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THE UPSIDE **

9 Juin

2sur5 L‘essentiel de la trame et des événements s’y retrouvent, mais il y a plus que des nuances dans les agencements et le cheminement. Par les premiers on constate le fossé mental entre français et américains ; par le second le remake dépasse objectivement l’original – sauf si on a le goût de lire ‘entre les lignes’ et en fait, de boucher les trous d’un film finalement plus soucieux de brasser large et s’en tirer par des pirouettes [oh oh oh, la cible est lesbienne !] que de porter son attention sur ce dont il est en train de nous parler. L’écart entre les deux millionnaires invalides est à l’image de l’essentiel : Cluzet est plus dramatique, a des tabous, il inspire tristesse et ridicule, il peine à s’affirmer ; Cranston est plus enclin à jouer le jeu, ne fronce pas des sourcils, bougonne seulement à l’occasion, se fiche [autant que socialement possible] de ce dont il a l’air, peine à trouver des raisons de vivre encore.

Le premier avantage de ce remake est son efficacité. Et cette efficacité n’est pas un accident, elle est le témoin de deux cultures différentes – le style et les plis de mentalité des personnages le traduisent constamment. Dans les deux cas il y a main tendue avec sa petite charge subversive, d’abord condescendante puis complice. En France elle est prise au sérieux et sert l’idéal national tordu d’inclusion ; aux USA c’est davantage une formalité et elle vise l’optimisation des situations personnelles. Dans les deux cas, il s’agit de se conformer sans se sacrifier : en France cela implique rentrer dans le rang et d’avoir droit à ses différences comprise dans un cadre restreint ; au pays de la foi dans le ‘self-made-men’, cela signifie saisir ses opportunités et ne pas ennuyer le voisinage avec ses problèmes (c’était le cas aussi en France mais le présenter ainsi aurait pu compromettre son succès). ‘Compose et tu auras le droit d’exister’ versus ‘Marche ou crève’ en versions atténuées, dans un bain d’apparente abondance, où l’effort (France) et la prise de risque (USA) peuvent payer. En France, le ‘réalisme’ compassionnel effleurant sa cible, en Amérique du compassionnel tout court et sans appesantissement ; une conscience pragmatique versus une conscience du [de] malheur.

Et bien sûr dans tous les cas la caricature règne, mais là aussi l’approche diffère : en France, elle est infantilisante et pleurnicharde – même pas par conviction, seulement par réflexe ; dans la version américaine, elle est plus franchement joyeuse et on ne fait dans la surenchère de signes extérieurs de tendresse ou de compréhension. Les noirs des cités françaises ont l’air de grands enfants souvent un peu à la ramasse ou ronchons mais l’espoir est permis. Ceux des États-Unis ne sont pas à ce point coupés de la société tout en ayant une culture propre largement mieux développée et honorable ; c’est peut-être pourquoi ils ont l’air moins susceptibles au quotidien – mais dans The Upside, on les voit à peine, de même pour la pauvreté – et là on se rejoint en humanité, car universellement, les situations pourries des autres sont regardables à petite dose et de loin (et dans les pays à faible ‘névrosisme’ cette révélation se digère simplement). Avec le contexte racial aux USA, l’assistant ne saurait y être le gentil négro souriant de service, qu’on s’attend à voir sautiller comme un grand enfant. On ne le regarde pas comme le représentant d’une entité menaçante qui aurait été disciplinée voire assimilée ; on le voit comme un invité lourdaud et potentiellement incontrôlable. Il n’y a pas de tension dans le film français, il y en a dans l’américain et c’est notamment pourquoi la séance reste un peu surprenante : dans notre pays sont mis à l’avant des Jamel, des braves petits bonhommes ; dans The Upside, on sent qu’il peut se passer plus grave qu’une grève ponctuelle du personnel. On sent que les flingues peuvent être dégainés et que le malaise n’est pas qu’existentiel : il y a une pente à ne pas redescendre. Et puis on élève le niveau avec Aretha Franklin au lieu d’un titre disco-funk plus insignifiant.

