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LES COURTS & MOYENS MUBI 2020 (MNC MUBI 4)

18 Avr

Dernière édition après celle pour les films longs. Un ‘classement intégral’ des courts & moyens sera prochainement publié.

Leçons de ténèbres ** (Allemagne 1992) : Ça pourrait être une œuvre majeure et le public en général semble la tenir pour telle ; à mes yeux c’est une démonstration caricaturale – pour son sujet et pour le style Herzog, malheureusement si lourd (déjà son premier, Herakles, martelait la même idée pendant dix minutes). Le recours à Wagner et à L’Apocalypse est toujours efficace mais les deux sont éculés depuis au moins un siècle. Que le film ne documente rien est un choix, mais qu’il meuble en laissant apercevoir des travailleurs et recueillant de vagues paroles de victimes est un peu déplorable – Hiroshima mon amour bis ne s’assume pas, il faut qu’il soit très concerné en plus d’en faire des tonnes. L’autre virée dans le désert [Le pays des fourmis vertes] signée Herzog m’avait davantage convaincu. Ici je ne retiendrais que la technique majestueuse et le parti-pris remarquable, cette volonté de regarder la Terre d’en haut à tous points de vue, d’offrir ce théâtre de guerre comme un potentiel décors de SF. Bien sûr il y a de quoi rêvasser sur la beauté du chaos mais je trouve l’exercice débile et assez paresseux derrière ses grandes allures ; du pessimisme complaisant pour les gens trop protégés, une virée près de l’enfer type club Med classe instruite et mélancolique. Enfin je n’ai pas compris ce que l’hélicoptère faisait à cet endroit si, comme le prétend le commentaire, personne dans la ville ne se doutait de la guerre qui s’apprêtait à lui fondre dessus. (56)

Dream Work ** (Autriche 2001 – 11min) : Un des fameux courts de Peter Tscherkassky, après Outer Space (d’après plusieurs commentaires sur le Net, les deux citent à l’envie The Entity de Sidney Furie). Hommage revendiqué à Man Ray, c’est un produit expérimental à la fois habile et férocement vain. Les effets sont devenus potentiellement ‘désossables’ à l’œil nu vingt ans après, or l’essentiel repose sur eux. Ce film est une manœuvre, tapageuse, plus qu’un essai sincère sur le sommeil. Tout est recevable mais je le trouve tristement insincère. Et comme on connaît les débuts de Lynch (spécialement ses courts) et Polanski (Répulsion), il n’y a plus que la posture pour distinguer cette fugue onirique. Allez voir Subconscious Cruelty. (48)

Les petites mains * (Belgique 2017 – 14min) : Excédé par la pression et la futilité du dialogue social, un ouvrier emploie de graves moyens : sans méchanceté vraisemblablement sous impulsion, il kidnappe l’enfant du patron. Remuant sur le principe et à la hauteur dans l’exécution mais à quoi bon ? C’est ultra schématique, affecté, l’essentiel repose sur un spectateur acquis d’avance et un appel brutal aux émotions. Trois atouts : les deux principaux acteurs (même si, pour le bien de la démonstration, il aurait fallu que le quasi-bébé soit plus expressif, plus [manifestement] curieux ou attaché à son ravisseur par exemple), l’aperçu de la violence sociale aussi dans ce qu’elle a de brut et physique (les matons en clôture). Enfin ce n’est pas avec ce genre d’approche digne de Loach ou Brizé qu’on verra les lésés, les aliénés, les ouvriers sortir de leurs ornières, ou même les voir franchement dans leur ensemble – et non par le seul prisme dépressif. (42)

Sombre dolorosa / Sorrowful Shadow ** (Canada 2004 – 8min) : Une espèce de délire reprenant apparemment les soap et mélos mexicains, confondus dans une succession d’images psyché ou vaguement ésotériques. S’y mêlent un match de boxe allégorique avec El Muerto et des panneaux [inutiles] comme au temps du muet. Curieux, coloré, turbulent, éventuellement amusant. Un nouvel exploit du carnavalesque Guy Maddin, moins glauque qu’à son habitude (Des trous dans la tête, Ulysse souviens-toi) mais toujours concerné par le sort de personnes toxiques ou dérangées. (58)

