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CHIEN ****

28 Déc

5sur5  Pour soutenir Chien, son interprète qualifie le film et le cheminement du protagoniste de « punk » [au cours de la promotion]. Mesuré à l’aune des valeurs admises à établies, Chien est effectivement punk parmi les punk ; rien de tel concernant le rapport à l’autorité. Le punk ignore la maturité et la soumission volontaire, Chien les embrassent avec une souveraine détermination. La dégénérescence et l’indignité du personnage sont effectivement la voie d’une libération – elle ne conduit pas à plus de chaos et d’inanité, mais à une stabilité à la fois sordide et douillette où la nature de l’individu peut s’exprimer et s’épanouir, loin des pressions et des déviations.

Tel qu’il se présente, Chien doit être une comédie vaguement surréaliste, une espèce de petit Old Boy européen (avec la vengeance d’un abusé réduit à un état de méprisable animal). C’est une partie de ce qu’est cette farce rigoureuse, fable pathétique. Ce n’est pas non plus un film ‘intello’ crypté et pompeux – une couverture qui lui permettrait d’engranger des points, comme le fait Lanthimos avec ses pochades de thésard immonde (dernière en date : Mise à mort du cerf sacré). Il est facile de lui attribuer un discours social ou politique mais son propos concernant la dictature est résiduel ; son focus est plutôt sur le non-citoyen épanoui en dictature. Chien donne à voir un style de personne et de rapport au monde ; à cette fin, il fallait une incarnation parfaite de semi-chien et semi-homme – Macaigne la livre, se fait chien et maso intégral avec un talent sidérant, probablement responsable des sentiments mêlés éprouvés par beaucoup de spectateurs (sans quoi ils auraient pu plus facilement catégoriser et rabrouer unilatéralement le film). Un environnement à la hauteur devait transformer l’essai – celui de Chien est froid, indifférent – un monde comme les humains qui y sont posés sans destinée manifeste – un ‘monde’ humain concentré sur ses flux bien à lui, où le reste est du décors, inerte (l’insensibilité culminant avec le gag de l’hélicoptère).

Ce qu’il y a de rude avec Chien, c’est d’être ainsi interpellé et probablement de s’y retrouver (par des proximités potentielles avec Jacques ou son histoire (et par l’impression de côtoyer des réalités ou des gens pas plus lumineux) – naturellement ‘personne’ ne pourra vivre et encore moins cumuler de telles expériences, ou alors ‘personne’ ne devrait). Chacun a forcément été en position de faiblesse ou de subordination ; contraint à composer avec son aliénation ; à accepter l’inacceptable (même contre ses intérêts ou le ‘soi’ sain). Si on y échappe, le risque est toujours là – ou bien on a été un enfant et c’était insupportable ! Alors à moins d’avoir renoncé à toute grandiosité concernant l’Homme ou le petit homme qu’on est, un tel film devient pénible, primaire, sa musique paraît laborieuse et bête comme celle d’un dépressif qui, finalement, malgré toute notre bonne et brave volonté, ferait mieux de ne pas s’approcher (ce qu’il ne souhaite probablement pas mais Mr.Optimisme et Mme.Altruisme l’ignorent pour jouer leur misérable rôle) et est de toutes façons le seul responsable de son état (c’est bien la seule vérité à reconnaître dans toute cette ‘perception’) !

Écrasé et abusé par les autres, Jacques est toujours comme un enfant – il comprend le point de vue des autres, absorbe leurs arguments mesquins émis contre lui, s’accorde avec leurs justifications et ne reconnaît que leurs besoins. Sans élans, sans ressorts même dans le passé ; ses ancrages sont la volonté et les mouvements des autres. Son vide identitaire est flagrant – l’absence règne chez lui, la personnalité est évanouie, les pensées propres inexistantes. On pourrait le soupçonner d’être un authentique retardé, lui attribuer déni et soumission généralisés serait déjà plus raisonnable (et plus respectueux). Il ne peut pas défendre son fils, racketté sous ses yeux ; s’accommode aisément des mensonges flagrants, des humiliations – comme s’il pouvait y avoir quelque chose de pire, de plus embarrassant. Il espère être (entre)tenu ; qu’on s’occupe de lui comme d’une bête, d’une plante, d’une possession qui n’a pas à réfléchir et surtout n’a pas à (se) battre – c’est sa contrepartie ; sa récompense. Quelle pesanteur, ‘la volonté’ !

