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CHIEN ****

28 Déc

5sur5  Pour soutenir Chien, son interprète qualifie le film et le cheminement du protagoniste de « punk » [au cours de la promotion]. Mesuré à l’aune des valeurs admises à établies, Chien est effectivement punk parmi les punk ; rien de tel concernant le rapport à l’autorité. Le punk ignore la maturité et la soumission volontaire, Chien les embrassent avec une souveraine détermination. La dégénérescence et l’indignité du personnage sont effectivement la voie d’une libération – elle ne conduit pas à plus de chaos et d’inanité, mais à une stabilité à la fois sordide et douillette où la nature de l’individu peut s’exprimer et s’épanouir, loin des pressions et des déviations.

Tel qu’il se présente, Chien doit être une comédie vaguement surréaliste, une espèce de petit Old Boy européen (avec la vengeance d’un abusé réduit à un état de méprisable animal). C’est une partie de ce qu’est cette farce rigoureuse, fable pathétique. Ce n’est pas non plus un film ‘intello’ crypté et pompeux – une couverture qui lui permettrait d’engranger des points, comme le fait Lanthimos avec ses pochades de thésard immonde (dernière en date : Mise à mort du cerf sacré). Il est facile de lui attribuer un discours social ou politique mais son propos concernant la dictature est résiduel ; son focus est plutôt sur le non-citoyen épanoui en dictature. Chien donne à voir un style de personne et de rapport au monde ; à cette fin, il fallait une incarnation parfaite de semi-chien et semi-homme – Macaigne la livre, se fait chien et maso intégral avec un talent sidérant, probablement responsable des sentiments mêlés éprouvés par beaucoup de spectateurs (sans quoi ils auraient pu plus facilement catégoriser et rabrouer unilatéralement le film). Un environnement à la hauteur devait transformer l’essai – celui de Chien est froid, indifférent – un monde comme les humains qui y sont posés sans destinée manifeste – un ‘monde’ humain concentré sur ses flux bien à lui, où le reste est du décors, inerte (l’insensibilité culminant avec le gag de l’hélicoptère).

Ce qu’il y a de rude avec Chien, c’est d’être ainsi interpellé et probablement de s’y retrouver (par des proximités potentielles avec Jacques ou son histoire (et par l’impression de côtoyer des réalités ou des gens pas plus lumineux) – naturellement ‘personne’ ne pourra vivre et encore moins cumuler de telles expériences, ou alors ‘personne’ ne devrait). Chacun a forcément été en position de faiblesse ou de subordination ; contraint à composer avec son aliénation ; à accepter l’inacceptable (même contre ses intérêts ou le ‘soi’ sain). Si on y échappe, le risque est toujours là – ou bien on a été un enfant et c’était insupportable ! Alors à moins d’avoir renoncé à toute grandiosité concernant l’Homme ou le petit homme qu’on est, un tel film devient pénible, primaire, sa musique paraît laborieuse et bête comme celle d’un dépressif qui, finalement, malgré toute notre bonne et brave volonté, ferait mieux de ne pas s’approcher (ce qu’il ne souhaite probablement pas mais Mr.Optimisme et Mme.Altruisme l’ignorent pour jouer leur misérable rôle) et est de toutes façons le seul responsable de son état (c’est bien la seule vérité à reconnaître dans toute cette ‘perception’) !

Écrasé et abusé par les autres, Jacques est toujours comme un enfant – il comprend le point de vue des autres, absorbe leurs arguments mesquins émis contre lui, s’accorde avec leurs justifications et ne reconnaît que leurs besoins. Sans élans, sans ressorts même dans le passé ; ses ancrages sont la volonté et les mouvements des autres. Son vide identitaire est flagrant – l’absence règne chez lui, la personnalité est évanouie, les pensées propres inexistantes. On pourrait le soupçonner d’être un authentique retardé, lui attribuer déni et soumission généralisés serait déjà plus raisonnable (et plus respectueux). Il ne peut pas défendre son fils, racketté sous ses yeux ; s’accommode aisément des mensonges flagrants, des humiliations – comme s’il pouvait y avoir quelque chose de pire, de plus embarrassant. Il espère être (entre)tenu ; qu’on s’occupe de lui comme d’une bête, d’une plante, d’une possession qui n’a pas à réfléchir et surtout n’a pas à (se) battre – c’est sa contrepartie ; sa récompense. Quelle pesanteur, ‘la volonté’ !

