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MINI CRITIQUES MUBI 6 (2019-2/2)

3 Jan

Seconde et dernière partie des mini de 2019 pour Mubi. Dernier semestre nettement moins rempli.

Sogongnyeo / Microhabitat ** (Corée du Sud 2018) : Sentimental opérationnel centré sur les difficultés à s’installer en vie d’adulte de coréens aux alentours de 30 ans. Problèmes de logement, de ‘rangement’ de soi et de marginalité douce. Sur le sujet Dream Home m’avait marqué ; bien sûr il y a aussi le tout frais Parasite. Plusieurs niveaux de comique et de l’empathie pour la protagoniste un peu ‘paumée’ de nature. (58)

Suggestions : Sans toit ni loi, Burning.

Bure Baruta / Baril de poudre / Cabaret Balkan ** (Serbie/Macédoine 1998) : L’Europe de l’Est aime pondre des farces sinistres ; celle-ci est plus ludique et dispersée que Filantropica (le ‘chef-d’œuvre’ de l’industrie roumaine). Focus, en une nuit et des poussières, sur une galerie d’amochés et d’excités, d’escrocs et de victimes. Dans Belgrade à l’époque où elle tenait une forme médiocre. Superficiel et fracassant. Pourrait plaire à Tarantino et à la fraction moins ‘gregarious nerd’ de son public. Serait tiré d’une pièce yougoslave de 1995. Mubi le proposait sous son nom américain ‘Cabaret Balkan’. (58)

Suggestions : Seul contre tous.

Walk the Walk * (USA 1970) : Un film psychédélique égaré jusqu’à sa restauration par l’équipe du ‘ByNWR’ (attachée à des nanars, films bis ou obscurs généralement de cette époque – l’enfance du réalisateur de Drive et Bronson). Bavard, un peu confus dans l’action et niais dans les propos. Difficile à suivre mais pas tant qu’Orgy of the Dead grâce à sa variété de ressources. Contexte underground avec des hippies déterminés et leur nouvel establishment (mariage, morale, coutumes). Un film pour voir gens se droguer, se livrer à la débauche, se complaire dans leur sentiment d’exclusion, de perdition ou simplement de transgression, puis aussi être aux prises avec le doute, la tristesse, une supposée vocation tragique. (26)

Sarah joue un loup-garou ** (Suisse 2017) : Suit une fille de 17 ans en plein égarement existentiel, désireuse de fuir, de préférence avec un ou une autre qui la comprenne. Dans une solitude psychologique large, mais aliénée par son entourage et en premier lieu sa famille (père narcissique, réactions curieuses, ambiances incestueuses). (58)

Ma mère ** (France 2004) : Accumulation de scènes de transgressions, presque toutes odieuses. De rares intermèdes le museau en l’air et l’humeur introspective. On en profite pas car les énoncés de Louis Garrel sont incompréhensibles. Même hors de son cas les problèmes de son sont récurrents. Mise en scène crue, on peut pas dire que ce cloaque soit esthétisé – sinon par son cadre géographique (îles Canaries). Loin d’être génial mais sûrement lynché à tort – sauf que je n’ai pas lu Bataille. (52)

Faust **** (Allemagne 1926) : à revoir, critique éventuelle. (8+)

L’enfant secret * (France 1979) : Le « vive l’anarchie » de poivrot amorphe aigri au lancement est à prendre comme un avertissement. Le protagoniste ânonnera des niaiseries : oui, « l’exil intérieur », c’est bien, tu sais placer de grandes et belles notions ! Pas de chance, l’écrasante majorité des humains est outillée pour comprendre, mais c’est pas grave poursuis sur ta voie de l’expérimentation visionnaire. Et puis comme la majorité des spectateurs d’un tel film est acquise d’avance, il n’y a pas de raison de mûrir un propos, travailler des dialogues, dans le sens du valide et de l’intelligible.

Garrel dirige n’importe comment, avec quand même de la ressource ; donc, des qualités pointent ; les analystes de complaisance n’en peuvent plus de tant de maîtrise ! Ce film doit posséder une valeur esthétique pour ceux qui l’ont découvert et décortiqué en contexte académique ; ou pour les amoureux de l’amour. Eux apprécieront de voir cette pauvre malade, ce brave amant en proie à mille petits tourments obscurs. Ces films-là veulent assister ces introvertis émouvants mais ne connaissent que des langages d’émotifs rongés et bloqués par une espèce d’intellectualité vide. Dans le monde de ces gens la concentration ou le retour vers soi signifient nécessairement ‘catatonie romantique’ avec jeunes gens ‘rebelles’ ou souffrants à deux de tension.

