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LES CHATOUILLES ***

20 Mar

4sur5 Andréa Bescond est une danseuse et actrice pour le théâtre qui s’est faite auteure afin d’exposer une expérience traumatique infantile. Son film présente les faits (les cruciaux et ceux d’une vie) le plus directement possible, pour en témoigner et surtout pour les insérer dans une espèce de programme thérapeutique, renvoyant à un travail accompli, toujours vivace. Les Chatouilles est donc une histoire bête et crue doublée d’une rémission : l’actrice-réalisatrice y reprend le chemin de l’acceptation et de l’affirmation d’une réalité pédophile vécue par une ancienne petite fille – réhabilitée et soignée sinon en voie de [perpétuelle] guérison. La mise en scène est explosive, laisse place à l’humour sans se fourvoyer dans la négation (car il y a des erreurs et des ‘fatalités’ drôles surtout après-coup). Cette version cinéma importe et sublime des croisements spatio-temporels issus du théâtre, laisse seulement entrevoir le monde intérieur et les zones d’évasion de la petite fille (comme les rêveries à l’opéra – une défense obsolète pour la grande fille qui se la remémore avec jubilation et tendresse).

Elle représente les moments charnières et surtout leurs effets – déstructurants : elle devient une alcoolique et droguée, est vulgaire, outrancière, ‘borderline’, ses effusions n’aboutissent à rien de solide, parfois elle laisse passer ou procrastine devant les meilleures opportunités. Elle embrasse les libertés primaires qui n’en sont pas, comme le font de nombreux perdus et les victimes de brimades ou pressions excessives. Qu’il soit égocentrique ou plus largement renseigné le film semble bénéfique, car il montre des aspects ‘concrets’, décelables du pédophile en action, comme ces petits cadeaux de Gilbert, les actes de la gamine lorsqu’elle le quitte. On constate ou se rappelle que les agresseurs d’enfants (les réguliers en tout cas, la majorité probable) se rendent populaires dans l’entourage de leur cible (qui a déjà, par son état, peu de moyens de la ramener). On pourra retrouver au travers de ces signaux de nombreuses familles à problème, les viols/attouchements étant une sorte de cristallisation extrême de tous ces dysfonctionnements (eux peuvent concerner plus d’1 enfant sur 5, chiffre présumé des victimes de « violences sexuelles », donné au terme de la séance). On voit un père bon mais impuissant, quasiment protégé par sa fille. Lorsqu’il la ‘dépose’ à la chambre de bonne à Paris, elle lui pardonne de pas savoir la défendre ; ce qui en fait une de ces enfants qui ‘portent’ leurs parents ou un des parents (en plus de le couvrir sur une affaire précise où il est défaillant). Le déni généralisé (y compris chez le pédophile) est plus diffus à mesure qu’on s’écarte du criminel [quoique sa propre famille soit à peine aperçue], davantage noyé dans la pure inconscience – tout se passe en secret et se devine sous les yeux des parents et des autres adultes, à condition d’être déniaisé du regard ce que la proximité interdit souvent.

La mère exprime une position en partie compréhensible (au moins pour le souci de stabilité – la crainte du jugement social n’est pas simplement une moutonnerie de personne faible ou superficielle), en plus grande partie obscure (serait-elle remplie de haine envers sa progéniture ? Ou de jalousie ?), dans tous les cas odieuse – il est possible qu’elle marchande sa fille, qu’elle soit le prix de son attachement à ce Gilbert ; elle a besoin de se convaincre du caractère bénin de la souffrance de son enfant, à moins de la souhaiter carrément, d’y trouver un exutoire à la sienne. Il est regrettable que le film ne poursuive pas sur cette pente – la généalogie de la souffrance, la reproduction des erreurs ou des fardeaux que les membres d’une tribu se croient obligés d’endosser – ou plutôt qu’ils ont endossé malgré eux au point de ne plus pouvoir les chasser une fois adulte, autrement dit une fois qu’ils ont les armes et l’entière légitimité pour les rabattre. À de nombreux égards Les chatouilles paraît braver des difficultés parmi les pires pour finalement laisser sur les germes de nombreuses prises de conscience – ce pourrait être par prudence, pédagogie, ignorance ou négligence.

