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BRENDAN ET LE SECRET DE KELLS ****

30 Nov

4sur5 A l’instar du Livre d’Eli ou le héros s’acharnait à conserver une Bible dans un monde païen et hostile, Brendan et le secret de Kells met en scène des personnages travaillant à préserver une enluminure (le livre éponyme, recueil des évangiles du Nouveau Testament). Ils sont compromis par un Abbé obstiné, oubliant le livre, oubliant sa quête spirituelle et ses missions pour porter toute son attention sur la sécurité de l’abbaye et son idée de muraille insubmersible contre des envahisseurs à l’attaque imminente. Le petit Brendan échoue à raisonner son oncle, mais découvrira l’objet de ses motivations et poursuivra l’œuvre que lui ne comprend plus.

Le pitsch est tiré d’un sujet-fondateur de la culture irlandaise, autour duquel se développe un monde de fantaisies. Loin de systèmes geeks et de structures complexes, Brendan et le secret de Kells subjugue par sa perfection formelle. L’originalité du style est la première force et la plus saillante ; la finesse de l’écriture est l’autre atout majeur. Bien que simple, voir primitif, le récit est fluide et surtout étonnamment vif, profond : la subtilité de chaque personnage ou situation est délivrée à tout instant avec peu d’images, de gestes ou de mots.

Récit initiatique apparent, au moins sur le papier, Le secret de Kells se révèle rapidement en tant que conte parvenant à la synthèse d’antagonismes dans son esthétique graphique comme  »psychique ». Ainsi, le film concilie soif de vérité et quête de morale, attachement à un monde autarcique et goût de l’ouverture et du danger.

Marqueur fort de cette démarche, les faiblesses, défauts ou aspects déplaisants ou restrictifs des figures et personnages du film ne sont pas masquées, mais plutôt intégrés à leur portrait. Tomm Moore sait reconnaître les vertus de fardeaux évidents, des violences naturelles ou des contraintes d’une communauté. Tout a son pendant et les aspects malsains et ceux constructeurs secouent chaque homme, chaque objet : l’autoritarisme de l’Abbé est le plus vibrant symptôme de sa bienveillance et de son dévouement ; l’inconscience soudaine du jeune Brendan est une fausse-rupture pour ce garçon dogmatique mais curieux, c’est même dans ces élans-là qu’il se développe pour mieux retourner plus tard dans sa tanière dorée et améliorer ses actions.

Au-delà de la muraille se dresse une forêt abondant d’inconnus, de dangers et d’environnements impensables. Une bonne part resteront de l’ordre de l’indicible et de l’invisible mais le spectacle est si expressif et complet qu’au terme d’une balade dans ces univers mouvants, byzantins et rococo, l’esprit se perd avec enthousiasme dans cette foule de suggestions. Le film vise la totalité, entre imaginaire entreprenant et empathie pénétrante pour ces petits personnages donnant chaire et foi à cet îlot perdu au milieu d’un monde brouillé, sauvage et apocalyptique. Lors d’une scène radicale, simple, belle et brutale, on les voit brandissant encore avec humilité et confiance la lumière au moment ou les hordes de barbares souillent leur travail de paix. Sur les principes et par la notoriété, c’est le Kirikou du cinéma d’animation irlandais.

Note globale 82

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LE SABRE DU MAL ****

22 Sep

LE Sabre du mal

4sur5  Film de samouraïs sorti en 1966, c’est le plus célèbre de Kihachi Okamoto, dont l’oeuvre fut prolifique et appréciée dans les années 1960 avant que sa carrière ne devienne plus laconique et anonyme. La vedette est Tatsuya Nakadai, un sinon l’acteur le plus emblématique du cinéma d’arts martiaux de l’époque, une des vedettes d’Akira Kurosawa notamment. Dans Dai-bosatsu tôge, il incarne un méchant total, réprouvant quasiment toute émotion, d’un rationalisme sans failles dopé par son absence de vanité.

Caustique sans le faire exprès, ce personnage personnifie le cynisme profond (et sans rage) du film. C’est un rōnin (samouraï sans maître) délaissant volontairement les codes traditionnels à l’heure de la faillite de sa ‘caste’ objective (le film se déroule en 1860). Sa situation aux portes du nihilisme assumé place Le Sabre du Mal à distance de ses camarades de l’époque, plus proche de l’attitude de films bis, insolents et violents comme Lady Snowblood que d’œuvres au moralisme glacé comme Rashomon ou Hara-kiri. Le Sabre du Mal est loin de ne valoir que comme défilé d’exploits hauts-en-couleur, fonction qu’il porte haut en passant : c’est le chaînon manquant entre Orson Welles et Sergio Leone.

