TRAITE DE CARACTEROLOGIE (René Le Senne) ***

10 Juil

4sur5  La caractérologie présente un intérêt plus littéraire ou spéculatif que scientifique. La psychologie académique n’en tient pas compte aujourd’hui, mais elle a eu sa place au XXe siècle avec des tentatives de systématisation. Certaines sont carrément douteuses ou simplistes (les ‘sciences de la destinée’ sont à proximité de celles chutant dans la morphopsychologie), celle de Heymans et Wiersma est relativement sérieuse et consistante. Elle permet de déduire de vastes possibilités pour évaluer ou du moins se figurer le caractère d’un individu ou qualifier des phénomènes intersubjectifs – par exemple, la culture [classique] anglaise serait une illustration massive et vivante du ‘flegmatique’, un des huit profils tirés de la rencontre entre ses trois items : émotivité, activité, primarité/secondarité.

Ce modèle fut repris par René Le Senne, devenu fondateur officiel de la caractérologie française, en tant que discipline reconnue. Il publie en 1945 son Traité de caractérologie, dans lequel il définit les huit types de caractères et leurs propriétés. Son approche sera achevée par Gaston Berger, qui présente en 1950 un Questionnaire de référence. Ce successeur mettra l’accent sur des variables complétant les portraits : Polarité Mars/Vénus (logique de la guerre vs celle du commerce), Tendresse, Passion intellectuelle (préférence pour les considérations abstraites ou les intérêts pratiques), Avidité, Intérêts sensoriels. La plus importante reste la Largeur de conscience, opposant les consciences braquées aux consciences élargies. Le Senne l’exploite souvent dans ses descriptions et elle pourrait devenir le quatrième marqueur essentiel – les autres n’altèrent pas l’essentiel, sont plutôt orientées par lui.

  • Émotif, Actif, Primaire = Colérique (EAP)
  • Émotif, Actif, Secondaire = Passionné (EAS)
  • Émotif, non-Actif, Primaire = Nerveux (EnAP)
  • Émotif, non-Actif, Secondaire = Sentimental (EnAS)
  • non-Émotif, Actif, Primaire = Sanguin (nEAP)
  • non-Émotif, Actif, Secondaire = Flegmatique (nEAS)
  • non-Émotif, non-Actif, Primaire = Amorphe (nEnAP)
  • non-Émotif, non-Actif, Secondaire = Apathique (nEnAS)

L’Émotif jouit d’une énergie réactive, se mesurant par les turbulences et l’intensité qu’elle entraîne ; l’Actif d’une énergie pro-active, se mesurant davantage par les effets, la quantité des productions et la capacité à dominer sans difficulté « les obstacles ». De là une hiérarchie implicite, avec les cumulards en tête de cortège et les placides en bas de l’échelle ; les EA (Émotifs Actifs) sont les champions des événements sociaux et changements politiques (explicité page 217 dans l’intro sur les Colériques). Les seuls émotifs (EnA [Émotifs non-Actifs], typiquement les artistes et méditatifs, « les faibles » face à l’action) ou actifs (neA [non-Émotifs Actifs], les actifs froids, ‘professionnels’) doivent, en général et tant que tout est égal par ailleurs, être en retrait par rapport aux émotifs-actifs que sont les Colériques et les Passionnés. Le Senne place le Passionné au sommet, ses voisins (Flegmatiques chez qui chute l’Émotivité, Colérique où la Primarité l’emporte sur la Secondarité, Sentimentaux où se manifeste le défaut d’Activité) sont passablement flattés, quoiqu’il tire méchamment sur le Sentimental. Celui-ci est rejoint par les Sanguins et Nerveux, qui ne présentent qu’une propriété positive rapporté au Passionné, tandis que l’Apathique et l’Amorphe sont marqués par l’inertie. Les comptes-rendus à leur sujet sont courts, l’Histoire et la bibliographie n’ayant pas assez de générosité pour compenser leur inaptitude naturelle à briller, marquer les âmes ou le mouvement du monde, créer ou contribuer de manière assez forte.

