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LE LOCATAIRE DIABOLIQUE ***

16 Juin

4sur5 Après quelques années de succès dont Le Voyage dans la Lune (1902) est l’emblème, Georges Méliès connaît des difficultés. En France, les studios Pathé et Gaumont dominent le marché et produisent les nouveaux défricheurs (Louis Feuillade en fera bientôt partie). C’est dans ce contexte que Méliès réalise Le Locataire Diabolique (1909) où il joue lui-même le personnage-titre (il joue dans la moitié de ses films). Pendant six minutes ce personnage fait un coup à la Mary Poppins, en plus boulimique. Après avoir baratiné ses nouveaux propriétaires, il tire de sa petite valise des dizaines et des dizaines d’accessoires, puis encore d’autres d’une valise plus grosse et en passant il sort même toute une maisonnée, des enfants à la servante en passant par la femme et le bon ami. Le propriétaire découvrira cette diablerie à ses dépens en s’attirant l’hilarité des meubles et la circonspection de ses proches.

Ces six minutes sont efficaces et intrigantes, grâce à la pagaille semée et à tout le dispositif déployé. Méliès s’autorise presque les largesses qu’Emile Cohl n’a pu accomplir qu’en dessin animé, avec son Fantasmagorie l’année précédente (premier film d’animation élaboré à ce degré – il y eut avant les pantomimes lumineuses et The Enchanted Drawing accouchant de la stop-motion). Méliès utilise comme presque toujours l’arrêt caméra, avec désormais une profusion et une virtuosité considérables (c’était encore minimaliste dans Un homme de têtes, vu d’ici). Il a également recours à la pyrotechnie en fin de séance, procédé qu’il a toujours exploité avec modération. Les effets spéciaux utilisés pour la danse des meubles sont propres au théâtre. Les six minutes se déroulent dans le même espace à deux exceptions près, Méliès proposant comme toujours des plans longs et peu (ou pas) d’interruptions (négligeant en cela les possibilités du montage indiquées par Le baiser dans un tunnel – et d’autres procédés raffinés par l’école de Brighton).

Le rythme n’en souffre pas grâce à la malice et aux ressorts mis en œuvre – et parce que l’humour guilleret et cruel de l’œuvre de Méliès atteint son paroxysme. Robert W.Paul indiquait (en pionnier) le grand potentiel du hors-champ dans A Chess Dispute (1903), Méliès montre qu’il peut faire le maximum en un lieu. On peut y voir une métaphore du cinéma ou des arts ‘forains’ (le premier serait alors une sorte de tremplin ‘final’ du second), traînant avec eux une panoplie phénoménale de gadgets et de tours de magie. En outre, Méliès montre ici que l’immobilisme de ses cadres ne barre pas la route à un cinéma riche et expressif. Enfin au rayon anecdotes : l’enfant du locataire est André Méliès, fils de Georges, déjà engagé par lui pour Conte de la grand-mère et rêve d’enfant (1908) ; il aura plus tard quelques apparitions au cinéma, notamment dans Casque d’or (1952).

Ce sera le dernier film ’emblématique’ de Méliès, avant une baisse de productivité puis l’abandon forcé de son activité de réalisateur. Il ne sort plus qu’un film en 1913, Le Voyage de la famille Bourrichon, son dernier. Dix ans plus tard il devra vendre à la société Pathé son cabaret d’opérette, triste date à l’occasion de laquelle il vend, détruit (à des fins d’exploitation, non émotionnelles) ou brûle des caisses entières de films. En 1925 il retrouve son ancienne comparse Jeanne d’Alcy, le cobaye d’Escamotage d’une dame (où il effectuait son premier trucage pour l’écran) et d’Après le bal (première vue quasi-nue au cinéma – hors but documentaire, comme pour Eugen Sandow d’Edison en 1894). Ils se marient, elle lui survit après 1938 et participera en 1952 au Grand Méliès, hommage signé Franju.