Par rapport à ça Le lit de la vierge était génial et prolifique. Mais hormis Le révélateur, Garrel pointe très bas à mes yeux ; j’ai peut-être eu le malheur de voir le pire, une période junkie prétentieuse par exemple ? (22)

Emerald Cities ** (USA 1983) : Très bien noté sur Mubi (3,7/5 avec 215 notes en fin de parcours), ce « byNWR » laissait un vague espoir. Demi-victoire, car c’est au-dessus de la moyenne, voire au second étage qualitatif de la collection. Deux versants : il observe des gens déglingués d’une façon un peu punk et décontractée ; enchaîne les extraits vidéo, issus de journaux télévisés ou de radio-trottoirs. Ces gens sont parfois ennuyants, les bouts de concerts sont finalement plus attrayants (grâce aux gueules et aux gesticulations des interprètes ; ensuite c’est affaire d’affinités). Le film veut certainement parler de politique mais semble y comprendre autant que les gens interrogés, soit que dalle. Heureusement ce politicard populiste centriste ou libertarien égaye la séance, sans quoi la valeur était juste celle d’un zapping poseur. Les amateurs de Strip-Tease et de cinéma underground pourront apprécier. Plus inégal que The Last Movie d’Hooper. (48)

Keep the river

Un crocodile tiré de ses méditations, bientôt décidé à bouffer du cannibale occasionnel !

Keep the River on Your Right : A Modern Cannibal Tale ** (USA 2000) : Une bien belle rencontre, d’un type aux expériences remarquables (et déviantes). Malheureusement ce documentaire, avec ses manières hyper douces, omet tout ce qui pourrait noircir ou simplement nuancer le tableau. Évidemment en premier lieu les actes de cannibalisme, mais surtout la façon dont ils se sont produits : avec une tribu, partie en bouffer une autre. Le film s’obstine à retarder ou éviter les précisions, se réoriente vers les considérations existentielles ou la gaudriole involontaire du passage à la télé. Si vraiment ce documentaire veut inviter à voir autrement, qu’il le fasse pleinement ; pas avec sa jolie carte postale aseptisante. Au lieu de ça il cite les réponses élégantes mais vaseuses de Tobias et ne va pas en chercher d’autres, ne l’interroge pas – ou plutôt, fait semblant et rapidement (manifestement les réalisateurs sont habiles). Idem pour la complaisance : soyez complaisants envers ce qu’est le bonhomme, mais pas envers ce qu’il présente ou ce qui est établi a-priori de lui-même ! Finalement cette séance potentiellement enrichissante et atypique s’avère une espèce d’hommage mou, une publicité visant à normaliser un cas et des faits extraordinaires (la tradition de circoncision bénéficie de la même indulgence souveraine). Tout ce qu’il en reste est un point de vue sceptique envers l’occident et la normalité, signé d’occidentaux naviguant entre New York et le tiers-monde luxuriant. Le tout sans avancer d’images ou d’arguments susceptibles de fâcher ou d’inquiéter – seulement l’ouverture, qui d’ailleurs peut générer les mêmes sentiments chez des gens spécialement ‘vigilants’. (54)

Nos héros sont morts ce soir ** (France 2013) : Démarre fort, patine à peine arrivé au milieu. Engage enfin les conflits avec la scène d’éclatage de face au bar puis celle où les deux amis se rabaissent mutuellement, mais continue à préférer ‘les scènes’ et les tableaux de son écorché à tout le reste. (58)

Suggestions : Les héros sont immortels/Guiraudie.

Trop tôt, trop tard * (France 1982) : Révolution trop tôt au Sud (colonies) et trop tard au Nord (chez les français). Dans la partie A on récite Engels auquel le film est dédié, puis dresse des comptabilités redondantes, sans plus d’analyse, tout en filmant des paysages bucoliques, champs et entrées de villages. La partie B) Mahmud Hussein (28e minute) s’intéresse au colonialisme Égypte et s’étend jusqu’aux cinq minutes d’archives en noir et blanc formant la conclusion. Les citations seront moins assommantes, la voix est relativement agréable. Ce film capture la réalité brute où l’humain ne fait que passer, ce que les autres n’affichent pas (dans les fictions) ou peu et moins (dans les autres documentaires de témoignages). Cette formule passive a parfois des vertus immersives, c’est le cas ici, où on conserve également une distance et n’a jamais à faire à des actions intenses ou compliquées, lorsqu’il y en a. La caméra rotative et la place donnée aux sons contextuels enrichissent cette approche végétative, même si les abus demeurent : cinq minutes plantés devant une probable sortie d’usine avec les passants et une atmosphère de marché aux puces ; quatre autres à voir deux petits groupes et d’autres types diversement affairés sur un chemin, frôlant la caméra pour la dépasser ; puis onze minutes à ‘flotter’ au-dessus de ce chemin de terre. Dans un cas comme celui-là c’est du tourisme relax.. ou de la surveillance désintéressée via drone. Le tandem de cinéastes marxistes a trouvé une parade honorable pour travestir ses faiblesses, sans trahir sa vocation. Il reste donc incapable de confronter l’Humanité, incapable d’envisager ses contradictions et d’accepter les nuances traversant tous, y compris les éclairés du dogme. Tout ce qu’on peut en tirer de solide politiquement n’est que ce vieux jus d’après lequel les petits-bourgeois seraient partout à prendre la relève des despotes antérieurs. (38)