En même temps il est tellement loin, tellement lent, pataud – on ose plus se moquer de lui. On ne rit que des situations, voire de son destin – avant qu’il ne perde tout et que la comédie s’éloigne. D’une part, c’est un échec absolu. Il y a plusieurs raisons et façons d’avoir eu tort d’être né, d’avoir rien à faire là. La sienne est des moins impressionnantes a-priori, même pas ‘positivement’ pathétique – la plus nulle, peut-être la seule vraiment tragique [pour l’Humanité et ses espoirs en elle-même]. Pourtant c’est aussi une réussite : ce gars désespérant a enfin une vocation, un rôle, une direction – son affaire est faite ; et surtout il a véritablement un espace à lui, ce que tant d’autres n’auront jamais. Bien des gens sont des chiens et se jettent ventre à terre – par calcul ou instinct grégaire ; lui s’y applique littéralement, sans de telles aspirations – et il gagne à la fin. Néanmoins la peine à son égard serait idiote – ce spectacle est affreux, c’est triste ; mais c’est normal. Longtemps on guette le réveil salutaire, la sortie de piste inévitable – quitte à ce que tout devienne plus pourri il vaudrait mieux y aller (comme dans Punch drunk love) ; mais la trajectoire de Jacques le chien est au-delà des petites histoires de rapport de force, d’affirmation et de relations. Il ne s’agit pas de prendre une revanche ; mais de prendre une place adaptée, avec des avantages et des espaces d’expression, même de rares endroits où cet individu peut exercer une domination ! En bon cuck, il pourra rester attaché au couple – et prendre sa petite part ; certes il ne jouira plus comme un homme, voire ne jouira plus mais c’est simplement car ce n’est pas pour lui – aucune correction physique n’est nécessaire.

Face au déclassement social, à une situation de dominé/baratiné, Jacques est l’opposé du type de Seul contre tous. Comme le personnage joué par Philippe Nahon il est aliéné, va au bout de son exclusion, s’active en vain également et tend à détruire ce qui fait de lui un homme de ce monde – mais Jacques n’a pas sa combativité et le boucher refuse de se ‘tuer’ ainsi, il reste un homme même si c’en est un des bas-fonds sociaux puis moraux. Dans les deux cas c’est le vide alentours, sans qu’il soit désiré – Jacques travaille dans un magasin bas-de-gamme, le peu d’entourage, d’interlocuteurs et de références rapportés sont minables – quelques égoïstes plus blasés ou repus que lui, des rangés par défaut, comme lui est dans une pissotière parce que l’autre est hors de sa portée. Le maître chien est un exclu aussi, raccroché à la société que par son pauvre métier. Il vit dans une espèce de grand garage miteux à plusieurs pièces – mais c’est un exclu ‘dominant’. Renfermé, sans rien à livrer, il canalise sa morgue. Jacques et lui sont dans leur cage du fond de la société – prennent leurs positions, quittent la zone d’échange de la sous-société civile – pour être bourreau et victime assumés, lâcheurs accomplis au courage infini, car les masques et les protections n’ont plus cours ici.

L’économie et les gains psychiques sont considérable pour les soumis – encore faut-il que quelqu’un les tiennent en laisse. Prendre des claques et se faire écraser ne suffit pas – c’est simplement une gratification déplorable ! Bien sûr le maître-chien aussi s’abaisse et se limite. Tout en étant si fort, Max est un nihiliste ou un incapable (le remettre à JCVD était une aberration, que ce belge-là n’y ait rien senti de bon est un heureux accident de production). Ce sombre type présenté comme ‘fascisant’ est une autre sorte de désintégré, en route (même déjà au terminus) d’une façon distincte mais comparable à celle d’un alcoolique endurci. Son économie, il l’obtient grâce à cette rupture avec le monde, son rejet de toute foi ou estime pour l’Humain, l’amalgame entre humains-chiens qui sont tous deux du bétail à contrôler et régulièrement à cogner. D’où la difficulté à regarder son homme-chien dans les yeux dans un moment de détente : il ne peut pas laisser remonter de traces d’humanité, de vulnérabilité, d’amitié. Sa défense compulsive contre l’exploitation l’en empêche – affectivement, une prison bien solide vaut mieux qu’une sincérité ou un lâcher-prise à hauts risques. S’il aime son chien (ou un humain), il faudra le montrer de façon impérieuse, en posant sa décision et tenant cet autre apprécié à sa place.

Le plus inconfortable c’est que Jacques, naturellement est une victime, mais c’est aussi un être vertueux – certes surtout par le négatif. Il se contente de peu ; ne voit pas ou refuse de prendre conscience du vice, de la méchanceté. Il ignore l’aptitude à la ruse, car en est dépourvu. C’est l’honnêteté doublée de l’abandon de soi absolus – se traduisant par un regard plein d’amour inconditionnel et de confiance, grotesques mais purs. Jacques est sorte de Jésus du quotidien, que vous pourriez croiser dans la rue – la version bâtarde bien entendu, celle avec abandon de la volonté. Il souhaite se faire aimer même s’il peut se contenter de moins. Il est dépourvu d’hostilité, sans noirceur en tout cas venant de soi – donc sans noirceur. Voilà un faible ne ripostant pas, ne voulant pas mentir sur sa nature, ne demandant rien – même pas ce genre de types avides d’être pris en charge, dorloté, restauré dans sa prétendue dignité, ses prétendues qualités ; il souhaite trouver un refuge, mais ne vient pas en demandant une implication aux autres – réellement, ne les oblige pas, n’a pas d’intentions par en-dessous. Il ressemble à un ‘simplet’ – c’est en fait un démissionnaire placide et heureux, prêt si pas fait pour le bonheur. Avec lui le nœud gordien houllebecquien est réglé, l’anti-héros d’Extension ou des Particules a trouvé la voie du repos et de l’accomplissement.

