Tag Archives: 2sur5

LA FAMEUSE INVASION DES OURS EN SICILE **

13 Oct

2sur5  Fruit de six ans de préparation dans un studio à Angoulême, La fameuse invasion des ours marque l’essentiel de ses points grâce au dessin (notamment grâce aux architectures de la société mixte), le reste de ses arguments ou agencements ne lui permettant jamais de s’envoler. Le film semble respectueux du livre signé Buzatti, y compris dans sa dimension ‘rêverie primitiviste et collectiviste’ qu’il a peut-être relativement déniaisé (au prix de coupes narratives ?). Il offre plusieurs visions excellentes (le chat glouton, les sangliers-ballons) mais sur la durée rien de profondément ou globalement aimable ni convaincant. L’univers est meublé par un bon lot de détails et gadgets (comme les trois mini assistants, ou les classiques mais toujours impressionnants visages des anciens gravés dans les arbres quand le roi est pris de nostalgie pour sa montagne) mais loin d’en générer des torrents. Probablement l’intention est de gâter tout le monde et confectionner une œuvre généraliste. Le résultat est curieusement aseptisé, comme dans une réunion démocratique où les idées géniales seraient mises au même niveau que les banalités consensuelles et les égarements discrètement puants. La morale se veut relativiste et anti-manichéenne, s’avère obtuse et anti-individualiste. Hormis le fantasque Grand Duc (aux airs et au nez évoquant le voisin dans Famille Pirate), il n’y a pas de méchant parce qu’il n’y a pas d’individus – et quand des individualités émergent, elles sont moquées à moins de correspondre à des canons éprouvés et garants de la bonne mise en ordre du troupeau (le vieux sage versus l’original à moustache plein d’ambition sera forcément le lâche de service – plein de projets grandioses et futiles pour la ville, là-dessus le film approchait quelque chose de juste).

Ce qui fait la supposée vertu supérieure des ours dans la première moitié, c’est qu’en tenue naturelle ils sont parfaitement indifférenciés. Même l’écologie profonde et les fondamentalismes religieux ne plaident pas pour l’instauration ou le retour à un monde aussi bêtement minimaliste et anti-humain. La confiance dans l’intelligence et les capacités de création ou d’auto-gouvernement est exagérément basse dans ce récit. Dès le départ, j’ai été gêné par la dépendance présentée comme naturelle du peuple ours incapable de partir chasser ou d’agir sérieusement sans son roi. Une autre bizarrerie à mes yeux qui semble innocente à beaucoup d’autres est cette proximité de papa ours avec son ourson – dans ce duo on est jamais lassé de se coller le museau. Les invraisemblances et facilités deviennent alors plus pesantes. Nous ne sommes pas dans une fantaisie monarchiste façon Le roi Lion (où le sort sombre de certains est légitimé), parce que c’est trop candide et léger – au moins la tragédie habille correctement. En même temps, La fameuse invasion ne donne pas franchement dans la comédie, ni dans le rocambolesque, ne propose pas non plus un déferlement d’imagination ou d’exotisme. Bien sûr il n’est pas moraliste comme autrefois, ni avec des repères et distributions des fonctions rigides comme souvent – mais c’est du point de vue spectateur – car dans la diégèse, au minimum chacun est bien enfermé à sa place (la leçon c’est que les ours ont perdu leur temps à s’embourgeoiser avec les humains). En fait les voix dissidentes sont canalisées dans les schémas conventionnels (le fils prodige, la vanité des princes), les alternatives comme les contradictions sont inexistantes. Le scénario pâtit de ce peu de conflits et la galerie si sympathique soit-elle de loin reste pauvre voire vile de près. L’intervention du serpent orange est encore plus bâclée que celle du chat géant. Sa seule vocation semble de décanter une histoire qui n’arrive pas à germer puis arriver à conclure. On ne peut se régaler de rien et en douce(ur) tout ce qu’il y a d’évasion ludique ou de différent est condamné.

