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LES 39 MARCHES **

2 Déc

les 39 marches

2sur5  Après le succès de L’Homme qui en savait trop (1934) dont il tournera lui-même le remake en 1956, Hitchcock enchaîne sur Les trente-neuf marches (1935). C’est à ce moment qu’il attire l’attention des américains : nous sommes encore dans sa période britannique, prenant fin en 1940 avec Rebecca et les classiques avec Cary Grant et James Stewart arriveront dans une décennie. Au-delà de son statut de classique ‘secondaire’ parmi les 53 réalisations d’Hitchcock, Les 39 marches est important car il marque son premier usage du MacGuffin.

Ce procédé scénaristique a été popularisé par Hitchcock jusqu’à lui être complètement assimilé. Comme dans la plupart des opus hitchcockien ultérieurs, tout démarre sur le postulat de l’homme accusé à tort d’un crime dont il a rencontrée juste avant sa mort la victime. S’ensuit la chasse par la police de Richard Haney (Robert Donat), de l’Angleterre au Canada. Le film officie avec efficacité dans l’espionnage et serait tout à fait classique s’il n’y avait cette légèreté caractéristique d’Hitchcock, ici exacerbée, ainsi que ce flirt avec la comédie.

Le spectacle recèle quelques gags curieux, comme cette intro avec le public déchaîné face à un magicien très sobre, ou encore l’échange avec le livreur. Mais passée la rencontre avec Annabella Smith, Les 39 marches s’enlise dans une floppée de rodomontades. Son intrigue est naive, son héros également : cette petite flamme crissante, se déployant à partir de son discours ridicule sur une tribune, éteint le film. Les trente-neuf marches laisse ses quelques anecdotes, la joliesse d’une superposition du souvenir d’Annabelle, pour filer briller au rang des Hitchcock mineurs.

Note globale 53

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BRENDAN ET LE SECRET DE KELLS ****

30 Nov

4sur5 A l’instar du Livre d’Eli ou le héros s’acharnait à conserver une Bible dans un monde païen et hostile, Brendan et le secret de Kells met en scène des personnages travaillant à préserver une enluminure (le livre éponyme, recueil des évangiles du Nouveau Testament). Ils sont compromis par un Abbé obstiné, oubliant le livre, oubliant sa quête spirituelle et ses missions pour porter toute son attention sur la sécurité de l’abbaye et son idée de muraille insubmersible contre des envahisseurs à l’attaque imminente. Le petit Brendan échoue à raisonner son oncle, mais découvrira l’objet de ses motivations et poursuivra l’œuvre que lui ne comprend plus.

Le pitsch est tiré d’un sujet-fondateur de la culture irlandaise, autour duquel se développe un monde de fantaisies. Loin de systèmes geeks et de structures complexes, Brendan et le secret de Kells subjugue par sa perfection formelle. L’originalité du style est la première force et la plus saillante ; la finesse de l’écriture est l’autre atout majeur. Bien que simple, voir primitif, le récit est fluide et surtout étonnamment vif, profond : la subtilité de chaque personnage ou situation est délivrée à tout instant avec peu d’images, de gestes ou de mots.

Récit initiatique apparent, au moins sur le papier, Le secret de Kells se révèle rapidement en tant que conte parvenant à la synthèse d’antagonismes dans son esthétique graphique comme  »psychique ». Ainsi, le film concilie soif de vérité et quête de morale, attachement à un monde autarcique et goût de l’ouverture et du danger.

Marqueur fort de cette démarche, les faiblesses, défauts ou aspects déplaisants ou restrictifs des figures et personnages du film ne sont pas masquées, mais plutôt intégrés à leur portrait. Tomm Moore sait reconnaître les vertus de fardeaux évidents, des violences naturelles ou des contraintes d’une communauté. Tout a son pendant et les aspects malsains et ceux constructeurs secouent chaque homme, chaque objet : l’autoritarisme de l’Abbé est le plus vibrant symptôme de sa bienveillance et de son dévouement ; l’inconscience soudaine du jeune Brendan est une fausse-rupture pour ce garçon dogmatique mais curieux, c’est même dans ces élans-là qu’il se développe pour mieux retourner plus tard dans sa tanière dorée et améliorer ses actions.