Comme chez Solondz (Storytelling) ou Seidl (trilogie du Paradis), la séance pourrait être insupportable à cause de sa cruauté et du portrait effarant dressé de l’Humanité ; les espaces de délassement ou de divertissement sont encore plus rares dans le film de Benchettrit. Heureusement pour les nerfs du spectateur, il préfère confirmer et renforcer son propos plutôt, qu’aller dans une surenchère, même drôle, ou créer des surprises garantissant le train fantôme. Chien a un aspect très programmatique, il est donc un peu prévisible – il va nous montrer l’énormité d’une déchéance ‘obstinée’. Il n’est jamais gâté par cette attitude, sauf dans le cas où on a été réfractaire ou blessé dès le départ. Sa précision est extraordinaire, la démonstration s’opère donc à bon escient. Les petites sorties de route sont cohérentes : Jacques Chien est gentil, il a des intérêts vitaux, des mini-zones de commencement d’un début d’ascendant ou de succès. Il faut bien comprendre que ce n’est pas un personnage de cartoon et que nous ne sommes pas devant une simple gaudriole sinistre et engagée ou atypique. Jacques n’est pas de ces gens qui font des choix et se détermineraient par eux – il est de ces gens réels, avec des préférences, des pentes naturelles, des instincts cohérents et donc un peu mêlés, pas lisses.

Le seul point où le film pourrait vraiment être attaqué, c’est sur sa propre position face à ce qu’il représente – il semble tiraillé entre validation et distance neutre (sans tomber dans l’écueil du rigolard ou d’une autre protection de ce genre). Est-ce vraiment bon et souhaitable ? Il faut simplement constater que Jacques est taillé pour ‘ça’, qu’on l’y aide ou pas. Parvenir à accepter et honorer une personne aussi repoussante a-priori est probablement la plus grande et belle qualité de ce Chien. Il y a arrive en adhérant à lui tout en l’humiliant – l’image souligne régulièrement les traits disgracieux de l’homme, sublime paisiblement sa sagesse d’être à zéro sans se plaindre, en fait discrètement une sorte de saint laïque. Les rêveries dans les bois concrétisent l’idée d’une Nature refuge et donc la noblesse de cet ‘homme’ déclassé – arraché à – son déguisement et ses illusions de civilisation – la décrépitude sourde de celle de l’époque y aidant.

Note globale 86

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Shocker, Au poste !, La bataille de Solférino, Calvaire, Le grand soir, Guillaume et les garçons, Une époque formidable, Extension du domaine de la lutte, Tenue de soirée, Baxter, Podium, Plague Dogs,White Dog, Didier

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (8), Son/Musique-BO (8), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (9), Ambition (7), Audace (8), Discours/Morale (8), Intensité/Implication (8+), Pertinence/Cohérence (8)

Les +

  • intransigeant et sans équivalent
  • Macaigne
  • les autres personnages, parfaitement glacés, trivialement sordides, sans être antipathiques (contrairement au « petit con » et aux autres non-interlocuteurs)
  • qualités sonores (et choix musical sublime)
  • captivant sans être pétaradant
  • d’une précision extraordinaire (y compris pour ‘incarner’ le chien)

Les –

  • jugements voire intentions des auteurs et participants potentiellement confus
  • appuie énormément le propos et sur de nombreux détails

Voir l’index cinéma de Zogarok

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ALICE MADNESS RETURNS ****

6 Déc

5sur5  Une aventure de spectateur éblouissante et une expérience de joueur excellente font d’Alice Madness Returns un jeu d’art remarquable. Sa direction artistique est extraordinaire. Il n’y a pas une séquence où l’ambiance deviendrait triviale, décevante ; sauf éventuellement (et inévitablement ?) le dénouement [au sens strict, car l’expéditif chapitre 6 est aussi splendide que les autres, simplement c’est une ligne droite]. Bien sûr le contenu et les challenges peuvent frustrer à l’occasion, mais les espaces sont toujours ravissants ; on pourrait s’arrêter constamment, remplir des albums de captures d’écran. Le soin est total et s’applique à des décors vivants, non des meubles jolis dans le principe – les détails sont riches, les sons du gameplay parfont l’ambiance, la fonte en papillon et les différentes façons de relever les mouvements de notre Alice sont autant de manière d’esthétiser en tout et partout.