Blizna / La cicatrice ** (Pologne 1976) : Comme Visconti (avec Bellissima) Kieslowski a démarré avec un film social crasseux sur les bords, montrant la corruption et les cartels dans son pays. Il est inondé de dialogues, la plupart très concrets, les autres abstraits et généralistes. Presque tous ont en commun d’être opaques ou lointains, car on ignore de quel dossier particulier il est question. L’ordre du jour et les combines se déroulent sous nos yeux ou plutôt sous nos oreilles mais nous ne savons pas de quoi il retourne finalement, sauf dans les grandes lignes de ce projet d’aménagement. S’agit-il de nous mettre en état d’impuissance abrutie comme l’étaient les sujets communistes ? Sur le fond aussi le film me laisse sceptique : voyons ce pauvre homme, contraint d’utiliser les outils de ses vils camarades, de pratiquer la purge ! Pauvre chevalier blanc entouré de pourris, respirant le pourri.. à tel point qu’on ne sait trop pour qui ou quoi il s’obstine ainsi à poursuivre le ‘bien’. On ne sait trop non plus en quoi ce ‘bien’ doit tellement en être un, ou pourquoi il serait si automatique (on se rapproche des films de gauche centriste fadasses pour ‘jeunes’ et joyeuses masses attardées comme il en pleut régulièrement – bien sûr le niveau de lucidité et de maturité est ici supérieur). Forcément notre preux camarade finalement se retire sur sa sphère privée, jouera sur son statut comme les autres, ou ne jouera rien (et après tout chez les soviets aussi on peut avoir de belles rentes). (48)

Le jardin des délices **** (Espagne 1970) : Sur une identité brisée que l’entourage tente de restaurer. Malheureusement l’intérêt financier et le pouvoir, certes mince et ‘provincial’, de la famille semble davantage motiver les équipes que l’affection pour l’homme – et l’admiration paraît inexistante, ou engloutie sous la raison de la concurrence ou les sentiments trop vifs des parents immédiats (comme ce fils ingrat lui attribuant ses fautes ou tentations manifestes). On flirte avec le surréalisme bien qu’on sache ou devine rapidement que les bizarreries soient dûes à un mélange de mise en scène de l’entourage et de souvenirs. La charge politique est limpide, la bourgeoisie locale s’affole en voyant son champion décrépit et ses associés (industriels) auront moins de scrupules à balayer les sentiments et traditions (ou pas de légitimité ni d’instinct pour les avoir comme masques). Dans les flash-back le richissisme amnésique tient des discours creux de pré-giscardien capitaliste. Signé Carlos Saura, bientôt auteur de Cria Cuervos. (78)

Elisa mon amour *** (Espagne 1977) : Accessible vu de loin, mais assez nébuleux finalement. Il maintient le doute et l’étend quant à la réalité de ces événements ; déjà dans Le jardin des délices, souvenirs et fantasmes se confondaient, mais cette fois l’intégrité de l’histoire est finalement sacrifiée au bénéfice de la retransmission générique des souvenirs et leurs recompositions, de la réparation de scènes et liens familiaux. (68)

Le hasard ** (Pologne 1981) : Malheureusement c’est aussi indécis, rigide et indulgent que son héros – un mix entre un jeune Macron et l’acteur d’Oslo 31 août. (62)

Brève histoire d’amour *** (Pologne 1988) : Une jolie histoire un brin lamentable. Les trois personnages principaux sont excellents. Trop court en tous points. Bonne mise en scène, inhabituellement épurée pour du Kieslowski. (72)

Général Idi Amin Dada *** (France 1974) : Des images assez précieuses qui rétrospectivement ne peuvent qu’amplifier la caricature, ou la compléter en soulignant la grande part de ‘parlotte’ candide du papa-dictateur. La mise en scène relève le niveau technique, avec quelques effets judicieux dans des moments critiques [de solitude ou de surcroît de fureur contenue du roi]. Les scènes sont très longues et peuvent donc mener à l’ennui, car les laïus du despote sont accablants à tous points de vue. Tourné par Schroeder (La vierge des tueurs, Maîtresse, JF partagerait appartement, Koko) avec des équipes de la chaîne télé française FR3. (66)

Je ne regrette rien de ma jeunesse ** (Japon 1946) : Plus explicitement la réalisation d’un américanophile (du cinéma), mais très pudique à un second niveau, avec une écriture radicalement verrouillée. Expressif, compositions de qualité, mais toujours difficilement accrocheur si on est pas très près du thème ou adepte de l’actrice principale. À moins qu’il soit d’autant plus frustrant dans ce cas, car le politique (le social moins) passe finalement pour un prétexte. Du Ozu mièvre, glamour et ‘limpide’ aurait peut-être ce goût-là. (58)