Enfin ce film convaincra moins les gens réfractaires à l’exhibitionnisme, aux performances tapageuses et aux approches ‘individualistes’ – d’éventuels défauts soutenant ici habilement le propos comme la séance, car à défaut de modération et de catalogage exhaustif, le film n’est pas aveuglé par un message, une rancœur, un point particulier – au point de laisser répondre la psy « Il n’y a pas de petites douleurs » à sa patiente raillant la clientèle obèse. Derrière le relativisme abusif, on peut entendre une voie reconnaissant les chaînes multiples embrigadant les êtres, tout en les désacralisant, barrant donc la route à la surenchère et aux autres complaisances victimaires – encore des limites à repousser. D’où cette séquence invraisemblable où un prof de danse confond la douleur manifeste d’Odette en la Shoah – rangeant derrière une horreur ‘ultime’ et collective une autre triviale et personnelle (quoiqu’un consentement à cette idée du prof soit possible – peut-être car c’est un film à deux têtes – le partenaire est Eric Métayer) ; à ce moment ni elle ni lui n’est capable de purger ce lourd dossier, chacun s’en va dans ses grands plans hors-sujets, sa fuite dans un ‘avant’ factice (modèle explicatif simpliste et globalisant, existence dissolue et turbulente).

Note globale 72

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Suggestions… Mysterious Skin

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (6), Ambition (8), Audace (7), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (7)

Note arrondie de 70 à 72 suite à l’expulsion des 10×10.

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LES VISITEURS : LA REVOLUTION *

21 Août

2sur5  Deux décennies après Les Visiteurs et sa suite cartoonesque, la saga est réanimée pour un épisode ouvertement distinct. Le réalisateur Jean-Marie Poiré n’avait pas conclu de projets depuis Les Gaous (2004 – daube mirifique) où il intervenait en tant que producteur et scénariste. Le tandem Reno/Clavier est reformé mais tout le reste des personnages est nouveau, alors que les différences étaient mineures entre le premier opus et Les Couloirs du temps (nouveaux visages secondaires, rares métamorphoses dans le casting – mais une essentielle, Béa’ changeant d’interprète). Comme convenu à la fin du second match (où surgissaient Jacquouillet et Bonaparte – on oubliera celui-là, trop grave), ce troisième tour se déroule pendant la Révolution française de 1789. Un tel contexte donne beaucoup à traiter, la situation politique au moment du tournage et de la sortie (où toute la classe politique met hystériquement en valeur ses valeurs ‘républicaines’ et achève de ridiculiser la notion) dope encore le potentiel. Sans surprise il est exploité sans grande ambition, la vocation de ‘comédie de masse’ excluant les provocations. Néanmoins le regard n’est pas neutre.