Nous parcourons le monde imaginaire d’Alice au moment de son apogée créatrice, celui où tous ses éléments sont mobilisés (et en crise, spécialement dans le chapitre 4). La révolution envahit le pays des merveilles – pour l’atomiser, pas pour le manager. Avec la destruction vient la vague de révélations – les non-dits se matérialisent, les ambiguïtés sont résolues avec toujours plus de violence et d’anecdotes baroques. Alice elle-même participe au charme du jeu – une héroïne sublime, aux yeux de serpent sage lorsqu’elle traverse son propre monde. Frêle et tourmentée mais courageuse, elle est à des années-lumières d’une Lara Croft à l’assurance et la puissance implacables décevantes. Elle est agile, déterminée et armée plutôt que ‘musclée’. Celle de Londres, la véritable, est au pire un versant crasseux – il n’y a pas de mensonge sur la personne (sauf dans la mesure où un déguisement en est un, mais pas davantage), car ce qui se passe en imagination correspond à ce qui se produit à l’intérieur (un chambardement extrême exigeant de grandir et donc en partie de mourir) – le laisser-aller émotionnel est la seule différence. Le corps en témoigne – les longs bras minces se font un peu hésitants et crispés à Londres, la voix n’est plus si nette.

L’expérience de jeu est globalement jubilatoire, sans parasites, sauf par endroits la caméra (vous raterez probablement des sauts ou des parcours de toboggan par sa faute). Au bilan elle ne fera pas partie des qualités – mais le problème est récurrent dans les jeux-vidéos que j’ai parcourus (Prince of Persia est bien pire lors de ses propres phases de plate-formes comme de combats). Les combats sont excellents, certains virent au dantesque. Les ennemis et rencontres mutiques sont parfois sublimes, notamment dans le chapitre 3 avec ses guêpes samouraïs. Il n’y a pas de réels boss (la chute d’un adversaire à la fin du chapitre 1 suggère un projet abandonné ; la façon de régler le compte du Bourreau sera la seule cohérente, que la formalité soit exécutée à notre place économise des secondes). En revanche plusieurs pics de difficulté parsèment le jeu (surtout dans les deux premiers chapitres où l’absence d’amélioration et de cheval-bâton se fait rétrospectivement sentir ; l’apprentissage des sauts sur surfaces invisibles mouvantes est un peu rude dans le chapitre aquatique).

Le gameplay se développe à chaque chapitre (évolutions et nouveautés, pas de révolutions), idem pour l’univers, méritoire aussi pour sa variété de styles (parfois rattachables à des courants – une forte dose de steampunk pour le chapitre 1, des influences venues de la Renaissance pour le château dans le 4). Les cinq grands chapitres sont soudés par une continuité discrète ; à chaque fois le saut est franc, mais entre deux ou trois chapitres trop de détails ont été remaniés, alors qu’en débarquant dans un nouveau chapitre on est surpris mais pas dérangé par une anomalie. Ce jeu arrive à partir dans des sens étrangers tout en maintenant une cohérence d’ensemble – et mieux, une vitalité. Le scénario lui n’est pas très épais et surtout pas si génial en lui-même ; il l’est en tant qu’instrument. Ce qui en découle et ce qu’il donne à représenter est colossal (une fois spoilé on en profite encore mieux). En repassant le jeu, on se rend compte à quel point rien n’est laissé au hasard à Londres, mais aussi on confirme l’aspect restrictif du scénario – les souvenirs en particulier sont redondants (surtout Bumby et son mantra de l’oubli), bien qu’une bonne partie soient truculents (ceux du notaire et de la vieille – grisants avec le cynisme du premier, la méchanceté et la hargne de la seconde). Même constat pour le pays des merveilles, ou à quelques exceptions près (les cœurs volants), tout ce qui s’anime et s’impose distinctement est relié à des facettes concrètes ou à des émotions précises.

Les chapitres les moins significatifs pour l’histoire, ou trop spécifiques, sont d’ailleurs les moins mémorables. L’orientalisme du chapitre 3, ses nombreuses originalités et ses charmants monstres de papier confirment que nous avons à faire à un grand et beau jeu ; mais les constructions de ce chapitre (très aérien) et ses objectifs (atteindre le Bombyx) souffrent d’un manque de retentissement grave à long-terme. Le chapitre 2 est également déconnecté mais son univers est trop généreux, agressif et exigeant pour qu’il devienne un détail dans une grande marche – et il amène de nouveaux éléments de gameplay importants. Les escapades et l’intervention du morse apparaissent relativement gratuites, mais ces passages n’en sont pas moins admirables – comme tout ce chapitre d’eau et de glace et cela dès la projection à Toundrafol. Les chapitres 4 et surtout le 5 sont donc les plus intenses. Le cinquième, plus suspect au départ avec ses bibelots régressifs et ses fausses joies enfantines formolées, sera effectivement peu agréable, mais pour de bonnes raisons et non à cause d’un affadissement. C’est de loin l’étape la plus glauque et la plus fascinante. Le chapitre 4, sur ‘Les terres de la Reine’, pourrait être dérangeant pour les filles – avec ou sans ce malaise, c’est l’étape la plus flamboyante, positivement démente, du Cronenberg glamour croisant l’adaptation Disney d’Alice boostée par les images de synthèse et les libertés d’un film horrifique. Les nouveaux sommets esthétiques ne ringardisent pas les précédents : la Vallée des Larmes est toujours le meilleur accueil envisageable du pays des merveilles (cette partie ‘tuto’ du chapitre 1 est le seul moment quasi exclusivement ‘lumineux’ et innocent de la traversée). Les moments les plus rasants du chapitre 3 et les plus contrariants du chapitre 2 sont toujours passionnants à la revoyure (et en plus notre meilleur équipement rend plus disponible à ses beautés – et à ses recoins inexplorés, car il y a forcément un détour, un cadavre, une serrure qu’on avait raté).

