Tag Archives: Jean Gabin

LES VIEUX DE LA VIEILLE **

2 Déc

les vieux de la vieille

3sur5  Se désignant lui-même comme « une farce de Gilles Grangier », Les Vieux de la Vieille (adaptation d’un roman éponyme) connut un grand succès à sa sortie, avec 3.5 millions d’entrées en 1960. Il fait partie de ces films de nombreuses fois diffusés à la télévision française et est caractéristique de ces produits jouissant d’une valeur populaire appelée à s’éteindre. Comme l’indique l’expression lui servant de titre, il réunit trois vieux types au parlé folklorique dans un univers champêtre.

Avec le retour de Baptiste en Vendée, les vieux amis se retrouvent. Ils se racontent leurs histoires, bien sûr, mais il ne s’en tiennent pas là et se comportent toujours comme de vrais gamins. Sans être profondément irrespectueux, ils ne respectent aucune autorité, même pas les religieuses du coin. Ils jouissent de la vie en acceptant leur part. Aujourd’hui où ce genre de personnages est devenu invisible, la majorité des spectateurs se sentiront peu concernés. Mais ce décalage justement rend la chose d’autant plus pittoresque : arriver tout neuf, c’est une aussi bonne façon d’approcher cet espèce de sketche permanent.

L’attitude de ces trois bonhommes est rafraîchissante. Les one-line et monologues improbables qu’ils baragouinent, leurs voix gutturales ou pâteuses, leur accent de la France profonde, sont dépaysants. Même si le numéro peut par moments être saoulant, car c’est bien une pochade et jamais plus, il y a de quoi rire grâce aux dialogues percutants (supervisés par Audiard) et aux performances des trois trublions. Pierre Fresnay, dans ce rôle très différent de ceux antérieurs, est particulièrement drôle. Jean Gabin ne faillit pas mais semble plus emprunté que ses deux camarades.

Note globale 58

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LE PRÉSIDENT ***

10 Nov

4sur5  Dans ce film d’Henri Verneuil très diffusé à la télévision française dans les décennies qui suivirent, Jean Gabin incarne un ancien Président du Conseil charismatique. Désespéré par la laborieuse IVe République en place, il est en semi-retraite politique, gardant un pied au Parlement. Sinon, il s’occupe d’écrire ses mémoires au sein de sa tour d’ivoire provinciale. Lorsque le député Chalamont est sur le point de devenir le nouveau chef de l’Etat, il s’interpose et s’en prend à l’ensemble des acteurs politiques présents.

Avec ses parti-pris oscillant entre socialisme et populisme, asséné avec discernement mais un refus de s’étiquetter, Gabin renvoie pourtant à une tradition politique française : le républicanisme, de gauche (dans la séquence à l’Assemblée Nationale, son fauteuil se situe légèrement à gauche du centre – où se trouveraient aussi les radicaux de gauche, courant vraisemblablement trop mondain pour lui). Il se qualifie de « mélange d’anarchiste et de conservateur » avec raison également car il partage un certain regard critique sur les autorités sociales indignes et lâches de son temps, mais son logiciel ne relève pas de l’anarchisme de droite véritable (même si le public républicain américain des Pleins pouvoirs pourrait apprécier ce Président républicain français). Son orientation est clairement collective et ses cibles sont les dominateurs financiers et technocratiques.

À cela s’ajoute un ton et une attitude réactionnaire, au sens du sceptique campant sur des références éprouvées (et non au sens marxiste). À travers Emile Beaufort, Jean Gabin incarne un certain idéal français que le gaullisme a pu consommer. C’est une figure paternaliste, un sage capable de s’enflammer : un gaullois mesuré et vigilant, incorruptible et fort, un leader fiable et humble. Henri Verneuil cède à ce fantasme et présente un ancien Président pleinement indépendant, sans contraintes ni affiliation, pas même de parti. Il est au-dessus de tout cela et cette position transcendante reflète encore les idéaux gaullistes et républicains.

Ce paradoxe entre absence de détermination et orientation idéologique pourtant claire se justifie par le manque dans l’offre politique. Le film de Verneuil et Gabin montre la France prête à se faire engloutir par une Europe fantôche ; et la politique prise en otage par des « élus du peuple » désintéressés des affaires publiques, arrivistes et sans conviction. Le Président Beaufort en arrivera à un monologue tonitruant d’une dizaine de minutes face au Parlement. Ç’aurait été un suicide social s’il avait été plus jeune, c’est une mise au point audacieuse où il interpelle les députés directement assis et livre son point de vue sur des sujets cruciaux.