Note globale 76

Page IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Le Locataire/Polanski + L’Appartement/Svankmajer

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THE UPSIDE **

9 Juin

2sur5 L‘essentiel de la trame et des événements s’y retrouvent, mais il y a plus que des nuances dans les agencements et le cheminement. Par les premiers on constate le fossé mental entre français et américains ; par le second le remake dépasse objectivement l’original – sauf si on a le goût de lire ‘entre les lignes’ et en fait, de boucher les trous d’un film finalement plus soucieux de brasser large et s’en tirer par des pirouettes [oh oh oh, la cible est lesbienne !] que de porter son attention sur ce dont il est en train de nous parler. L’écart entre les deux millionnaires invalides est à l’image de l’essentiel : Cluzet est plus dramatique, a des tabous, il inspire tristesse et ridicule, il peine à s’affirmer ; Cranston est plus enclin à jouer le jeu, ne fronce pas des sourcils, bougonne seulement à l’occasion, se fiche [autant que socialement possible] de ce dont il a l’air, peine à trouver des raisons de vivre encore.

Le premier avantage de ce remake est son efficacité. Et cette efficacité n’est pas un accident, elle est le témoin de deux cultures différentes – le style et les plis de mentalité des personnages le traduisent constamment. Dans les deux cas il y a main tendue avec sa petite charge subversive, d’abord condescendante puis complice. En France elle est prise au sérieux et sert l’idéal national tordu d’inclusion ; aux USA c’est davantage une formalité et elle vise l’optimisation des situations personnelles. Dans les deux cas, il s’agit de se conformer sans se sacrifier : en France cela implique rentrer dans le rang et d’avoir droit à ses différences comprise dans un cadre restreint ; au pays de la foi dans le ‘self-made-men’, cela signifie saisir ses opportunités et ne pas ennuyer le voisinage avec ses problèmes (c’était le cas aussi en France mais le présenter ainsi aurait pu compromettre son succès). ‘Compose et tu auras le droit d’exister’ versus ‘Marche ou crève’ en versions atténuées, dans un bain d’apparente abondance, où l’effort (France) et la prise de risque (USA) peuvent payer. En France, le ‘réalisme’ compassionnel effleurant sa cible, en Amérique du compassionnel tout court et sans appesantissement ; une conscience pragmatique versus une conscience du [de] malheur.

Et bien sûr dans tous les cas la caricature règne, mais là aussi l’approche diffère : en France, elle est infantilisante et pleurnicharde – même pas par conviction, seulement par réflexe ; dans la version américaine, elle est plus franchement joyeuse et on ne fait dans la surenchère de signes extérieurs de tendresse ou de compréhension. Les noirs des cités françaises ont l’air de grands enfants souvent un peu à la ramasse ou ronchons mais l’espoir est permis. Ceux des États-Unis ne sont pas à ce point coupés de la société tout en ayant une culture propre largement mieux développée et honorable ; c’est peut-être pourquoi ils ont l’air moins susceptibles au quotidien – mais dans The Upside, on les voit à peine, de même pour la pauvreté – et là on se rejoint en humanité, car universellement, les situations pourries des autres sont regardables à petite dose et de loin (et dans les pays à faible ‘névrosisme’ cette révélation se digère simplement). Avec le contexte racial aux USA, l’assistant ne saurait y être le gentil négro souriant de service, qu’on s’attend à voir sautiller comme un grand enfant. On ne le regarde pas comme le représentant d’une entité menaçante qui aurait été disciplinée voire assimilée ; on le voit comme un invité lourdaud et potentiellement incontrôlable. Il n’y a pas de tension dans le film français, il y en a dans l’américain et c’est notamment pourquoi la séance reste un peu surprenante : dans notre pays sont mis à l’avant des Jamel, des braves petits bonhommes ; dans The Upside, on sent qu’il peut se passer plus grave qu’une grève ponctuelle du personnel. On sent que les flingues peuvent être dégainés et que le malaise n’est pas qu’existentiel : il y a une pente à ne pas redescendre. Et puis on élève le niveau avec Aretha Franklin au lieu d’un titre disco-funk plus insignifiant.