Pas d’information sérieuse ou de ré-information sur la place du peuple, la gestion des révolutionnaires et leurs intérêts profonds, mais une mise en exergue ‘light’ de la violence et du rouleau-compresseur « citoyen ». La nouvelle Ginette prend les biens des nobles pour en jouir ; son culte de la liberté est collectif dans les mots, individualiste dans les actes et même dans les objectifs déclarés. Les aristos (ou leurs corollaires) les plus ‘ouverts’ (donc féminisés, amoindris ou idiots) se laissent corrompre avec jubilation (Dubosc le député se taille une vie de  »libertin »). Au sein de chaque classe, le fric et l’avancement personnel régulent TOUT. Les leaders de la Révolution sont des brutaux, leur garde idem. Un peu d’idéal leur est accordé, mais ce sont surtout des profiteurs. La sœur de Robespierre (par Testud) est la seule activiste passionnée et sincère tout à fait ‘blanchie’, autoritarisme mis à part. Elle plaide pour le peuple et les lois de la République, tient à éviter la violence, incarne le soft power et la générosité avec un côté condescendant et guindé. Sa fibre compassionnelle reste assez fine et véridique. Pour le reste le film présente les vigiles des bourgeois d’avant-garde comme des voleurs pleins de ressentiment ; l’élite éclairée du nouvel ordre républicain n’est pas humiliée mais apparaît sinistre. Robespierre ressemble à un crapaud psycho-rigide, une espèce d’intellectuel dominateur corrigé avec [un filtre d’]une mesquinerie sanguine ; c’est le visionnaire rabaissé par la réalité sensorielle. Avec Marat cela donne deux héros (Montagnards) de la Terreur dégoulinant de suffisance et enfermés dans des corps moisis, voire maudits. Ce manque de prestance est significatif, car ces figures ne sont pas simplement tourmentées ou entravées par des barrières ponctuelles ; elles suintent le dysfonctionnement, pour ne pas dire la dégénérescence et les marques d’une corruption fondamentale (spirituelle?). Cette purulence ‘viscérale’ concerne évidemment la ligne du pouilleux interprété par (le multi-)Clavier : Jacqouillet est le boulet du club, rabaissé par la présence de Jacqouille. Les révolutionnaires peuvent proclamer ce qu’ils veulent, eux aussi voient bien les vérités naturelles : le discernement est plus fort que les décrets, la vérité survit aux ‘mauvais’ principes acquis (et l’intelligence même corrompue l’admet).

Sauf à cet endroit où l’héritage se ressent clairement, les résidus de mysticisme ‘réac’ sont évacués. Le second happening avait déjà laissé de côté l’emphase venue des profondeurs (sans l’attaquer) ; maintenant l’heure est plutôt au cynisme. Dans ces Visiteurs 3 tout le monde est avilit et les mythes prennent un coup, sans que ce soit polémique ou féroce ; simplement la médiocrité est maîtresse, avec sa sœur l’avidité joyeuse ; le destin des Hommes (français en tout cas) et du film se rejoignent. Poiré et le tandem emblématique essaient de s’inscrire dans l’air du temps en libérant leurs vieilles énergies. Ils semblent conscients qu’un âge d’or est passé et qu’il ne s’agit là que d’une prolongation, à jouer comme une comédie ‘blanche’ d’aujourd’hui, où il s’agit de se faire plaisir en étant efficace, sans regarder vers le passé ni chanter les vertus du futur. Les acteurs apparaissent dépassés mais pas éreintés ; ils ont la fougue des blasés et des repus profitant d’avoir un peu de vie en stock pour verser dans l’enthousiasme. Aux côtés des vieux hors du coup mais dévoués circulent des valeurs installées (comme Karin Viard, à l’aise au point de devenir un atout), des nouveaux nullards. Ceux-là cherchent à entrer dans la ‘grande famille’ du cinéma populaire par le ‘haut’ du panier, c’est-à-dire le classique, fut-il paillard (c’est déjà mieux que la beauferie aseptisée ou adolescente). La promotion et surtout le casting (plein de lourdauds et druckeriens d’élite à envergure ‘basse’) suggéraient une reprise de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu, le précédent plébiscite ‘comique’. Finalement le film a sa semi-identité propre, les transfuges de cet horrible succès s’avèrent insignifiants, pour le meilleur (le juif est convaincant en aristo lâche – Lorenzo, marquis) et pour le pire (le black évanescent malgré son agressivité, tuant sa mission anti-raciste en une saillie pourrie).