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Mini-critiques Courts MUBI : 3-2019, 2-2018, 1-2017

Mini-critiques MUBI : 8, 7, 6, 5, 4-2018, 3, 2, 1

Autres Mini-critiques : 13, 12, 11, 10, 9, 8, 7654321 + Courts 3, 2, 1

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INCENDIES **

19 Avr

incendies

2sur5 Quatrième long du réalisateur de Prisoners et Enemy, Incendies est celui de sa révélation au grand-public (record de téléchargements pour un film francophone sur iTunes). Adaptation d’une pièce de théâtre ayant connu elle-même un grand succès critique et commercial (Incendies de Wajdi Mouawad), le film a été mis à l’honneur aux Oscars et a triomphé au Prix Jutra, équivalent des Césars pour le Canada. Il raconte la quête d’une jeune femme (rejoint par son frère), abandonnant le Québec pour tenter de retrouver la trace de sa mère au Moyen-Orient, dans un contexte de guerre civile. Denis Villeneuve présente cette chronique sous la forme de récits croisés, avec flash-backs. Il arbore une simplicité rigoureuse, découpe son film en chapitres introduits par des titres en lettres rouges tel que ‘les Jumeaux’, ‘le Sud’, ‘Deressa’, ‘Kfar Ryat’, ‘La femme qui chante’, etc.

Incendies est un produit très abouti techniquement, suscitant le respect au minimum par sa maîtrise. Il se pare d’un BO excellente, dans l’air du temps, à l’image de l’ensemble : du goût peut-être, un style certainainement, une substance faisant défaut. Le thème des racines comme la dimension politique servent de décors et rien n’est essentiel. L’histoire pourra inhiber le sens critique en jouant sur la corde sensible du Moyen-Orient et de ses relations à l’Occident et ses valeurs, le film engendre une certaine indifférence en n’accordant de valeur qu’à une petite histoire basée sur un (un seul) faux mystère. Le film gagne d’ailleurs en intérêt quand celui est brisé, en milieu de parcours, avec un coup-d’oeil en prison où Villeneuve montre une situation en prenant des pincettes, restant bien figé mais à distance, sans discourir et sans non plus vouloir accélérer le mouvement ou gagner en profondeur dans le récit familial.

Sur la fin les révélations s’emboîtent puis culminent lors d’un dénouement destiné à terrasser le spectateur. Les films de Villeneuve ont cette particularité d’être impeccables et sans rayonnement. Les images pourraient être percutantes mais le cinéaste ne relaie rien, feint l’absence et soustrait tout ce qui pourrait ressembler à du commentaire. C’est le formalisme pur, au sens le plus frustrant. Ce langage atone et minimaliste, mis en boîte avec solennité, ne parle pas aux tripes et évite tout dialogue. Si Prisoners et Enemy peuvent être un peu frustrants, l’urgence et l’angoisse qui les caractérisaient apportaient une énergie totalement absente ici. Incendies n’est pas le plus mauvais de ces trois films, il n’est juste ni bon ni mauvais, c’est l’éblouissement inerte incarné, l’activement non-polarisé par excellence.

Note globale 47

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Suggestions… Le Sacrifice/Tarkovski

 

6

Denis Villeneuve sur Zogarok >> Enemy + Prisoners + Incendies + Next Floor

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L’ENFANT DU DIABLE (THE CHANGELING) ***

29 Sep

3sur5  Classique mineur du fantastique, L’enfant du diable reprend les ingrédients les plus conventionnels de l’épouvante et de la maison hantée. Ce classicisme est servi par le soin de la réalisation, précise et théâtrale. La sensibilité s’allie à l’orfèvrerie et partant de ces postulats éprouvés qu’il honore avec grâce, Peter Medak fait de The Changeling un film sur le deuil, sur la dette à sa filiation et aux plaies non refermées.