Le précédent opus n’est pas nécessaire pour tenter celui-ci. Madness Returns est une suite mais ne répond pas à des interrogations laissées en suspens, ou alors à un niveau sans incidence. Par contre les joueurs d’American McGee’s Alice (2000) pourront apprécier certains points où les deux versions communiquent. Plusieurs personnages de ce Retour au pays de la folie étaient déjà présents – comme la Duchesse et le Chapelier, qui ne nous sont plus hostiles a-priori. Le gameplay était alors plus restrictif, voire insupportable d’après de nombreux joueurs, mais il avait quelques avantages : il proposait le double d’armes (vous en aurez quatre dans Madness, cinq avec la chronobombe) et des sauvegardes manuelles (vous recommencerez au début d’une séquence, parfois un peu loin du morceau contrariant). Oubliez par contre le rapport à Burton – il est manifeste au départ, ensuite le rapprochement serait abusif ; et tant mieux, car au moins sa crucherie depuis quelques années n’est même pas en germes ici.

S’approprier le jeu est compliqué, principalement à cause du verrouillage de son éditeur et possesseur, Electronic Arts. Et comme en attestent des clients mécontents sur le Net, il fonctionne moins bien sur certains supports. La version PC est moins favorable à cause des lags récurrents et de l’absence d’un avantage – le premier jeu Alice théoriquement fourni avec le disque de Madness Returns. Il fallait initialement avoir les versions Xbox et PS3, ou le posséder sur Origin à l’époque de la sortie. Alice Madness était également disponible sur Steam jusqu’en 2017, sans cet accès au prédécesseur. Ces restrictions pourraient avoir une bonne raison : la sortie d’un troisième opus. Cependant rien n’est gagné ; car si McGee a travaillé sur des jeux formidables au début de sa carrière (Wolfenstein 3D, deux premiers Doom, deux premiers Quake), avant d’être repérable grâce à son propre jeu devenu ‘culte’ [American McGee’s Alice], le reste de ses travaux ne reçoit pas des cotes fameuses (série Grimm, The Gate de sa société Spicy Horse).

Technique : Les vraies limites sont ici, toutes les autres sont négociables. Le jeu n’est pas optimisé par ses développeurs ; leur travail ne fait pas honneur aux qualités esthétiques prodigieuses. Heureusement la plupart du temps, ces défauts sont trop faibles pour entamer la satisfaction du seul spectateur (problèmes de texture, comme lors d’un des premiers tirs du poivrier avec les traces rouges laissées sur son axe), voire celle du seul joueur. Quoiqu’il arrive Alice Madness est valide techniquement. Il ne faudrait pas exagérer les défauts, comme on le fait souvent (certains internautes sont bêtement virulents, probablement car habitués à des mécanismes plus faciles, à de l’action plus catégorique et massive, ou car ils auront fantasmé le jeu au lieu de l’apprécier). La maniabilité est simple en-dehors des problèmes évoqués. (6+)

Gameplay : Très satisfaisant dans l’ensemble, sauf pour quelques aspects répondant moyennement (mais, normalement, pas aléatoirement). Les repérages sont aisés, même sans les conseils, sans que le jeu soit simpliste. Le niveau de difficulté n’est qu’affaire de nuances entre ‘Facile’ et les autres ; seule l’option ‘Cauchemar’ se distingue et le fait carrément. Vous la débloquerez après le premier achèvement. Les boss ou apparentés ne posent pas de difficultés insurmontables, sauf en deux endroits. La dernière phase dans la fonderie au chapitre 1 et l’atterrissage face à notre première ruine colossale dans le chapitre 2 pourront ralentir considérablement les joueurs inexpérimentés ou sous-équipés, voire les inciter à abandonner le jeu. Des techniques sont nécessaires pour achever ces combats (la mini-sensibilité est votre meilleure alliée – laissez tomber la patience et l’endurance), sans quoi les meilleurs efforts ne serviront à rien. Quelques problèmes (en fait des pesanteurs) de caméra et de verrouillage des tirs (mais pas de cafouillages des armes – attention tout même au tir via la théière, parfois indigne de nos espérances, voire de sa fonction présumée au départ). (7+)