Tricheurs ** (France 1984) : Placide. Les acteurs secondaires se donnent du mal, le couple Ogier/Dutronc reste tranquille y compris pour jouer pics d’émotion ou emportements. Ce n’est pas assez vif ou déterminé pour sonner ‘théâtral’. Avec en plus ces enchaînements raides, ces plans larges dans des moments inopportuns (ou simplement laids), Schroeder montre une nouvelle fois ses limites de réalisateur et de directeur d’acteur. Malgré tout ces flottements ne manquent pas de charme grâce aux lieux de tournage, décors chics aujourd’hui ‘vintage’ ou même aux diverses postures humaines. Par rapport à Rien ne va plus les personnages sont peut-être plus engageants sur le papier mais en pratique ils sont encore plats et les acteurs sont beaucoup moins convaincants (spécialement Dutronc, surtout dans un versus avec Serrault). (56)

Une vie ** (France 1958) : Une adaptation de Maupassant par Astruc (déjà signataire du Rideau cramoisi tiré d’une nouvelle de Barbey d’Aurevilly). Bien propre, exécuté au mieux dans la mesure du possible (l’imitation de la mort dans le final ne prend pas), précis mais très partiel paraît-il. Je n’ai pas saisi ce que ce film apportait ou était censé apporter. Il peut ajouter une pierre à l’édifice des représentations de femmes aliénées, mais c’est bien tiède. (54)

Secrets et mensonges ** (UK 1996) : Voisine Kean Loach mais plus subtil et moins concluant. Excellent casting mais c’est un peu futile. On éclairera rien sur la conception – or si, c’est important, autant que le présent ou d’être réunis. Concernant l’obtention de la Palme, ça reste un peu aberrant, car le film n’a rien de brillant – peut-être qu’attribuer une fille noire à une femme blanche a envoûté le jury ? (62)

Trois couleurs : Blanc *** (France 1994) : N’atteint pas la joliesse et la prestance de Trois couleurs Bleu, mais m’a davantage convaincu et sans faiblir à terme. Les coups que se prend et surtout qu’accepte ce type rendent forcément la séance excellente. (72)

Trois couleurs : Rouge *** (France 1994) : Davantage de libertés dans les mouvements de caméra et l’introduction retraçant les ‘fils de la conversation’ – amène une proximité avec le cinéma de Jeunet. Excellente conclusion à la trilogie, malheureusement encore une fois avec Kieslowski je sent un plafond au moment où j’y adhère. Avec le recul Une brève histoire d’amour est peut-être le plus élégant. (72)

Le crime de monsieur Lange *** (France 1936) : À tous points de vue c’est un peu court mais j’apprécie ces petits films entre pathétique et satirique, qui contiennent beaucoup, témoignent de mœurs (et, pour nous un siècle après, d’une époque) et de rapports de force ou simplement d’humanités. Le numéro de Jules Berry, propre à ces temps-là et improbable aujourd’hui, engendre un méchant truculent – assez pour donner envie de pardonner les petits sacrifices en vraisemblance à la fin. Globalement le film cultive les qualités de la naïveté, l’utilise certainement pour mieux orienter vers des affinités idéologiques et des sympathies mutualistes (sinon carrément socialistes ?). (66)

Le déjeuner sur l’herbe *** (France 1959) : voir la critique. (68)

La tentation d’Isabelle * (France 1990) : Film romantique inepte. Réalisation inégale, acteurs valables pour des personnages à la fois caricaturaux et imbitables. Ça remue, ça fout quelques acteurs nus et met des grossièretés dans leur bouche pour ‘faire’ passionné, sauf que c’est trop décousu et théâtral pour qu’on y croit ou me donner envie d’aimer. (28)

LA ROUTE ****

25 Fév

4sur5 John Hillcoat est l’auteur d’un cinéma classiciste, incisif et limpide, envisageant avec simplicité l’essence de l’homme (de la rudesse mainstream de La Proposition à la simplicité flamboyante de Lawless), ostensiblement acquis à l’idée que la nature et en particulier la sienne le rattrape et le précède toujours. Un cinéma organique, philosophiquement essentialiste et conservateur dans la pratique, dont le fatalisme est nuancé par une certaine joie, une sérénité. La Route n’affiche pas, dans son ensemble, la même confiance ; au contraire, cette adaptation d’un roman de Cormac McCarthy plonge le spectateur dans un contexte post-apocalyptique où un père et son fils garantissent leur survie sans autre but, simultanément en proie à une morosité interne et à l’angoisse liée à un environnement terne et assassin. La candeur, l’élan à faire le bien de l’enfant sont un contraste lumineux par rapport aux paysages ravagés d’où surgissent des prédateurs affamés et victimes égoïstes ; mais il n’est qu’un leurre délétère et comme tout désir fraternel s’introduisant là où n’est question que de survie, il ne fait que précipiter vers un plus grand vertige face à son dépouillement global. Pour autant, cette aspiration au dépassement s’avère la meilleure des vertus et la condition de la croissance.