À quoi bon l’intégrité si c’est pour servir une espèce de narcissisme grégaire maintenant ses sujets à l’état de braves et forts bébés bien encadrés, belles larves guerrières à leurs heures, insouciantes tout le temps. Si les commentateurs et relais culturels ne s’offusquent pas de ce qui relève pourtant d’une sorte de plaidoyer pour un nationalisme consanguin, c’est que celui-ci est désarmé et benêt, n’a même pas d’emblèmes, d’expériences et de goûts propres un peu développés (pas de mythologie, de gloire ni de volonté sérieuses). À terme il n’a même pas la force d’opposition des tribus de Pocahontas ou d’un royaume grotesque en Ouganda. Nous voilà simplement dans une déclaration d’amour au ‘bon sauvage’ et au communisme archaïque – diffamant la société des hommes corrompue et décadente en snobant le niveau de vie, la richesse et la variété, ne serait-ce que culturelles, qu’elle apporte.

Note globale 52

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Le renard et l’enfant + Un prophète + De rouille et d’os + Le triomphe de la volonté + Perdrix

Voir l’index cinéma de Zogarok

Publicités

ALICE ET LE MAIRE *

5 Oct

2sur5 Ça se regarde sans dommages mais à l’heure de conclure c’est doucement écœurant. Naturellement ce film se veut un diagnostic, or il est surtout symptomatique de l’état d’esprit d’une espèce de consensus français moisi, sur une ligne ‘réac de gauche’ ventre à terre dès qu’une institution est en vue, mais toujours sceptique sur l’usage qui en serait fait aujourd’hui. Cette ligne plébiscitée par les grandes gueules fort instruites et toujours rampantes et complaisantes en pratique – l’ego du chevènementisme et de toutes ces diableries de zombies prétentieux. Alice et le maire est comme ses personnages, un film planqué et de planqués. On y dénonce ce qui nous voisine, comme si on s’en distinguait ; on est seulement une version se voulant plus fine ou authentique.

L’empathie envers elle est catégorique. Elle s’avère le seul repère digne d’estime dans ce panier de crabes gris. Certains personnages secondaires respectables voire méritoires sont limités par leur statut de passants dans sa vie. On pardonne à ce vieux maire. Les autres sont des idiots ou des fausses alternatives ; il faut bien comprendre comme ces autres sont des satellites bidons autour du pouvoir, tandis que notre héroïne doit être bien au-delà de tout ça. C’est la même chose que ces petites sentences : « c’est cela mais c’est bien plus » qu’on attribue à une œuvre ou une réalisation quand on a décidé de l’honorer ; ou le « non c’est plus profond/intelligent que ce que les gens croient » quand on vous n’avez pas d’arguments mais une certitude et une petite hauteur vaguement mystique fondée sur du vent ou des besoins tyranniques.

Alice ne pond que de la parlotte et des références éculées mais dans l’optique du film c’est une lumière ultime auprès de laquelle la tiède adversité n’ose pas se mesurer ; on dirait un trip d’éternels lycéens entre individualisme égotique et servilité totale dans ‘le système’ (dont on prétend être étranger voire lésé naturellement). On lit du Rousseau et a l’impression de vivre quelque chose de grand et ‘vrai’, à quoi n’accéderont jamais les odieux hommes d’action et les communicants. Les consciencieux se heurtent aux ‘pragmatiques’ – honorable mais gâté comme le maire ou abject comme le directeur de la communication (évitons de dire ‘dircom’ et donc de tomber dans leur décadence et leur novlangue, soyons les nobles continuateurs de l’idéal républicain et les amoureux hiératiques de la distinction française). Sans surprise la crise existentielle de cette fille la conduira à l’ambassade – oh elle aurait préféré rester en France ; comme la vie peut être dure avec cette manie d’imposer un destin que certes on semblerait avoir cherché sur le papier, mais au fond non. Ou alors Alice a trouvé sa place dans un formol verni plutôt qu’un autre, en parallèle au péquenaud ou au prolétaire dont le cap est de ‘faire son trou’ et se sent satisfait quoiqu’un peu blasé une fois la chose accomplie.