Univers : Fabuleux sans être niaiseux. Le visuel, l’atmosphère, les styles sont parfaits ; les protagonistes, le ton, sont remarquables. C’est un des meilleurs univers contenus par un jeu-vidéo – et proposé par lui, grâce à cette infiltration profonde – bien que délimitée. En même temps un monde ouvert aurait peut-être banalisée l’expérience ; le pays étant déjà très large et riche, il aurait bien fallu se répéter à un moment donné. De nombreux détails emplissent encore le jeu, souvent directement évocateurs, parfois comme des gratifications – notamment dans le chapitre 2, avec ses hippocampes âmes errantes ou les avatars des marins décédés, qui sont également rentables et élégants pour la jouabilité. À déplorer cependant : des dialogues pas toujours brillants ou traductions crétines (« les reconnaissants sont plein de gratitude » débite [approximativement] le Chat lors de la cérémonie des fourmis). (10-)

Ludique : En-dehors de moments de rage récurrents (mais pas constants) face à des difficultés, bugs ou incompréhensions (voire avec eux), les sessions sont un bonheur. La durée de vie est importante (une vingtaine d’heures pour un parcours à 100%). Vous pourrez refaire le jeu pour compléter les stocks de groins, bouteilles, souvenirs et éventuellement radulas. Vos armes et votre niveau général ne seront pas altérés ; vous pourrez même encore accumuler des dents, ce qui normalement sera devenu inutile. Si vous capotez avec vos armes sous-développées aux chapitres 2, 3 ou 4, sacrifiez donc un peu de votre progression pour allez les booster et parfaire votre parcours (pour accéder aux artworks, aux descriptions de la soixantaine de personnages, etc). Les séquences 2D sont inégalement appréciables ; j’ai adorées celles, basiques, du chapitre 2 ; apprécié l’allure du jeu de billes et de poupées dans le chapitre 5 ; détestées les séquences dans ‘L’Est mystérieux’ qui exigeaient d’appuyer comme une brute. Des robes et armes supplémentaires sont disponibles en DLC (ou l’étaient). (9-)

Note globale 88

Critique sur SC

BRIMSTONE ****

3 Jan

5sur5  Contrairement à la majorité des films de son époque, Brimstone pratique le premier degré et pour l’appliquer à des choses graves et extraordinaires, anormalement dures mais toujours vraisemblables (sauf peut-être dans son dernier acte plus près du conte). Il va au bout de ce qu’il engage, s’avère structuré, sans complexités superflues ni pas de côté. Quand il livre une chose, c’est sans introduire de flou ou se cacher derrière une passion des nuances ou de la libre-interprétation – et il accomplit cela avec finesse et élégance, en refusant tout angle vulgaire. L’emballage et les manières sont certainement lourds mais c’est à bon escient : nul apaisement ou reculade possible. Brimstone est garanti sans humour, comme son duo fatal, comme leur monde, sans espace pour les ‘alternatives’ (quoique quelques passages profondément hypocrites ou cyniques, dans le chapitre 3 essentiellement, puissent être très drôles).

Pour Liz (Dakota Fanning en muette), l’erreur est à chaque recoin (car se surveiller ne suffit pas, on peut aussi vous attribuer des fautes), les châtiments la guettent à chaque instant – mais c’est à peine si elle connaît des tourments purement spirituels, strictement venus de l’intérieur, car tout vient de son prédateur. Le film pourrait manquer quelque chose à cet endroit, en montrant l’otage d’un missionnaire maléfique plutôt que celle d’une foi consacrée. Mais ce n’est pas l’au-delà qui l’accable, ni une aspiration morale qui la tyrannise. C’est l’usage de la religion sur Terre, où le sacré, la liberté et la paix de l’esprit lui sont confisqués, dès le départ de sa vie et sans rémission possible. Tout est placé sous le signe de l’arbitraire – prévisible dans ses desseins, à force, mais tenant toujours dans l’anxiété puisqu’il a tout le temps et ses limites sont inconnues. Le drame de Liz c’est aussi d’être initiée par un zélé et un abuseur aux choses de la vie, en tout cas de celle-ci à la fin du XIXe siècle ; elle en apprend précocement et sans précautions le caractère impitoyable (la scène des cochons est banale et pourrait avoir une force moindre, n’être qu’une horreur subjective).

L’intensité du film (techniquement exemplaire) doit beaucoup à son principe de destinée maudite. Factuellement la vie reste pleine de surprises, d’événements surmontables ou de problèmes maîtrisables, mais au fond l’essentiel est déjà réglé et l’avenir est bouché – sauf miracle ou oubli. Le pire est en suspens ; les bons moments n’en sont que plus forts, le commencement d’une sensation de délivrance accompagne le quotidien, entre les moments de tempête. Koolhoven (réalisateur et scénariste) a mis en boîte sa Nuit du chasseur, sèche et violente (jusqu’à s’autoriser une séquence de tripes à l’air comparable à celle de Dream Home – l’asiatique), sans jamais rien de sa magie, ou trop submergée par des états éloignés du merveilleux. Le chef-d’œuvre de Laughton (si ce terme a un sens alors il faut l’appliquer à ce cas) l’inspire notamment pour le personnage de Guy Pearce, prédateur cynique comme l’était Mitchum en Powell, la profondeur des convictions en plus – avec toutes les raideurs et les puissances assorties.