Un divertissement total, un peu théâtral, beaucoup fétichiste. Nakadai/Ryunosuke apparaît comme un véritable démon humain, il est d’ailleurs à peine mortel malgré la mobilisation contre lui. Le spectacle est somptueux, la mise en scène à un rare degré de puissance tranquille et souveraine. Au fil de ses représentations crues sur la condition humaine se dresse aussi un point de vue sur le couple : celui formé par Ryunosuke et Ohama est d’un pathétique et d’une brutalité à rendre Qui a peur de Virginia Wolf tout gentil et désuet comme un petit drame de mœurs à apprécier en famille.

Le combat dantesque (malgré quelques incongruités typiques de l’époque dans les façons de mourir) du dernier temps est brutalement interrompu au point de générer une des fins les plus anormales jamais recensées. Le Sabre du Mal aurait du ouvrir une trilogie mais le projet a été abandonné, empêchant vraisemblablement Omamoto de s’inscrire parmi les cinéastes japonais les plus impressionnants de son époque et d’être lui aussi abondamment cité par les cinéphiles. Il a en tout cas fourni l’un des plus beaux films de samouraïs.

Note globale 82

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Suggestions… Sword of the Stranger  

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EVILENKO ****

21 Août

4sur5  Tourné à Kiev en Ukraine, Evilenko(2004) est un film italien librement inspiré de la vie et des méfaits de Andrei Tchikatilo, le « tueur de Rostov ». Premier tueur en série soviétique, c’est l’un des plus  »grands » criminels du siècle, s’en prenant le plus souvent à des enfants (et quelquefois à des jeunes femmes) pour les violer, les tuer et les dévorer. David Grieco est le second à s’inspirer directement de Tchikatilo, le téléfilm américain Citizen X (1995) ayant déjà écumé le sujet ; mais il se sert de l’affaire pour l’emmener très loin de la simple retranscription.

Evilenko est un film extrêmement ambitieux, frisant parfois avec l’embrouille. Se situant au moment de la chute du communisme en URSS, il fait de Evilenko le symptôme d’une crise sociale. La théorie la plus achevée exprimée par David Grieco (scénariste et réalisateur) prétend que sans le Léviathan répressif et idéaliste que constituait l’organisation soviétique, les hommes post-URSS ne sauraient découvrir l’autonomie sans fracas. La répression nuirait à l’exercice sain de la liberté, au point que même une fois dépassée, elle laisse des hommes brisés et surtout seuls face à des démons inhibés. Ceux-là ont gagné en noirceur et en violence à cause de cette gestion folle de la réalité ; au sens où l’institution despotique a agi en psychotique tout en imposant une morale restrictive, fondée sur le déni de l’essence même de l’Homme.

La psychologie criminelle apparaît rudimentaire au moment du film, en tout cas dans l’Europe de l’Est. Cela sied parfaitement au point de vue de David Grieco : si brillant et perspicace soit-il, il se montre également souvent d’un kitsch étonnant, par exemple lorsqu’il s’agit d’évoquer la schizophrénie du meurtrier. Ce n’est pas que les hypothèses ou les conclusions soient infondées, mais elles sont fantaisistes et somme toute très sensationnalistes, tout en gardant un sens profond et sachant rejoindre in fine la vraisemblance. Le film menace ainsi de décevoir mais finalement jamais ne se dérobe : il a juste osé allez plus loin que la logique n’aurait pu le tolérer, sans pourtant la faire mentir.

La performance de Malcolm McDowell amplifie encore l’intensité émotionnelle du film. L’Alex de Orange mécanique est ici un tueur glaçant et pathétique, au magnétisme quasiment surnaturel, malgré une constitution fébrile et même un aspect invisible voir insignifiant. Il inspire des sentiments paradoxaux : un vague malaise, l’indifférence a-priori (il est si commun), une certaine curiosité. Il y a chez lui une tension, une structure à laquelle manque une pièce, que son interlocuteur pourrait détenir. C’est un charme morbide inédit, inspirant simultanément le dégoût et le sentiment de devoir pour une autorité si bancale. Evilenko est ainsi, machiavélique et désespéré, sinistre mais familier. Les décors, la BO d’Angelo Badalamentti (l’une de ses meilleures participations, digne de celle pour Twin Peaks), forgent avec Malcolm McDowell et l’étude (socio-)psychologique approfondie et téméraire ce climat de désenchantement exceptionnel. Clean Shaven est dépassé. Il est rare de pouvoir le dire : Evilenko est fascinant et profondément troublant.