Toute la distance cultivée par le film n’est qu’un cache-misère et le moyen de ses hypocrisies (destinées à se tromper soi en premier lieu). Sa prose est à l’intersection des déclamations les plus conformistes en France. Elle est bien sûr écolo mais pas trop, se veut essentiellement soucieuse d’économie et de justice sociale mais n’en donne les moyens que dans les mots, mise tout sur la force mirifique de la volonté politique et du poids des appareils. Elle adule peut-être secrètement l’inertie générée ou maintenue par ces éléments. Sa démagogie propre et superficielle la mène jusqu’à l’appel à la démondialisation – heureusement rien de concret n’est envisagé, même au niveau immédiat : finalement ce pouvoir politique ne sert peut-être effectivement à rien (au mieux) pour le peuple ! Dans les faits, si ce film était un sujet humain, il serait simplement anxieux de ne plus avoir sa place dans un Parti Socialiste honni mais tenu pour seul véhicule politique viable – le seul où ses contradictions et la nullité de son engagement sont blanchies et même recommandées. Si ce film (comme son petit monde) voulait être consistant dans sa critique de la république à l’intérieur de l’idéal technocratique (certes pas totalement avoué) il irait du côté d’Asselineau. Que ses auteurs aient cette cohérence, qu’ils fassent ce choix minimal, sans quoi ils ne resteront que des poseurs !

Forcément avec un positionnement aussi lâche la qualification des adversaires est indigente mais facile : la menace est nécessairement « populiste » et « la droite » est notre ennemi frontal qui porterait toute la merde du monde. Cette adversité n’est jamais correctement définie. Se dessine une vision bizarre de ce qu’est la droite, mais française – peut-être une sorte de sociale-démocratie adossée à la finance ; dans ce cas la gauche devient une entité planant en marge ? Sommes-nous tombés dans des failles spatio-temporelles où tout est pareil mais légitimement nommé et apprécié différemment ? Paraît-il, « la droite et une partie grandissante de la gauche » (approximativement mais la formule est répétée) sont cyniques et se contentent de « gérer la pénurie ».

Message reçu, mais pour les gens du film et dans le film, c’est quoi l’alternative ? Quel est ce fameux horizon et ce supplément d’âme ? Et même plus simplement : en quoi êtes-vous différents ? En rien ou en pire selon l’angle abordé, c’est pourquoi le film n’opère qu’en tant que flatterie pour les bureaucrates et intellos de sentiment ou de conviction étatiste et ‘politiquement correct’ à l’ancienne, ‘social’ et soucieux d’encadrement donc d’élites bien formées et bien vertueuses pour édifier le troupeau qui servira d’écho pour ses enfilades et petites saillies littéraires (contrairement au ‘politiquement correct’ criard et pleurnichard axé sociétal qui bouche désormais théoriquement la place publique). Les post-modernes comme le branleux Patrick Brack, proposant sa grande imagination et son grand projet pour consacrer ce qui est déjà et prétendre l’accoucher, sont seulement des concurrents, pire, des cousins grotesques, face auxquels on est devenu impuissants ; l’esprit flatté par ce film est seulement celui de gens qui doivent accepter de passer leur tour et devraient le faire même à une époque passée à cause de leur manque de dynamisme, où ils seraient les scribes du roi ou les hagiographes d’un président empereur.

Le seul mérite de cet essai est la mise en avant d’un homme politique ni corrompu, ni salaud, ni présenté comme un ‘idiot utile’ ou un fantoche. Sur plusieurs points l’approche est caricaturale sans être mensongère, dans les limites de la vérité et de ses biais idéologiques voire sociologiques. Lesquels poussent à surestimer l’opposition entre le ‘faire’ et le ‘réfléchir’, comme si ces deux camps étaient incompatibles, comme si les qualités de jugement et d’intuition n’existaient pas. Naturellement ce film est dans le camp où on pense beaucoup et regarde les autres agir bêtement. Pourtant ça ne l’empêche pas d’assimiler et revendiquer des évidences y compris au rayon ‘intellectualité’ (sa ‘philo’ est celle des compilateurs figés et sentencieux) ; ça ne le pousse pas à remettre quoi que ce soit en question, surtout pas ses certitudes et même pas le milieu qu’il investit avec un mélange de morgue et de soumission. Ironiquement on dirait l’œuvre de communicants enfumés par leur matière grise et leurs circonvolutions narcissiques, en train de cibler un public de cadres et de fonctionnaires au garde-à-vous toute leur existence, d’autant plus avides de bons gros récits les posant comme les subversifs anti-mondains voire anti-modernes qu’ils ne seront jamais et n’ont même pas été dans les moments chauds de leur jeunesse. Au moins l’artiste obsédée par la fin du monde le meuble avec décence voire l’enrichit ; mais c’est difficile de trouver du mérite à un reflet amélioré (encore sensible et créateur) alors ce film n’y voit qu’une potiche lamentable comme les autres.