À la revoyure (où il perd de sa force mais pas nécessairement du respect poli [blasé ?] qu’on lui porte), par rapport à ce remake où tout est fluide, Intouchables intègre la lourdeur française comme d’autres porteraient leur croix. Alors que nous sommes dans une comédie, avec un thème pris à la légère et des ‘réalités’ creuses, le rigorisme français est encore là, dans le visible et dans le caché, dans la morale et le pseudo-instinctif. Cela se sent dans les vannes un peu trop ‘installées’ du film de Toledano ; dans la version US ironiquement, elles sont moins attendues, la scène ne semble pas si candidement faite pour arracher un rire ou envoyer ‘un truc’. Les dialogues en VF/VO sont pleins d’ironies, avec un côté pincé ; les nantis de la version US semblent plus tranquilles concernant leur distance ou leur proximité avec les petits, les ressentiments coulent plus simplement – c’est aussi parce qu’on veut encore davantage, là-bas, éviter les échos bouillants, dans un pays où la notion de dialogue interracial est depuis toujours autre chose qu’un sujet à débats de confort. Ce n’est pas qu’une question de bon ou moins bon positionnement justement – dans cette ambiance américaine on tient moins à sa place, on a pas cette obsession du statut, les frontières au niveau des rôles et de ce qui s’autorise ne sont pas si étanches. En 2011 on a un peu le souci de l’histoire personnelle, en vérité du contexte, de la situation sociale – on n’y peut rien et on n’a pas envie d’en tirer une thèse, mais on n’ose pas le nier carrément ; en 2019, peu importe en dernière instance, l’amélioration de la situation et les choix actuels concentrent l’attention. En France, « ce qui m’intéresse c’est son présent pas son passé » a besoin d’être dit ; Cranston n’a pas à le sortir, c’est la norme.

The Upside tire le voile sur ses problèmes locaux, donc les français verront même sans se repasser Intouchables les hypocrisies, les beautés et les insanités de chez eux. On sent la France pays du faux naturel, de la simplicité copieusement étalée, où on ne l’ouvre pas mais où on peut râler dans son couloir ou bien en s’adaptant (ou en se joignant aux concerts des plaintes, mais ça, ce n’est pas pour ce film ‘optimiste’) ; où les décisions sont lentes, où on croit à la profondeur des êtres et des choses (en tout cas, plus qu’aux USA), même si parfois on préfère les mépriser ou si on l’interdit à ce qu’on aime pas. À rebours de cette tendance : les grivoiseries. Sur ce terrain en France on peut se lâcher (même Christine Boutin a des prétentions) ; il n’y a quasiment aucune de ces vannes portant sur le sexe dans la version US. Ce n’est qu’une grasse exception : les moments crus concernant les soins sont bien plus abondants dans The Upside, les difficultés relationnelles sont moins sujet à gaudriole niaiseuse et plus assumées (l’axe narratif du rendez-vous avec la correspondante est métamorphosé, le résultat est ce qu’il y a de plus honnête et émouvant dans les deux films). Le ‘nihilisme’ du vieux en fauteuil aussi est assumé, alors que Cluzet gardait ses impressions et sentiments pour lui. Tout de même on omet « Pas de bras pas de chocolat », peut-être jugé stigmatisant.

