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SHAUN LE MOUTON LA FERME CONTRE-ATTAQUE ***

4 Nov

4sur5 Ce second film a probablement plus de personnalité et de capacité à rester en mémoire. Le scénario est plus soutenu et au lieu d’explorer la ville des humains Aardman a davantage misé sur le dépaysement. La place importante d’un ami venu d’ailleurs y est pour beaucoup. LU-LA a l’air d’un gadget moche héritier des Télétubbies ou d’un programme télé débile du matin, mais les animateurs ont su le rendre sympathique pour un public élargi grâce à sa vivacité, sa part d’exploits et de secrets.

Contrairement à il y a quatre ans les références abondantes sont discrètes ou introduites à des moments moins évidents. Elles restent classiques ou vulgaires et forcément nous avons celle à ET sur son vélo devant la lune. D’autres sont plus subtilement amenées comme le code d’ouverture sonnant comme l’air propre à Rencontres du troisième type. L’ensemble des aspects de la mise en scène sont opportunistes dans le sens créatif du terme, que ce soit en terme d’agencements du décors ou des perceptions (la fente d’une poubelle donne l’occasion d’adopter un format de pellicule plus ‘cliché’ du cinéma). D’ailleurs le bonus en générique de fin vaut la peine de rester contrairement à celui d’Angry Birds 2.

C’est donc un film d’action dynamique sans être hystérique, ne véhiculant pas la niaiserie des autres à son niveau de visibilité, mais il ne s’aventure pas vers les efforts de profondeur ou de sentiments d’un Mystère des pingouins. C’est plutôt une Soupe aux choux actualisée et spielbergienne, boostée par une culture audiovisuelle et musicale anglaise. Son grand talent est dans la fusion et la réinvention (on voit une base souterraine à la On ne vit que deux fois, une antagoniste avec un air d’agent Scully), or l’originalité pure étant rarissime c’est déjà excellent. Puis la première des qualités reste esthétique car au-delà de la beauté diversement appréciable, on peut toujours apprécier la mobilité des traits : rien là-dedans ne semble ‘objet’ et on se sent plus proche du film ‘live’ que de l’animation artificielle.

Note globale 72

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Suggestions… X-Files

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CHIEN ****

28 Déc

5sur5  Pour soutenir Chien, son interprète qualifie le film et le cheminement du protagoniste de « punk » [au cours de la promotion]. Mesuré à l’aune des valeurs admises à établies, Chien est effectivement punk parmi les punk ; rien de tel concernant le rapport à l’autorité. Le punk ignore la maturité et la soumission volontaire, Chien les embrassent avec une souveraine détermination. La dégénérescence et l’indignité du personnage sont effectivement la voie d’une libération – elle ne conduit pas à plus de chaos et d’inanité, mais à une stabilité à la fois sordide et douillette où la nature de l’individu peut s’exprimer et s’épanouir, loin des pressions et des déviations.

Tel qu’il se présente, Chien doit être une comédie vaguement surréaliste, une espèce de petit Old Boy européen (avec la vengeance d’un abusé réduit à un état de méprisable animal). C’est une partie de ce qu’est cette farce rigoureuse, fable pathétique. Ce n’est pas non plus un film ‘intello’ crypté et pompeux – une couverture qui lui permettrait d’engranger des points, comme le fait Lanthimos avec ses pochades de thésard immonde (dernière en date : Mise à mort du cerf sacré). Il est facile de lui attribuer un discours social ou politique mais son propos concernant la dictature est résiduel ; son focus est plutôt sur le non-citoyen épanoui en dictature. Chien donne à voir un style de personne et de rapport au monde ; à cette fin, il fallait une incarnation parfaite de semi-chien et semi-homme – Macaigne la livre, se fait chien et maso intégral avec un talent sidérant, probablement responsable des sentiments mêlés éprouvés par beaucoup de spectateurs (sans quoi ils auraient pu plus facilement catégoriser et rabrouer unilatéralement le film). Un environnement à la hauteur devait transformer l’essai – celui de Chien est froid, indifférent – un monde comme les humains qui y sont posés sans destinée manifeste – un ‘monde’ humain concentré sur ses flux bien à lui, où le reste est du décors, inerte (l’insensibilité culminant avec le gag de l’hélicoptère).