Note globale 38

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Voir l’index cinéma de Zogarok

BACURAU **

27 Sep

2sur5 Une tarantinade tiers-mondiste, assez originale et flattant l’œil, creuse comme un cartoon mais sans la surcharge en vitamines. Pour ne pas écorner le doux rêve communautaire et libertaire, on ignore les contradictions, on ne sonde rien, les personnages restent scotchés au gros tracé du départ. C’est qu’à être conséquent on aurait l’air d’un Village bis destiné aux épris de permaculture, or pour un Punishment Park sans le courage de ses convictions ça serait embarrassant. Aussi c’est brave de ne pas s’attacher à un ‘héros’ car sûrement la notion est trop bourgeoise ; sauf que si c’est pour faciliter l’idéalisation des individus et d’une communauté en cartons, les gains ne sont pas évidents (on devrait ajouter ‘contrairement aux occasions manquées’ mais ce serait probablement faux ici).

Dès que le mystère est un peu défloré, c’est-à-dire pendant les apparitions des motards aux costumes multicolores, c’est le dégonflage ; et d’ailleurs, les compléments à venir seront quasi nuls. Bacurau tient grâce à ses qualités d’ambiance et d’imprégnation, mais sa vision est statique. Au maximum, il dément une première apparence : la doctoresse passe pour folle du village à l’arrivée, puis on se rend compte qu’elle était simplement altérée par les circonstances exceptionnelles. Lesquelles précèdent tout sauf une intrigue à tiroirs : Bacurau a des gueules baignées dans des décors splendides, mais rien à raconter. Même sur le plan politique il est pauvre, avec ce qu’il faut pour être investi par les fantasmes et les débats mais pas la réciproque. Malgré les récents progrès de la pensée, affirmer une préférence en injectant quelques portions de satire et présenter une histoire puissante avec une alternative crédible ne sont pas encore la même chose ! Mais il faudrait vouloir défendre ses principes et son regard, comme le faisait Je ne suis pas un homme facile – à la place on tombe du côté d’Us, sans la lourdeur du discours et donc en laissant davantage les images faire leur travail.

Tout dans la présence, zéro dans la substance, tout dans la posture, rien en profondeur. Or il faut occuper l’espace et les deux heures ! Alors : regardez mon Lunga ! Oh que Lunga est fort beau et ténébreux, mais serait-ce un matador efféminé sans être châtré ! Du moins, en tant que Rambo local et en se concentrant sur le haut, il est crédible ! Après s’être crus chez Walter Selles on débarque dans un de ces films pour cour de récré japonaise. Bacurau joue à fond la carte du pittoresque mais doit bien en sentir les limites, alors régulièrement il essaie lamentablement de nous choquer. De préférence, en pressant sur l’émotionnel, mais tout en souhaitant nous garder de son côté donc en restant aimable sinon ‘fun’. Alors on sort l’artillerie ultime : le meurtre d’enfant ! Le spectateur s’en remettra peut-être rapidement, mais c’est une autre affaire à l’écran. Un des vacanciers est choqué, ce n’était pas dans le contrat ! Pourquoi la ramener plusieurs fois là-dessus ? Y a-t-il quelque chose à dire ou déduire et si c’est le cas, pourrait-on y aller ou simplement étayer ? Les auteurs souhaitent nous montrer que les méchants ont leur éthique mais toujours partielle et vaseuse, personnelle et partiale ?

