sont jolies et parfois amusantes, à défaut de tenir leurs promesses…

  4. Anonyme février 5, 2017 à 14:04 #

    c quoi la morale de lhistoire

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