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RIEN SUR ROBERT ***

5 Mai

3sur5 Robert/Luchini est un critique de cinéma ; un type pédant, faiblard (à force de réticences ?) et un peu gland, style Woody français mais en méchant et suffisant, transpirant les petites tares et la post-aigreur, ou le désespoir digéré. Bonnaire est son amie, une sous-rebelle abonnée aux rôles de commis – où elle tire la tronche ; son personnage va évoluer et se découvrir.

Ce film de Pascal Bonitzer vaut pour son humour et ses personnages, avant tout celui du titre, une chère ordure. C’est le type égocentrique mais complexé, qui réagit pas ou mal (notamment lors du dîner où il est non-invité, face à l’assemblée dominée par une espèce de vieux patriarche tordu). Il est « sans élan et sans force » selon le vieux (Michel Piccoli), ce qui n’est pas totalement juste ; c’est plutôt un lâche. Il se dérobe à tout, mais profite des acquis. Une vague de mépris lui tombe dessus, il n’en est même plus à encaisser le coup.

C’est ce qui fait son charme, mais il ne dort pas pour autant ! C’est bien un connard rigide accompli, un parisien cultivé et orgueilleux fidèle à sa mauvaise humeur ; éprouvant, tyrannique quand il peut – l’égocentrique est souvent arraché à ses bougonneries, alors à chaque contrariété (et il y en a tout le temps, car les gens ne cessent de l’interpeller -avec leur sensiblerie et leurs propres besoins égoïstes- ou lui répondre à côté) il pique ses crises. Pourtant il n’intimide pas, semble même ne pas gêner non plus (!), au mieux il dégoûte, en général tout juste il agace – ou lasse – et il crispe et désespère sa propre mère. Il est plaintif, comme un tourmenté de la pire espèce ; ses scrupules sont pour lui, sa santé, son état – pas pour dehors, pour les autres, même les objets de sa profession.

Avec l’évasion dans les Alpes Rien sur Robert vire au simple film de mœurs, ou de relations sentimentales – puis se traîne après le retour. Heureusement l’infâme saura reprendre la main au dernier moment, montrer sa vigueur, mais aussi la dégueulasserie de son caractère !

Note globale 66

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Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (2), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 67 à 66 suite à la mise à jour générale des notes.

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IDIOCRACY ***

15 Avr

3sur5 La promesse d’Idiocracy est énorme, l’application un peu décevante. C’est avant tout une pantalonnade polémique, avec du génie vu de loin et selon les grandes lignes, puis seulement un certain panache dans le potache et le blâme trivial vu de près. Une fois posé le concept, il y a peu de progrès et même de possibles fautes logiques : comment une partie de la technologie a-t-elle pu aussi bien se maintenir et pourquoi arrive-t-on encore à la manipuler ? S’il n’y a pas d’erreur, il y a toujours des champs délaissés ; d’ailleurs, le cadre ne dépasse jamais celui des États-Unis réduits à une ville, le reste du monde (et de la nation) est inexistant – sans doute car sorti des consciences – et c’est bien là où le film pèche, en étant finalement complaisant autant avec son postulat critique qu’avec cette vision d’une humanité dégénérée. Et celle-ci est assez forte pour assurer la gloire du film, le budget modeste et une probable pingrerie aidant même à son accomplissement.

La société de 2505 est régie par un ordre capitaliste dégradé, apparemment post-apocalyptique et pourtant toujours en continuité avec les réalités du tournant du XXIe. C’est une Humanité qui s’est oubliée, où l’anti-intellectualisme, l’irresponsabilité et le despotisme non-éclairés ont gagnés. Ce dernier en est venu à se dissoudre, comme le reste, c’est-à-dire comme ses ressources matérielles, humaines, culturelles et spirituelles (dans l’ordre de dégradation). Même les vêtements ordinaires sont souvent recouverts par des logos, les sponsors et l’incontinence émotionnelle dominent chaque parcelle de l’espace public, l’espace privé est un dépotoire où les individus n’ont rien à vivre ou lâcher de plus qu’ailleurs étant donné la déliquescence générale – simplement, on est le maître de la télécommande et de son manger.