Le troisième aspect crucial pour cerner un caractère, selon cette typologie, concerne le retentissement des faits, idées, émotions ou toutes représentations dans l’esprit. Il est durable et profond chez les Secondaires, fugace chez les Primaires. Ces derniers sont les hommes du présent, les autres tendent à s’y soustraire. C’est ce qui fait du Colérique « l’actif exubérant » dont il est dit : « Tous les caractères envient celui du Colérique, tandis que lui n’en envie aucun ». Les personnalités charismatiques sont dans cette portion du troupeau. Avec le Sanguin il forme le duo des extravertis, le Sanguin étant davantage l’homme du « sens pratique » et le Colérique celui de la « cordialité ». L’influence des combinaisons est considérable : c’est chez les Émotifs qu’on pense le plus sur ‘soi’ ou sur les autres (les actifs et les froids pensent davantage sur ‘les choses’) – le Sentimental est dans le premier cas, son opposé Colérique dans le second. Le Nerveux serait « le plus primaire des primaires » car l’Émotivité sans « l’autorité sur le moi » conférée par l’Activité le livre complètement aux secousses du présent et l’amène à chérir plus que les autres les sensations, les divertissements, tout ce qui pourra l’arracher à l’inévitable ennui.

L’aspect moral de la vision de La Senne culmine dans la description du Nerveux et des vices de son Inactivité, laquelle installe sa « perversion ». L’ossature d’un tel profil implique forcément de telles conclusions ; et sa généralisation apparaît signe, éventuellement de ‘décadence’, mais surtout d’instabilité, voire de furie dans des circonstances propices. C’est surtout qu’il faut recourir aux cas extrêmes pour rendre intelligible le système : il est donc difficile de se reconnaître franchement dans un grand type, car le Colérique du quotidien n’est pas Victor Hugo et l’Amorphe du quotidien n’est pas encore cette loque à laquelle on concède un « talent musical ». Simplement Le Senne est plus enclin à noter les tares des inactifs que celles des autres et même relativise régulièrement l’activité des quatre types ‘A’ ou de leurs exemples historiques, sans écorner leurs valeurs – une grâce dont ne profite aucun inactif (quoique le Sentimental reste « le plus riche des inactifs » et que le Nerveux ait son intérêt en tant que meilleur sujet pour la caractérologie, à l’opposé du Flegmatique qui est « le plus simple des hommes »).

C’est le problème de ce Traité : il n’assume pas comme telles des sélections arbitraires. Le Senne introduit des nuances et liens entre les caractères. Par exemple il présente les Passionnés « paranerveux », dont Nietzsche serait un excellent représentant ; c’est donc un Passionné pré-émotif et sur-émotif, avec l’Activité et la Secondarité abaissées (propriétés partagées par son voisin le Flegmatique). Mais des pans entiers restent omis, surtout lorsqu’il s’agit des actifs froids. Ainsi Le Senne n’envisage même pas l’existence des Flegmatiques peu intellectuels, sauf lorsqu’il se sert d’un texte issu d’un autre classement pour faire un parallèle et introduire sa propre notion (partant d’un ‘apathique actif’ pour arriver à son ‘flegmatique’). Lorsqu’il en vient aux familles de Flegmatiques, les « sous-inémotifs », c’est-à-dire les non-émotifs se rapprochant de l’Émotivité donc du centre, ne sont pas considérés. Deux catégories retiennent son attention : les « flegmatiques préactifs » et les « présecondaires », séparés à leur tour en fonction de la largeur du champ de conscience (Large/non-Large ou étroit). Les flegmatiques se distinguant d’abord par leur froideur sont oubliés, de même que les hypothétiques flegmatiques para-sentimentaux ou para-colériques, qui auraient pourtant pu être abordés au moment de parler des présecondaires et préactifs.

Par nécessité et pour des raisons de principe l’exposé de Le Senne a donc tendance à ‘aplatir’. Il s’en remet beaucoup à ses démonstrations numériques (on oriente l’empirisme) mais commet parfois des approximations, quand il dresse des ponts ou commente d’autres modèles (avec Jung), ou en convoquant quelques exemples historiques. De plus le style semblera lourd et l’éthique pompeuse si on appartient trop au XXI ou même au XXe siècle. La limite tient donc à un point de vue idéaliste, qui peut être corrigé ou compensé par celui qui voudra manipuler cette caractérologie. Ces représentations ‘pures’ sont à prendre comme des outils – équivalents de l »idéal-type’ de Weber appliqué à la psychologie. La caractérologie d’Heymans et Wiersma peut être utilisée avec d’autres cadres, plus pragmatiques que théoriques, mieux définis, comme le Big Five/OCEAN, ou le MBTI, pour donner un aperçu de ‘l’énergie’ et de la nature d’une personne, avec le risque d’être plus paternaliste ou péremptoire à son égard.