En même temps il est tellement loin, tellement lent, pataud – on ose plus se moquer de lui. On ne rit que des situations, voire de son destin – avant qu’il ne perde tout et que la comédie s’éloigne. D’une part, c’est un échec absolu. Il y a plusieurs raisons et façons d’avoir eu tort d’être né, d’avoir rien à faire là. La sienne est des moins impressionnantes a-priori, même pas ‘positivement’ pathétique – la plus nulle, peut-être la seule vraiment tragique [pour l’Humanité et ses espoirs en elle-même]. Pourtant c’est aussi une réussite : ce gars désespérant a enfin une vocation, un rôle, une direction – son affaire est faite ; et surtout il a véritablement un espace à lui, ce que tant d’autres n’auront jamais. Bien des gens sont des chiens et se jettent ventre à terre – par calcul ou instinct grégaire ; lui s’y applique littéralement, sans de telles aspirations – et il gagne à la fin. Néanmoins la peine à son égard serait idiote – ce spectacle est affreux, c’est triste ; mais c’est normal. Longtemps on guette le réveil salutaire, la sortie de piste inévitable – quitte à ce que tout devienne plus pourri il vaudrait mieux y aller (comme dans Punch drunk love) ; mais la trajectoire de Jacques le chien est au-delà des petites histoires de rapport de force, d’affirmation et de relations. Il ne s’agit pas de prendre une revanche ; mais de prendre une place adaptée, avec des avantages et des espaces d’expression, même de rares endroits où cet individu peut exercer une domination ! En bon cuck, il pourra rester attaché au couple – et prendre sa petite part ; certes il ne jouira plus comme un homme, voire ne jouira plus mais c’est simplement car ce n’est pas pour lui – aucune correction physique n’est nécessaire.

Face au déclassement social, à une situation de dominé/baratiné, Jacques est l’opposé du type de Seul contre tous. Comme le personnage joué par Philippe Nahon il est aliéné, va au bout de son exclusion, s’active en vain également et tend à détruire ce qui fait de lui un homme de ce monde – mais Jacques n’a pas sa combativité et le boucher refuse de se ‘tuer’ ainsi, il reste un homme même si c’en est un des bas-fonds sociaux puis moraux. Dans les deux cas c’est le vide alentours, sans qu’il soit désiré – Jacques travaille dans un magasin bas-de-gamme, le peu d’entourage, d’interlocuteurs et de références rapportés sont minables – quelques égoïstes plus blasés ou repus que lui, des rangés par défaut, comme lui est dans une pissotière parce que l’autre est hors de sa portée. Le maître chien est un exclu aussi, raccroché à la société que par son pauvre métier. Il vit dans une espèce de grand garage miteux à plusieurs pièces – mais c’est un exclu ‘dominant’. Renfermé, sans rien à livrer, il canalise sa morgue. Jacques et lui sont dans leur cage du fond de la société – prennent leurs positions, quittent la zone d’échange de la sous-société civile – pour être bourreau et victime assumés, lâcheurs accomplis au courage infini, car les masques et les protections n’ont plus cours ici.

L’économie et les gains psychiques sont considérable pour les soumis – encore faut-il que quelqu’un les tiennent en laisse. Prendre des claques et se faire écraser ne suffit pas – c’est simplement une gratification déplorable ! Bien sûr le maître-chien aussi s’abaisse et se limite. Tout en étant si fort, Max est un nihiliste ou un incapable (le remettre à JCVD était une aberration, que ce belge-là n’y ait rien senti de bon est un heureux accident de production). Ce sombre type présenté comme ‘fascisant’ est une autre sorte de désintégré, en route (même déjà au terminus) d’une façon distincte mais comparable à celle d’un alcoolique endurci. Son économie, il l’obtient grâce à cette rupture avec le monde, son rejet de toute foi ou estime pour l’Humain, l’amalgame entre humains-chiens qui sont tous deux du bétail à contrôler et régulièrement à cogner. D’où la difficulté à regarder son homme-chien dans les yeux dans un moment de détente : il ne peut pas laisser remonter de traces d’humanité, de vulnérabilité, d’amitié. Sa défense compulsive contre l’exploitation l’en empêche – affectivement, une prison bien solide vaut mieux qu’une sincérité ou un lâcher-prise à hauts risques. S’il aime son chien (ou un humain), il faudra le montrer de façon impérieuse, en posant sa décision et tenant cet autre apprécié à sa place.