La préoccupation fondamentale dans La Route, c’est la condition humaine réelle ; la dévastation, le chaos ne font que la mettre en relief. En l’absence de civilisation, l’homme n’est plus qu’un animal errant – quand bien même il jouit de facultés mentales optimales. Sans culture ni lien social, il est simplement fonctionnel ; si le troupeau ne l’aliène plus, c’est la nature furieuse et indifférente qui le harcèle et l’emporte dans ses tourments. Cette vision, relativisant les valeurs et les croyances de société, tout en assimilant leur imprégnation, mais aussi en leur accordant des intentions lumineuses, concilie deux prises de conscience. Celle, d’abord, d’une certaine virginité, voir d’une vacuité originelle et viscérale ; avec la reconnaissance que la construction d’une identité sur la base d’intérêts et de perspectives communes permet la mise en forme de l’individu, l’arrachant à la confusion mais aussi au parasitisme.

Le cas échéant, c’est la guerre de tous contre tous. Sans ordre commun ni concessions réciproques permettant un équilibre structurel, il n’y a qu’une humanité paranoïaque, remplie de faibles gonflant le torse, attaquant pour ne pas être décimé, avec au milieu la re-formation de quelques hordes primitives. La Route envisage le monde comme un territoire menacé ; la constitution d’une société comme une exigence, qu’elle soit un mal ou bien ; la morale non strictement comme une construction mais comme l’émanation d’un épanchement sincère de l’âme.

Pour l’auteur du roman et pour le cinéaste, il ne s’agit pas d’évoquer comme le poids d’une société peut causer du tort (elle n’existe pas là où nous atterrissons) ; il s’agit d’aller à la source, là où tout est déconstruit et il ne reste qu’à explorer, mais sans aucun moyen ni de s’approprier ni de forger les éléments du monde. Le regard est profondément individualiste tout en réfutant l’idée d’une  »liberté » innée, dévoilant comme ce postulat est évanescent. Sitôt qu’il se heurte à la pratique du réel, une seule chose compte : que puis-je maîtriser ?

Matérialiste et métaphysique, La Route est comme navré de ne pouvoir se fixer aucun idéal, mais dans le même temps, un vœu de transcendance, ainsi que l’intuition de régularités universelles, habitent le film et ses personnages. Une conception du monde se joue, par-delà la stimulation de l’instinct de survie et la confrontation aux impératifs primaires, ceux qui précèdent et modulent l’action de chacun.

Il y a aussi un constat absurde, entre optimisme et raison anxiogène : d’une part, le regard est rationnel et instinctif, percevant la sécheresse d’un monde indompté avec éclat. D’une autre, l’acte de fonder, un groupe, une unité sociale, à terme une civilisation, est perçu comme un triomphe de la volonté et de la chaleur humaine ; l’éveil de la passion est chéri parce qu’il apparaît comme la solution permettant la trahison de la misère d’être venu au monde sans passé et sans avenir. Intrinsèquement, l’œuvre envisage qu’un mélange d’idéalisme spontané et de résignation bienveillante (d’un angle négatif, on parlera d’hypocrisie ou d’opportunisme) est nécessaire à l’accouchement d’une structure par laquelle l’homme est sécurisé, valide et prompt à s’épanouir.

Note globale 82

Page Allocine

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Aspects défavorables

Aspects favorables

* ceux qui croient que l’homme n’est pas pré-déterminé seront heurtés à leur pire cauchemar

* joyau brut et chef-d’œuvre métaphysique et essentialiste

* une conception de l’homme, de la nature, de la société, qui n’est  »pessimiste » que dans l’œil de ceux qui choisissent de le percevoir ainsi

* invite dans un monde nu, vierge et horizontal, où le désir d’édifier est un idéal doublé d’une exigence

* solennité, entre fable spirituelle et rude action-movie

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WEEK-END (Godard) **

11 Fév

2sur5  Sorti après l’échec et l’impact tourmenté de La Chinoise, Week-end est un méchant piège monté par Godard. L’homme de Pierrot le fou est alors au sommet de sa gloire et surtout de sa visibilité – il sera marginalisé absolument dans une décennie. Au départ dans Week-end il semble faire vaguement semblant de réaliser un film normal, avec narration continue et événements ou buts clairs. Pourtant la musique intervient à des moments incongrus, puis s’étale, couvre des dialogues en plein milieu de séquence. Et ça dure et les dialogues continuent ; décousus, des logorrhées à base d’expériences sexuelles, où le locuteur rebondit sans fin et sans intensité.

Ce n’est pas toujours bien audible et lorsqu’on tend l’oreille il n’y a rien à y gagner. Le film sera une succession de moments longs souvent volontairement irritants. L’exemple le plus édifiant est au début : c’est le temps de l’embouteillage et des klaxons sur la route (avec post-synchro crispée édifiante pour insister sur l’absurdité dévastatrice). La trame est idiote et aurait pu servir à une comédie, comme le tandem principal : Jean Yanne (futur Boucher) et Mireille Darc, populaires et aux costumes habituellement positifs ou gentiment appréciables. Jeunes adultes bénis des Trente Glorieuses et bourgeois aux avant-postes pour profiter de la société de loisir qui s’ouvre, ils traverseront la France sans prêter attention aux troubles sociaux et aux revendications omniprésentes (la dernière partie est braquée sur une insurrection dans les bois avec hippie-punks coco-primitivistes).