Elle peut être aussi à reformuler, en cassant sa compulsion vers l’absolu. Au lieu de départager de façon binaire les types, en reléguant des actifs modérés et peut-être déficients dans la case des grands chefs d’État, il faudrait considérer un ‘centre’. Il y aurait ainsi 27 types et non plus 8, ces derniers occupant les bords, les 19 autres étant des amalgames de deux, trois, voire quatre, de ces archétypes forts et durs. Il y aura également un type mixte, modéré sur chaque item (Émotif/froid, Actif/inactif, Primaire/secondaire). La plus forte minorité pourrait s’y retrouver et les traits distinctifs de ces gens-là seront à chercher ailleurs que dans leur caractère, en tout compris sous cet angle systématique et globalisant (par opposition aux considérations que les indicateurs secondaires couvrent partiellement, comme l’avidité, la tendresse, ou comme le ‘courage’ pourrait l’être).

Enfin l’intérêt de ce Traité, au-delà des outils qu’il met à disposition et sans qu’il les rendent par là irrécupérables, est de présenter la vue d’un homme, d’une culture, d’un monde en lui mais aussi partagé autour de lui, sur l’âme, la constitution et la vocation des hommes, ainsi que leurs sections. En toutes circonstances et en envisageant les profils dans leur pureté, le Flegmatique analyse le monde, le Sentimental le vomit, le Passionné l’organise, l’Apathique l’oublie ; le Sanguin gère le monde, le Colérique le mobilise, le Nerveux le bouscule, l’Amorphe s’y confond. Les tendances dominantes et les préjugés d’un organisme social ou humain pourront corrompre ces généralités en préférant l’une ou l’autre des tendances, en remettant en question certaines directions plus spontanément adoptées par le Passionné ‘naturel’ ou par l’Amorphe – par exemple en ridiculisant la poursuite du prestige, les fantaisies de grandeur, on condamnera plus facilement le Passionné non-altéré, on rabaissera les non-émotifs secondaires dans les temps de turbulences enthousiastes, on déplorera les fadaises des non-actifs émotifs dans les milieux où les fonctions et l’activité froides dans le monde objectif l’emportent sur toutes autres considérations, à commencer par les chimères en interne. Par conséquent cette caractérologie semble plus adaptée à une société homogène, avec une unité culturelle et des univers où la corporation et l’institution l’emportent sur le maelstrom d’intérêts et de vues contradictoires, où l’espace public et mental ne s’est pas globalement ou en priorité démocratisé.

Note globale 8

Critique sur SC

Extraits :

« Un bon nombre de Français et d’Américains du Nord étalent ainsi une joie de vivre auprès de laquelle le repli sur soi, le tourment de l’infini ou la sécheresse analytique peuvent apparaître comme des perversions. Le colérique n’envie guère les autres caractères, les autres caractères l’envient souvent. » (p.249/478)

Extraits concernant la largeur de conscience :

« Le rétrécissement de la conscience ne favorise pas la sympathie ; au contraire la largeur de la conscience permet de se mettre plus facilement à la place d’autrui. » (p.332, chapitre sur les Sanguins)

« l’étroitesse du champ de conscience est peu favorable à l’analyse de soi » (p.337)

« nL favorise l’esprit immédiat de réaction » (p.253 – familles de Colérique)

p.450-451 : évoque un sentimental large, « plus conesthésique et réflexif »

« une conscience souple est celle qui, tenant compte d’ un grand nombre de représentations simultanées, trouve dans leur multiplicité des occasions, soit de fluctuer, soit de varier et de compliquer ses réactions. » (p.451)

« La contre-partie avantageuse de la raideur est l’intensité des représentations : dans une conscience large la lumière de la conscience, c’ est-à-dire la force du flux d’ énergie qui s’ étale sur le contenu de l’ esprit, est contrainte de se répartir entre un grand nombre de représentations et par suite la puissance motrice de chacune s’ en trouve diminuée ; au contraire, dans une conscience étroite un système assez pauvre de représentations dominantes absorbe l’ énergie totale de la conscience et la canalise dans la direction qu’ il indique. Cela doit faire, dans l’ expression poétique, des vers fermes, bien frappés, susceptibles de s’ imposer à l’ esprit du lecteur et pour ainsi dire de le marquer. Que l’ on compare le vers de Vigny et celui de Verlaine, on mesurera aisément la différence que de grandes variations dans l’ ampleur du champ de conscience peuvent imposer au génie poétique. »

« … il est aussi à l’ étroit dans sa conscience, ce qui lui rend malaisé le dédoublement intérieur, si facile à un analyste de conscience large tel que Biran » (p.452)

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