Probablement, mais empiler des scènes débiles semble plus sûr que développer quoique ce soit qui pourrait un peu nous faire dévier de cette route sur laquelle on aime tant piétiner. Attention aucune scène n’atteindra le niveau d’inconséquence et de niaiserie que celle sous la tente, alors savourez ce moment où Udor Kier se fâche car il est assimilé à un nazi. Ohlolo les clichés qui sont le début de la haine et de la barbarie – eh oui c’est toute l’ironie de l’adresser à un nazi !Vous l’avez, le grabataire au fond, la morue à boucles géantes devant, les bourrus et les ruminants au milieu, on est bon, la lumière est entrée ? Non parce que ça demandait un esprit un peu vif, alors la scène est un peu longue à se mettre en place afin de vous aidez à imprimer, donc si quelqu’un sortait de salle sans se sentir amélioré dans son feeling pro-minorités oppressées ce serait ballot : on aurait juste fait un film de clowns sans s’assumer !

Bacurau c’est une succession de trucs qui doivent et qu’on laissent arriver, on fait monter la sauce, y a rien à entendre mais on insiste, puis ‘pan’ et ‘cut’. L’attente est décemment meublée, grâce au seul style, à cet univers qui à défaut d’éclore est tout proche. Mais il y a de quoi s’impatienter tout le long de la seconde moitié, qui n’en finit pas de brosser et survoler pour finalement juter une grosse décharge ‘western’. En bonus : de funestes présages pour éviter de remballer trop platement. En somme ce cousin indé d’American Nightmare va directement au crash et à la démagogie sans passer par les grosses bouffées d’inspiration et les tâtonnements : dommage que les courts-métrage engendrent rarement des ‘phénomènes de société’.

Note globale 44

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…  Wedding Nightmare + Hostel + Assaut + Le droit de tuer ? + 8mm + La Horde sauvage

Voir l’index cinéma de Zogarok

AD ASTRA **

22 Sep

2sur5 C‘est un film contemplatif grand-public face auquel la méditation a toute sa place ; le public fera l’essentiel et pourra diverger ou approfondir, les auteurs préfèrent conserver leurs humeurs brumeuses et leurs réflexions cachées. Le film lui-même n’a pas grand chose et surtout rien d’éclairant à prononcer ; il nous place justement dans une perspective où la parole et la pensée deviennent futiles.

Par conséquent il est légitime de ne rien questionner. Le robinson a décemment digéré sa quarantaine volontaire, les obstacles dégagent ou s’entre-tuent bêtement, les responsabilités et les menaces ne pèsent jamais lourd sauf peut-être un micro-instant nécessaire à soulever des résidus d’adrénaline (un rappel régulier que l’affaire est spectaculaire, mais limité car il faut viser au-delà de ces petits sentiments consuméristes de spectateur). Tout est safe au nom de la grandeur (pas par paresse ou déni !). Dans une telle configuration, logiquement, il doit rester des miettes. On nous enseigne l’importance d’accepter qu’il n’y ait rien à trouver, la valeur du contentement à partir de l’ici et maintenant. Le bonheur est toujours sous les yeux. Quelle idée que d’aller farfouiller dans les abstractions ou s’embarquer dans des expéditions folles ! L’homme est un glouton funeste ! Et un mouton triste ! Et Ad Astra a raison de se positionner de façon sceptique, finalement en garde-fou allégorique, face aux mirages de l’espace ; son réalisateur notamment doit anticiper le retour des fantasmes de masse et grandes promesses de ce côté et relever tout ce qui déjà y participe. Il conçoit la grandeur d’un tel sujet, son film sait donc flatter cette tentation et évite de la salir, l’épargne le plus longtemps possible.