Ce qu’il y a de rude avec Chien, c’est d’être ainsi interpellé et probablement de s’y retrouver (par des proximités potentielles avec Jacques ou son histoire (et par l’impression de côtoyer des réalités ou des gens pas plus lumineux) – naturellement ‘personne’ ne pourra vivre et encore moins cumuler de telles expériences, ou alors ‘personne’ ne devrait). Chacun a forcément été en position de faiblesse ou de subordination ; contraint à composer avec son aliénation ; à accepter l’inacceptable (même contre ses intérêts ou le ‘soi’ sain). Si on y échappe, le risque est toujours là – ou bien on a été un enfant et c’était insupportable ! Alors à moins d’avoir renoncé à toute grandiosité concernant l’Homme ou le petit homme qu’on est, un tel film devient pénible, primaire, sa musique paraît laborieuse et bête comme celle d’un dépressif qui, finalement, malgré toute notre bonne et brave volonté, ferait mieux de ne pas s’approcher (ce qu’il ne souhaite probablement pas mais Mr.Optimisme et Mme.Altruisme l’ignorent pour jouer leur misérable rôle) et est de toutes façons le seul responsable de son état (c’est bien la seule vérité à reconnaître dans toute cette ‘perception’) !

Écrasé et abusé par les autres, Jacques est toujours comme un enfant – il comprend le point de vue des autres, absorbe leurs arguments mesquins émis contre lui, s’accorde avec leurs justifications et ne reconnaît que leurs besoins. Sans élans, sans ressorts même dans le passé ; ses ancrages sont la volonté et les mouvements des autres. Son vide identitaire est flagrant – l’absence règne chez lui, la personnalité est évanouie, les pensées propres inexistantes. On pourrait le soupçonner d’être un authentique retardé, lui attribuer déni et soumission généralisés serait déjà plus raisonnable (et plus respectueux). Il ne peut pas défendre son fils, racketté sous ses yeux ; s’accommode aisément des mensonges flagrants, des humiliations – comme s’il pouvait y avoir quelque chose de pire, de plus embarrassant. Il espère être (entre)tenu ; qu’on s’occupe de lui comme d’une bête, d’une plante, d’une possession qui n’a pas à réfléchir et surtout n’a pas à (se) battre – c’est sa contrepartie ; sa récompense. Quelle pesanteur, ‘la volonté’ !

En même temps il est tellement loin, tellement lent, pataud – on ose plus se moquer de lui. On ne rit que des situations, voire de son destin – avant qu’il ne perde tout et que la comédie s’éloigne. D’une part, c’est un échec absolu. Il y a plusieurs raisons et façons d’avoir eu tort d’être né, d’avoir rien à faire là. La sienne est des moins impressionnantes a-priori, même pas ‘positivement’ pathétique – la plus nulle, peut-être la seule vraiment tragique [pour l’Humanité et ses espoirs en elle-même]. Pourtant c’est aussi une réussite : ce gars désespérant a enfin une vocation, un rôle, une direction – son affaire est faite ; et surtout il a véritablement un espace à lui, ce que tant d’autres n’auront jamais. Bien des gens sont des chiens et se jettent ventre à terre – par calcul ou instinct grégaire ; lui s’y applique littéralement, sans de telles aspirations – et il gagne à la fin. Néanmoins la peine à son égard serait idiote – ce spectacle est affreux, c’est triste ; mais c’est normal. Longtemps on guette le réveil salutaire, la sortie de piste inévitable – quitte à ce que tout devienne plus pourri il vaudrait mieux y aller (comme dans Punch drunk love) ; mais la trajectoire de Jacques le chien est au-delà des petites histoires de rapport de force, d’affirmation et de relations. Il ne s’agit pas de prendre une revanche ; mais de prendre une place adaptée, avec des avantages et des espaces d’expression, même de rares endroits où cet individu peut exercer une domination ! En bon cuck, il pourra rester attaché au couple – et prendre sa petite part ; certes il ne jouira plus comme un homme, voire ne jouira plus mais c’est simplement car ce n’est pas pour lui – aucune correction physique n’est nécessaire.