Au-delà de la muraille se dresse une forêt abondant d’inconnus, de dangers et d’environnements impensables. Une bonne part resteront de l’ordre de l’indicible et de l’invisible mais le spectacle est si expressif et complet qu’au terme d’une balade dans ces univers mouvants, byzantins et rococo, l’esprit se perd avec enthousiasme dans cette foule de suggestions. Le film vise la totalité, entre imaginaire entreprenant et empathie pénétrante pour ces petits personnages donnant chaire et foi à cet îlot perdu au milieu d’un monde brouillé, sauvage et apocalyptique. Lors d’une scène radicale, simple, belle et brutale, on les voit brandissant encore avec humilité et confiance la lumière au moment ou les hordes de barbares souillent leur travail de paix. Sur les principes et par la notoriété, c’est le Kirikou du cinéma d’animation irlandais.

Note globale 82

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LES ÉBLOUIS **

21 Nov

3sur5  Le point de vue d’enfant conforte l’intensité mais aussi tous les biais et limitations évidemment associés ; le dossier s’alourdit sans se nuancer, même lors des horreurs. On ne survole pas le sujet, mais le traverse avec des œillères. Au lieu d’aller chercher les racines du conformisme, on se contente d’en tenir un outrancier et en désigner les effets. C’est peut-être une façon de mieux poser son refus et de réécrire l’histoire d’une adolescence accomplie après des épreuves de honte et de privation. Le film conduit à se révolter et, modérément, souffrir par procuration (ce n’est pas carrément une décharge comme peut fournir n’importe quelle œuvre un peu cruelle et amorale telle Love Hunters), mais il tâtonne et s’avère oublieux s’agissant de sonder ou simplement s’expliquer une secte ou un embrigadement. La poignée d’éléments solides sont simplement cités à nouveau au lieu d’allonger la liste – par exemple ces bêlements des fidèles accueillant le prêtre (puis l’inévitable attentat sexuel qui pourtant a une vertu : être le plus limpide donc celui autorisant la rupture, l’abandon de sa propre inhibition).

L’absence de recul rend même les personnalités clés insignifiantes et plus seulement volées comme elles le sont dans cette expérience. La mère, sur laquelle le film mise beaucoup au départ, est rapidement mise à distance. Elle est l’instrument d’une scène géniale où elle se fait dire cette phrase merveilleuse (hors-contexte ou généralisée) : « Si tu n’es pas capable de perdre tu n’as pas ta place ici ». Décidément, la faiblesse appelle la faiblesse et tous les remèdes sont pourris ! On voit cette femme ravaler sa colère et subir l’injustice légitimée par ceux qui lui parlent à tort ou à raison comme à une enfant – encore ! Et la gamine voit sa mère définitivement enfermée dans son enfer et mise à terre ; elle ne peut se faire confiance ni même s’entendre, elle est faible, tourmentée et crispée sur les pauvres acquis qui peuvent la consoler et enfin la cadrer ; rien de surprenant à ce que plus tard elle trahisse ceux sur lesquels elle doit veiller. Malheureusement pendant une heure, elle n’a plus été intégrée que pour jouer son rôle caricatural dans la secte ou, plus spécifiquement pour l’auditoire, son rôle de mère déviante par petites touches convenues. Le personnage est probablement isolé (plutôt que véritablement délaissé) faute de traitement satisfaisant. Comme pour Au nom de la terre, l’autobiographique est handicapant s’agissant de prendre le dossier et les personnes en charge jusqu’à l’os. Trop de pudeur là où il serait bon de mettre la lumière, pour améliorer la conscience des êtres et donc la perception de ce qui a réellement été. Les éblouis se condamne donc à la stérilité analytique sur l’aliénation – mais pas instrumentale, car il peut servir de renfort à un public engagé, athée ou même des groupes sociaux désireux de justifier l’intrusion dans la vie privée des familles et collectivités.