Malgré la tonalité décalée, Intouchables était bon pour le marché américain. En particulier, l’idée ou l’envie que tout soit possible au mépris des déterminismes, s’accorde avec la culture de masse américaine ; même si en France ça signifie pouvoir se ranger – dans sa case mais avec dignité et considération – avec ses espaces récréatifs (donc devenir un ‘sage’ immortel dans le cas où, vraiment, on a ‘réussi’). Quoiqu’il en soit Intouchables est positif et superficiel avec en bonus le saint badge « based on a true story » ; outre-atlantique on le rend plus vif, enlève le côté cheap, se débarrasse de cette espèce d’humilité et de souci de la collectivité l’habitant peut-être malgré lui. L’ouverture à l’expérience, sans états d’âme, aspiration de fond du film original, s’épanouit franchement dans le remake – bien sûr l’expérience reste digne de celles d’un Capra, en termes de virulence et de crédibilité sorti de la salle. D’autres handicaps bien français plus subtils sont aussi sortis de l’écran : en France, l’élan ne vient pas de toi (parce qu’on ne se fait d’illusion et aussi car c’est moins flippant ainsi). Dans le film de 2019, c’est l’assistant qui souhaite récupérer le livre qu’il a volé le premier jour ; dans l’original, c’est le patron qui fait la demande. À ce détail on voit que la ‘self-reliance’ n’est pas facile à admettre pour l’hypothétique français du quotidien (ça ne veut pas dire qu’il ne la connaît pas) ; on doit plutôt accepter le plan des supérieurs, ou celui qui croise notre route, en épuisant éventuellement notre quota d’audaces. Enfin il faut reconnaître que The Upside, conformément à son modèle, est assez con et multiplie les contrastes primaires – moins en se fondant sur des trucs ringards, c’est déjà un point ; sans passer par les finasseries et la pudeur, c’est le second et le meilleur. Il a aussi purgé le nombre de personnages récurrents et Yvonne est devenue bien plus importante (sous les traits de Nicole Kidman, parfaite comme toujours sauf peut-être quand on elle doit relever le défi de jouer l’intime de Cage).

Note globale 54

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Pour 100 briques t’as plus rien + Training Day

Les+

  • légèrement supérieur à l’original
  • plus drôle car plus cru
  • les tensions sont plus sérieuses entre les milieux
  • trio excellent
  • ne louvoie pas (bien que la durée soit équivalente)

Les-

  • encore plus bête et certainement plus vain
  • toujours pas tellement ‘réaliste’ pour autant
  • heureusement que ce trio est de tous les plans car la platitude déborde déjà

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MON NOM EST PERSONNE ***

4 Juin

3sur5  Mon nom est Personne sort en 1973, au crépuscule du western spaghetti, dont l’âge d’or aura duré une dizaines d’années. Par la suite les redites, parodies rigolardes et produits mal fagotés remporteront la partie. Le western italien ayant pris la relève de l’américain, le genre tombe alors dans la dégénérescence qui lui était promise, dont l’anticipation était au cœur de nombreux opus – déjà dans le Liberty Valance de John Ford en 1962. Mon nom est Personne est un dernier sursaut face aux cancers rongeant le western d’alors, où le grand-maître en personne s’attelle à la tâche.

Même si la réalisation est de Tonino Valerii (lequel, hormis Le Jour de la colère avec Lee Van Cleef (western de 1968), n’a pas une filmographie préoccupant les cinéphiles), le projet est chaperonné par Sergio Leone. Outré par les Trinita (1970-71) et la flopée de films à laquelle ces farces ont ouvert la voie, Leone semble balancer entre plusieurs tentations : il en reprend les ustensiles (à commencer par Terence Hill, l’acteur phare de cette berezina et l’interprète de Trinita), goûte à la comédie franche, discute des oripeaux d’un mythe tout en entretenant sa splendeur, certes probablement pour la dernière fois (ou avant une traversée du désert de ce mythe).

Pour faire la nique à la vague impulsée par Trinita, Leone s’accapare ce qu’il hait afin de mieux le contenir ; si le genre doit être défiguré, Mon nom est personne se dressera à la source d’une sinistre période pour nuancer le tout, renvoyer aux heures de gloire et détenir les clés du paradis englouti. Le film se nourrit donc de références importantes (avec Morricone transformant ses theme cultes), parle aux amateurs de Leone ou Peckinpah (Alfredo Garcia, La Horde Sauvage), évoque par le biais des dialogues ou de parodies savantes un univers riche et la puissance de son imaginaire par-delà les outrages du temps et des barbares.