La mise en scène est posée, à cause de ce même mélange d’hystérie artificielle et d’assertivité penaude. Les contre-plongées ou plans d’ensemble inadéquats sont fréquents, avec pour effet d’expulser le potentiel physique des effets ‘humoristiques’. La vertu de cette tare est d’éloigner discrètement Jean Reno, plus du tout à la hauteur pour incarner le seigneur de Montmirail (alors que Clavier est bien éveillé pour un rôle où le déclin physique aurait été recevable). Plus écrasé qu’entamé, il traverse ce film sans sacrifier ni ré-affirmer son prestige, avec l’air d’un ex-badass rincé. L’autre marqueur objectif et évident [après le casting et les atours ‘Vivement dimanche‘] de ce troisième/quatrième opus concerne les voyages dans le temps, dont on abusait allègrement dans le 2e volet. Exit les allers-retours (sauf pour l’épilogue), les protagonistes ne vont plus dans le présent ; alors celui-ci s’amène dans le passé, où il sape tout sauf les apparences et le mobilier. Les anachronismes sont fréquents en matière de gadgets et surtout d’attitudes (toujours au service du gag, ainsi pour la perruque de Viard). Jacquouille est particulièrement affecté avec son phrasé ‘djeunz’ et ordurier « incommodant » comme le dit Montmirail. Il l’aura choppé en vol dans les couloirs du temps (on l’aura zappé à la fin du 2) en même temps que son vieillissement accéléré (sur ce point le film peut formuler une excuse même si elle est grotesque). Paradoxalement son registre (« c’est cool », « le temps des bagnoles ») sonne désuet, plus proche d’un présent aéré sous ‘Retour vers le futur‘ que tributaire des années 2010, quoiqu’en phase avec l’idée de la juvénilité triomphante des croûtons de la comédie française (tels qu’ils s’affichent dans leurs films).

Les concepteurs ont eu l’intelligence de déballer le jeu et montrer le pire dès le départ. Au lancement on affiche la volonté de ‘casser la baraque’ pour appâter en restant pédagogues, puis s’installe un rythme, tranquille au fond car sans remises en question. Les quatre premières minutes consistent à faire écho au passé avec des mouvements brutaux, des citations paresseuses (même musique d’ouverture que pour le 2) et des prises de vue absurdes, puis tout le premier quart du film sera en mode zapping avec un faux alignement sur le 2 (à part pour les raccords bizarres, le style est discordant). L’action passe d’un espace à l’autre constamment, l’humour se résume à des cohortes de gerbes en mode ‘putain chier’ et à des postures vocales obèses (‘je prends une voix rigolote et nasillarde’, ‘je parle comme un exalté parce que je suis un fifou de la haute’). Puis ces rodomontades s’estompent, le film s’autonomise par rapport à ses prédécesseurs et dégaine quelques morceaux pittoresques mais quelconques, le long d’un sentier balisé mais pas dépourvu des charmes du random et de l’irresponsabilité sous garanties. C’est décevant comme convenu par rapport aux opus initiaux (l’ensemble des gens estimeront : par rapport à l’original), en se laissant suivre sans trop heurter. Des efforts intenses sont consentis et à défaut de décollage il y aura au moins un remplissage ininterrompu pour tenir le spectateur. Les acteurs et l’écriture sont ultra lourds pour compenser le manque d’inspiration (surtout de suite ‘dans les idées’ et de consistance) et l’empâtement, ce qui crée un climat tamisé mais criard, épuré bien que vulgaire : un équilibre laid et limpide, ronronnant paisiblement, parfait pour somnoler les yeux grands ouverts.