Ce monologue assez fameux permet aujourd’hui une certaine visibilité au film, car les enjeux qu’il soulève sont des fondamentaux pour la France et plus que jamais au moment des transferts de souveraineté des états-nations vers l’Europe dans les années 2010. Si Gabin/Beaufort est un défenseur d’une Europe unie, il se heurte à des projets antagonistes autour du même objet ; l’Europe est au cœur des débats et Gabin/Beaufort fait coup double. La politique-fiction de Henri Verneuil reflète clairement la médiocrité des gouvernements de la IVe République et la lâcheté des dirigeants français et européens qui reculèrent devant la constitution d’une Communauté Européenne de défense, tout en sachant s’activer pour une union économique.

Il montre aussi le détournement de ce rêve d’États-Unis d’Europe (exprimé dans les années 1950, concrétisé avec la création de la CEE) au profit d’ambitions appauvries. Il envisage la fonction future de cette Europe promue par son adversaire Beaumont et voit une administration étouffante au service d’intérêts objectifs privés qu’elle entretiendra ardemment. Une Europe dont la seule vocation supérieure consisterait de fait à aliéner les démocraties et contraindre les peuples. Enfin, il dénonce l’annexion du politique en soi, instrumentalisé par des « affairistes » qu’il cite concrètement, avec faits, affinités et individus. Il évoque vaguement les « missionnaires » (l’extrême-droite et les hégémonistes) qu’il blâme de la même façon mais cette espèce fait alors déjà parti du passé.

À la fois visionnaire et démagogique, Le Président est un essai concluant de politique-fiction en France, balayant catégoriquement ceux expérimentés dans les années 2000, comme Le Candidat de Niels Arestrup. Il concurrence également Mr Smith au Sénat, ce dernier pêchant par sa naïveté et sa grandiloquence, là où ce partial Président se montre lucide et affirme émet des considérations de long-terme. Toutefois, son président est un monstre sacré, un modèle de vertu (courage, conscience, franchise) tout à fait vraisemblable mais dont la nature amène forcément à un mouvement de recul envers l’œuvre. Ce mouvement, le caractère brillant des réflexions émises l’apaise, mais aussi la qualité des dialogues. Ils ne sont pas seulement spirituels et musicaux, ce sont des punchline philosophiques remarquables, où Michel Audiard ose accessoirement de vrais commentaires politiques, avec un degré de précision et de pertinence rarement atteint.

Note globale 75

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FRENCH CANCAN ***

4 Jan

french cancan gabin

3sur5  1954 : après quinze ans passés à l’étranger, pour des films américains ou indiens souvent jugés comme mineurs, Jean Renoir (La grande illusion) revient en France. French cancan est donc son premier film français depuis La règle du jeu. Il se situe au début de la Belle Epoque (1879-1914), s’inspire de la création du Moulin Rouge (1889) et de son fondateur, interprété par Jean Gabin. C’est l’occasion de mettre en scène l’harmonie et les joies d’une époque, dont l’allégresse est si intense qu’a posteriori on pourrait la croire fantasmée.

Le cinéma effusif de Renoir tourne à plein, le sujet est sur-mesure. Sa finesse et son acidité tant louées sont moins saillantes, même si les portraits ou plutôt leurs ébauches sont très convaincants. Le talent d’amuseur propre à Renoir et surtout de galeriste (tous ces personnages, toute l’émulation) s’épanouit avec force, notamment dans la première partie. Le Moulin Rouge en tant que tel n’est évoqué qu’au bout de 45 minutes (il reste alors une heure) : French Cancan est d’abord la représentation euphorique d’un milieu.

Il montre les faces publiques et privées des arts du spectacle, présente le contexte, les anecdotes, les mécanismes, avec parfois un certain cynisme guilleret. Jean Gabin interprète un pacha nonchalant et efficient, chef-d’orchestre de toutes ces gauloiseries glamours, menant une vie de plaisirs sans oublier qu’il doit toujours se renouveler pour écarter les risques de déclassement. C’est en voulant remettre au goût du jour le french cancan qu’il va fonder le Moulin Rouge.