À la revoyure (où il perd de sa force mais pas nécessairement du respect poli [blasé ?] qu’on lui porte), par rapport à ce remake où tout est fluide, Intouchables intègre la lourdeur française comme d’autres porteraient leur croix. Alors que nous sommes dans une comédie, avec un thème pris à la légère et des ‘réalités’ creuses, le rigorisme français est encore là, dans le visible et dans le caché, dans la morale et le pseudo-instinctif. Cela se sent dans les vannes un peu trop ‘installées’ du film de Toledano ; dans la version US ironiquement, elles sont moins attendues, la scène ne semble pas si candidement faite pour arracher un rire ou envoyer ‘un truc’. Les dialogues en VF/VO sont pleins d’ironies, avec un côté pincé ; les nantis de la version US semblent plus tranquilles concernant leur distance ou leur proximité avec les petits, les ressentiments coulent plus simplement – c’est aussi parce qu’on veut encore davantage, là-bas, éviter les échos bouillants, dans un pays où la notion de dialogue interracial est depuis toujours autre chose qu’un sujet à débats de confort. Ce n’est pas qu’une question de bon ou moins bon positionnement justement – dans cette ambiance américaine on tient moins à sa place, on a pas cette obsession du statut, les frontières au niveau des rôles et de ce qui s’autorise ne sont pas si étanches. En 2011 on a un peu le souci de l’histoire personnelle, en vérité du contexte, de la situation sociale – on n’y peut rien et on n’a pas envie d’en tirer une thèse, mais on n’ose pas le nier carrément ; en 2019, peu importe en dernière instance, l’amélioration de la situation et les choix actuels concentrent l’attention. En France, « ce qui m’intéresse c’est son présent pas son passé » a besoin d’être dit ; Cranston n’a pas à le sortir, c’est la norme.

The Upside tire le voile sur ses problèmes locaux, donc les français verront même sans se repasser Intouchables les hypocrisies, les beautés et les insanités de chez eux. On sent la France pays du faux naturel, de la simplicité copieusement étalée, où on ne l’ouvre pas mais où on peut râler dans son couloir ou bien en s’adaptant (ou en se joignant aux concerts des plaintes, mais ça, ce n’est pas pour ce film ‘optimiste’) ; où les décisions sont lentes, où on croit à la profondeur des êtres et des choses (en tout cas, plus qu’aux USA), même si parfois on préfère les mépriser ou si on l’interdit à ce qu’on aime pas. À rebours de cette tendance : les grivoiseries. Sur ce terrain en France on peut se lâcher (même Christine Boutin a des prétentions) ; il n’y a quasiment aucune de ces vannes portant sur le sexe dans la version US. Ce n’est qu’une grasse exception : les moments crus concernant les soins sont bien plus abondants dans The Upside, les difficultés relationnelles sont moins sujet à gaudriole niaiseuse et plus assumées (l’axe narratif du rendez-vous avec la correspondante est métamorphosé, le résultat est ce qu’il y a de plus honnête et émouvant dans les deux films). Le ‘nihilisme’ du vieux en fauteuil aussi est assumé, alors que Cluzet gardait ses impressions et sentiments pour lui. Tout de même on omet « Pas de bras pas de chocolat », peut-être jugé stigmatisant.