Face au déclassement social, à une situation de dominé/baratiné, Jacques est l’opposé du type de Seul contre tous. Comme le personnage joué par Philippe Nahon il est aliéné, va au bout de son exclusion, s’active en vain également et tend à détruire ce qui fait de lui un homme de ce monde – mais Jacques n’a pas sa combativité et le boucher refuse de se ‘tuer’ ainsi, il reste un homme même si c’en est un des bas-fonds sociaux puis moraux. Dans les deux cas c’est le vide alentours, sans qu’il soit désiré – Jacques travaille dans un magasin bas-de-gamme, le peu d’entourage, d’interlocuteurs et de références rapportés sont minables – quelques égoïstes plus blasés ou repus que lui, des rangés par défaut, comme lui est dans une pissotière parce que l’autre est hors de sa portée. Le maître chien est un exclu aussi, raccroché à la société que par son pauvre métier. Il vit dans une espèce de grand garage miteux à plusieurs pièces – mais c’est un exclu ‘dominant’. Renfermé, sans rien à livrer, il canalise sa morgue. Jacques et lui sont dans leur cage du fond de la société – prennent leurs positions, quittent la zone d’échange de la sous-société civile – pour être bourreau et victime assumés, lâcheurs accomplis au courage infini, car les masques et les protections n’ont plus cours ici.

L’économie et les gains psychiques sont considérable pour les soumis – encore faut-il que quelqu’un les tiennent en laisse. Prendre des claques et se faire écraser ne suffit pas – c’est simplement une gratification déplorable ! Bien sûr le maître-chien aussi s’abaisse et se limite. Tout en étant si fort, Max est un nihiliste ou un incapable (le remettre à JCVD était une aberration, que ce belge-là n’y ait rien senti de bon est un heureux accident de production). Ce sombre type présenté comme ‘fascisant’ est une autre sorte de désintégré, en route (même déjà au terminus) d’une façon distincte mais comparable à celle d’un alcoolique endurci. Son économie, il l’obtient grâce à cette rupture avec le monde, son rejet de toute foi ou estime pour l’Humain, l’amalgame entre humains-chiens qui sont tous deux du bétail à contrôler et régulièrement à cogner. D’où la difficulté à regarder son homme-chien dans les yeux dans un moment de détente : il ne peut pas laisser remonter de traces d’humanité, de vulnérabilité, d’amitié. Sa défense compulsive contre l’exploitation l’en empêche – affectivement, une prison bien solide vaut mieux qu’une sincérité ou un lâcher-prise à hauts risques. S’il aime son chien (ou un humain), il faudra le montrer de façon impérieuse, en posant sa décision et tenant cet autre apprécié à sa place.

Le plus inconfortable c’est que Jacques, naturellement est une victime, mais c’est aussi un être vertueux – certes surtout par le négatif. Il se contente de peu ; ne voit pas ou refuse de prendre conscience du vice, de la méchanceté. Il ignore l’aptitude à la ruse, car en est dépourvu. C’est l’honnêteté doublée de l’abandon de soi absolus – se traduisant par un regard plein d’amour inconditionnel et de confiance, grotesques mais purs. Jacques est sorte de Jésus du quotidien, que vous pourriez croiser dans la rue – la version bâtarde bien entendu, celle avec abandon de la volonté. Il souhaite se faire aimer même s’il peut se contenter de moins. Il est dépourvu d’hostilité, sans noirceur en tout cas venant de soi – donc sans noirceur. Voilà un faible ne ripostant pas, ne voulant pas mentir sur sa nature, ne demandant rien – même pas ce genre de types avides d’être pris en charge, dorloté, restauré dans sa prétendue dignité, ses prétendues qualités ; il souhaite trouver un refuge, mais ne vient pas en demandant une implication aux autres – réellement, ne les oblige pas, n’a pas d’intentions par en-dessous. Il ressemble à un ‘simplet’ – c’est en fait un démissionnaire placide et heureux, prêt si pas fait pour le bonheur. Avec lui le nœud gordien houllebecquien est réglé, l’anti-héros d’Extension ou des Particules a trouvé la voie du repos et de l’accomplissement.