Le patron du Paravent chinois (autrefois, de La reine blanche) veut aller au bout de la logique de son univers et mettre « l’illusion de la grande vie » à portée de toutes les bourses ; aristos et prolos pourront s’encanailler dans le confort et la sécurité. Enfin, les bourgeois surtout, les autres étant probablement saoulés par cette république dont ils ne s’étonnent plus (c’est la remarque d’un passant) ou alors, absents des plateaux. En effet le sérieux de ce sacré postulat n’est pas examiné par Renoir, plus absorbé par l’ivresse du milieu et de ses mœurs que soucieux d’approfondir les caractères ou de nous confronter aux aspects trop graveleux ou ambigus.

Dans French Cancan tout est présenté avec intelligence, mais tout ce qui n’existe pas ici et maintenant est carrément occulté. En-dehors du milieu homogène et de la fête, rien ne saurait croître ni s’affirmer ; en ce sens, Renoir ajuste sa réalisation à la superficialité et l’outrance de son sujet. Son enthousiasme est grand, le revers c’est que sa tendance à avoir des airs profonds plutôt que l’être vraiment devient évidente. Gabin/Danglard est d’accord sur une chose avec son meilleur ennemi : il dit avec lui qu’il faut demeurer maître des illusions et loue leur nécessité. Ils sont tellement d’accord là-dessus qu’ils oublient leurs antagonismes et que l’affaire avancera, comme toujours.

Sans sacrifier sa fougue, le film perd de ses charmes quand le Moulin Rouge est lancé ; le chaos de l’inauguration est moins amusant. Puis comme il déroule tout son attirail, il l’emporte par la force. Le spectateur contemple un catalogue de numéros, chansons ou performances, où Edith Piaf fait une apparition. Le casting est d’ailleurs très chargé, avec de nombreuses célébrités de l’époque comme Giani Esposito et des comédiens populaires, comme Philippe Clay, Michel Piccoli, Maria Félix, Dora Doll, Françoise Arnoul.

En marge doit se régler une amourette signant la dimension morale du film tout en ménageant des attentes plus spécifiques, densifiant une narration assez minimaliste dans l’ensemble. Ainsi Nini, la dernière arrivée dans la troupe de Danglard, doit trancher entre ce monde du spectacle exigeant, excitant, risqué aussi et une vie confortable, humble et tracée avec le petit boulanger. Dans les deux cas, elle trouve son bonheur en faisant celui des autres.

Note globale 64

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VOICI LE TEMPS DES ASSASSINS **

2 Déc

3sur5  Dans Voici le temps des assassins, il est question d’argent, de gestion de bien ; se placer ou se caser est la préoccupation ultime pour son échantillon de peuple. Après viendra probablement la paix, le bonheur (pour le quasi-vieux), ou la satisfaction (pour elle). Jean Gabin interprète un homme droit et établi, restaurateur irréprochable, paternaliste, adapté à la réalité telle qu’elle se donne ou qu’il la prend. Catherine (par Danièle Delorme), pseudo-orpheline d’une vingtaine d’années, jette son dévolu sur lui – c’est-à-dire sur ses rentes. Elle sème le trouble dans ses relations, leurre des scandales, insinue des suspicions. Puis elle console les orgueils blessés, contrôle les cœurs meurtris, jouit de sa position de douce petite chose de bonne volonté.

Le ‘fils’ de cœur d’André Chatelin/Gabin, Gérard (Gérard Blain), est si bien manipulé qu’il se retourne contre son tuteur. Dur mais enthousiaste, l’amoureux se trompe de colère. Le spectateur est amené à observer, vérifier, mesurer la duperie et son étendue : il voit chacun se tromper et se braquer, le brave restaurateur s’isoler. S’il fallait montrer la bêtise de l’amour c’est un peu schématique, mais concluant. Catherine ressemble beaucoup aux ‘femmes fatales’ des films noirs ; c’est au moins une femme poison, pourrissant les liens et les efforts sains par son attitude. En face il n’y a pas d’anti-héros ou de types partiellement négatifs ou décevants comme dans les films noirs ; ils peuvent être troubles ou bornés au plus.