Les ‘éclats’ sont stériles et pas très flamboyants : les Jacquouille et Montmirail déformés suite au passage chez la doc ne rentreront pas dans les annales qu’elles visent probablement sans se faire d’illusions (en plus de sous-exploiter la pression et les réactions liée à cet ultimatum se lisant sur leurs visages). Jacquouille y arbore un goitre en forme de burnes, ou « cou de vache » ; l’humour de cette Révolution étant très axé sur les odeurs décalées, ne pas le renvoyer à la merdasse apporte un peu de fraîcheur par omission. Victime plus significative, Montmirail a le nez grossi comme un gnome paysan grivois : voilà l’homme de sang bleu (même si la dégaine est rance et sent le Roquefort) dégénérant dans la grossièreté et l’aigreur ‘manifeste’. Une énième répétition générale referme la séance. Sur environ dix minutes s’opère le seul retour à un autre temps, donc au futur, avec tous les running-gag de mise ; on se raccroche aux deux premiers opus et rabaisse alors ce qu’ils ont construits. La seule innovation pendant ce tunnel est la venue de l’enchanteur avec le duo médiéval : inutile et laide, elle dénote avec les magiciens passés et ne fait qu’anéantir leur fonction. La descendante d’Eusaebius, genre de Lady Gaga récupérant une liturgie obscure, avait commencé le travail -navrant- avec un panache dégueulasse. Cette petite période ne génère aucune tension et crache des enjeux nabots, joue la pseudo-expectative totale s’agissant des événements immédiats et de la chronologie à venir ; il n’y a à en retenir qu’un clin-d’œil au premier opus (on aperçoit le petit Jacquard et ‘épaissit’ son dossier de nouveau riche vicieux). Poiré laisse ouverte la saga (au moins pour la pose), mais tire sa révérence à titre personnel. En repassant dans un lieu phare de la franchise (le château des Montmirail!) il la souille in extremis, quoique toujours mollement.

À l’heure du bilan on peut en profiter pour revaloriser les deux précédents héritiers des Visiteurs de 1993. Les Visiteurs en Amérique est meilleur que l’opus présent. Il reprenait le mythe dans son ensemble avec une conversion spéciale US ; ici, nous avons une version dégénérée locale, un revival désuet sans être choquant (sauf espoirs insensés ou crispation). Cette Révolution reste un effondrement par rapport aux 1 et 2, mais il était inévitable et même tacitement reconnu vu l’affiliation déclarée aux grasses modes. Cette livraison s’avère un film poubelle, un détritus décent ; un produit de trop sans être en mesure de saboter son domaine (trop passif et dévoyé pour en arriver là). Il ne cassera pas les souvenirs positifs du 1 et 2, même s’il peut ruiner les a-priori à leur égard pour les nouveaux spectateurs.

Note globale 37

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Suggestions…

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (1), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

MBTI-Ennéagramme : Robespierre incarne l’INJ de service vu par les ES/SP : un intello assertif mais maladif, fébrile, bon pour les grands mots et les grandes idées, ridicule dans son existence physique.

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POTICHE ***

27 Déc

3sur5  Farce complaisante et sophistiquée, Potiche renoue avec le kitsch et le féminisme paradoxal de 8 Femmes et des débuts d’Ozon, après quelques incursions vers les études de caractères égocentriques (Le Refuge, Le Temps qui reste), à la dimension plus concrètement sociale (Ricky). Adaptation d’une pièce de théâtre des 80s, Potiche trompe largement son support-prétexte pour dresser un tableau de la France pré-mitterandienne (1977) digne d’un roman-photo totalement désinhibé. On a dit que Ozon se moquait de ce qu’il montrait ici, ce n’est pas tout à fait vrai : il adhère à cet univers, il aime être le chef-d’orchestre de ce théâtre flamboyant. Il est complice de cette outrance. La différence, c’est qu’il est conscient et revendique cet abandon. Et surtout, il démontre par l’absurde l’échec et la facticité d’un certain féminisme, cette croyance mensongère consistant à espérer une politique différente sur la base totalement arbitraire du sexe et du style. Les artifices et apparences sont menteurs, même si Ozon garde toute son affection pour eux.

Toute la dynamique de Potiche consiste à révéler cette modernité somme toute chancelante, mais néanmoins vivifiante. Il ne s’agit que d’esquisser la réalité, en tirer l’essence sirupeuse mais aussi les pastiches délicieux ; et la fuir, s’y soustraire finalement, par la constitution d’un catalogue hystérique. La conséquence de cette cécité romanesque amène à sortir de la politique, des rapports de force (ou plutôt, de leur visibilité, mais à l’affiche, l’effet est le même), des logiques ancrées dans la société, les survoler de façon semi-lucide, en faisant semblant de croire à un monde simple, scintillant et agréable, où tout se joue sur l’avant-scène et se règle à l’écart de tout risque. Contourner la mise à l’épreuve en somme ; avec, pour réprimer cette impuissance, une foi et des icônes ravissantes, vraisemblablement un peu éméchées.