Son regard reste puissant et il est efficace comme réquisitoire tempéré par une juste compassion pour les lâches complices – ni pardon ni diabolisation. Au-delà l’éveil d’une jeune fille et des fanatiques, il donne à voir la réalité comme le royaume des zombis et de leurs complices tout aussi passifs : l’ensemble des gens y sont aveuglés, terrassés par la force d’inertie, partout, même le copain attentif, les grands-parents indignés, ou à la limite la femme de la brigade des mineurs qui est sensible et prête à entendre la fille, mais est resté bien leste. Les gens peuvent bien brailler ou être en proie à l’anxiété, ils restent des réceptacles. Malheureusement cette conscience n’est pas assimilée ou assumée et cela engendre un film qui refuse de se voir lui-même, de sortir de son cadre pour ne pas être l’otage d’un compte-rendu qui n’a que sa subjectivité pour se dominer – doublé d’un jouet parfait pour ceux qui aiment glisser le poids de la norme dans le rétroviseur et jamais dans les institutions ou les forces du présent, ni dans les ghettos bien sous tous rapports voire couronnés de prestige. Par exemple, il serait bon de signaler que les souvenirs ‘atroces’ réveillés lors des prières sont un élément commun avec la psychanalyse – secteur autrement difficile à attaquer ; tandis que contre les cathos, surtout s’il s’agit de les amalgamer avec leur pire, la bienveillance et les subventions coulent aisément. Avec des acteurs aux compositions étonnantes dans le cas présent, spécialement Camille Cottin en comptable hypersensible et guindée.

Note globale 62

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LA BELLE ÉPOQUE **

20 Nov

3sur5 Du mordant dans les dialogues, mais le film reste toujours socialement correct, coche même les ‘cases nécessaires’ à l’occasion – en collant une claque à Hitler (en cosplay) ou concluant par un laïus féministe. Il porte un point de vue ‘bourgeois’ au sens complet – on a l’impression avec lui d’observer le monde en étant confortablement installé dans la vie, se moque doucement de ceux qui rament ou sont moins bien lotis (car laids, décalés, etc), jouit d’un petit nihilisme allégé et passe-partout qui ne semble rien servir d’autre que l’hédonisme. Ironiquement le romantisme a des effets protecteurs, flatte ces besoins de libertés mais invite à sauvegarder le cadre malgré tout – sans quoi il n’y aura plus de différences avec la marginalité et toutes sortes de vrais défis. Ce romantisme permet aussi d’investir sans gêne le passé et d’y prendre sa place, en fusionnant avec un héritage qui dès lors n’est plus fardeau (dans les trois liens pères-fils il y en a toujours un temporairement déchu puis restauré).

Les compositions des parents sont assez exquises mais leurs personnages verrouillés et opportunistes. Le temps présent n’entre quasiment que via les gadgets technologiques et les aperçus d’un monde du travail du haut du panier (ne serait-ce que culturellement avec l’entreprise de Canet) – ou deux secondes d’évocation de gilets jaunes à la radio, quand Victor est en pleine gueule de bois. La mère est friande d’innovation, le père présenté comme critique à ses heures ou simplement éjecté paraît en vérité indifférent. Ces difficultés à situer les personnages et à investir l’époque sont certainement liées. L’ensemble des personnages secondaires sont sous-développés, possiblement à dessein pour les enfermer dans une caractérisation à la fois pauvre et humiliante (par exemple Podalydès en amant de secours et falot incapable d’aligner une phrase complète).