Le récit a un côté Zola soap. Duvivier et son équipe font dans le réalisme social et psychologique (pas des mecs transis subitement ou pleinement abrutis), tout en restant prudents, voire superficiels si le spectacle l’exige. Ça déraille sur quelques détails : la force physique exagérée de Catherine lors de son dernier rendez-vous, ou la réplique du chien. Ces petites choses permettent de conclure l’histoire sur de graves incidents ; également d’appliquer une punition radicale sans compromettre personne (autrement dit, les ‘bons’ ou les ‘moins mauvais’ réagissent sans se sacrifier moralement). La photo est exquise, les nostalgiques (imaginaires) seront comblés par toutes ces cartes postales animées. Là encore il y aura une faute : ce passage en voiture, remarquable exemple du grotesque de ce type de scènes très prisées dans les années 1950 (le seul bruit est celui du moteur, la superposition est criarde).

Note globale 58

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Suggestions…

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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UN SINGE EN HIVER **

17 Juil

un singe en hiver

2sur5  Comédie culte réunissant deux éminentes célébrités du cinéma français : Gabin et Belmondo. Henri Verneuil supervise la rencontre, à une époque où il n’a pas encore présenté cette rafale de polars prestigieux comprenant Mélodie en sous-sol, Le Clan des Siciliens ou encore Peur sur la ville. Nous sommes en 1962, Belmondo est en vogue grâce à Le Doulos et surtout A bout de souffle (sortie retentissante de Godard et film-étendard de la Nouvelle Vague), Gabin le vieux manitou sort du Président du même Verneuil.

Malgré quelques originalités de réalisation et un propos se voulant irrévérencieux, Un singe en hiver est un film ronflant, penaud et quelquefois à la limite de l’imbécilité. Le surjeu de Gabin et Belmondo, la lourdeur du propos, sont susceptible de rendre la séance vaguement divertissante, sans tromper la douce médiocrité pour autant. Quelques dialogues sont savoureux mais l’écriture d’Audiard est atone et assujettie à un propos benêt.

Avec Un singe en hiver, Verneuil véhicule une vision mesquine et simpliste des Hommes et de leurs habitudes. Prolongement de « La mauvaise réputation » de Brassens, le film envoie sa réflexion amère dans le mur et donne à l’anarchisme rêvé des avachis moroses un digne symbole. En somme c’est un produit assez con et triste, faisant l’aveu de ces qualités. L’alcool apporte la joie, or on sait bien qu’elle est éphémère, sinon presque fausse ; mais il faut bien lutter et puis c’est beau comme geste.

En revanche c’est moins beau quand les cons s’y mettent. Et les cons sont partout, les cons c’est les autres, voir cet Autre champêtre méritant pas de boire dans le fond ; voilà un motif d’évasion trop délicat pour les petites gens bornés et bêtes. Au contraire il y a les vertueux sauvages (et les loubards solides, même enveloppés dans une vie trop réglée). Alors Gabin admire Belmondo pour son côté enfant aventurier – en restant toutefois un homme droit et avisé, regrettant à l’occasion qu’un père se comporte de façon trop inconséquente.

La sympathie passe encore, mais l’espèce de transe dans laquelle Gabin est censé se trouver manque de sérieux voir de cohérence. Cela ne se voit pas trop puisque dans l’ensemble les portraits sont très bêtes : ah, salauds d’hypocrites, de moralistes, de besogneux ! Laissez vivre ceux qui le veulent, ceux qui ont suffisamment d’entrain pour aller s’exalter avec leur bouteille ! Les idées ne manquent pas cependant, même si les effusions véritables sont rares et les libérations dérisoires. Ce Singe en hiver serait le parfait compte-rendu d’un monde où les jeunes avec des transgressions pour vieux et les vieux qui auraient aimés être jeunes domineraient l’inconscient, le conscient, la morale et les pulsions collectives.

Plombant en effet. Il y a une foule de petits détails pour maintenir à flots, tout le temps ; et puis la bêtise (gentille, attention!) est remarquable aussi. Elle est entraînante, surtout quand elle se donne de façon explicite mais avec ce soin, indéniable, cet esprit, corrompu par une focalisation si pauvre ; l’étroitesse n’est pas tellement un problème en vérité, au contraire, elle apporte une complétude, éventuellement une intensité. Il y a de jolis instants, une bonhomie presque attendrissante par endroits et puis c’est ouvertement pathétique.

Note globale 44

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Suggestions… Very Bad Trip + La nuit américaine + Le goût des autres + La femme et le pantin + Boudu sauvé des eaux  

Scénario & Ecriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (2), Audace (2), Discours/Morale (1), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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