Néanmoins en dernière instance, l’amour et le refus de la solitude sont là pour nous soigner et modérer, le reste n’est que vanité ! Aussi même si la beauté voire la délicatesse du film peuvent nous leurrer sur l’intégralité de la séance, celle-ci ne va pas loin ; on est intellectuellement dans l’expectative, puis trop platement floué pour sentir une frustration sérieuse ; et à mesure qu’on s’éloigne de la salle, ce film gentiment planant et agréable tombe en poussières. Au jeu des comparaisons Ad Astra est mal loti et relativise l’importance des défauts de récentes grosses productions ciblant l’Espace. Interstellar est infiniment plus étoffé, First Man fournit un climat émotionnel plus nuancé, Premier contact est peut-être un peu fumeux mais c’est qu’il a payé sa prise de risque. Gravity assumait par défaut sa nature de thriller disneyen, donc au pire on s’ennuyait simplement et s’il diffusait une morale gênante il fallait s’accrocher pour la relever. Le vulgaire Passengers allait au bout de son idée, sérieusement connectée aux besoins et au tragique humain ; le non moins grossier Life origine inconnue se chargeait de nous divertir et y parvenait probablement. Si on remonte plus loin on peut trouver une antithèse à Ad Astra, également fondée sur une quête du père et une poursuite de son œuvre : le carrément mielleux et aussi sûrement mésestimé Contact. Ces concurrents ne sont pas mirobolants mais tiennent debout et sont naturellement inspirants, alors qu’Ad Astra est trop plein de ce qu’il nous montre pour s’ouvrir à d’autres possibles et, tout simplement, se soucier de tempérer ses incohérences.

Qu’il n’y ait rien de neuf n’est pas un drame, mais beaucoup trop de choses clochent dans cet espèce de Solaris américain. De nombreux dialogues sont vaseux ou creux à en devenir bizarres, l’écriture et tout ce qui relève de la conception des personnages semble éteint. Des incongruences sont laissées en plan et digérées par de nouvelles ou simplement grandissent dans l’oubli. Il n’y a rien d’évident dans le traitement dont écope Brad Pitt lors des scènes importantes, des rencontres ou nouvelles étapes. Le scénario doit être trop une notion archaïque, ou alors c’était une lourdeur mortifère qui nous ramenait dans le champ des illusions modernes et pré-modernes : quoiqu’il en soit on l’a flanqué par-dessus bord. Le flux de belles couleurs et d’images léchées compense d’ailleurs décemment l’absence de difficultés ou de barrages à cet aller-retour sur piste étoilée (même si nous n’avons pas l’originalité visuelle ni la riche palette de Blade Runner 2049). On devrait trouver étrange qu’il faille simplement un engagement long donc coûteux pour arriver au bord de l’univers et à portée des éventuels extraterrestres ; malaise sûrement aussi ingrat que celui qu’on peut ressentir à la réaction immédiate au second message (c’est pourtant évident, même les ours visionnaires ont des petites faiblesses au cœur) ou lorsque Braddy rejoint aisément l’équipage au moment de l’envol (les pauvres ralentisseurs ne servent qu’à éviter l’invraisemblance extrême digne du nanar et ont surtout une vocation symbolique). Il vaut mieux accepter l’état de flottement et donc ce climax dans le douteux avec le bouclier anti-astéroïde artisanal : rien n’arrête notre ‘anti’-héros taiseux dans la marche vers son destin.

Malgré ses airs de tout considérer par en-dessus cet Ad Astra nous pond bien un discours précis. Il est dépressif mais en mode pantouflard ou régressif, sans avoir encore cet élan sincère pour l’inconnu, cette sorte d’espoir morbide que manifestait Annihilation. Ici nous sommes davantage dans une posture de revenu de tout en train de [prétendre] trouver du charme à ces habitudes, ce plancher pour mammifères – en s’y forçant par politesse et par une certaine noblesse, souverainement toxique et nihiliste bien qu’elle se présente sans reproches. Chaque mode autorise un jardin, alors on garde un œil sur l’océan d’évasions perché là-bas, en l’enfouissant obstinément – comme cet homme s’appliquant à compartimenter et intérioriser. C’est une fuite légitime de ces diversions cosmiques pour revenir au réel et faire face à la banalité, chercher de la chaleur, dans ce monde fini ; bref un point de vue d’humain fatigué prenant sur lui pour y croire ou rester focalisé et éviter l’overthinking car ça le rend malheureux et ne mène à rien. Or même dans les baudruches du même moule (Hollywood) on voit d’habitude l’agitation naine, les gens autour, leurs motivations certes simplettes. Ad Astra ne laisse personne vivre ni l’ouvrir. Que de beaux gains grâce à ce ménage : des gesticulations futiles réduites au minimum, pas de niaiseries ou de trompettes, peu d’humains donc peu de bruits et d’odeurs ; mais pour quel dépassement et à quel prix ? Nous arrivons ici en-dessous de la peur et du défaitisme, dans des eaux où plus rien ne compte et où même l’essence reptilienne des individus apparaît comme une mesquinerie. Tout est subordonné à un monologue distant et épuré, qui semble depuis longtemps en mode automatique. Il est permis de rêvasser mais sans plus rien percevoir (donc sans transformation possible) et sans volonté ou imaginaire un peu intense, en aseptisant même la vie intérieure. Ad Astra c’est l’inflation négativiste d’une humanité sous médocs emmitouflée dans les rayons safe de Soleil vert.