Comme chez Solondz (Storytelling) ou Seidl (trilogie du Paradis), la séance pourrait être insupportable à cause de sa cruauté et du portrait effarant dressé de l’Humanité ; les espaces de délassement ou de divertissement sont encore plus rares dans le film de Benchettrit. Heureusement pour les nerfs du spectateur, il préfère confirmer et renforcer son propos plutôt, qu’aller dans une surenchère, même drôle, ou créer des surprises garantissant le train fantôme. Chien a un aspect très programmatique, il est donc un peu prévisible – il va nous montrer l’énormité d’une déchéance ‘obstinée’. Il n’est jamais gâté par cette attitude, sauf dans le cas où on a été réfractaire ou blessé dès le départ. Sa précision est extraordinaire, la démonstration s’opère donc à bon escient. Les petites sorties de route sont cohérentes : Jacques Chien est gentil, il a des intérêts vitaux, des mini-zones de commencement d’un début d’ascendant ou de succès. Il faut bien comprendre que ce n’est pas un personnage de cartoon et que nous ne sommes pas devant une simple gaudriole sinistre et engagée ou atypique. Jacques n’est pas de ces gens qui font des choix et se détermineraient par eux – il est de ces gens réels, avec des préférences, des pentes naturelles, des instincts cohérents et donc un peu mêlés, pas lisses.

Le seul point où le film pourrait vraiment être attaqué, c’est sur sa propre position face à ce qu’il représente – il semble tiraillé entre validation et distance neutre (sans tomber dans l’écueil du rigolard ou d’une autre protection de ce genre). Est-ce vraiment bon et souhaitable ? Il faut simplement constater que Jacques est taillé pour ‘ça’, qu’on l’y aide ou pas. Parvenir à accepter et honorer une personne aussi repoussante a-priori est probablement la plus grande et belle qualité de ce Chien. Il y a arrive en adhérant à lui tout en l’humiliant – l’image souligne régulièrement les traits disgracieux de l’homme, sublime paisiblement sa sagesse d’être à zéro sans se plaindre, en fait discrètement une sorte de saint laïque. Les rêveries dans les bois concrétisent l’idée d’une Nature refuge et donc la noblesse de cet ‘homme’ déclassé – arraché à – son déguisement et ses illusions de civilisation – la décrépitude sourde de celle de l’époque y aidant.

Note globale 86

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Suggestions… Shocker, Au poste !, La bataille de Solférino, Calvaire, Le grand soir, Guillaume et les garçons, Une époque formidable, Extension du domaine de la lutte, Tenue de soirée, Baxter, Podium, Plague Dogs,White Dog, Didier

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (8), Son/Musique-BO (8), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (9), Ambition (7), Audace (8), Discours/Morale (8), Intensité/Implication (8+), Pertinence/Cohérence (8)

Les +

  • intransigeant et sans équivalent
  • Macaigne
  • les autres personnages, parfaitement glacés, trivialement sordides, sans être antipathiques (contrairement au « petit con » et aux autres non-interlocuteurs)
  • qualités sonores (et choix musical sublime)
  • captivant sans être pétaradant
  • d’une précision extraordinaire (y compris pour ‘incarner’ le chien)

Les –

  • jugements voire intentions des auteurs et participants potentiellement confus
  • appuie énormément le propos et sur de nombreux détails

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LA NOUVELLE VIE DE PAUL SNEIJDER ***

24 Mar

4sur5 Mignonne histoire de pétage de plombs d’un cadre très supérieur arrivé à saturation suite à un événement traumatique. Thierry Lhermitte pourrait donc sembler dans un rôle à contre-emploi, mais ce nouveau costume pourrait être celui de bien des connards cyniques interprétés tout au long de sa carrière (comme ceux du Dîner de cons ou d’Un Indien dans la ville) – après vingt ans écoulés et l’orgueil ramassé. Il expérimente les vertus de la dépression, à distinguer de la ‘résilience’ ; les accidents, les chocs, les graves pertes, une fois digérés, laissent quelques cadeaux derrière eux – grâce à eux passer de l’autre côté’ sera plus qu’une fantaisie de l’esprit.