C’est un cas remarquable de loup prenant les habits de l’agneau, pratiquant la déformation à ses fins malveillantes, contaminant finalement son monde avec son nihilisme. Il a conscience d’être damné – car il a passé les lignes ou estime avoir dévié à partir de missions justifiables ? En tout cas il se sait coupable mais un coupable avec licence, dont la lucidité est un poison supplémentaire. Elle lui interdit de renoncer à corriger les autres coupables de ce monde, peut-être plus abjects puisqu’eux ne reconnaissent pas leurs fautes – ces lâches ne connaissent que la peur ! Comme tous les pires ennemis d’un dogme, d’une idée ou d’un espoir, ce Révérend pourrit la religion de l’intérieur, en s’en faisant lieutenant, en la personnifiant de façon à la rendre odieuse à ceux qui s’en méfient ou la détestent. Brimstone lui-même n’est pas nécessairement antireligieux mais il rejoint au moins passivement la liste des films anticléricaux et peut-être des féministes – en illustrant l’assujettissement des femmes et des croyants. Mais le grand méchant loup n’est pas une excroissance, une apparition, c’est bien un homme de ce monde, un représentant extrême, épuré, de sa part vénéneuse – ou pourrie, sauf littéralement, mais décidément le mal ronge et même les belles plastiques sont saccagées à mesure, sans le secours de la nature.

Le film a aussi sa part de nihilisme. Quand il regarde les hommes, il voit beaucoup de faibles créatures, voire quelques petits monstres, avec la mesquinerie facile. Dévouées ou avinées, les foules se font entraîner – quand elles ne saisissent pas simplement un prétexte pour se soulager – et leur fardeau est si lourd, il rend aveugle à la souffrance et même aux véritables actes des autres. Cet absence d’idéal relativise la possibilité d’un étiquetage, les luttes supposées – il peut y avoir des adhésions derrière sa conception, mais Brimstone est contrariant comme film de combat – au mieux on peut l’instrumentaliser pour dénoncer, mais il faut ensuite lui prêter des prescriptions, du positif, que son fatalisme exclu. Cela reste faisable – après tout ce fatalisme n’interdit pas la grandeur, la passion et l’admiration pour cette personne qui est aussi une figure. Le spectateur passe les quatre portions du film avec le point de vue de Liz, en comprenant ce que sa captivité a d’universel avant de saisir sa trajectoire individuelle, avec l’ampleur de sa corruption (notamment via le Chapter 3 – Genesis). Nous sommes du côté de la martyr – une martyr civile et ‘existentielle’, étouffée en continu plutôt que souffrant à l’extrême sur une ou quelques sessions (ce qui ne manque pas mais aurait pu se contenter de produire une simple abîmée). Son bourreau n’est pas moins fascinant – et lui aussi vit dans un monde de privation et d’injustice, toujours prêt à rabrouer et condamner, refusant ses désirs – jusqu’à le laisser les formuler, simplement, pour eux-mêmes.

Note globale 86

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… The Witch + Black Book + The Burrowers + On a encore arrêté Trinita + Les Visiteurs + Impitoyable/Eastwood

Scénario/Écriture (9), Casting/Personnages (9), Dialogues (8), Son/Musique-BO (8), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (8), Ambition (8), Audace (8), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (9), Pertinence/Cohérence (8)

Enneagramme = Type 1, peurs et désintégrations.

Passage de 85 à 86 avec la mise à jour de 2018.

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IL ETAIT UNE FOIS LA REVOLUTION ****

25 Déc

il était une fois la révolution

5sur5  Après avoir définit le western spaghetti et atteint un sommet avec Il était une fois dans l’Ouest, Sergio Leone se permet Il était une fois la Révolution. Avec cet objet improbable, un géant désormais reconnu et respecté met le feu à tout un genre, à sa carrière, laissant les producteurs et les observateurs perplexes. Alors que les variations parodiques du western spaghetti émergent tout juste, les Trinita avec Rod Spieger venant de démarrer, Sergio Leone semble rejoindre cet univers, tout en réalisant un film valorisant plus que jamais son génie, soutenu par des décors gigantesques, une mise en scène sophistiquée, des morceaux de bravoure électrisants.

Il était une fois dans l’Ouest subjugue, certaines séquences en arrivent à rendre obsolète une approche critique. Il était une fois la Révolution n’a pas ce lyrisme exacerbé, ni cette fibre romantique ; il est même grossier a-priori, ne craint pas de se souiller avec le trivial. Et pourtant, il sidère par sa splendeur, son unité, sa beauté de chaque instants, même dans les recoins les plus gras. Il met KO et montre au cinéphile blasé que la surprise et la fascination sont encore possibles. Mêlant gaudriole et gravité, badass et nihilisme, Il était une fois la Révolution est un produit bien trop acrimonieux, hirsute et incorrect pour devenir un classique.