Malgré la tonalité décalée, Intouchables était bon pour le marché américain. En particulier, l’idée ou l’envie que tout soit possible au mépris des déterminismes, s’accorde avec la culture de masse américaine ; même si en France ça signifie pouvoir se ranger – dans sa case mais avec dignité et considération – avec ses espaces récréatifs (donc devenir un ‘sage’ immortel dans le cas où, vraiment, on a ‘réussi’). Quoiqu’il en soit Intouchables est positif et superficiel avec en bonus le saint badge « based on a true story » ; outre-atlantique on le rend plus vif, enlève le côté cheap, se débarrasse de cette espèce d’humilité et de souci de la collectivité l’habitant peut-être malgré lui. L’ouverture à l’expérience, sans états d’âme, aspiration de fond du film original, s’épanouit franchement dans le remake – bien sûr l’expérience reste digne de celles d’un Capra, en termes de virulence et de crédibilité sorti de la salle. D’autres handicaps bien français plus subtils sont aussi sortis de l’écran : en France, l’élan ne vient pas de toi (parce qu’on ne se fait d’illusion et aussi car c’est moins flippant ainsi). Dans le film de 2019, c’est l’assistant qui souhaite récupérer le livre qu’il a volé le premier jour ; dans l’original, c’est le patron qui fait la demande. À ce détail on voit que la ‘self-reliance’ n’est pas facile à admettre pour l’hypothétique français du quotidien (ça ne veut pas dire qu’il ne la connaît pas) ; on doit plutôt accepter le plan des supérieurs, ou celui qui croise notre route, en épuisant éventuellement notre quota d’audaces. Enfin il faut reconnaître que The Upside, conformément à son modèle, est assez con et multiplie les contrastes primaires – moins en se fondant sur des trucs ringards, c’est déjà un point ; sans passer par les finasseries et la pudeur, c’est le second et le meilleur. Il a aussi purgé le nombre de personnages récurrents et Yvonne est devenue bien plus importante (sous les traits de Nicole Kidman, parfaite comme toujours sauf peut-être quand on elle doit relever le défi de jouer l’intime de Cage).

Note globale 54

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Suggestions… Pour 100 briques t’as plus rien + Training Day

Les+

  • légèrement supérieur à l’original
  • plus drôle car plus cru
  • les tensions sont plus sérieuses entre les milieux
  • trio excellent
  • ne louvoie pas (bien que la durée soit équivalente)

Les-

  • encore plus bête et certainement plus vain
  • toujours pas tellement ‘réaliste’ pour autant
  • heureusement que ce trio est de tous les plans car la platitude déborde déjà

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LE RUBAN BLANC **

29 Mar

2sur5  Focus sur un village protestant de l’Allemagne du Nord à la veille de la Première Guerre Mondiale. Le Ruban Blanc utilise ce contexte pour décrire « les racines de n’importe quel terrorisme », comme l’a indiqué à plusieurs reprises son auteur. Haneke se désintéresse de la représentation historique et ne croit pas à la vraisemblance des films du genre, avertissant d’emblée que la vérité sur des faits passés n’est pas au programme. Pour autant Haneke met toujours un point d’honneur à rendre ses récits les plus scrupuleusement détaillés et réalistes possibles, avec un naturalisme impeccable.

Cet opus respecte la règle. Haneke (Funny Games, Caché) met ses manies au service d’une trame politique, comme dans l’ensemble de ses œuvres. Si cette approche du politique est conceptuelle et généraliste au plus haut degré, le dévolu sur les supposées sources du fascisme semble le choix le plus évident. Or sur celui-ci et sur le nazisme en particulier, Haneke n’apporte effectivement pas d’éclairage, tandis que son point de vue pour le reste est d’une implacable unilatéralité. Finalement, si Haneke avait voulu réaliser une critique politiquement correcte de l’adversaire fasciste, il n’aurait pas fait autre chose que ce Ruban Blanc.

Il dresse avec acuité le portrait d’un vain autoritarisme, déguisement de communautés sans destin, dont les responsables conduisent seulement à la régression et répandent leur mesquinerie. Dans cet univers, pas de foi, pas d’imaginaire (collectif ou individuel), mais la morale comme argument et outil ; comme défense pour ces responsables, qui l’intègre et y trouvent un objet pour dominer et rester aveugle à leur propre intériorité, tout en ayant  »la conscience » pour eux. Le pasteur et directeur abject joue le rôle d’incarnation finale de cette mécanique malsaine. En entretenant cet espace dans la bêtise, la soumission et la douleur, ces dirigeants créent ainsi les futurs terroristes, selon Haneke.