Quand le film commence, Paul Sneijder a déjà largement dévalé la pente. Le battant n’a plus de travail et sa famille n’est plus fiable. Le choc du départ, c’est son refus de ‘se battre’, comme on le dirait communément. Paul ne s’engagera pas dans un procès pour la ‘réparation’ de la mort de sa fille et contre l’accident qu’il a lui-même subi. Il décide que ça n’aurait pas « de sens ». Il a peut-être tort, les autres ont certainement raison lorsqu’ils évoquent ce qu’il(s) rate(nt). L’ont-ils quand ils le blâment ? Ils plaident aussi pour ses intérêts. Ce choix pousse l’entourage à tomber les masques – enfin c’est une façon pompeuse de le dire, car il n’y a déjà plus que le minimum d’hypocrisie entre les vieux colocataires (que sont lui, sa femme et ses fils). Paul Sneijder est simplement entouré d’humains auxquels il est lié – par des chaînes obsolètes ; et ces humains sont tels qu’ils sont, lorsqu’ils ont faim, sont pressés ou obnubilés, par eux-mêmes ou par leurs activités ; et lorsqu’ils se foutent de votre sort sauf dans la mesure et dans les parties précises où ils sont impliqués. Aussi Paul n’a pas le droit de partir ; il faut le prendre au sens strict. Il a des responsabilités et on aura qu’elles à lui rappeler, avant de devenir plus hostile. On le juge, on ne l’aime pas. Il trouve le médecin puis bientôt la police pour le ramener à sa ‘réalité’ présumée.

Paul Sneijder c’est le citoyen opérationnel qui a appris l’absurdité et se voit comme un rat dans un monde fermé – un monde ‘ouvert’ seulement à son bruit, abruti de lui-même. La phase d’apprentissage, les réactions et l’adaptation ne sont pas retracées, appartiennent déjà elles aussi au passé : comme pour lui, c’est fini, au mieux englouti. Le spectateur ne connaît Paul que remis à sa place de petit homme ridicule qu’un rien pourrait balayer ; anéanti pour les caprices d’un appareil ou de la météo. Grâce à cette nouvelle place dans la vie, Paul est témoin de la mesquinerie et la sauvagerie des gens. Leur dureté de vampires zélés et arrogants n’inspire ni honte de soi ni admiration, ni compassion. Il semble y avoir un biais consenti (régulièrement) par la mise en scène à Paul – elle appuie la solitude sous de multiples facettes (la distance, la vacuité ressenties, l’indifférence galopante), l’impression d’espaces plombants et écrasants.

Le film comme les perceptions de Paul dégagent un côté comique et triste, qui laisse froid. Ils auscultent passivement le vide, les mensonges des choses. Les rôles joués, les raisonnements et présentations sur-faits semblent dominer l’essentiel, l’authenticité relève de l’accidentel, la lucidité de quelques-uns s’arrête avec leur cynisme et leur avidité. On parle à Paul comme à un dépressif, avec le mépris, l’agacement et l’impatience caractéristiques – son ‘attitude’ est une menace quand elle n’est pas simplement une gêne. Jusque-là ce film a correctement représenté une phase dépressive, ses effets, sa réalité subjective, également ses dons ; il va au bout en accompagnant Paul dans sa confrontation passive-agressive puis finalement carrément agressive. D’abord le type joué par Lhermitte rejette les suggestions, les demandes (le concours, les avocats), même lorsque son humeur ne freine pas tellement ; après la résistance il va apprendre à assumer ses principes, ses préférences, oser dire non pour des raisons personnelles, puis découvrir les joies du sabotage.

Il s’oppose avec le sourire ; répond, avec humour si nécessaire ; démolit les espoirs, les consensus et les fiertés en dernière instance (d’où cette scène jouissive face au collègue et probable amant de sa femme). Pour l’observateur non-impliqué que nous sommes, c’est génial, car les gens sont poussés à montrer ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent, sous les encouragements, la politesse et le reste. C’est le plaisir d’humilier la situation et soi-même, d’entrer dans la joie du refus et de l’abandon des caprices des normes ou de l’ego : tout ce qui fait « un minable » selon sa femme (et un autre hypocrite intéressé). Celle-ci est le complément parfait de l’histrionne ‘open’ : une workaholic sur-attentive à son image, obsédée par l’efficacité, alter ego parfait de la mal-baisée secrètement hostile à l’ultra-conformisme à la fois affiché et déguisé ; deux identités de femmes fausses et extraverties, interchangeables tout en paradant avec leur individualisme de narcisses serviles.