Les parallèles aux acteurs du monde politique immédiat (sortie en 2010) sont évidents : le personnage de Robert Pujol, l’industriel marié à Deneuve, sorte de vieux Picsou misogyne et grotesque, est férocement chargé et prend même pour lui les références à Sarkozy (dont le slogan  »Travailler plus pour gagner plus »). Le personnage de Deneuve, avec son tailleur blanc et sa conception spécifique de la justice, fait évidemment référence à Ségolène Royal. Tout ce manège et ces parallèles ne font que mettre en exergue la dépolitisation de la politique, sa mutation dans le spectacle ; et les candidats de l’élection présidentielle de 2007 furent les meilleurs artisans (par-delà leur propre volonté) de ce nivelage people.

Les enfants de ces réactionnaires burlesques et chics (ils le sont tous deux, simplement l’une a un costume post-moderne, et c’est ce qu’aime Ozon) sont eux-mêmes les quintessences de certaines attitudes socio-politiques. Le fils, petit dissident de confort, évoque le « sens de l’Histoire » dans lequel sa mère s’inscrirait – en étant une femme prenant le pouvoir, à l’image du mouvement du monde. Avec une certaine complaisance et une résignation complice à ce sujet, le partisan du progrès explique « le paternalisme c’est fini, si on veux réussir aujourd’hui il faut être une ordure, c’est le libéralisme et le capitalisme sauvage ». Dans sa bouche, c’est même assez glorieux, comme un signe d’acquis de conscience. Quand à la fille, authentique  »fille de » abrasive et planquée, elle raille le mode de vie désuet de sa mère, qu’elle considère piégée et humilie ouvertement ; dans le même temps, la jouisseuse individualiste se révèle autoritaire sans retenue.

Elle est la première à vomir les revendications sociales et à dénigrer les ouvriers en les considérant comme une cohorte de tarés, surfant de façon totalement cynique sur sa position et la jouissance d’être née du bon côté. Un conservatisme de soi, repoussant toutes les entraves, s’habillant de modernité et d’impertinence mais seulement pour servir un individualisme primaire et pratique ; voilà la caricature de la libertaire accomplie, opportuniste absolue, incapable haïssable, grimée comme une femme libre alors qu’elle n’est qu’une héritière indigne. Voilà la pure arrogance de classe, la vanité de la femme moderne ingrate, piteusement narcissique et déguisant sa médiocrité.C’est elle aussi, qui panique finalement lorsque tout se délite et que les choses évoluent, car, comme elle semble l’adorer, le monde change et offre de nouvelles perspectives… face auxquelles elle se retrouve finalement toute petite et désemparée, lorsque les vieilles reliques ne sont plus là comme un filet de sécurité, lorsqu’il faut choisir aussi entre une vie non-préméditée et la pilule pour se débarrasser.

Enfin, Deneuve a rarement été aussi bien exploitée qu’ainsi : elle apparaît en bourgeoise sympathique, un peu dissociée et mélancolique, désespérée mais foncièrement revêche, stoïque et habituée à être pragmatique et imperméable, réprimant ses désirs et aménageant sa frustration. Ainsi elle se montre avide d’histoires sensationnalistes ou rêvées, les fabriquant même dans son entourage proche. Et puis la ménagère endormie devient une progressiste formelle, floue et passe-partout politiquement. Une maman venant remettre de l’ordre, avec fougue et émotionnalisme. Dans l’entreprise de son mari, avec sa méthode douce, elle passe plus facilement, tout en restaurant cohésion et dynamisme : pour autant, le dialogue social n’est pas plus actif, les revendications trouvent simplement une réponse fataliste, vaguement décalée et formulée dans un ton bienveillant. Et la voilà bientôt gagnée par le délire, proclamant les femmes au pouvoir et invoquant la montée sur l’estrade des amazones. Tout se termine en chantant pour agrémenter une vision doucereuse et utopique, délibérément sucrée et parfaitement grand-guignolesque, pour fantasmer un pouvoir sympathique et dépolitisé, ouvert et non-partisan.