Le plus inconfortable c’est que Jacques, naturellement est une victime, mais c’est aussi un être vertueux – certes surtout par le négatif. Il se contente de peu ; ne voit pas ou refuse de prendre conscience du vice, de la méchanceté. Il ignore l’aptitude à la ruse, car en est dépourvu. C’est l’honnêteté doublée de l’abandon de soi absolus – se traduisant par un regard plein d’amour inconditionnel et de confiance, grotesques mais purs. Jacques est sorte de Jésus du quotidien, que vous pourriez croiser dans la rue – la version bâtarde bien entendu, celle avec abandon de la volonté. Il souhaite se faire aimer même s’il peut se contenter de moins. Il est dépourvu d’hostilité, sans noirceur en tout cas venant de soi – donc sans noirceur. Voilà un faible ne ripostant pas, ne voulant pas mentir sur sa nature, ne demandant rien – même pas ce genre de types avides d’être pris en charge, dorloté, restauré dans sa prétendue dignité, ses prétendues qualités ; il souhaite trouver un refuge, mais ne vient pas en demandant une implication aux autres – réellement, ne les oblige pas, n’a pas d’intentions par en-dessous. Il ressemble à un ‘simplet’ – c’est en fait un démissionnaire placide et heureux, prêt si pas fait pour le bonheur. Avec lui le nœud gordien houllebecquien est réglé, l’anti-héros d’Extension ou des Particules a trouvé la voie du repos et de l’accomplissement.

Comme chez Solondz (Storytelling) ou Seidl (trilogie du Paradis), la séance pourrait être insupportable à cause de sa cruauté et du portrait effarant dressé de l’Humanité ; les espaces de délassement ou de divertissement sont encore plus rares dans le film de Benchettrit. Heureusement pour les nerfs du spectateur, il préfère confirmer et renforcer son propos plutôt, qu’aller dans une surenchère, même drôle, ou créer des surprises garantissant le train fantôme. Chien a un aspect très programmatique, il est donc un peu prévisible – il va nous montrer l’énormité d’une déchéance ‘obstinée’. Il n’est jamais gâté par cette attitude, sauf dans le cas où on a été réfractaire ou blessé dès le départ. Sa précision est extraordinaire, la démonstration s’opère donc à bon escient. Les petites sorties de route sont cohérentes : Jacques Chien est gentil, il a des intérêts vitaux, des mini-zones de commencement d’un début d’ascendant ou de succès. Il faut bien comprendre que ce n’est pas un personnage de cartoon et que nous ne sommes pas devant une simple gaudriole sinistre et engagée ou atypique. Jacques n’est pas de ces gens qui font des choix et se détermineraient par eux – il est de ces gens réels, avec des préférences, des pentes naturelles, des instincts cohérents et donc un peu mêlés, pas lisses.

Le seul point où le film pourrait vraiment être attaqué, c’est sur sa propre position face à ce qu’il représente – il semble tiraillé entre validation et distance neutre (sans tomber dans l’écueil du rigolard ou d’une autre protection de ce genre). Est-ce vraiment bon et souhaitable ? Il faut simplement constater que Jacques est taillé pour ‘ça’, qu’on l’y aide ou pas. Parvenir à accepter et honorer une personne aussi repoussante a-priori est probablement la plus grande et belle qualité de ce Chien. Il y a arrive en adhérant à lui tout en l’humiliant – l’image souligne régulièrement les traits disgracieux de l’homme, sublime paisiblement sa sagesse d’être à zéro sans se plaindre, en fait discrètement une sorte de saint laïque. Les rêveries dans les bois concrétisent l’idée d’une Nature refuge et donc la noblesse de cet ‘homme’ déclassé – arraché à – son déguisement et ses illusions de civilisation – la décrépitude sourde de celle de l’époque y aidant.