Les auteurs ont pensé à de nombreux détails plus ou moins manifestes (une cuvette est incorporée au siège personnel de Frito). Ils évitent toutefois les extrémités qui scelleraient l’animalité délirante de ces troupes – pas de scatophilie, nudité limitée, copulations en public peut-être hors-champ mais en tout cas absentes ; bref il reste de la pudeur, tout comme il reste un semblant d’hôpital, de gouvernement, d’industrie, de justice. Les gens de 2505 sont donc comme des adolescents fougueux, fiers et sûrs d’eux, condamnés à s’enfoncer à défaut de modèles alternatifs, assistés dans leur débilité par les résidus de la civilisation, les ordonnances et la technologie autrefois mises en place ; l’ordinateur a avalé les cerveaux au lieu de libérer de la place pour son épanouissement.

Les obsolescences (et notamment celle de l’Homme) ne sont cependant pas à l’ordre du jour, ces thèmes sont sans doute trop risqués ; les auteurs préfèrent animer cette ignoble simulation et le font avec talent (peut-être sont-ils juste assez malins et grossiers à la fois pour être aussi à l’aise et récupérables ; après tout Etan Cohen est au scénario et lui aussi n’est pas responsable de films lumineux (ce n’est pas un drame, on aime Dumb & Dumber pour leur connerie). Globalement Idiocracy est une comédie grinçante, souvent jubilatoire, discrètement mais puissamment glauque aussi. Que les savoirs élémentaires, l’autonomie, la capacité d’inhibition s’évaporent, peut déjà se concevoir à notre époque et pire, peut se concevoir de manière plus transversale – pourquoi l’Histoire suivrait-elle une courbe en cloche, pourquoi le développement serait-il uniforme ? Le cynisme crétin, l’ingratitude, la passion de l’abrutissement heureux n’attendent pas la décadence pour imprégner les masses et castrer l’émancipation des enfants.

Avec ce film il y a donc matière à ‘culte’ et après une sortie compliquée, il a fatalement émergé, dans une modalité autrement vulgaire que l’habituelle (Star Wars ou Indiana Jones sont ‘cultes’ au sens ‘éclaireurs de la pop culture’). Il le doit davantage à son principe qu’à son contenu, cette idée d’engloutissement par la stupidité plaisant ou ‘parlant’ à beaucoup de monde. Idiocracy est donc remonté dans les années 2010 pour illustrer des éditos ou cris du cœur, jusqu’à connaître un boom mainstream pendant l’ascension de Trump en 2016. Les misanthropes communautaires et autres narcisses mondains se sont sentis spirituels, le réalisateur (Mike Judge, créateur de Beavis and Butt-Head et d’Office Space) lui-même a déclaré être pris de court.

Note globale 66

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Suggestions… La Tour Montparnasse 2 + Feed

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (4), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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INTO THE WILD ***

28 Jan

into the wild 2

3sur5  Phénomène à la fin de la décennie 2000, Into the Wild était avant tout ce qu’on en a fait la confirmation du talent de metteur en scène de Sean Penn, après The Indian Runner et le troublant The Pledge. Derrière les allures de film de hippie, vendu, soutenu et défendable comme tel, se trouve un produit plus ambivalent. Le héros tient autant d’un héritage vulgaire de Thoreau que d’une espèce de nihilisme commençant à ensorceler sa génération et un Occident fatigué de lui-même. Cette aventure de Christopher McCandless a bien existé et était déjà rapportée par Voyage au bout de la solitude, biographie rédigée en 1996, quatre ans après les faits.

Le Christopher à l’écran est probablement un petit con comme l’ont souligné abondamment ses détracteurs, aux provenances et arguments parfois ironiques ; mais lui agit, pour son idéal certes chimérique ou aberrant, en cherchant une alternative souveraine, quoique sa positivité apparaisse étriquée – et existant essentiellement dans le chemin vers la solution. Il est respectable parce que conséquent ; il ne se contente pas de parler, il est consistant. Par ailleurs sa démarche est cohérente, au point qu’il en crève et que ses vices et vertus sont données à voir avec précision. De plus ce jeune homme n’est pas dans un élan totalitaire : il est critique mais laisse vivre les autres. Ses perspectives demeurent immatures (cette inanité permet justement de ne pas entamer ce qui le précède et l’entoure), ses dénigrements sont aveugles et sans nuance (la charge contre ses parents est absurde, en plus de poser son caractère déloyal).