Ainsi l’environnement, étouffant, sans zone de confort ni de joie, conditionne les futurs monstres ; et provoque les meurtres commis par les enfants, sur d’autres enfants. Cette conception est exposée et révélée subtilement, au fur et à mesure. Haneke montre la main invisible, déclare les faits objectifs ; installe et décrit ce système malsain, en laissant deviner ses motivations et structures. Les enfants tuent les mauvais éléments parmi eux car la punition et la répression sont la seule norme valable à laquelle ils aient été éduqués et finalement celle par où se trouve la maturité, en tout cas, dans ce système.

Le regard de Haneke est cohérent et raffiné, transmis de façon limpide comme toujours, mais avec à la fois une plus grande finesse et un dynamisme dialectique qui fut souvent absent. Dans la série des films concentrationnaires, Le Ruban Blanc se rapproche de Canine, toutefois dire qu’il est plus lucide et mesuré serait un euphémisme. La vision reste très agressive, proche de la démonisation et de la caricature. Dans ce village le mal règne sans nuance, mais c’est un mal direct prenant les habits d’un sens de la vertu flétri.

Tout ce qu’exprime Haneke est théoriquement recevable, mais elle est aussi idéologiquement orientée. Cette communauté repliée et pessimiste situe la source du terrorisme et accessoirement du mal dans un contexte typiquement conservateur. Les traits distinctifs des terroristes sont l’autoritarisme et la destructivité, associés à un obscurantisme nourri sur des croyances traditionnelles. En d’autres termes, dans l’œil de Haneke, la bête immonde est celle qui résiste au progrès. Ce biais contient toute la barbarie des modernistes et des visionnaires, lorsqu’ils assimilent les modes de vie qu’ils ne comprennent pas à une sorte de fantôme malveillant et retardé.

Le film en est d’autant plus carré et solide : Haneke a réalisé l’anti-Village (film de Shyamalan où la concentration est délibérée, abordée sous un angle positif et tenue in fine comme favorable) et il l’a fait avec brio. Tout comme La Haine ou V pour Vendetta sont des œuvres relativement parfaites en tant que quintessences de certaines lunettes idéologiques. Il faut donc se demander si toute aspiration à l’autarcie est équivalente à l’entretien d’un cloaque horrible. Haneke dit oui et dénie vigoureusement toute profondeur, toute intention noble aux responsables de ce village ; il décide aussi que tout y est dysfonctionnel, dégradant, stérile et laid.

Il n’a pas tort, ce genre de contextes existe. Il a raison également de faire de ces bons élèves radicalement dociles les enfants du Mal et les destructeurs du futur. Son analyse va plus loin car le film annonce la revanche des lésés, des damnés ne sachant ni concevoir leur malheur ni décider d’une alternative. Cependant il est déloyal voir paresseux quand il en fait le modèle exclusif d’une démonstration ; et qu’il lie des tendances idéologiques le dérangeant à l’identité la plus vile et bête. Pire, il fait, peut-être indirectement, l’amalgame entre l’aspiration à un certain absolutisme avec les pires tares du monde. Son cadre est similaire à celui des athées obtus n’accordant pas la moindre âme ni individualité à ceux qui cherchent Dieu.

Mais Haneke n’est pas simplement doctrinaire ou obtus, il semble surtout un homme accablant ce qui a pu exercer chez lui une tentation, une sympathie, sanctionnée par grande rectitude morale s’acharnant depuis à laver toute trace de ces inspirations inadéquates.