C’est ainsi que Personne (T.Hill), inconscient de la charge qu’il porte et du monde dans lequel il est venu poser le pied, poursuit Jack Beauregard (Henry Fonda), la légende de l’Ouest qu’il pousse à la reprise, bien que Jack aspire au repos pour ses vieux jours. Mais le destin rattrape la légende et le valeureux cow-boy la personnifiant : Personne, le Trinita amélioré, l’indique et en est le témoin, lui qui se trouve à son tour exposé à une vocation trop grande pour lui. Leone (producteur et scénariste) développe cette rhétorique avec sa relative finesse et de manière implacable, condamne le cynisme, les intrusions et le vol des libertés caractérisant une ère moderne où les héros (sales et méchants y compris) seront en exil.

Cela donne quelques belles envolées, physiques ou dialoguées, comme lors du final avec la lettre de Fonda/Beauregard suite à l’artifice censé damner le héros dans son archétype sublime. Cependant le film n’est pas seulement sophistiqué, c’est aussi un cousin du western fayot trempant dans la comédie lourdinque. Les séquences humoristiques ‘dures’ sont plutôt médiocres et visent seulement le gras troupier. Ce pan du film l’abaisse bien plus sûrement que les lenteurs qu’on lui trouvera ça et là.

Les effets accélérés ou toutes les outrances dans ce registre (le running gag autour de la manipulation du pistolet, les emprunts directs à Trinita importés par et sur Hill) participent à cette dégradation, néanmoins sous contrôle et en parodiant des jeux ou des festivités propres à l’Ouest sauvage, non aux Bidasses italiennes. Par ailleurs la réalisation est excellente et Valerii (à la base son assistant) est partenaire de Leone, pas englouti par lui – d’ailleurs, certaines scènes optant pour le trivial profond sont signées ou renforcées par Leone. Enfin les dialogues, dûs totalement à Leone eux, tendent au génie.

Note globale 69

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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ANGEL HEART ***

20 Mai

4sur5  Thriller suave et poisseux, Angel Heart est une exception dans la carrière d’Alan Parker, dont l’oeuvre est fortement connotée politiquement [Mississipi Burning, Evita, David Gale], véritable pré-Seven exotique. Démarrant dans un registre propre au film noir, il se frotte bientôt au fantastique.

Dans les 50’s, un détective privé au nom de Harry Angel [Mickey Rourke, avant la chute] est envoyé sur les traces d’un crooner d’avant-guerre, Johnny Favorite, à la demande de Louis Cyphre [Robert DeNiro]. D’un cadre urbain délétère, le film évolue vers des sentiers plus tortueux et inattendus en conduisant son héros dans une Louisiane ésotérique. Rourke campe ici un héros peu reluisant, d’abord présenté avec divers symptômes propre au registre noir, mais dans une version plus cabossée encore. Si celui-là n’est pas alcoolique, son absence de tact et de courage en font un personnage amusant et déglingué, mais très équivoque [à l’image du film], tant il se laisse submerger par l’étrangeté qu’il est amené à côtoyer.

Alan Parker ne guide pas le spectateur, sinon par quelques flashs aux significations obscures annonçant dans la première partie le tournant à venir. Le scénario ne s’égare jamais dans de quelconques mystères sans lendemain, mais l’abondance de fausses pistes, d’indices contradictoires, incite à partager la perte de repères de Harry Angel. Un mauvais compagnon pour le spectateur, qui le voit s’abîmer un peu plus à chaque plan dans une enquête intérieure particulièrement retorse.

Angel Heart appartient à une race assez rare, celle de ces films qui vous laissent quelques traces et qui surtout, parce qu’il bénéficie d’un twist redoutable [dont les plus attentifs ne pourront griller au mieux que la portion la moins savoureuse] dont les racines sont ancrées dans le métrage plutôt qu’issu d’un principe de deux ex machina, incite à s’offrir au regard du spectateur une seconde fois. L’ampleur de son univers hybride et de la mise en scène le différencie in fine du film malade, car la cohésion des multiples symboliques [religieuses, vaudou, mais aussi plus esthétisantes, greffées dans les décors] ne fait aucun doute sans pour autant alourdir l’atmosphère. Au contraire, elle la gonfle et consolide un espace qui n’a dès lors de la réalité plus que les traits les plus évidents ; si on avance pas sans heurt dans ce mélange de trivial et d’improbable, de clichés et d’insondable, la balade captive par sa témérité.