Le regard porté par Penn semble accaparé par une empathie sans restriction pour le héros. Il épouse globalement son point de vue, tend à sanctifier la démarche ou du moins le personnage, par exemple par la voix off de la sœur de Christopher. Néanmoins cette emphase opère à distance (Christopher ne participe pas au contact avec le spectateur, est introduit) et est compromise par les développements et finalement même par tous les éléments venant se greffer à la poursuite de Christopher. Bien avant l’issue tragique, l’échec est mis en évidence et notamment sur le plan humain. Les leçons de morale et les incitations du petit con lumineux sont en contradiction non avec son système mais bien avec son attitude. La faille du film est là, où Penn semble couvrir son héros, admettant son échec mais défendant son charisme et les effets bénéfiques de sa volonté futile (au vieux qu’il booste et pousse au voyage, à cette fille de 16 ans dont la proposition trouve pour réponse « prends ce que tu veux » pendant qu’il esquive).

Pendant qu’il parle de son projet en Alaska, Christopher accumule les rencontres, souvent heureuses ; l’important, c’était ça, nous glisse-t-on. Illuminé par son dessein, Christopher estime, peut-être à raison dans une large mesure, que les rapports sociaux sont des pièges ou plutôt des mensonges. Or il a été échaudé par bien peu de choses (quand bien même Penn cherche à émouvoir avec ces flash back) et il se ferme à des démentis cinglants mais surtout régénérateurs. La scène la plus bouleversante est de cet ordre, où Christopher ne réalise pas sa dureté et l’iniquité de son comportement face à Ron, qui voudrait l’adopter. Tout au long du film, il dénie la richesse émotionnelle sous ses yeux, refuse l’authenticité présente, au profit de sa quête définie. Caprice réfléchi et se donnant les moyens (sa famille est toujours vivante, il était bon élève, intégré et avec des opportunités sociales puissantes et larges), son idéal pur est voisin de la tentation du néant, en tout cas il y conduit.

En ce sens McCandless est l’ultime maillon d’une chaîne de saboteurs accablant la société hypocrite (avec ses règles, blabla) qu’il ne cite que pour la condamner en sentences éclairs, où en fait elle existe à peine (peut-être comme mot couvrant ce qu’il croyait être un jouet et ne tient pas ses promesses). Sa cohérence est morbide. Il est logique qu’elle irrite les planqués de ce monde, tous les excentriques adaptés, les bougons mondains, les gauchistes intempestifs sérieux ou encore les anarcho-mystiques de salon. Mais l’émancipation de Christopher tourne à vide, son élan remarquable est rapidement corrompu ; il est même destiné à la nullité dès la racine puisqu’inspiré par aucune nécessité, poussé par l’ennui et une passion vaine de liberté, alimenté par aucune intuition constructive. Cet individualisme absolutiste rétrécit l’objet sur lequel il se greffe, finalement l’ignore tout à fait : c’est une fuite réelle mais droit dans l’extinction. Autonomisation biaisée ; à chacun d’apprécier la beauté du geste, celle des paysages ou encore de toutes ces mains tendant des alternatives concrètes et vivantes.

Note globale 66

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Suggestions… Avatar + Carnets de Voyage + Minuscule + L’armée des 12 singes

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (2-3), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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PERSONA ***

27 Nov

3sur5  Bergman s’est livré à une thérapie originale ; pour le spectateur, c’est une escale dans une sorte d’îlot maladif, pour le réalisateur sans doute, la voie d’accès à ses secrets. Malheureusement Persona est ravagé par ce qu’il sonde – une dépression identitaire dont n’émergent que des faux reliefs et un inexorable rebond malheureux. Ce qui limite ce film est cette volonté d’embrasser des camps distincts sans nourrir profondément et profusément la cause d’aucun (Elisabet est-elle, peut-elle, doit-elle, être une personne forte ?). Il exprime la nostalgie et in fine le vœu de dépassement d’un état de prostration – mondain, mental, physique. Tout ce qui s’autorise alors est une illustration, plutôt splendide et troublante si on s’y laisse prendre, reposant sur des motifs et des principes toujours abstraits – avec de rares bouts de concret prenant des proportions exagérées et exclusives.