Note globale 54

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THE HOUSE THAT JACK BUILT **

23 Mar

2sur5 Je comprends qu’on soit écœuré ou ennuyé par ce film, qu’on le trouve démagogue, pompeux, malin ; je ne peux m’empêcher de le trouver simplement débile et carré, efficace dans son petit espace aux allures importantes. C’est surtout trop bête et systématique pour émouvoir. La radicalité pourra ébranler des cinéphiles tout frais, gêner et ‘poursuivre’ raisonnablement d’autres, car Larsounet aime briser des tabous élémentaires (en se foutant de leur légitimité mais peu importe l’époque permet).

Régulièrement, au travers de Verge-ile essentiellement, on prend de la distance avec Jack et est invité à le considérer comme un imbécile pimpant ou un raté folklorique, mais dans l’ensemble la fascination est censée l’emporter – cette charge suffit à rendre la séance un minimum attractive. Lars est évident au travers de nombreux traits de ce protagoniste, de ses discours et présentations. Les références au nazisme sont complétées par celles aux autres grands dictateurs du XXe, belle brochette de prédateurs ultimes donc pontes de l’ « art extravagant » (quelle place doit occuper Glenn Gould face à eux ? lui dont la même archive est recasée régulièrement – la légitimité et le goût de la chose m’échappent). Les laïus ne sont que des dissertations fumeuses à terme (même contradictoires) de narcissique affranchi, visant directement les gros et grands thèmes.

Jack comme Lars ont sûrement raison d’y aller à fond. C’est simplement dommage de toujours revenir au stade du sociopathe adolescent ou adulescent gargarisé de maximes subversives. Jack & Lars nous resservent ces vieux refrains de nietzschéens, ces conneries sur la beauté de l’art-boucherie (hormis la maison finale, pas une once de valeur esthétique dans les concrétisations).. L’humour est autrement agréable (la solitude et la fatalité sont facilement drôles) même si la volonté de provoquer entame là aussi son pouvoir et surtout lui interdit une véritable.. intelligence ? Enfin en termes de psychologie et de scénario le film n’a pas grande valeur, la présence de l’auteur agrégeant tout progressivement, tandis qu’à force d’être concentré sur le monde de ce type on sacrifie la consistance en plus de la vraisemblance – car berner des victimes et des policiers peut se concevoir mais à force de cumuler on sort de la bêtise, de l’aliénation et de la cécité humaine pour entrer dans la niaiserie catégorique.

Note globale 54

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Suggestions… The Addiction/Ferrara + I am not a serial killerLe triomphe de la volonté

Scénario/Écriture (5), Casting/Personnages (7), Dialogues (5), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (6), Ambition (9), Audace (8), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (3)

Les +

  • mise en scène toujours originale même si crasseuse
  • acteurs irréprochables
  • envoie du lourd même si le résultat reste peu intense
  • la jolie séquence finale, meilleure dans ses aspects bisseux que pompeux

Les –

  • peu marquant par rapport à tout ce qu’il engage
  • déblatérations pas dégourdies
  • ce que Jack et Lars veulent faire au début n’est évident ni pour eux ni pour nous
  • du déjà vu et du niaiseux dès qu’on gratte un peu

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REALIVE **

25 Déc

2sur5  Encore un exemplaire du genre aux fortes promesses et à l’emballage relevé conduisant lentement mais droitement vers la banalité et le triomphe sans partage de la nostalgie personnelle. Accrocheur et efficace à défaut d’être convaincant ou étoffé, Realive choisi tout seul de réduire son propos, l’ampleur de ses acteurs, l’usage de ses ressources – au profit d’un ‘essentiel’ lui-même décroissant. La mise en scène est donc alignée sur cette volonté d’indiquer un futur pas si incroyable ni formidable – ils ont encore des voitures et pas de soucoupe volante (quelle blague effectivement) ! Afin d’éviter les questionnements et surtout les obstacles trop compliqués, on se repose sur un protagoniste candide et pétris de pensées moyennes, fidèles aux repères triviaux. De quoi soupçonner une façade, mais non, c’est bien lui – un homme pourtant assez dégourdi et audacieux pour s’engager dans une aventure post-mortem aussi grave et impressionnante que la cryogénisation, après option suicide millimétré.