Techniquement ce Westworld parisien n’a rien à se reprocher et les jeux avec les décors, comme ceux avec les masques et la confusion des identités, sont convaincants. Pourtant, les raccords sont parfois bizarres, surtout au début, digérés ou justifiés par une narration non-linéaire, option elle aussi très partielle et gratuite – elle ne dynamise pas tellement, l’intérêt ou la nécessité sont pas évidents. La comédie fonctionne parfaitement. Les récurrentes mesquineries à l’égard des sexuellement ou affectivement affamés ne suffisent à détourner totalement la conscience d’une espèce de tentation ‘cuck’ au travers de toutes ces projections (elle aussi fruit d’une espèce d’émancipation joyeuse de désinvolte tempéré par l’ego – il n’y a pas la gravité et la conviction de L’idéal qui se terminait en aplatissement devant ‘le féminin’).

Note globale 58

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Suggestions… The Game + La femme d’à côté + The Truman Show + Le cinquième élément + Thalasso

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J’AI PERDU MON CORPS **

15 Nov

2sur5  Cette fameuse main à la recherche de son corps fait partie d’une poignée d’éléments servant à enrober un programme éculé. Rendre une séance attractive en se concentrant sur ce seul morceau, lui conférer des émotions, des buts voire une conscience, était un lourd défi. Et bien que le film se vende et se dope sur ce compte, la place de cette main dans la ville est marginale (spoiler : elle fournit le meilleur de très loin devant les flash-back tout en mélancolie douce, chagrins, sépia ou noir et blanc). Au départ on baigne dans un mélange équilibré, ensuite la trame classique et romantique prend toute la place – autour de l’élan piteux mais amoureux de ce jeune type pas sevré mais sentimental qui se donne du mal.

Par rapport au roman Happy Hand (signé du responsable d’Amélie Poulain), le réalisateur Jérémy Clapin aurait introduit l’essentiel des scènes pertinentes ou simplement étoffées. Les enregistrements et les principaux éléments de la conclusion [sur le toit] seraient donc entièrement dûs à l’adaptation. Or avec eux et plus encore la scène-clé de l’interphone, on a le principal de ce qui tient la séance debout ; donc soit le matériau de base était vaseux ou tout en sentiments et sensations intranscriptibles, soit Clapin et son équipe ont simplement composé avec un nom et plaqué dessus leurs inspirations.

Dans tous les cas, probablement dans l’idée de le dépasser, le scénario a été délaissé. Il s’avère simple voire carrément simplet au niveau des profils et motivations. Le film ne peint pas le monde en rose bonbon mais cumuler les trucs crades et vulgaires ne fait que lui donner un cachet réaliste, une capacité à faire écho, sans élever son niveau. Le fond demeure d’une niaiserie imparable, les sermons sur la destinée à dompter n’y changent rien – tant mieux probablement car hormis les envolées stériles du développement personnel misant sur la pensée magique, il y avait zéro débouché. Enfin les effets sont plus appuyés que convaincants, la pression émotionnelle est excessive (il y avait un empressement comparable dans Skhizein et Une histoire vertébrale) et la musique utilisée comme si l’auditoire se cocoonait dans sa safe space érigée à la gloire de Radiohead.

Évidemment un tel film vaut davantage le déplacement que Countdown, des talents sérieux sont à l’œuvre. Mais hormis ce titre-là je ne vois au mieux que des équivalents ou des déceptions (ou des saletés intéressantes comme Alice et le maire) dans les sorties de ces derniers mois (L’invasion des ours assurait le pittoresque). Enfin ce livreur finit par gagner la sympathie grâce à sa bizarre obstination et ceux qui auraient aimé Les triplettes de Belleville s’il n’était si ‘franchouille’ à leurs yeux devraient trouver une bonne alternative tout aussi nostalgique. Ceux qui viendront à J’ai perdu mon corps attirés par le label du producteur Xilam auront plutôt la confirmation qu’il a livré son meilleur il y a vingt ans avec Oggy et Les zinzins, les rares films présentés depuis n’étant jamais renversants dans leur domaine (même s’il y a eu de jolies choses comme Kaena).

Note globale 52

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Suggestions… Rubber + Paprika + Avril et le monde truqué

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