Dans les conditions où nous sommes, c’est donc l’horreur ultime. La fugue est bien la seule option et sans ‘ailleurs’ (terrestre ou autre) il ne reste que le négativisme – Paul le préfère allègre. Il est ouvert à l’expérience, tant qu’elle ne l’engage pas trop fort. En somme Paul refuse d’être l’objet des autres, refuse d’être dans le circuit. Sa libération est à ce prix ; il n’a qu’à gâcher une ‘vie’ qui n’en est pas une, des illusions de la bouillie sociale. Le consumérisme antisocial le guette ; l’envie de tout plaquer peut bien l’emporter. Car il n’a pu être là-dedans que comme un maillon ; désormais il ne saurait plus connaître que le statut d’aliéné. Cela n’exclut pas la conscience des risques, pour la société et pour le bonheur des individus, de ce consumérisme antisocial – simplement les valeurs n’étant plus, ce souci ne pourrait être que mécanique, finalement tout aussi hypocrite que les convictions altruistes ou le légalisme des autres. Aussi il n’y a plus qu’à laisser-aller, le monde et ses propres rentes.

Ce film pourra plaire aux lecteurs de romans ‘chemins de vie’ crétins ou brillants, pourra parler à tous ceux qui ont approché même indirectement des choses comme ce qu’on appelle « crise existentielle ». L’approche est candide, sans moralisme ni fausse notes, l’humour désespéré mais sans aigreur. Seul bémol : dans la seconde moitié, des scènes musicales et ‘abstraites’ remplies d’émotivité artificielle et de pop sophistiquée ronronnante.

Note globale 74

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Suggestions… Manchester by the Sea + Irréprochable/2016 + Quai d’Orsay/Tavernier + Incendies/Villeneuve + Hippocrate + Le peuple du silence et de l’obscurité

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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102 DALMATIENS *

20 Sep

102 dalma

1sur5   Porcherie ! Abomination ! Les 102 Dalmatiens est parvenu à tirer vers la médiocrité deux entités géniales : Cruella et Gérard Depardieu. Si ces deux phénomènes ont eu le tort de se prêter au jeu, le coupable est Disney. Après le succès au box-office des 101 Dalmatiens, les studios improvisent cette suite, sortie cinq ans plus tard en 2001. Cette fois ils sont 102 et sont montés de toutes pièces, car il n’y a aucune filiation avec une quelconque œuvre antérieure.

Après le conservatisme, le jeunisme et la coolitude, associés bien sûr à une dose pachydermique de mièvrerie et de moralisme de mégère sans âme. Les 102 dalmatiens pousse la niaiserie à un degré écoeurant et donnera des crampes d’estomacs à n’importe quel enfant un temps soit peu éveillé. Tout est minable, jusqu’au moindre détail. L’histoire est tellement imbécile qu’un réalisateur Z alcoolique se sentirait honteux d’avoir à ce point manqué de cohérence ! Comprenez tout de même que la femme dans le couple à dalmatiens est la fille d’Anita et de Roger, les propriétaires de Perdita et Pongo dans le précédent film.

Elle est leur fille et Cruella vient de sortir de trois ans de prison. Ce n’est pas totalement incohérent : de toutes évidences, Cruella n’est pas beaucoup plus vieille que dans Les 101. Oui mais la fille d’Anita et Roger a déjà une vingtaine d’années ? Que tous les auteurs de ce film soit brûlés vifs pour leur insondable connerie ! Qu’ils se complaisent à mettre au point un tel dégueulis est tout à fait concevable après tout, mais qu’ils manquent à ce point de rigueur logique, à ce niveau là qu’un trip surréaliste aurait du mal à justifier, c’est d’une connerie criminelle. Planquez-vous à tout jamais !