Realive assimile tellement bien le credo ‘Je suis un homme, pas un numéro’ qu’il en est arrivé au stade ‘Je suis une boule de sentiments irréductibles, pas un numéro’ – il marque un point pour ça, n’en rate peut-être aucun, passe à côté de tellement ! Après avoir pris connaissance des tentatives ratées, il devient le défenseur symptomatique de l’individu sensible de l’ère humaniste, certes moins évolué, mais pas plus indigne pour autant ! C’est la réduction de trop de la part de ce film, c’est même une demi-surprise qu’il se contente d’un recours aussi facile. Pour l’apprécier il faut savoir le reconsidérer ; c’est une œuvre existentielle, sur le suicide, la dépression, plus largement qu’un film de science-fiction – bien que cette couverture demeure jusqu’au-bout. À un niveau général, où les prospectivistes n’ont rien à apporter de plus pertinent, il nous alerte sur les difficultés à vivre encore après avoir accepté sa mort, ou du moins liquidé l’essentiel de sa vie bien jolie et bien remplie. À un niveau plus spécifique et raccord avec son étiquette, Realive plaide contre l’immortalité. Elle n’est qu’un enfer, car nous serions accrochés à nos petits bouts de temps et nos émotions présentes ou révolues – et quasi exclusivement les révolues lorsqu’on a fait un trop grand voyage. Le point de vue régressif offert par ce film gagnerait à se confronter aux autres, y compris en y allant avec hypocrisie pour s’assurer de les diminuer ou les refuser. Un peu de distance par rapport à l’attitude de Marc (Tom Hughes) aurait été bénéfique également – il est curieux que le scénariste de Tesis et Ouvre les yeux soit devenu si humble et indifférent en passant à la réalisation. Tout se produit dans une bulle ; sortis de la ronde des souvenirs de Marc, on ne fait qu’apercevoir l’extérieur dans un plan peu lisible, en convier une portion d’élite, donc lissée et excentrique en une occasion (la présentation aux investisseurs). Le probable petit budget peut expliquer partiellement ces manques et ce maintien de tant d’angles morts.

Le film pourra agacer à cause de la faiblesse de ses réponses et de leur portée ; le cheminement se défend, mais perd aussi de sa valeur à l’aune des prudentes conclusions. Que Marc exprime ses états d’âme, c’est mieux que les réprimer ; mais qu’il refuse catégoriquement devrait se discuter. Car il n’est pas seul dans cette affaire, il y a d’autres personnes et surtout d’autres enjeux – il est l’outil d’un programme révolutionnaire ; sa situation est désespérante mais il a quelques façons de la rendre un peu agréable, il a le nécessaire pour la rendre vivable. Garder ce focus sur sa situation de « cobaye » est une manière de justifier sa dérobade – en même temps, c’est bien ce qu’il est et ce que nous pouvons devenir : des cobayes. Si on suit la logique du film, nous ne faisons qu’un tour de piste et l’hypothèse est rationnelle ; mais sa façon d’envisager une vie bonne est plus délirante et inquiétante. Sans bonheur ni plaisirs, la vie ne vaudrait plus la peine d’être vécue ?! Realive n’a pas l’air soucieux de simplement euthanasier les égarés, les vieux esseulés et les jeunes déprimés, il semble tenir pour normal d’anesthésier toutes les parties de la vie déplaisantes, sérieusement imprévisibles (il n’est pas question de ‘réalités inconvenantes’ ou immorales, ce filtre-là n’est pas le sien, tout comme l’intention d’éviter la vie aux plus faibles ou aux nouveaux-nés mal lotis appartient à une autre galaxie que la sienne). Les ouvriers du futurs et les acteurs du passé comme du présent sont tous rendus là. La vie ‘parfaite’ de Marc, d’après ses souvenirs, est équilibrée entre celle vantée par la publicité et celle vraiment intimement désirable ou agréable ; elle est sans heurts, ne contient que des bonheurs, des petits chocs ou semi-traumatismes insignifiants. Un tel paradis laisse deux effets majeurs : il se fait regretter ; il conduit à ne pas trouver la vie si puissante qu’on pourrait le croire, ou alors faite de frustrations et d’un ennui massifs dès que les cadeaux se sont émoussés. À la place de Marc, on est poussé à jouir de la vie, partager cette jouissance et son innocence, puis sortir quand ce n’est plus possible – hors du bonheur terrestre et intérieur, point de salut.