C’est la jeune droite molle qui ne sent peut-être pas et dans tous les cas se fout du vent qui souffle dans la vie sociale et politique – sinon dans l’Histoire ; elle n’en retient que les bénéfices présents et s’y abonne doctement. Ceux qui s’agitent ne valent pas nécessairement mieux. Ils sont accrochés à des combats plus qu’intéressés et n’ont pas de problème pour faire preuve d’hypocrisie ; Yanne et Darc ont le tort d’être indifférents mais au moins ils ne perdent pas de temps à faire la leçon et ne s’étalent pas en démonstrations. Cet opus est hautement politisé mais guère militant, loin de Deux ou trois choses que je sais d’elle produit au même moment. C’est surtout un objet d’amusement (le pic humoristique est la séquence du ‘stop’ après l’accident), avec citations à foison, plus pour faire de l’effet et remplir la barque qu’approfondir ou défendre. Quand les échanges se font distinctes, c’est pour accoucher ce genre de niaiseries : « il a dit ‘on est tous frères’ » ; « c’est pas Marx, c’est un autre communiste qui l’a dit : c’est Jésus ».

Au milieu des banalités utilitaires et exclamations foutraques, les exhumeurs devront apprécier quelques bons mots et des laïus éparses sur le christianisme, la morale et la lutte des classes. Le soulèvement Noir et la projection assortie couperont quelques instants les fadaises de doctrinaires gauchistes. Ce chaos posé bien que teigneux est une première vision d’apocalypse ordinaire par Godard avant ses exploits de fin de carrière (et de vie) Film Socialisme et Adieu au langage, costauds en terme de désintégration assumée. Godard l’avant-gardiste voyait déjà en 1967 les nouvelles ligues gauchistes comme des gesticulateurs aux chances d’accomplissement nulles, régression et endormissement bruyant mis à part. Si cette déglinguerie multiple laisse froid -et il y a de quoi- il faudra se satisfaire des performances ahuries et des joies neurasthéniques, avec Mozart à la ferme ou la pouffe parisienne en sang et en furie contre le prolétariat franchouillard.

Note globale 52

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Crash/Cronenberg

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Note arrondie de 51 à 52 suite à la mise à jour générale des notes.

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SÉANCES EXPRESS n°21

25 Nov

> Daisy – 2006 ** (61) drame/romance sud-coréen

> Cannibal -2010* (38) épouvante/romance belge
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DAISY (ANDREW LAU) **

3sur5 Dans la carrière de Andrew Lau, Daisy est l’escale sentimentale au milieu d’un déluge d’action, de suspense et de drames pessimistes. Le réalisateur hong-kongais est notamment l’auteur (avec Alan Mak) de la célèbre trilogie Infernal Affais, dont le premier opus a été remaké par Scorsese via Les Infiltrés.

C’est une histoire de destins liés par un triangle amoureux et une enquête : un détective et un tueur professionnel amoureux d’une artiste de rue. L’action se déroule à Amsterdam aux Pays-Bas (où l’intégralité du film est tournée), avec des expatriés est-asiatiques et joue sur les deux tableaux : sentimental appuyé de flash-backs et policier allant jusqu’aux gun-fight gratinés. Le ton est délicat et plein de regrets, une pointe de morosité et de fatalisme étreint les personnages.

Très bien accueilli, Daisy réitère les manies esthétiques à l’œuvre dans Infernal Affairs, à savoir un classicisme proche de la pruderie affectée, oscillant entre retenue formelle et revendications émotionnelles saillantes. Andrew Lau traduit à merveille l’état de ses héros, guidés par leurs aspirations, bloqués par leurs peurs et devoirs ; au-delà de la love story très soignée, c’est l’atmosphère de recueillement, presque d’embaumement d’un amour impossible, qui donne au spectacle une tonalité unique. Par sa qualité et sa conception savante, c’est un mélodrame qui pourrait convaincre au-delà des initiés.

Note globale 61

Page Allocine  + Zoga sur SC

Fiche IMDB : FR/EN

Voir le film sur Dailymotion

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CANNIBAL (2010) *

2sur5 Premier long-métrage de Benjamin Viré, ce film d’horreur belge, évoquant vaguement à son meilleur le potentiel d’un Calvaire, suscite une certaine langueur mais souffre de ses approximations. Viré y consacre ses efforts à créer une atmosphère glauque et décalée, mais ne prend pas la peine de fabriquer un scénario et d’étoffer ses arguments, se contentant de jeter des thèmes, des tics et des promesses (la romance dégénérée, la métaphore vivante de la mante religieuse) qui ne trouvent pas d’ancrage et donc qu’un écho maladroit. En marge, Cannibal cherche à pencher vers le film d’action voir le gangster-movie, opposant deux cadres : mafia urbaine et ermite paumé des bois. Naturellement, il ne tire rien de ce supplément, se contentant d’additionner ce qui, en soi, ne suffit à fournir des points. De la même manière, la BO aux accents torturés et mélancoliques ne contribue pas à enrichir le film ; c’est simplement un bon élément placé là, sans qu’il y ait d’interaction dynamique (idem pour la prestation de Philippe Nahon, sympathique anecdote en elle-même, indifférente en l’état).