Ce couple d’ailleurs est absolument imbuvable. Celui des 101 était assez élégant, poli, parfois même drôle, celui-ci est à vomir. Deux braves petits blaireaux angéliques, elle très responsable et très très mature, lui chaotique c’est vrai mais enfantin et si pur. Mais qu’ils crèvent, que Cruella débarque pour les crucifier et les ébouillanter vivants ! Entre Cruella, dernier rempart avant l’apocalypse artistique et spirituel ! La voici, avec une Glenn Close qui s’amuse manifestement, assure le minimum avec dérision. La nouvelle Cruella n’est pas à la hauteur de celle éprouvée, mais elle a une certaine valeur et sera, effectivement, le seul atout de cette purge infâme.

Mais attention : Cruella 2, ça donne Ella, le versant lumineux et charitable de Miss Devil, activiste pro-canin. Comme les auteurs sont stupides ou incroyablement négligents, mais ont quand même été en mesure de percevoir l’intérêt suscité par la Cruella de chair et d’os, ils lui accordent quelques moments de triomphe. Ainsi Ella se voit adulée pendant ses bonnes œuvres, lors d’un clip accompagné d’une chanson ignoble à sa gloire. Mais la nullité crasse ne suffit pas, il fallait aussi faire la leçon et porter un bon message à destination des petits esprits à formater ! Et dans le Disney gâteux (sauvé par Pixar vers 2005 alors qu’il sombrait vers la ruine, qualitativement parlant), les méchants restent méchants, doivent être détestables et inhumains, sans nuance.

Les enfants, regardez ce que ces autres vont devenir, voyons comme ils sont horribles et unilatéraux ! Quand à vous soyez sages, attardés et sensibles comme ce connard de Kevin Shepherd, qui est un peu votre alter-ego, lorsque vous aurez vingt ans de plus et pourrez mener une vie d’adulte sans sacrifier votre bonne petite âme tiède et insouciante. Il ne faut pas se braquer cependant, car Les 101 Dalmatiens aussi était manichéen à ce point et surtout n’a pas fait exprès de rendre Cruella si pleine et valide.

Les 101 Dalmatiens fonctionnait parce qu’il honorait les formes classiques, gardait un certain bon goût malgré son aspect dépressif voir oppressant ; et surtout parce que c’était un film conservateur façonnant un monstre sur-mesure, prêt à susciter la peur et à se faire hair. Le petit juge surdoué de la fin le spécifiait : comme les auteurs du film, il ne comprenait pas un quart de seconde en quoi le spectacle allait pouvoir être fascinant. Cette manne là est liquidée, tout comme l’élégance adoptée peut-être par défaut dans Les 101. Au lieu de ça il n’y a plus qu’un film vulgaire et navrant, condamnant toute forme de  »déviance » et exultant à la fois la candeur et la soumission.

La seule continuité un peu consistante est du côté de Jean-Pierre (français, donc Jean-Pierre) Le Pelt, le nouvel associé de Cruella. Capitaliste exubérant comme elle, c’est aussi un exploiteur sans cœur : Disney et Kevin Lima n’ont pas peur de nous montrer les ateliers où l’oppression se joue, pas plus que d’affronter le salaud en achevant le tout sur la libération de ces classes laborieuses. Allez, c’est au moins une bonne intention : c’est simplement dommage que le niveau d’entendement et la mise en scène soient là encore ceux de primates.

« En ce qui me concerne c’est du gâteau » se substitue à « Pour excès de maquillage ? » et c’est très douloureux. Au goût du jour, un appel d’une grande bêtise à l’inanité, à la passivité et la docilité. À réserver aux enfants déjà demeurés qu’il ne sert à rien d’espérer sauver. Et aux trolls de mauvais goût.

Note globale 12

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DRESSE POUR TUER *

2 Sep

2sur5  L‘émotion et l’idéologie peuvent-elles suffire à occulter les qualités objectives ? Absolument, Dressé pour tuer nous le prouve. Film dénonciateur du racisme et de son conditionnement malveillant, Dressé pour tuer fut desservi à son époque par une vaste polémique concernant ses intentions et, ironie, son racisme supposé. Les studios préfèrent éviter le scandale et refoulent Samuel Feller (Shock Corridor), lequel se retrouve avec un film-maudit sur les bras, distribué dans une poignée de salles. Ecoeuré, il en vient à s’exiler en France.

