Tag Archives: Cinéma Français

LES VIEUX DE LA VIEILLE **

2 Déc

les vieux de la vieille

3sur5  Se désignant lui-même comme « une farce de Gilles Grangier », Les Vieux de la Vieille (adaptation d’un roman éponyme) connut un grand succès à sa sortie, avec 3.5 millions d’entrées en 1960. Il fait partie de ces films de nombreuses fois diffusés à la télévision française et est caractéristique de ces produits jouissant d’une valeur populaire appelée à s’éteindre. Comme l’indique l’expression lui servant de titre, il réunit trois vieux types au parlé folklorique dans un univers champêtre.

Avec le retour de Baptiste en Vendée, les vieux amis se retrouvent. Ils se racontent leurs histoires, bien sûr, mais il ne s’en tiennent pas là et se comportent toujours comme de vrais gamins. Sans être profondément irrespectueux, ils ne respectent aucune autorité, même pas les religieuses du coin. Ils jouissent de la vie en acceptant leur part. Aujourd’hui où ce genre de personnages est devenu invisible, la majorité des spectateurs se sentiront peu concernés. Mais ce décalage justement rend la chose d’autant plus pittoresque : arriver tout neuf, c’est une aussi bonne façon d’approcher cet espèce de sketche permanent.

L’attitude de ces trois bonhommes est rafraîchissante. Les one-line et monologues improbables qu’ils baragouinent, leurs voix gutturales ou pâteuses, leur accent de la France profonde, sont dépaysants. Même si le numéro peut par moments être saoulant, car c’est bien une pochade et jamais plus, il y a de quoi rire grâce aux dialogues percutants (supervisés par Audiard) et aux performances des trois trublions. Pierre Fresnay, dans ce rôle très différent de ceux antérieurs, est particulièrement drôle. Jean Gabin ne faillit pas mais semble plus emprunté que ses deux camarades.

Note globale 58

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Suggestions… La métamorphose des cloportes

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DE ROUILLE ET D’OS **

2 Déc

2sur5 Depuis le sacre d’Un Prophète, on sait que Jacques Audiard, fils de Michel, est un auteur sur lequel il faudra compter dans les décennies à venir. C’est plutôt bon signe car c’est un cinéaste au regard intense, affûté quoique plombé par un désir d’exhaustivité, emphatique jusque devant le trivial. De rouille et d’os, avec Marion Cotillard la princesse devenue handicapée et Matthias Schoenaerts le père indigne, est une immersion dans la vie des prolos. Audiard nous amène parmi les survivors, ceux qui vivotent avec les moyens du bords et l’assistance accessible, exultent entre deux portes et dans des coins sordides, font de l’argent sur quelques peccadilles. C’est à proximité de ce contexte-là et aux côtés d’un monolithe dévoué (hissé par Bullhead) que Marion Cotillard va redécouvrir la vie alors qu’avant son accident, elle la survolait, la consumait comme si c’était une parodie impersonnelle, comme si déjà elle était foutue. C’est une application concrète de la morale « ce qui ne te tues pas te rend plus fort », avec à défaut de force l’espoir et l’ouverture.

De rouille et d’os est un mélo sachant persuader de sa vérité, pourtant il laisse en définitive sur sa faim par un trop grand manque d’ampleur psychologique. Audiard préfère enchaîner les tracas que sonder la crise réelle ; ses personnages sont autant contrariés par les aléas du quotidien que par leurs véritables problèmes. Mais il réussit à confondre leur point de vue : comme eux, il croule sous tous ces coups du sort intempestifs, sans élargir sa focale, sans prendre conscience de son état. C’est à ce titre que De rouille et d’os est une réussite : il sait infiltrer la trajectoire et la condition de damnés de la Terre (plus que de purs marginaux).

C’est beau, c’est accrocheur, ça coule de source et ça passe sans laisser de traces. De rouille et d’os est aussi un drame impudique et sincère, assez lourd et pataud derrière la pose langoureuse et écorchée. Ainsi le dernier tiers s’oriente vers la surenchère dans le drame et la misère humaine paroxystique ; comme si cette galerie de personnages ne pouvait cumuler que les galères et les préoccupations sensorielles. On ne voit ni l’intention, ni les motivations de ces individus ; juste une jolie histoire racontée avec style. Pour ces grands enfants fragiles et écœurés en perpétuelle coma existentiel, Audiard est au niveau de la complainte solennelle ; c’est généreux même si a le goût de l’artificiel. A force de nier la confusion, on reste à scruter le grand vide, meublé avec beaucoup de tendresses et d’instincts crus.

Note globale 52

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CŒUR FIDÈLE ****

26 Juin

coeur fidèle

5sur5  Réalisateur prolifique dans les années 1922-1938 (ère du muet), Jean Epstein est surtout connu pour La chute de la maison Usher de 1928. Il a notamment présenté sa version (1923) de L‘Auberge Rouge de Balzac, le mélo Le Lion des Mogols (1924), Finnis Terae et surtout Cœur fidèle, son quatrième métrage. Le cinéaste « au visage (en forme de) losange » (Abel Gance) est aussi un théoricien du cinéma, à l’oeuvre abondante et précoce. Il fait partie de la première avant-garde française, aussi nommée « impressionnisme français » (expression imposée par Henri Langlois).