 

Le joli titre français est donc très critiqué à raison car il est clairement hors-sujet en voulant faire surfer le film sur la vague d’Amityville, version old school du même sous-genre (la maison hantée) lui aussi, mais dont l’ambiance est très différente. Elle est ici beaucoup plus mature. Sans renvoyer à autre chose qu’eux-mêmes, les personnages comptent beaucoup et sont malmenés à bon escient, forcés à une introspection accélérée.

 

Les aléas autour de cette maison tournent à la catharsis. Ce drame télékinétique ressemble à du Cronenberg (Scanners, Dead Zone) passé en mode traditionaliste, évoquant même un peu le fantastique britannique implacable mais tout en retenue des années 1950. Le dernier quart-d’heure est flamboyant. Le film sera couronné par le premier prix Génie, récompense des meilleurs travaux cinématographiques canadiens de 1980 à 2013.

Note globale 68

 

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Suggestions… Marathon Man + Fog + L’Emprise + Angel Heart + Session 9 + Phenomena

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LES SEPT JOURS DU TALION **

17 Juil

7 jours talion

3sur5  Patrick Sénécal est un auteur québécois extrêmement connu dans son pays, participant à l’adaptation cinématographique de plusieurs de ses romans, tous en lien avec le genre policier ou thriller. Après 5150 rue des Ormes dirigé par Eric Tessier, il s’implique en 2010 dans la conception des Sept jours du talion. La réalisation échoit à Daniel Grou aka Podz, connu pour ses séries télévisées horrifiques et dont c’est le premier long.

Les sept jours du Talion est un film extraordinairement sec et dur. L’optique du divertissement y est évacuée. Le titre rattache au cinéma de vengeance, éventuellement au rape-and-revenge, mais surtout précisément aux vigilante movie, où la violence est légitimée, toujours en réaction à des crimes, souvent aussi à des climats pourris. En décalage dans cet univers, Les sept jours n’est pas un défouloir, ni même une catharsis, pas non plus une étude aux velléités sociales.

Il traite son sujet avec une approche pseudo documentaire, dépouillée et impitoyable (aucune musique ne soutient la bande-son – c’est très rare). Il reste pudique au sujet de la violence, en exhibe les effets, s’arrêtant sur le cadavre de la petite fille, puis sur le corps roué de coups de son meurtrier, sur lequel un père (médecin trahissant le serment d’Hippocrate) passe sa colère. C’est du moins ce qu’il comptait faire au cours de cette semaine du talion. Sérieux jusqu’au-bout, le film est terre-à-terre et sans idéal, ne flatte jamais aucun principe ou sentiment.

Seule l’entrée en scène du pédophile est un peu grandiloquente, mais son assurance vicieuse de monstre content de lui s’efface rapidement. Les autres personnages sont tentés par le dépassement, certains par la haine ou l’acharnement, le père l’applique, mais personne n’est satisfait ; personne ne gagne car il n’y a pas de camp. Il n’y a que des gens impliqués dans une affaire sordide. La froideur et le manque de détails concernant les personnages créent une distance pour le spectateur, plutôt appelé à constater les implications et le résumé des positions ou fonctions de chacun dans de telles circonstances.

Une version américaine du roman a vu le jour, réalisée dans la foulée et sortie quelques mois plus tard (août contre février, en 2010). Exécré par la critique, The Tortured est un produit racoleur, avec des traits ‘typiques’ (visuel de série policière, surfe sur la vague du torture porn), jusqu’au-boutiste lui aussi ; d’une grossièreté assez fascinante, il est remuant mais manque de maturité. C’est l’antidote scabreux et engagé à ces Sept Jours sérieux, d’une tristesse et d’un objectivisme accablants.