Pourquoi ne pas étayer concernant ce probable nœud masochiste ? La majeure partie du crédit accordé à Persona vient du succès de ses étrangetés formelles, qui en font un ancêtre, après Bunuel (Chien andalou, Age d’or), des films et clips surfant sur des images apparemment échappées de l’inconscient au lieu de raconter simplement ; cependant ces effets semblent un peu gratuits. Ces penchants surréalistes, vidéos hors-sujets et déraillements de la pellicule n’expriment pas une volonté de flouer. Ils font sentir une habileté et une invention palpable, incitants à la curiosité. Mais ils sont des gratifications, des bonus, se posant au mieux en éventuelles explications cryptiques. En affichant des motifs personnels, Bergman amalgame de pures fantaisies avec le développement plus objectif et au fond limpide du programme ‘psychologique’ (inspiré des notions signées Jung) – l’exposition a pris le pas sur la définition et même sur la psychologie.

L’essentiel repose sur l’infirmière, absorbée par ce monde de décroissance totale ou de morgue déguisée ; ses émotions et ses mots sont forts (dès qu’elle quitte son corset de professionnelle soumise [sa ‘persona’ basique, de papier], dans le cadre de la clinique), meublent un programme abonné à l’échec. Alma ne se heurte plus à rien, ou si peu – elle est au stade où les moindres petites secousses pourraient prendre sens (comme chez Lynch [Eraserhead] où la fantasmagorie et le trivial sont conjoints), sauf si on en est dans une [‘non’]-humeur à les ignorer car usé par ce sens. Bien sûr Persona est inconfortable, mais il n’est pas frustrant qu’à cause de son génie, il l’est aussi par sa démonstration à la fois vernie et aseptisée d’une désintégration (et aussi d’une reprise de soi, ce qui est un comble). Il est céleste mais en restant à la fois fleuri et dégarni, universel en étant personnel et d’une économie inutile, comme si elle était fin en soi, avec les schémas psychologiques comme vérités révélées.

Ce que dit la doctoresse au début suffi[sai]t : elle est d’une précision remarquable à propos de l’apathie défensive, de ce qui se rapproche de ces ‘schizophrénies’ plus ou moins volontaires ou conscientes. Tout le reste revient à se plier à ce mensonge (mais la dérive feint de s’assumer tout en protégeant ce mensonge et cette aventure, les emballant dans un paquet propret – même tragique il est émoussé). Alma a été foudroyée : tout ce qu’on fait ‘dans le monde’, voir déjà rien qu’auprès de lui, est devenu aberrant à son âme. Cette dernière fait alors le choix de l’impuissance active. Puis Alma ne peut s’approcher de la vie plus que pour geindre, s’effacer, ou bien entraîner dans son impuissance. C’est un puits sans fond. Sa résignation propre à tous les humains qui ont été au bout, ou se font surprendre par des éclairs de lucidité ou d’absurdisme mesquins, semble en être une de confort – et ce confort est responsable de l’absence de contreparties, mêmes de forces toxiques créatrices ; la crainte et la panique viendront nuancer sa fatigue et l’accabler encore. Elle s’est perdue pour de bonnes raisons mais n’a pas pris le temps ni l’énergie pour les muscler.

Sa rébellion est stérile. D’après ce que le film indique (mais qu’il ne prescrit pas – car il n’ose se le permettre ?), il lui faudrait soit retourner vers les emprunts sociaux, soit s’engager ; opter pour l’abandon donc, un abandon dans l’action, un don de soi manifeste. Ou bien il faut creuser ce recul – mais Elisabet n’est plus habitée que par ce mur, son recul, sans être vide, est une négativité et non le résultat d’une positivité qui ne trouverait pas d’autre refuge ou méthode. Si elle n’est plus une égarée en détresse, sa manie de faire peser ce recul sur les autres devient ignoble, car ce recul lui-même est faux. C’est juste un lâcher prise radical, du genre à vous ramener au pré-natal. Le film est ambigu à ce sujet. La persona d’Elisabet est abattue, son anima, force vitale, inconsciente, ne formant pas d’objectifs, est sinon en ascension au moins en train de se libérer dans sa conscience ; mais elle ne fait qu’en rajouter dans l’impuissance. L’anima est finalement censurée, ou bien son contenu a été évacué (et la réalisation vient anesthésier puis sublimer). Bergman et Elisabet cassent le véhicule comme on casse le thermomètre pour régler une maladie – Elisabet quitte son masque mais pour épuiser ses ressources (ce qu’elle inflige à Alma), Bergman peut-être abandonne sa dérive mais en y revenant pour la transfigurer, soit il admet que c’était d’abord une fantaisie vide, une facilité, soit il imite des profondeurs qu’en même temps il ne veut que nommer, auxquelles il ôte tout matériel, toute vibration sincère. Alors il meuble cette contemplation, qu’il ne veut pas livrer pour ce qu’elle est, dans ce qu’elle a de pathétique – en tire une sorte de [plate-forme à] catharsis, potentiellement très efficace.