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D’abord rigide et confus, Cannibal semble engager des pistes mais renonce aussitôt, s’égare dans des private joke (« junette », « jonathan » – on voit mal le but) et des petits coups pour rien (fausse prise de contact, pétage de gueule gratuit…). Entre morceaux de bravoure grossiers, discussions torsadées et non-sensiques (que de cafouillages avec au milieu des phrases définitives, « je vie seul car on aime qu’une fois »), Cannibal cherche à attiser le mystère mais ennuie plutôt : si la photographie, les contextes, aguichent, le spectacle est orphelin. Il manque des morceaux, pas seulement dans le scénario, mais dans le montage voir dans les dialogues. De toute évidence, Cannibal a été conçu pour contenir les lubies d’un jeune cinéaste et son entourage : leur bébé réunit de jolis moyens et de notables démonstrations, mais ce n’est pas pour autant qu’il a de la gueule, encore moins un sens. On le regarde avec une curiosité décroissante et sans plaisir particulier. Un produit bis, expéditif et respectable mais manquant cruellement de maturité, d’intensité et même, de sujet et de matière.

Note globale 38

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Page Allocine  + Zoga sur SC

Fiche IMDB

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Suggestions : 13 Tzameti

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CANNIBAL HOLOCAUST **

1 Avr

« Est-ce qu’il est nécessaire de montrer aux hommes l’enfer pour qu’ils croient un peu en leur bonheur !? »

2sur5  Cannibal Holocaust est l’un des films les plus controversés de tous les temps ; et si ce statut sulfureux lui est toujours accordé, c’est autant pour ses images peu ragoutantes que pour trois accusations majeures. Elles se concentrent sur : l’hypocrisie de sa dénonciation de la violence, le degré atteint par cette violence, le caractère injustifiable de la mise à mort réelle d’animaux(la tortue, le rat d’eau, le porc – exclusivement des animaux consistants et mignons, dont le massacre, si bref soit-il, est pénible – et, pendant ces courts instants, nourri de dégoût et de colère à l’égard du film et ses protagonistes).

D’autres au contraire y voit un chef-d’œuvre et sont subjugués, d’abord naturellement par son commentaire social, ensuite par sa double audace : représentation sans interdits et regard pessimiste sur les hommes, allant jusqu’à mettre en doute la validité du contrat social. Le rapport de force entre ces deux blocs antagonistes débouche sur une situation paradoxale : numériquement, la majorité continue à vomir le film, y compris les écumeurs de pièces underground les plus téméraires. Mais une véritable  »minorité agissante » de cinéphiles ne cesse de le ramener sur le tapis et mettre en évidence son génie.

D’abord un produit typique !

Tourné en 1979, Cannibal Holocaust est la seconde incursion dans l’univers des tribus cannibales de Ruggero Deodato, déjà auteur deux ans auparavant du Dernier Monde Cannibale. Le cinéaste bis italien se rendait cette fois en Colombie pour ce qui restera sa réalisation notoire – le reste de sa carrière, hormis peut-être La Maison près du parc, n’ayant valeur que d’anecdote.

En fait, Cannibal Holocaust n’est pas un monstre sorti de nulle part. C’est plutôt un sommet du film de cannibale et surtout, sa vocation était d’une part de pousser le genre à son point limite ; d’une autre, d’être un méta-film, accessoirement une dénonciation  »participative » de la violence façon Funny Games. Et c’est par là qu’il se distingue du tout-venant du film du cannibale ou du cinéma d’exploitation.

Innovation narrative et esthétique

La vraie force de Cannibal Holocaust, celle qui justifie sa place dans l’Histoire du cinéma, est formelle. Le film nous amène dans « l’enfer vert » de deux façons : dans la première partie, une équipe de secours part retrouver dans la jungle amazonienne une expédition partie il y a deux mois, sans donner de nouvelles depuis. Dans la seconde, occupant environ les deux tiers de l’heure et demi, des journalistes et responsables médias visionnent le reportage enregistré par cette fameuse équipe, qui a fini par connaître une mort violente auprès des tribus sauvages qu’elle partait découvrir. Cannibal Holocaust utilise ainsi de fausses images  »trouvées » (sur laquelle se pose une BO divine, combinant douce mélopée et synthétiseurs effroyables) pour amplifier le réalisme et la banalité de l’ambiance, générant ainsi une plus grande proximité avec l’horreur.