Note globale 82

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Suggestions… Dédales + Zodiac

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EX DRUMMER ****

14 Mai

4sur5 Comédie trash et misanthrope, Ex Drummer est à peu près l’antithèse de ces braves films sociaux, généralement américains, parfois  »indépendants », nous présentant les damnés de la Terre oubliés de la civilisation occidentale, les prolos crasseux et sans perspective (Les Brasiers de la Colère, pour prendre un exemple très respectable). Au lieu de s’apesantir sur leur sort en bons bourgeois compatissants ou en socialistes consciencieux, Ex Drummer est un geste punk, transgressif. Une balade imprévisible qui peut sembler vaine à certains et immorale à d’autre, mais s’affirmant comme un uppercut quasiment digne de Seul contre Tous.

On entre dans ce monde de misère, masculin, régressif, portant en lui toutes les pathologies normalement résolues chez les gens sains, via un écrivain vaniteux. Dries, un artiste, un intellectuel, un mec sans contraintes et sans activité productive, en visite. Interpellé par trois handicapés venus sonner chez lui, il accepte d’être leur batteur. Son handicap, ce sera de ne pas savoir jouer de la batterie. Il fait appeler le groupe  »The Feminists » et se laisse appréhender comme un sauveur voir un dieu vivant, alors qu’il est un troll mesquin venu les regarder tomber. Un bourgeois individualiste et élitiste, qui va s’amuser à harpenter ce monde de laideur, sans y participer.

Nous orientant pour l’essentiel au travers son regard d’anthomologiste condescendant, Ex Drummer se montre impitoyable. C’est un peu comme dans Killer Joe, sauf qu’ici, le dieu traître reste au-dessus de la mêlée et son cynisme semble partagé. On nous invite justement à regarder la fange tout en étant protégé par son point de vue. Toutefois, Ex Drummer n’est pas une pièce à charges pour une improbable lutte des classes, ni même des niveaux d’existence ou de développement moraux, qui dirait en somme : nous valons mieux que ces gens. De plus, Dries étant sans but et finalement sans volonté, sans foi, sans consistance surtout, il pourrait très bien basculer dans cette abyme. Lui aussi n’est qu’un gros dégueulasse à tous les degrés.

Ce film éclabousse tout le genre humain et sa parcelle d’humanité infirme matériellement, sans éducation, mais aussi sans ouvertures, sans horizon supérieur, contient tout ce que nous refoulons. D’ailleurs, la fille du Ministre vient s’encanailler ici et assouvir ses fantasmes.. et Dries en est là également, quoiqu’il en pense. Et lorsqu’il estime ce monde, entre autres choses, « artificiel », il se trompe. C’est la réalité, sans doublure, sans calcul elle et donc son caractère ne semble  »artificiel » que pour le bobo en safari qu’il est.

Il est aussi notre connard, notre mauvaise conscience, venue s’abimer en s’immiscer dans cet espace de dégradation et de bêtise. Aussi il peut être apathique à leur égard, mais ne peut demeurer simplement contemplatif. Solidaire ou pas (pas, en l’occurrence), il est face à un univers dont il n’avait pas conscience. Cela ne fera que renforcer sa neutralité malveillante et Koen Mortier montre sa belle vie : regardons-le baiser la nièce d’un ministre, invitée par sa femme pour une partie de triolisme, assistons-le disserter la queue libre face à la ville éveillée. Puis surtout, voyons-le épanoui dans le luxe, faisant sereinement l’amour à sa femme, pendant que dans la fosse laissée derrière lui une fois que le dégoût l’eut emporté, s’enchaînent en une même scène les expressions de violence, de chaos, de crasse et de mort.

Il ne s’agit pas ici de se complaire dans la sauvagerie, pas plus que d’amuser la galerie, que ce soit de façon racoleuse ou light (Trainspotting par exemple). Le bigger-than-life est là (grosses anecdotes), dans la continuité et il est à sa place. Il relève surtout du travail de mise en scène, efficace, frontal, avec des outrances maîtrisées et légitimes, puis quelques essais purement formels comme les crédits incrustés dans l’environnement de l’action (sur les murs, les vitrines, voir les fronts) lors d’une introduction suivie à rebours. Ex Drummer est un film punk par fatalisme.