S’il faut un modèle de descente en soi dégénérée, ce concourant et Seul contre tous sont chacun à deux pôles extrêmes ; celui (vulgaire) de Noé est direct, agile, même s’il y a un crapaud immonde à la surface comme sous le crâne. Bergman s’assigne une tache plus difficile car son sujet n’est plus dans le temps des démonstrations ou du bouillonnement intérieur avec participation volontaire ; mais à généraliser la souffrance et l’expérience de son cas, à force d’en nier les spécificités ou les ramener à des détails ‘clés’ étanches, il se fait complice de cette patiente, pose un mur au spectateur en l’incitant à dialoguer avec quelque chose qui se fait fort d’avoir fait le tour de sa chapelle et n’avoir plus rien à répondre (l’absence de particularismes et l’aspect cryptique des confessions laissant intacts les objets du film – il ne nous communique pas leur nature, sauf par des impressions dont on ne sait trop si elles sont littérales, fantasmées, allégoriques – à bon escient pour les sentiments même si c’est aussi appauvrissant). Il reste alors à ressentir, en communion avec les deux femmes du film (le transfert rend la blonde sympathique), des états comparables, en passant peut-être par la mémoire, sinon par l’intime ou les connaissances – ou à se laisser gagner par le dédain, la peur, l’hostilité ou le scepticisme concernant ce plongeon dans un monde englouti verrouillé – ce petit manège secrètement répugnant et complètement débile, près de la mer. Il serait donc étrange que peu de gens lui résistent ou s’en détachent – les éloges couvrant Persona sont légitimes, mais l’expression d’un dégoût ou d’un agacement à son égard devraient se faire entendre aussi (en-dehors de la fermeture au caractère expérimental ou austère d’un film).

Note globale 66

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Suggestions… Mulholland Drive + En présence d’un clown + A travers le miroir + Le Silence

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (9), Originalité (8), Ambition (9), Audace (8), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (7)

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Les +

  • photo, qualités plastiques
  • aspect expérimental, audacieux
  • illustration de concepts psychologique – pas pré-mâché mais accessible pour qui s’informe, le tire suggérant où chercher

Mixte

  • psychologie en mode art-déco/ exposition d’art
  • sublime plutôt qu’explorer, y compris les rares bouts de concret voire de trivialité (anecdote grasse confiée au lit)

Les –

  • faible substance derrière les généralités et les représentations mystérieuses
  • centré sur une femme à la résistance dont on ne sait rien

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MORTS SUSPECTES ***

6 Avr

3sur5  Très célèbre dans les années 1990 grâce à Jurassic Park (tiré d’un de ses romans) et Urgences (série dont il est le créateur), Michael Crichton fut d’abord écrivain spécialisé dans le techno-thriller. Une dizaine de ses romans a été adapté au cinéma, pour plusieurs gros budgets donnant notamment Sphère, Le 13e guerrier, mais aussi dans un registre plus conventionnel : Harcèlement. Crichton est également passé derrière la caméra, au départ pour un téléfilm (Pursuit) puis pour Mondwest (dont JJ Abrams tire la série Worldwest en 2017), premier long-métrage utilisant des images numériques. Avant de virer kitsch & cuir dans les années 1980, il en réalise un second, Coma aka Morts suspectes, film assez brillant mais rabaissé par sa modestie et sa prudence.

Il se déroule en milieu hospitalier et fait preuve de réalisme, sans faire le grand saut ‘documentaire’ qu’interdit le cinéma de fiction conventionnel : par conséquent, le jargon reste accessible et la tripaille hors-champ. La rigueur est la principale caractéristique du film et rejaillit sur tous les domaines ; service empoisonné, étant donné que le propos de fond n’est pas approfondi et le mystère a peu de réserves. Les artifices pour entretenir le suspense sont utilisés avec talent, mais ce suspense en lui-même est pauvre, même le spectateur le plus ingénu devinant l’issue. Le cheminement, les ornements, la qualité des découvertes et leur éventuelle ouverture (qu’elle soit intellectuelle, politique ou surnaturelle) doivent donc décider de la pertinence du film. Et là-dessus Coma frise l’excellence sans se départir de la banalité.