Note globale 58

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Suggestions… Eden Lake + Helen + La disparition d’Alice Creed

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (2), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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ULYSSE, SOUVIENS-TOI ! ***

14 Avr

3sur5  Après une vague de films proches de l’auto-fiction, Guy Maddin réalise une espèce de thriller vintage, hermétique et alambiqué : Ulysse souviens-toi ! (2012), occasion de passer de l’argentique au format numérique. De retour chez lui après une longue absence, le vieil Ulysse est plongé ‘littéralement’ dans son passé. C’est l’histoire d’un homme mauvais sur tous les plans (gangster, père indigne, mari ingrat) forcé de rejouer et assumer tout ce qu’il a raté, donner des réponses à ceux qu’il a bafoué avant de les abandonner.

Ces souvenirs ne sont pas des scènes figées se répétant, mais des morceaux de réalités révolues remis en scène. Ulysse a l’opportunité de déambuler dans ces séquences et ambiances d’autrefois pour communiquer avec les morts, payer ses dettes et en somme laver sa conscience ; au pire il arrachera le voile qui lui a permis de vivre et vieillir impunément. Il ne s’agit donc pas d’interrompre le cours du temps, mais plutôt de percer des mystères ou résoudre des conflits endormis. À travers cet antihéros Maddin imagine l’introspection de son propre père et la relie avec ses propres rêves de jeune homme : ses songes à la mort de son père, lorsqu’il avait 21 ans, auraient trouvés un écho dans L’Odyssée d’Homère (racontant les péripéties d’Ulysse pour revenir auprès de Pénélope et Télémaque après la guerre de Troie).

Cette introspection détournée est une constante chez Maddin, le récent Winnipeg mon amour (2009) étant lui-même un documentaire ‘subjectif’ sur sa ville d’enfance tout en étant une représentation de sa propre mère. Ulysse se concentre sur les effets de la désertion paternelle et accessoirement, sur la façon dont le négocie la mère, interprétée par Isabella Rossellini (Blue Velvet, Two Lovers, État second). Cette odyssée régressive justifie surtout la visite d’une boutique à vocation ‘onirique’ et doublement nostalgique : Ulysse passe en revue une abondance de souvenirs, Maddin recycle de vieilles reliques, personnelles ou cinéphiles.

Ses inspirations sont puisées du côté de l’impressionnisme allemand, des films de gangsters des années 1930 (dont Scarface et L’Ennemi public sont les champions), des histoires de maison hantée/fantômes européennes ou relatives aux phases ‘gothiques’ du cinéma fantastique US – du moins les opus ‘propres’ (comme La Maison du diable de Wise) à l’opposé du bis rococo [type cycle Poe de Corman – Le Masque de la mort rouge]. Maddin déverse son originalité sur des supports très codés, des fantasmes pour sadiques télégéniques ou obsédés des Années folles (avec ce vieux cabaret pour pervers d’Europe centrale – ère pré-nazie). Son bordel est hétéro en surface mais dégage clairement une ‘odeur’ gay, l’esthétique est SM mais cette orientation s’affirme de façon indirecte.

Déroutant en lui-même (et abscons de toutes façons), cet opus apparaît donc comme un condensé de l’œuvre de Maddin, reprenant ses thèmes habituels avec hauteur et détachement. Bordélique et sophistiquée, la signature reste toujours aussi identifiable : par les thèmes, ce noir et blanc et la photo superbe bien sûr, mais surtout ce langage exclusivement affectif et torturé, focalisé sur des névroses pittoresques avec une tendance à délicatement ‘bouffoniser’ du borderline et à romantiser des handicaps sentimentaux profonds. Le résultat peut blaser, envoûter, interpeller, pour les mêmes raisons et selon l’ardeur que le spectateur y met ; Maddin se fiche du recul et de la pédagogie. Dans le cas présent, c’est au point de brader la construction si spéciale (rythmée par les battements de l’horloge) sur laquelle tout repose ; en résulte en modèle de ‘flou artistique’ complaisant et productif.

Note globale 67

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Hannibal + The Canyons

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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