Note globale 86

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Shocker, Au poste !, La bataille de Solférino, Calvaire, Le grand soir, Guillaume et les garçons, Une époque formidable, Extension du domaine de la lutte, Tenue de soirée, Baxter, Podium, Plague Dogs,White Dog, Didier

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (8), Son/Musique-BO (8), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (9), Ambition (7), Audace (8), Discours/Morale (8), Intensité/Implication (8+), Pertinence/Cohérence (8)

Les +

  • intransigeant et sans équivalent
  • Macaigne
  • les autres personnages, parfaitement glacés, trivialement sordides, sans être antipathiques (contrairement au « petit con » et aux autres non-interlocuteurs)
  • qualités sonores (et choix musical sublime)
  • captivant sans être pétaradant
  • d’une précision extraordinaire (y compris pour ‘incarner’ le chien)

Les –

  • jugements voire intentions des auteurs et participants potentiellement confus
  • appuie énormément le propos et sur de nombreux détails

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LOLA MONTES ****

4 Nov

lola montes

4sur5  À la fin de l’année 1955, Lola Montès est un événement, dont le tournage a impliqué deux techniques exigeantes : Eastmancolor et CinémaScope. Martine Carol y interprète un personnage calqué sur Lola Montez, danseuse et courtisane au XIXe, intime du compositeur Franz Liszt et anoblie par le roi de Bavière. Max Ophuls (La ronde, Lettre d’une inconnue) finira sa carrière sur cet échec commercial assez remarquable, le film étant carrément retiré de l’affiche pour être présenté sous des moutures différentes. Lola Montès va cependant interpeller de nombreux cinéastes (comme Truffaut) et critiques ou professionnels. Une version restaurée, soutenue par la Cinémathèque française, est présentée en 2008 à Cannes. Lola Montès y apparaît radieuse et conforme de nouveau aux aspirations de son directeur.

Conceptuellement, Lola Montès pose des constats forts. Quand son héroine chute, c’est aussi les splendeurs d’une culture réduites à l’état de mascottes passives dans le show à l’ordre du jour. De façon à peine plus abstraite, le business dévore les institutions, les Etats-Unis jouent avec les reliques du Vieux Continent pour se divertir et doper leurs rêves. L’aristocratie au sens large a été balayée par une révolution, populaire dans la mesure où le peuple peut faire usage de ce que le commerce manipule sans égards ni principes. Lola Montès est l’histoire d’une agonie et s’il était plus dense il serait probablement violent. Car en l’état, le contenu est désarticulé et qu’il soit ouvertement dépressif l’irrigue certainement, le nourrit assez peu. Les sentiments de Lola sont aussi contrarié par les aléas de l’Histoire qu’étouffés par une mécanique obèse et somptueuse : Lola Montès c’est l’aboulie magnifique, fluide et déshumanisante en théorie comme en pratique.

Avec ou sans remaniement, Lola Montès demeure relativement vacant, hors et justement en vertu de ses brillantes applications théoriques : illustrations d’une femme démultipliée et dissociée, lessivée mais en mouvement. La narration est audacieuse pour l’époque, quoique cette architecture complexe encadre des histoires palotes. Lola Montès est riche dans ses manières, elle forge avec elle des démonstrations prodigieuses. Trouvant un écho dans la vie de l’actrice principale, les péripéties sont cruelles et parfois sulfureuses ; scandaleuses à leur façon, tout comme cette déchéance est un scandale et l’accompagner ainsi est terrible. Lola Montès outrepasse la bienséance en allant dans la tragédie sans rémission ni moindre zone d’espoir. L’orgie chromatique soutient une cérémonie creuse et éclatante, avec sa part de puissance et son cortège d’images fortes. Lola Montès, c’est le luxe sans l’épaisseur ; se réfléchissant au travers d’une âme, malade, accablée. Une héroine ressassant pour un public avide et brutal des souvenirs ; son état de délabrement avancé trouve dans une écriture apathique une complicité malvenue.

Note globale 78

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Barry Lyndon + La fille de Ryan + Freaks + Les Duellistes + Qui a peur de Virginia Woolf ? + Il était une fois en Amérique + Les Sorcières d’Eastwick + La Femme et le Pantin + Blanche-Neige 

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (5), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 77 à 78 suite à la mise à jour générale des notes.

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BAD LIEUTENANT *****

25 Jan

bad lieutenant

5sur5  Le plus grand film sur un personnage abîmé et à bout de lui-même touché par la grâce. Le bad lieutenant campé par Harvey Keitel n’est pas un junky débile ou un de ces paumés apathiques quelconques ; il renvoie à tous ceux qui sont nés ou rapidement devenus sans espoir, vivant en enfer et pour lesquels toute croisade est non seulement inutile, mais aussi carrément inimaginable. Elle l’est pour eux à un niveau profond ; mais aussi car dans le contexte, cela n’aurait aucun sens, cela ne peut pas survenir.