Belle genèse, pour autant Dressé pour tuer est loin d’être un incompris auprès du public. Il est incroyablement bien noté, admiré même. Or à l’instar de Futur Immédiat LA 1991 (quoique la réputation de celui-ci demeure encore assez raisonnable), ce n’est jamais autre chose qu’un petit divertissement avec substrat idéologique fort, valant le coup-d’oeil et certainement pas cette pluie de médailles. L’idée est audacieuse : une jeune actrice recueille un chien blanc massif qui a manifestement été dressé pour attaquer les personnes de couleur noire. Horrifiée, elle le remet à un anthropologue (noir) pour extirper cette rage.

Le film présente donc ce combat optimiste contre la force du conditionnement et des préjugés inculqués à un être vivant. Il coche toutes les cases idéologiques, chaque simplification est au rendez-vous, comme la mise en scène du processus peur/haine/attaque, dynamique presque spirituelle de tous les intolérants de ce monde comme chacun doit le savoir. Sous peine de dé-conditionnement en faveur d’un conditionnement inverse, mais un conditionnement visionnaire voyez-vous, consistant à s’affranchir du Mal. Dressé pour tuer ? Le devoir scolaire d’un petit socialiste (ou progressiste) consciencieux auquel il manque le choc de la vie.

Samuel Fuller met un véritable talent pour le drame et le thriller au service de toute cette errance. Si le film est toujours à la frontière du ridicule, notamment lors de ses fièvres symboliques (à l’église, c’est peut-être un peu trop Samy), la séance est tout de même divertissante et donne à méditer. Le contenu est pourtant pauvre, le peu de matière étant étalé à l’infini et retourné dans tous les sens. Il semble que l’issue ne fasse aucun doute ; puis surgit le final fataliste. La haine est incurable. Le germe ancré, on ne peut que l’orienter, mais jamais l’anéantir. Le gros chien blanc a déplacé sa haine mais reste un prédateur hostile conduit par ses ornières et ses mauvais instincts.

Un retournement final ne suffit pas à introduire la complexité. Pendant tout le film, Samuel Fuller a soutenu une ligne structurée : il aimerait avoir la foi en elle plus qu’il ne l’a, mais il montre tout de même la supériorité de cette vision. Il reconnaît in fine qu’elle se heurte à la mise en pratique, que la réalité est réfractaire. Cela peut être considéré comme un sursaut de conscience ou une forme d’humilité. Mais c’est comme pour ce gros chien blanc : l’action, même contrariée, a des effets. Dressé pour tuer est dans le camp de l’ingénierie psycho-sociale avec les arguments d’une blague et un sérieux total.

Mais comme dans tous les produits idéologiques normatifs ou voués à frapper les esprits, des images fortes sont là. Elles sont démagogues, manipulatrices et malhonnêtes, au service d’intentions se voulant nobles et s’avérant démesurées. Quand Fuller fait du chien une créature quasi démoniaque, il est proche du nanar sentencieux, mais aussi de la grâce. Ce n’est pas défendable mais c’est une grande performance ! De même, il hystérise la narration, mais cette sur-dramatisation fonctionne malgré les résistances quand à l’objet.

Le problème, c’est naturellement lorsqu’on perçoit que c’est intenable : soit sitôt qu’on allume un semblant de sens critique, dès que la moindre distance mentale s’opère. En revanche, le règlement de compte avec le raciste relève trop du nanar sentencieux pour ne pas sombrer au sens négatif dans l’anthologique. Par ailleurs, la propriétaire du chien est bien trop lente et creuse pour inspirer la sympathie, les dialogues trop enfantins et on note certains faux-raccords très grossiers (face à la cage). Dans l’ensemble, c’est du bis qualitatif, avec un côté De Palma et Carpenter light, où la vulgarité du propos et la passion de la démonstration confinent à l’égarement.

Note globale 41

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