Si par hasard ce déroutant objet en laissait quelques-uns dans un flou qu’ils ne sauraient tolérer, ils n’auraient plus qu’à se raccrocher à la perspective de découvrir DeNiro dans une de ses interprétations les plus étonnantes. Il est possible que ce personnage là n’ait pas la profondeur des performances non moins jouissives opérées sous l’égide de Scorsese. Néanmoins, le très chic Mr Cyphre n’aura besoin que de quelques apparitions pour dégager la dimension d’un personnage culte. Même un effet visuel sévèrement daté ne peut entamer la puissance d’une telle démonstration.

Note globale 78

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TAXI TEHERAN *

15 Mai

1sur5  Le réalisateur Panahi a posé sa caméra dans un taxi, passé une journée derrière le volant à Téhéran et nous montre le résultat, en introduisant un peu de mise en scène dans la capture brute et clandestine du réel. C’est du moins ce qu’il nous vend, car nous avons essentiellement à faire à des acteurs ad hoc (ou des complices de fait – sans parler de l’évidente reconstitution pour ne pas exposer les vraies personnes), énonçant (relayant au maximum) ses propres discours – les sentences de la dame aux fleurs et de la nièce étant les plus balourdes. Le passage avec les superstitieuses et leur poisson lui donne l’occasion de poser son ‘non’ à ces délires – qu’ en refilant la course à un collègue il soit courtois ou bienveillant, simplement excédé ou au maximum du rejet affiché possible, n’est pas évident à déterminer.

Si ce film est bien politique il l’est surtout en tant qu’outil politicien, apportant licence et visibilité à son réalisateur, servant le discours anti-Ahmadinejad pour les occidentaux qui l’ont salué. Cela se traduit par un Ours d’or à Berlin, des acclamations critiques unanimes, un public ‘humaniste’ au garde-à-vous comme à son habitude (comme tous les publics dont les totems sont mobilisés et autorisés, surtout si c’est dans les capitales) – autant de mobilisations défendables dans la mesure où Panahi avait précédemment été censuré et échappé à la prison en 2011 grâce aux réactions internationales. Les autorités iraniennes, islamistes, décident des films ‘diffusables’ et celui-ci a donc été conçu malgré leur pression (des films autrement glissants existent pourtant, comme Les chats persans ou, armé intellectuellement lui, Une séparation). Sans cette menace, le film perdrait de son prestige – et il ne produit contre elle que des mots généralistes, de petit enfant appliqué en cours de démocratie et instruction civique (la dame aux fleurs est plus franche).

Le contenu est falot, les personnages grossièrement tournés, les deux principaux (réalisateur/conducteur et sa nièce) sont antipathiques à cause de leurs prétentions et de leurs hypocrisies. Le programme est extrêmement dirigiste sans être fourni, s’avère tout juste significatif, tandis que la présentation ne vaut pas celle de Welcome to New York. On apprend rien de l’Iran et de ses habitants, mais le néophyte entrevoit les vues sociales, cinématographiques et idéologiques de Panahi. Plusieurs auto-citations sont visibles pour n’importe qui (Panahi étant le réalisateur iranien le plus fameux avec Kiarostami, auteur du Cercle et de Sang et or) – les références à sa propre œuvre seraient abondantes selon les initiés. Les risques pesant sur la conception de ce film (et donc le légitimant) sont abondamment rappelés et simulés en fin de partie.

Note globale 32

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (-), Originalité (4), Ambition (7), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

Note arrondie de 30 à 32 suite à l’expulsion des 10×10.

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