Tourné en 18 jours dans les rues de New York, Bad Lieutenant se déroule dans la banlieue de ce phare du ‘monde libre’ au début des années 1990. Un lieutenant de police drogué et corrompu est sur la pente fatale : son corps commence à se délabrer et surtout ses dettes grimpent. Sa passion des paris sportifs le mène à la ruine et ses créanciers s’impatientent. Face à cette pression, il reporte et mise toujours plus sur les Mets de Denver pourtant promis à l’échec. En quête d’un sursaut miracle tout en se sachant perdu, il cherche la rédemption tout en allant au bout de sa descente.

Bad Lieutenant est le climax de la carrière d’Abel Ferrara, où ses thématiques manichéennes, son sens du tragique, sa vision de la dégradation et du salut sont subjugués. Il a investi avec Harvey Keitel une énergie sans limites pour concevoir ce film, impliquant toutes les sortes de ressources disponibles, y compris l’entourage de l’acteur pour interpréter ses proches dans le film par exemple. Les scènes de shoot sont réelles. Avec la nonne de L’ange de la Vengeance, le bad lieutenant est le personnage le plus grand de toute l’oeuvre de Ferrara.

Il en fait une figure christique tellement aboutie que Scorsese a vu dans Bad Lieutenant ce qu’il aurait voulu faire sur La dernière tentation du Christ. L’ambivalence de Ferrara (se déclarant catholique sans la foi) envers la religion a toujours marquées ses œuvres ; dans Bad Lieutenant, les conceptions catholiques sont à la fois libératrices et castratrices. Il faut en passer par le pardon et même par le martyr pour trouver la lumière, mais le ré-enchantement lui-même, s’il ouvre à la paix de l’esprit, ne sauve pas notre corps physique ni notre existence en ce monde.

La religieuse violée a admis cela depuis longtemps. Elle refuse de parler aux enquêteurs mais aussi au lieutenant car elle a déjà pardonné à ses agresseurs. Elle estime que ce sont des miséreux et les miséreux prennent, car ils n’ont rien (c’est exprimé en ces termes). Aussi, le lieutenant se trompe en croyant que promettre « la vraie justice » va la sensibiliser. Il se trompe en pensant que c’est par la punition des pêcheurs, aux actions autrement nocives que les siennes puisqu’ils ont souillés un autre corps que le leur, qu’il va laver son âme. Il va apprendre le pardon sans pour autant apaiser sa souffrance.

Bad Lieutenant est une expérience de vie percutante, donc, secondairement, un film très important. Rarement une création est en mesure de traduire une vérité aussi instinctive, reptilienne. L’interprétation d’Harvey Keitel, auquel la caméra se colle tout le long, est inoubliable. Il y a chez lui une volonté admirable mais folle de croire à sa puissance, même quand on a tout perdu et aucune chance, en minimisant ou occultant carrément les éléments extérieurs. Son attitude dans les paris est donc similaire : malgré les faits et leurs cruels rappels, il veut croire dans ceux qui semblent perdus. Pourquoi s’obstiner, pourquoi courir dans le mur ? Parce qu’en y croyant, c’est sûr, oui c’est sûr, ça passera car la ténacité mérite d’être récompensée !

Et si cela échoue, alors ce sera l’impasse et ainsi terrassé, il n’y aura plus qu’à rebondir avec plus de vigueur que jamais. Il faut tout saboter pour sortir de ces schémas pourris, c’est alors qu’apparaîtra la voie ! En attendant, si on est encore vivant et toujours sur cette pente, c’est qu’il nous reste encore une distance avant la sortie de l’enfer. Peut-être aussi que cette issue est un piège, peut-être qu’il y a trop d’efforts sans récompenses, peut-être que ce sera le vide au bout du chemin car somme toute, cet enfer est notre bourreau et notre définition.

Bad Lieutenant connaît le rôle du déni et celui des attitudes suicidaires dans le parcours d’une personne. En plus de la tenation de l’auto-destruction, de la recherche du Graal ou d’une vérité intérieure, il met en relief cette aspiration à s’installer dans un sanctuaire sur-mesure. Ainsi la prostituée fréquentée par le lieutenant a choisi de vivre dans sa bulle, car le monde prend trop et n’apporte rien. Il « faut se dévorer soi-même » dit-elle pour justifier sa résistance. Au lieu d’être souillé, volé, trahi, encore, encore, par ce monde sordide, il vaut mieux l’autarcie, quitte à mourir de ses fantaisies pour protéger son intégrité.

Note globale 99

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…  Légitime Violence 

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