Les coups de pression et les indices bizarres renvoient aux caricatures du thriller paranoïaque ou complotiste des années 1970 (les sommités du genre, comme Conversation secrète ou Network, dépassent ces ‘clichés’). Mort suspecte n’est que relativement désuet sur ce plan, car en 1978 il est pile à l’heure. Le médecin Susan Wheeler (Bujold, vue plus tard dans Faux-Semblants) attire la sympathie en cumulant les bons points. Seuls ses pleurs la diminuent. Taxée de paranoïaque (elle en a quelques dispositions), c’est une femme pressée, par sa propre boussole, d’être la parano qui est raison. Experte à la base de la pyramide, elle se distingue par ses capacités et son tempérament, avant d’être une héroïne de l’action, seule contre tous. Son credo est le tout-compétence et elle méprise l’autorité, le statut, les jeux d’influence, est incorruptible et indépendante, rebelle sans concessions ; d’où ces irrépressibles prises de risque, mais aussi finalement un manque d’ambition morale et de vision, quand ses adversaires ont un plan pour l’avenir – et que leur respect pour l’objet caché les a déjà fait régler des foules de débats éthiques.

Lorsque l’étau se resserre, comme convenu, Coma livre quelques moments intenses et vues saisissantes. La mort de l’ouvrier de maintenance est presque médiocre d’un point de vue narratif : voilà le témoin liquidé au moment où allait tout déballer à Susan, le témoin qui en outre ne se saisit de son savoir que sur le tard. Mais cette mort est spectaculaire, un morceau horrifique en forme de drame électrique, amenant de façon bis et haute-en-couleur le basculement du film dans la science-fiction. La chambre froide et la défense via les cadavres en rajoute dans l’Horreur (une collection plus massive et rationalisée que celle dans Hellraiser II). Le plus important est ce qu’assume au grand jour la corporation malveillante dont Susan va lever le secret : ces corps suspendus, repris pour la promotion du film, dont le traitement est porteur d’espoirs douloureux et d’intérêts odieux. Sans surprises ni révélations extraordinaires, le film se passe également d’entamer une réflexion à ce sujet.

Il a tout de même le mérite de présenter la science et en particulier la médecine comme des institutions, concurrentes des autres déjà identifiées, fondant elles aussi leur pouvoir sur la foi. Le prix des progrès acquis ou promis, c’est l’hégémonie de ces fascistes en cravates, mercantilistes visionnaires dont le matériau est humain et, ici, les moyens à disposition considérables. Le paternalisme du patron de Susan y gagne une nouvelle facette, exposée dans un face-à-face inégal, où Crichton agite des ‘tropes’ avec efficacité (le fait de savoir ou pas ce qu’il faut pour soi et pour la société, être en mesure de l’apprécier). Mais le final ne résout que les urgences immédiates (le cas de Susan et la hiérarchie à l’hôpital), là où pourrait commencer le meilleur. Coma sonne donc comme un projet très ambitieux partant tranquille et sûr, ne se gonflant jamais comme il aurait dû et virant à l’entertainment ‘glacial’ et racé, mais superficiel face à ‘la bête’.

Il montre ces experts éclairés (et entrepreneurs, oui car pleinement éclairés) n’ayant d’éthique que pragmatique ou directement hypocrites, mais le thème de la gestion de la mort est empoigné sans être effleuré (comme l’aurait été n’importe quel gadget attractif). Reste la qualité des dialogues, des grandes lignes, de quelques images fortes, l’assertivité sans maniérisme de la mise en scène en général et une ironie très personnelle (l’espèce de carte-postale d’un week-end trivial et pourtant romantique, brutalement interrompue, renvoyant ainsi au caractère indomptable et inhabituel de Susan). Enfin ce film a la faculté rare d’éviter le superflu tout en sachant faire traîner, sans ennuyer ou sembler se cacher (comme Obsession/De Palma dont Bujold est aussi la protagoniste). Les spectateurs y retrouveront Ed Harris dans sa toute première apparition (même tête à 28 qu’à 60 ans) et Michael Douglas dans un de ses premiers films au cinéma ; il sert son rôle plutôt que l’inverse. On trouve également Tom Selleck et sa moustache avant l’explosion de leur carrière grâce à Magnum (1980-88).

Note globale 65

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Suggestions… La Chair de l’orchidée

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 65 à 66 suite à la mise à jour générale des notes.

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