Note globale 81

 

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Suggestions… Affreux, sales et méchants + Schramm + Alabama Monroe + Funny Games

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LA ROUTE ****

25 Fév

4sur5 John Hillcoat est l’auteur d’un cinéma classiciste, incisif et limpide, envisageant avec simplicité l’essence de l’homme (de la rudesse mainstream de La Proposition à la simplicité flamboyante de Lawless), ostensiblement acquis à l’idée que la nature et en particulier la sienne le rattrape et le précède toujours. Un cinéma organique, philosophiquement essentialiste et conservateur dans la pratique, dont le fatalisme est nuancé par une certaine joie, une sérénité. La Route n’affiche pas, dans son ensemble, la même confiance ; au contraire, cette adaptation d’un roman de Cormac McCarthy plonge le spectateur dans un contexte post-apocalyptique où un père et son fils garantissent leur survie sans autre but, simultanément en proie à une morosité interne et à l’angoisse liée à un environnement terne et assassin. La candeur, l’élan à faire le bien de l’enfant sont un contraste lumineux par rapport aux paysages ravagés d’où surgissent des prédateurs affamés et victimes égoïstes ; mais il n’est qu’un leurre délétère et comme tout désir fraternel s’introduisant là où n’est question que de survie, il ne fait que précipiter vers un plus grand vertige face à son dépouillement global. Pour autant, cette aspiration au dépassement s’avère la meilleure des vertus et la condition de la croissance.

La préoccupation fondamentale dans La Route, c’est la condition humaine réelle ; la dévastation, le chaos ne font que la mettre en relief. En l’absence de civilisation, l’homme n’est plus qu’un animal errant – quand bien même il jouit de facultés mentales optimales. Sans culture ni lien social, il est simplement fonctionnel ; si le troupeau ne l’aliène plus, c’est la nature furieuse et indifférente qui le harcèle et l’emporte dans ses tourments. Cette vision, relativisant les valeurs et les croyances de société, tout en assimilant leur imprégnation, mais aussi en leur accordant des intentions lumineuses, concilie deux prises de conscience. Celle, d’abord, d’une certaine virginité, voir d’une vacuité originelle et viscérale ; avec la reconnaissance que la construction d’une identité sur la base d’intérêts et de perspectives communes permet la mise en forme de l’individu, l’arrachant à la confusion mais aussi au parasitisme.

Le cas échéant, c’est la guerre de tous contre tous. Sans ordre commun ni concessions réciproques permettant un équilibre structurel, il n’y a qu’une humanité paranoïaque, remplie de faibles gonflant le torse, attaquant pour ne pas être décimé, avec au milieu la re-formation de quelques hordes primitives. La Route envisage le monde comme un territoire menacé ; la constitution d’une société comme une exigence, qu’elle soit un mal ou bien ; la morale non strictement comme une construction mais comme l’émanation d’un épanchement sincère de l’âme.

Pour l’auteur du roman et pour le cinéaste, il ne s’agit pas d’évoquer comme le poids d’une société peut causer du tort (elle n’existe pas là où nous atterrissons) ; il s’agit d’aller à la source, là où tout est déconstruit et il ne reste qu’à explorer, mais sans aucun moyen ni de s’approprier ni de forger les éléments du monde. Le regard est profondément individualiste tout en réfutant l’idée d’une  »liberté » innée, dévoilant comme ce postulat est évanescent. Sitôt qu’il se heurte à la pratique du réel, une seule chose compte : que puis-je maîtriser ?

Matérialiste et métaphysique, La Route est comme navré de ne pouvoir se fixer aucun idéal, mais dans le même temps, un vœu de transcendance, ainsi que l’intuition de régularités universelles, habitent le film et ses personnages. Une conception du monde se joue, par-delà la stimulation de l’instinct de survie et la confrontation aux impératifs primaires, ceux qui précèdent et modulent l’action de chacun.

Il y a aussi un constat absurde, entre optimisme et raison anxiogène : d’une part, le regard est rationnel et instinctif, percevant la sécheresse d’un monde indompté avec éclat. D’une autre, l’acte de fonder, un groupe, une unité sociale, à terme une civilisation, est perçu comme un triomphe de la volonté et de la chaleur humaine ; l’éveil de la passion est chéri parce qu’il apparaît comme la solution permettant la trahison de la misère d’être venu au monde sans passé et sans avenir. Intrinsèquement, l’œuvre envisage qu’un mélange d’idéalisme spontané et de résignation bienveillante (d’un angle négatif, on parlera d’hypocrisie ou d’opportunisme) est nécessaire à l’accouchement d’une structure par laquelle l’homme est sécurisé, valide et prompt à s’épanouir.

Note globale 82

Page Allocine

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Aspects défavorables

Aspects favorables

* ceux qui croient que l’homme n’est pas pré-déterminé seront heurtés à leur pire cauchemar

* joyau brut et chef-d’œuvre métaphysique et essentialiste

* une conception de l’homme, de la nature, de la société, qui n’est  »pessimiste » que dans l’œil de ceux qui choisissent de le percevoir ainsi

* invite dans un monde nu, vierge et horizontal, où le désir d’édifier est un idéal doublé d’une exigence

* solennité, entre fable spirituelle et rude action-movie

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