En suivant toujours la logique ou du moins les préférences (spontanées et revendiquées) du film, il y a de quoi se demander : un suicide universel serait-il préférable à une aliénation renouvelée ? L’espèce dira toujours non, les seuls vrais accidents sont les ‘oui’. Il reste simplement à s’éteindre avec sa génération pour éviter la submersion ; sur ce point le film a raison, évitons de nous placer à l’avant-garde. Mais l’attention exclusive à quelques pages de sa vie, adulte(s) de surcroît, sera toujours une erreur ; c’est le romantisme aberrant à son maximum. Pour l’individu générique ou pour l’individu Marc, pour forger ce film, c’est encore une erreur manifeste. C’était donc un nouveau double épisode de Black Mirror – gros synopsis, se laisse regarder, puis joue la facilité tout en ouvrant à des champs et des questionnements prolixes, sur lesquels il se garde d’avoir plus qu’un engagement émouvant, restreint, et/ou prudent.

Note globale 54

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Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (5), Dialogues (5), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (6), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (5), Ambition (7), Audace (4), Discours/Morale (5), Intensité/Implication (7), Pertinence/Cohérence (6)

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LA VIE AQUATIQUE **

18 Sep

la vie aquatique

2sur5 Quatrième film de Wes Anderson, suivant La famille Tenenbaum marquant son passage de cinéaste indépendant fameux à réalisateur installé, capable de mobiliser des noms importants. Cet opus s’inspire de la vie du commandant Cousteau et invente la dernière expédition de Steve Zissou, océanographe excédé par sa vie, interprété par Bill Murray dans son éternelle peau de blasé impassible et sarcastique. Une journaliste non-complaisante (Cate Blanchett) suit cette ultime aventure du documentariste, tandis qu’une galerie de personnages reliés à Steve (son fils présumé, son ex-femme) ou simplement loufoques gravitent autour.

C’est un peu le même film que Tenenbaum ou Grand Budapest, avec toujours ce côté lunaire cynique, gentil et pétillant, ces excentricités perpétuelles, un fond de tristesse compensée, puis un gros casting de superstars généralement non-polluées par une image trop ‘vulgaire’ ou ‘mainstream’. Cet opus-là est peut-être l’un des plus délicats et raffinés (à l’écart de la beauferie de Fantastic Mr Fox donc) ; un moment ‘exotique’ et élégant, un feel-good movie, un loukoum trop sucré et aérien. La BO reprend Bowie et Seu Jorge décline ses tubes d’une dizaine de façons, toutes inattendues.

Plaidant en faveur du film, une originalité indéniable, un visuel de qualité et une foultitude de jolis plans, quelques animaux mignons et improbables. Anderson se joue de moyens cheap pour en faire du désuet charmant (le grand requin), inséré dans son trip général. La propension à la parodie est balancée par un sentimentalisme exubérant. La ‘légèreté’ made in Anderson pèse trois tonnes ; trois tonnes de poids creux dans un océan d’inertie rêveuse et criarde. Il fait aimer les ballets flegmatiques, colorés et enjoués, exaltant un caractère mou mais créatif. Contempler La Vie Aquatique c’est entrer dans une grande maison pleine de bibelots rigolos, escorté par une famille recomposée d’hystériques plus ou moins assumés.

Note globale 54

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Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Note passée de 53 à 54 avec la mise à jour de 2018.

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