Note globale 52

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions…  Mission to Mars + Sunshine + Apocalypse Now  

James Gray : Little Odessa + The Yards + La nuit nous appartient + Two Lovers + The Immigrant + The Lost City of Z

Voir l’index cinéma de Zogarok

PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU **

21 Sep

2sur5  Roman-photo érotique tablant sur le haut-de-gamme, pendant féminin et intégriste de Call me by your name, ce Portrait tout en fièvre intérieure est aux antipodes du sociologisme de Bande de filles et montre un apprentissage des sens et l’existence curieusement candide par rapport à Tomboy. Tout s’anticipe à l’exception de l’apparition en costume de la dame blanche (ou plutôt de sa persistance), d’une scène musicale avec des femmes libérées et des passages liés à la visite de la faiseuse d’anges. Ces derniers sont les seuls à véritablement sortir des conventions et leur relative frontalité pourra légitimement réjouir les cohortes prêtes à récupérer ce Portrait dans le sens de leur activisme et de leurs croyances féministes.

Ainsi certains trouveront des fulgurances à cette œuvre ronronnante aux symboliques écrasantes (découpable en quatre phases différemment ambitieuses ou anxieuses, épanouies ou mélancoliques). Elle est constamment habité par un sous-texte criant sa présence tout en se maintenant à très bas régime et dans une absoluité qui devrait conduire à des choix plus radicaux (contemplation totale, réduction à un court-métrage, déclinaison riche et gratuite de ces motifs). Homme ou femme on est invité à admirer des émotions peut-être ressenties mais communiquées avec une sorte de lyrisme plat car embarrassé de lui-même, lourdement appuyées, comme la retenue des personnages. La fibre romanesque est morte-née, les scènes s’emboîtent souvent sans transition, la proximité de l’océan ajuste le climat et celle de l’enfouissement des sentiments garanti une continuité.

C’est terrible à avouer mais dans le cas présent le regard féminin aseptise et rend vainement pesantes les choses. Le conflit est inexistant, la bulle rêveuse timide et maniérée. Le rendu est propre sauf lors du relâchement, toujours corseté mais pourvu en traces de vivant bien saillantes – les filets de bave rescapés de La vie d’Adèle comme témoignage ultime de la sensualité de ce moment si grand (au moins ça n’a pas la bizarrerie, voire l’incohérence, de cette emphase sur le sillon nasogénien de la modèle). Nous sommes dans un temps et des lieux où l’infime devient ou peut traduire l’érotisme ; où tout a ou peut prendre un poids démesuré. Mais sans ces murs il n’y aurait que de la grossièreté fanée et un ennui sans rien pour se cacher. La réalisation tourne le dos à la vie et adore d’autant plus aisément ces icônes raidies, sauf qu’à vouloir les sublimer pour éponger leurs privations, elle ne fait que les rejoindre dans ce grand bal du minimalisme et du fétichisme à petit pas. L’appauvrissement ne vient pas toujours de l’extérieur.

Note globale 48

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Ma Loute + Van Gogh/Pialat + Les garçons sauvages + Boys don’t cry + L’Ile/Ostrov + Jeanne Dielman + The Witch

Publié initialement le 20 septembre, repoussé le 21 au 21 pour éviter le cumul sur une journée.

Voir l’index cinéma de Zogarok