En se présentant ainsi, Cannibal Holocaust emploie un langage cinématographique rare, résolument premier degré, aux apparences impersonnelles et spontanées ; par conséquent, particulièrement offensif. Avec son ambition de « cinéma-vérité », le film a eu des répercussions considérables sur le « found footage movie », dont il est l’un des ancêtres, sinon la matrice contemporaine. Le filmage  »documentaire » artificiel a notamment engendré Le Projet Blair Witch, qui lui-même a crée un véritable genre, aujourd’hui parodié jusqu’à la saturation par les consternant Paranormal Activity.

Les polémiques connues à l’époque peuvent paraître insensées vues d’aujourd’hui : Cannibal Holocaust était suspecté de montrer des humains tués réellement (donc d’être un cas de snuff, légende urbaine qui commence à s’imposer dans les 70s) et Deodato a été porté devant les tribunaux. Il a du faire la preuve des trucages et présenter, devant la justice et à la télévision (totale ironie) ses acteurs qu’on croyait sacrifiés. Malgré tout, le film est de toutes façons censuré voir banni dans plusieurs pays européens.

Une philosophie garantie sans humanisme

Deodato défend son film comme une représentation de la délétère course au scoop des journalistes ; dans son pays, ce sensationnalisme aurait atteint son point culminant avec l’attrait des médias italiens pour la violence dans l’affaire des Brigades Rouges. Toutefois lorsqu’il met en exergue ce journalisme racoleur et immoral, Cannibal Holocaust use des mêmes ficelles et dépasse très largement son accusé – au point de se demander si celui-ci n’est pas avant tout un prétexte. Mais ce point a été largement évoqué, servant sans relâche de motif ultime d’un dénigrement contagieux, sans doute un peu aveugle (à l’image du racisme qui lui est prêté – alors que ce sont les pervers de la partie, ceux du reportage, qui le sont).

Il faut reconnaître à Cannibal Holocaust que sa réflexion s’étend plus loin. Dans la vision délivrée par le film, le monde moderne est aussi sauvage que celui des tribus primitives et refoulées ; finalement, les hommes sont tous des animaux dans une jungle (le parallèle est dressé explicitement par le montage lors du générique d’exposition). Naturellement c’est très con. Et puis c’est vrai, ça l’est suffisamment en tout cas. Tout comme la dure loi de la jungle, qui presse à sacrifier et à attaquer lorsque le contexte ne laisse que ce genre d’urgences. Mais cette loi imprègne d’autant plus les hommes qu’ils tentent de dompter la nature ; si les reporters engendrent le conflit et font entrer le mal dans l’eden tribal, c’est parce que eux-mêmes ont été préalablement corrompus par les mensonges et l’ordre factice de leur civilisation (tandis que les indigènes sont d’abord plus raisonnables et pacifiques, en tout cas envers les étrangers – tout en vivant au quotidien et exultant dans leurs rites la violence que ces étrangers ne connaissent plus).

Un passage obligé au musée de l’inouï et du scandale

S’il a toujours un pouvoir traumatisant, c’est pour ces éclats de violence laconiques et ultra-réalistes (le viol-sacrifice (punition pour adultère), le corps empalé (souvent repris en guise d’affiche)  ; plutôt que pour sa posture ou ses intentions. Évidemment, la dimension psychologique n’existe pas, sinon pour les démonstrations d’humanité primaire. Cannibal Holocaust n’est jamais plaisant ou divertissant, sans quasiment une once d’humour [volontaire – il y a tout de même la première partie, assumée comme une mise en scène], mais tout de même férocement complaisant – et il rejoint A Serbian Film dans sa promesse, accomplie, d’éprouver et d’emmener le plus loin possible.

Et ainsi le film n’est jamais une escroquerie ; au contraire, il a toute sa place comme classique du grotesque macabre, à l’ultra-réalisme près. Même s’il semble surfait, il parvient à être ce qu’il veut : une odyssée folle, abjecte, fascinante. Creuse aussi, mais pas vide (et d’ailleurs, tellement surchargée). Deadato a mis tout ce qu’il voulait dans Cannibal Holocaust et en dépit de tous ses défauts (graphiques et narratifs – ou moraux), celui-ci dégage bien ce climat de pellicule transgressive allant peut-être là où il ne faut pas ou peut-être n’importe comment, mais y allant, avec quelque chose de suicidaire et enflammé dans le geste. L’ensemble n’en est pas moins besogneux et extraordinairement immonde (avec notamment le démembrement final).

Il suscite encore les passions, soulèvent les cœurs, enflamme les plumes et les esprits. C’est, trente-trois ans après, encore un « on le hais ou on l’adule ». L’indifférence ou la modération semblent exclus ; c’est pourtant bien là que je me situe, pour ce film aussi important qu’ennuyeux. Et si les scandalisés, comme ceux qui crient au chef-d’œuvre, prolongeaient le  »sens » de Cannibal Holocaust en se triturant en vain, voir en galvaudant l’esprit critique ?

Note globale 49

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