Il est loué mais néanmoins camouflé derrière les deux autres opus de la trilogie américaine de Leone, or il les vaut largement, car lui aussi est un climax. Leone y exprime une sensibilité autre, énorme et généreuse. Il affiche son point de vue fataliste sur la Révolution, notamment via une fameuse sortie de Steiner (77e minute), ce genre de considérations sanguine vous pétant à la gueule, valant mille fois ce qu’un Tarkovski (Andrei Roublev, Le Sacrifice) met trois heures à toucher du bout des doigts. Langage grossier à foison, ajouts pittoresques, flirt avec le pastiche, ralentis sentimentaux dont la part d’ironie et de premier degré est indistincte : Il était une fois la Révolution est aussi bourrin que passionnant. Une sorte de pré-Mad Max obscène et grand.

Note globale 86

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Suggestions…   Belle de Jour + L’Aventure du Poséidon 

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IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST ****

28 Nov

il était une fois dans l'ouest

5sur5  Après la Trilogie du Dollar (ou de l’Homme sans Nom), Sergio Leone signe celle des Il était une fois. À l’instar du final en apothéose de la précédente trilogie, Le Bon la Brute et le Truand, l’ouverture des Il était une fois est un classique ultime, venu balayer tous les torts prêtés à Sergio Leone. C’est avec ce film que le cinéaste désarme les critiques, ce qu’il rééditera seize ans plus tard avec le chapitre final de sa carrière, Il était une fois en Amérique (1984).

C’era una volta il West est au western ce qu’Halloween est au film d’horreur ou Alien à la science-fiction : le film final, dominant et se libérant simultanément de son domaine. Leone voulait en finir avec les westerns mais les producteurs n’attendaient que cela de lui, il a donc dû assumer ses orientations nouvelles avec les Il était une fois. Le changement de ton est marqué ; loin du côté rigolard de Pour une poignée de dollars ou même de la Révolution qui va suivre, Il était une fois dans l’Ouest est une grande marche élégiaque. La mélancolie toujours discrètement présente chez Leone s’expose au grand jour et Leone raconte la fin d’un mirage : la fin de la conquête de l’Ouest et donc de tout le mythe qu’il a constitué.

Une légende se déploie sous nos yeux, celle d’un film et celle d’un territoire. La modernité s’installe, le sadisme et la violence règnent toujours, les derniers moments de ce règne marqueront à jamais. Le point de vue de Leone n’est pas dépressif, il tient plutôt du fatalisme bonhomme et majestueux. La mélancolie existe toujours en lien avec l’activité ; les personnages de Leone sont résignés mais pas moins combatifs. Claudia Cardinale, seul personnage féminin, ne se laisse pas plomber par les tourments et malgré ses doutes, sa volonté de retourner à La Nouvelle-Orléans où elle aura un avenir bien plus sûr, elle incarne la possibilité d’une renaissance de ce Far West.

Ainsi elle décide de rester, bien qu’elle ait tout abandonné pour rejoindre une famille décimée par les monstres éternels de ces lieux. C’est qu’elle doit aller au bout de son destin, même s’il a été brisé en chemin. Si on laisse les choses couler, les zombies de La Horde Sauvage vont naître à la prochaine génération et tout emporter sur leur passage. Sergio Leone fait de l’acceptation de son sort et d’une réalité affreuse mais surmontable l’équilibre, l’occasion de réconcilier le vice et la vertu, l’élan et l’ancrage, le sentiment de connexion à l’univers et l’individualisme le plus mesquin.

Avec Il était une fois dans l’Ouest, le cinéma de Leone se découvre une délicatesse, voir un côté glamour, lequel allié à sa force intrinsèque abouti à un résultat proche de la perfection. La séance est parfois proche de l’hypnose, peut-être moins dans le milieu du film. Sergio Leone transcende la notion même de classique : rendant hommage à John Ford (La Prisonnière du désert, La Chevauchée fantastique), il livre une œuvre gigantesque et personnelle, divertissante à tous les degrés, synthèse du western américain des premiers temps et du western spaghetti.

Il prépare le terrain de Peckinpah et laisse l’une des bande-originales les plus époustouflantes de l’histoire du cinéma. Signée Ennio Morricone, celle-ci comprend quatre grands thèmes, chacun assimilé à un des principaux personnages et joués lors de leurs apparitions. Il y a le son glaçant de l’harmonica associé à Charles Bronson, un orchestre mobilisé pour l’homme le plus complexe de la région (Frank), les envolées lyriques pour héroïne de tragédie, le pittoresque improbable de Cheyenne. Pour un objet si époustouflant, il fallait bien une somme ahurissante de talents : outre cette partition musicale et ce casting prestigieux, il y a également deux immenses cinéastes au scénario, Dario Argento et Bernardo Bertolucci, puis cette photographie de Tonino Delli Colli, collaborateur de tous les cinéastes les plus connus de son pays.

Note globale 94

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Suggestions… Lawrence d’Arabie + There Will Be Blood 

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