Les années 1920 marquent le début de la notion d’auteur et de l’activisme de ces derniers, se tenant pour réalisateurs et concepteurs à la fois. L’impressionnisme français est toutefois un mouvement limité, comprenant seulement cinq représentants clairs. De plus, ce ne sont pas les seuls ambitieux de cette époque, d’autres travaillant à surpasser les productions grossières du cinéma commercial : il y a en effet les expressionnistes allemands, les performances d’Eisenstein et bien sûr Griffith (Naissance d’une Nation est sorti en 1915).

Bien qu’il soit globalement tombé dans l’oubli, Cœur fidèle est une œuvre remarquable pour ses qualités esthétiques et ses audaces techniques. Le montage est nerveux et déploie de nombreux procédés avec énergie ; surimpressions, points de vue alternés, distorsions et effets de lumière grandiloquents. Le scénario est sans grand intérêt, manichéen, mais fort ; Cœur fidèle est aussi un mélodrame le moins encombré possible, laissant toute la place aux foucades sentimentales et à ce déchargement d’intuitions visuelles vivifiant, parfois novatrices, toujours sophistiquées.

Selon le regard, on peut y trouver probablement des lourdeurs dans le casting ou, avec le recul des décennies, une poignée de gaucheries ; c’est la rançon pour tous les pionniers exaltés. De la même façon on peut apprécier ces caractères outranciers, cette fougue perpétuelle communiquée avec grâce, cette préciosité abrasive, rendant la vision plus envoûtante que celle du sacro-saint Citizen Kane ; bref, c’est un film maniaque et cela lui donne tout son relief. Et puis la richesse de Cœur fidèle ne vient pas du sujet mais de son langage, subtil et pourtant flamboyant, tout en symboles ; s’il était moins raffiné, cette aventure cruelle dans le vieux port de Marseille resterait toxique et banale à l’œil du spectateur ; au contraire, la passion habitant ses protagonistes conduit la séance.

L’oeuvre est en mouvement perpétuel, guère méditative, ou alors il s’agit de méditations trop graves et émotives pour laisser quelque forme s’engourdir. Tout élan en appelle un autre ou renchérit l’activisme apparent ; le temporalité du récit est assez lâche et abstraite, l’heure vingt comprenant par ailleurs une durée indéterminée mais peut-être étalée sur une décennie. Enfin on peut tenir ce Cœur fidèle comme un ancêtre (sans être un géniteur direct) du réalisme poétique (courant français des années 1930-1940, comprenant des films de Renoir, Duvivier, Carné ou René Clair et dont L’Atalante est une quintessence) ; du pré-réalisme poétique où le contexte social est décors de tragédie pure et non matériel ; sans velléité morale, tendu vers la beauté et éloquent en chaque instant, ignorant le misérabilisme et la polémique, ces perspectives du monde trivial.

Note globale 86

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Suggestions… L’Aurore

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Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (4), Ambition (5), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

Passage de 85 à 86 avec la mise à jour de 2018.

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L’ARNACOEUR **

17 Fév

3sur5 Accueilli comme le Messie en France et envoyé à la conquête du reste du monde avec l’espoir affiché de faire concurrence aux comédies romantiques anglo-saxonnes, L’Arnacoeur a relativement échoué hors de nos frontières. Ancré dans le luxe et les espaces de transit, conçu comme une parodie-mais-pas-trop de romance éveillée, il avait pourtant tout pour flouer les différences. De surcroît, c’est une curieuse et heureuse avancée, la grâce et le glamour sont là, cohabitant à merveille avec la farce et même de vives grossièretés. Que ce succès soit dû à un réalisateur de téléfilm ici promu pour son premier long tend à relativiser encore une fois les références du cinéma grand-public français et peut-être, à annoncer une nouvelle génération, entre lucidité et conformisme.

Avec son agence à briser les couples, le film part sur une idée géniale, exploitée dans une intro décalée, à la fois classiciste et dissipée, cartoonesque et pompière. Tout le film sera dans cette lignée. On sait d’ailleurs, lorsque l’intrigue se resserre (très vite – trop, on aurait pu s’amuser davantage du concept) sur la rencontre à construire, comment l’affaire va tourner, mais l’exercice reste une curiosité. L’œuvre enfile les gags et repose sur les performances d’acteurs, avec son duo de tête et ses deux seconds (Julie Ferrer et François Damiens, les acolytes de l’arnacoeur en question, réduits au bus).