Note globale 69

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Aspects défavorables

Aspects favorables

* à cause de son mélange de premier et second degré, entre fatalisme (résignation aux artifices) et fièvre progressiste et disco, Ozon noie le poisson et son propre sujet

* farce complaisante : mise en scène d’un théâtre factice mais tellement chatoyant et aimable

* caricatures avisées et précises

* une méchanceté sourde, une esthétique kitsch

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POLISSE **

15 Sep

2sur5 C’est l’œuvre d’une copine de stars ; comme c’est une cinéaste, cela fait parfaitement illusion. C’est une copine complaisante et une artiste inspirée. L’humanisme de comptoir est un moyen qu’elle annexe à son profit, avec un tact (formel et éthique) naturel.

Inspiré de faits réels, Polisse empile les scènes comme on dresse un inventaire. Le based on a true story est censé se substituer à toute construction (les affaires sentimentales huilant les rouages et assurant quelques pauses – vie familiale, expression de névroses, soirées et débats à l’emporte-pièce). Puisque c’est du cinéma-vérité, pas besoin des artifices du cinéma-standard, sinon par quelques gros effets mélodramatiques ponctuels. En vérité, le spectateur aura le droit aux affaires internes, aux amis, aux amours et emmerdes filmés avec déférence, ainsi qu’aux clichés du cinéma conscient du Monde : d’ailleurs, l’intello de service est bien là, qui comprend tout et utilise un ton bienveillant et omniscient tout à fait ridicule pour ne faire que réciter des postures relativistes et insipides. Dans le commentaire, Polisse est souvent à cette hauteur de jeune bourgeois candide se la jouant vieux sage ; aussi, le film fait bien d’abandonner (rapidement d’ailleurs) toute velléité politique ou point de vue particulier, convaincant mieux lorsqu’il s’agit d’évoquer les réflexions et doutes des policiers sur leurs métiers et leurs missions.

Polisse semble soucieux d’exhiber l’humanité des acteurs derrière les personnages. Le regard est focalisé sur ce qu’ils incarnent, ce qui contraste ou se répond entre réel médiatique connu ou suggéré et fiction présente. La préoccupation première de Maiwenn est dans la projection parfaite de chacun ; le faire-valoir, ce ne sont pas les acteurs, c’est le sujet. Pour autant, Polisse est une véritable immersion hors du monde factice, auprès de France(s) exaspérées. Mais toute la joyeuse bande des héritiers du Splendid ressemble à de grands ados se prenant pour des citoyens impliqués, lucides et éclairés ; parmi les rôles phares, seuls Joey Starr et Marina Fois font illusion, Karin Viard ressemble toujours à une mégère s’appropriant des mots et des façons d’être qui lui sont étrangers (par leur prestige ou leur vérité).

Quelquefois drôle, souvent dans l’émotionalisme et la démagogie gratuite, Polisse reste néanmoins prudent : ne jamais s’engager sur quelque sentier que ce soit. Le cadre (la BPM-Brigade de Protection des Mineurs) permet de jouer à plein sur des cautions péremptoires, affaires de pédophilie et mise en foyer de jeunes issus de l’immigration malheureuse en tête. Entre politiquement correct et générosité, Polisse a frappé parce qu’il emmenait le cinéma dans une dimension sociale que cette industrie omet, mais c’est un produit superficiel, cumulant des symptômes pour susciter des indignations sans fouiller ce réel qu’il convoque.

Note globale 46

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