Si on peut s’interroger sur le sex-apple présumé de Romain Duris (c’est ça le mâle alpha de la séduction!?), il est meilleur ici que jamais. Attention, les allergiques retrouveront le même adulescent hautain avec son éternel air de pouilleux urbain ; mais tout ce côté tête-à-claques de dandy de supérette déguisé en animal branché trouve un emploi de prédilection dans le costume de L’Arnacoeur, personnage aventureux mais lâche, grandiloquent mais pantouflard, séducteur quoique banal et un peu creux. Pascal Chaumeil a su confectionner une réelle histoire d’amour post-moderne, jouant la connivence avec le spectateur autant pour créer une distance au sujet que pour finalement l’embrasser pour le trivial et pour l’idylle. Vanessa Paradis et Romain Duris, trentenaires infatigables quoique résignés, en sont la parfaite expression. Ainsi le charme opère, le programme est mené tambour battant, avec style, même si le produit est futile. Bien que contrarié par une pointe de cynisme, le spectacle lui-même s’abandonne à sa propre vocation et fait illusion (sans réussir à trouver de quoi laisser une emprunte). On se laisse bercer par une mise en scène généreuse et lisse, mettant en valeur le cadre merveilleux, tout en ponctuant le show de tartes à la crème.

Ce rôle-là justement incombe essentiellement aux seconds rôles ; L’Arnacoeur est ainsi la première incursion de François Damiens dans le cinéma de prime-time. Son personnage de beau-frère médiocre et ravageur se heurte cependant aux mêmes limites que sa récurente trollerie dégénérée : un manque de sens et de caractère (car il en faut même pour un bouffon). On retiendra néanmoins son interprétation du plombier polonais et tout son respect des instructions très littéral, ainsi que quelques saillies de brute inspirée (dans la lignée d’un « c’est vrai qu’on a pas demandé à Mozart de faire un opéra avec son accordéon hein »).

Note globale 56

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MARQUIS ****

11 Août

4sur5 C’est une bombe, un crochet violent pris à la face, une aventure exotique, triviale et imaginative aussi exaltante qu’assourdissante. On en sort ravi d’autant de créativité débridée et de transgression sophistiquée, mentalement un peu chancelant et débordé.

Après leur collaboration pour Téléchat, Henri Xhonneux en tant que réalisateur et Roland Topor pour le scénario et les dialogues s’enquièrent d’une relecture totalement libre de l’œuvre et du personnage de Sade. Les auteurs mettent en scène le Marquis dans le contexte de son enfermement à la Bastille, prison des nobles et dissidents au Régime, à la veille de la Révolution de 1789. Comme dans leur étrange série, ils confondes prises de vues réelles et animation, usant notamment d’animatronics. On retrouve d’ailleurs ici les mêmes digressions délirantes, mais à un niveau supérieur, puisqu’il s’agit de rien de moins que de figurations du désir le plus ivre et d’anthropomorphie de la bite ; tout le long du film, le Marquis s’entretient avec son compagnon, ce sensitif insatiable. Pour lui, l’iconoclaste, le visionnaire, ce sexe loquace n’est pas un outil, mais un alter-égo, un stimulant à la création et un regard plus frontal sur les péripéties et les enjeux immédiats.

L’ensemble est un hybride de fulgurances dépravées, d’échappées métaphysiques et d’intrigue à tiroirs. Dans la foulée, Xhonneux fournit des séquences SM des plus extrêmes (deux scènes de carnage érotique dignes des Hellraiser) adaptés des écrits du Marquis ; en empruntant la structure de la pâte à modeler, il renforce l’onirisme de ces instants tout en atténuant le choc moral et formel. C’est aussi l’humour, délicat et ravageur, qui rend le spectacle aussi charmant malgré ses outrances hardcore ; Xhonneux et Topor ont surtout cette monstrueuse manie de créer la confusion. Leur univers est le théâtre des déchaînements les plus scabreux et téméraires, mais le traitement est subtil, furieux et enfantin. La beauté de cette liberté sans limite, aux fruits attractifs quoique hautement morbides, est totalement assumée, de même que son horreur est délectable. Le film dégage un plaisir de goûter à l’interdit sans se corrompre ; il a le parfum d’un témoignage odieux mais lucide, celui d’un aventurier ouvrant la boîte de Pandore pour mettre en concurrence Enfers et délivrance sous ses yeux curieux et son joug puissant.

Pour autant jamais Marquis ne flirte avec les bas-fonds, pas plus que son logiciel n’intègre la rustrerie ou le simple et brut retour primal ; il vise le fantasmagorique et touche sa cible en transformant tous ses personnages et ses objets en élément d’une chorale pulsionnelle, précipitée sans aucun recul vers la jouissance allègre, que le décors soit sordide ou luxueux. Impudique et raffiné, il nous convie là où la société s’abandonne, où les mœurs se libèrent mais les hommes gardent leur grandiloquence (la compulsion à ordonner la dérive est permanente) ; la Bastille est une sorte de harem maudit et survolté, intégrant les fastes décadents et des gargouilles grotesques comme ce geôlier pervers et dégénéré. Le laid a sa place en tant que chaire à expérimentation. Ce voyage halluciné, farce délirante et objet de représentations et d’esquisses sublimes et cathartiques, cadencé de façon intuitive, offre une vision percutante et fantasque de la déconstruction menée à son terme ; et du caractère suave et délirant du décadentisme dans le cadre d’une société aristocratique reniant son intégrité pour se vautrer dans ses passions et mieux attirer le précipice.

Note globale 82

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