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LA GUEULE OUVERTE ***

3 Mar

la gueule ouverte

3sur5  Maurice Pialat s’applique à mettre le spectateur face à la mort, de la façon la plus directe et plate possible, sans expressions artificielles. Pas d’art ni de productions de l’esprit, pas de religion ou de promesses non plus, les choses telles qu’elles sans tout ce qu’on pourrait mettre par-dessus. Suivant l’agonie d’une femme entourée de son mari et de son fils, La Gueule Ouverte n’a cinématographiquement pas de qualités ou de défauts saillants, rien de spécifique dans sa mise en scène en-dehors de l’épure radicale. Parti-pris observateur et réaliste pour point de vue d’une morosité absolue.

En raison de cette optique réaliste, il y a des choses supplémentaires, inutiles au récit, mais inutiles surtout au même titre que nos moments de solitude, nos petites transactions quotidiennes, le sont. Pialat infiltre la France rurale, enfin une partie, celle qui meurt -et ceux qui se flétrissent avec elle. L’humilité et le stoïcisme règnent, mais aussi les gens cons ou trop ‘simples’ à l’âme minuscule, qui pourrait même pas être en miettes. Le mari de l’agonisante s’inscrit parmi ceux-là, en plus grivois, avec ses résidus de vitalité dégueulasses. C’est comme un reportage pathétique, avec un film pour le noyer et un ton se voulant restitutif, neutre, mais acide : montrer les choses, pas comme un voyeur alléché, mais comme un romancier rigoureux, quitte à nier le cinéma.

C’est le plus naturel possible, sans rien de théâtral ou alors dans la mesure où les gens le sont spontanément (contrairement à Sous le soleil de Satan 13 ans plus tard). Toutefois La Gueule Ouverte n’a pas l’intensité de L’enfance nue. C’est un film un peu fantôme, comme ces gens. Pénible pour le pire, c’est promis : pas ‘le pire’ comme dans les tragédies ou même les drames atroces, non, le pire minable, le pire de l’homme ou de la femme ordinaire et insipide, qui se noie dans sa petite flaque, dans un coin perdu et insalubre où l’Humanité est à son degré le plus plat et misérable. Y a de la substance. Elle est lourde, elle ne diverti aucunement, elle nous plonge dans la réalité le plus concrètement possible ; comment est la vie quand on est sur la dernière pente, ou qu’on accompagne quelqu’un. Il fallait qu’un film l’expose, au moins un bout, un essai.

Note globale 70

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Suggestions… Amour/Haneke + Cris et Chuchotements 

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SOLITAIRE/ROGUE ***

4 Août

solitaire

3sur5  Malgré ses crocos tueurs au casting, Solitaire aka Rogue n’est pas du tout un film d’horreur bourrin ordinaire. C’est à la fois une grosse série B et un film d’auteur au panthéisme agressif et décontracté. La séance est généreuse et drôle, simultanément brutale et aérienne. Rogue ne se départ pas des ‘clichés’, pour fonder quelques personnages secondaires et leurs relations, mais prend toujours de la hauteur sur eux.

L’humour lui-même est assez pittoresque et l’ensemble bien écrit, malgré quelques flottements dans le deuxième tiers (quand le groupe tombe dans le piège). Pas original sur ce point, le film est en effet divisible en trois temps et le second est le moins fort, alourdi par une surenchère normative le contrariant dans son épanouissement. Il fallait la dose de gore et de moments d’émotion apocalyptiques mais les auteurs ne maîtrisent pas si bien les grossièretés trop conventionnelles. En tant que film gore animalier, Rogue est de toutes façons atypique.

Dirigé par le réalisateur de Wolf Creek, il a quasiment l’approche d’un documentaire ; non un de ces faux documentaires fainéants ou vulgaires pullulant dans tous les archipels de l’Horreur ; pas non plus un docu-fiction taillé pour le service public. C’est plutôt une sécheresse fondamentale résultant d’un recueillement face à son sujet. La Nature est donnée à contempler de la façon la plus optimale possible selon les moyens en présence ; elle est le vrai sujet et les pseudo-aventuriers potentiellement dévorés ne sont que des passagers servant de repères et de distraction.

Rogue séduit également par sa précision et son honnêteté. Il n’y a pas de ‘second degré’, de surprises grotesques ou de surgissements gratuits, il y aura bien en revanche cette idylle décalée. Issu de la patrie de Crocodile Dundee, Rogue prend à revers et envisage son folklore à disposition avec un maximum de réalisme, y compris sur le plan humain et pratique ; ce dépouillement ne lui interdit pas d’être ludique. Voilà un happening reptilien détonnant, appelé accessoirement à régner sur la branche crocodilienne de l’horreur animalière.

Note globale 70

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Suggestions… Borderland + Piranhas 3D + Black Water + Primeval

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THE AUTOPSY OF JANE DOE / JANE DOE IDENTITY ***

4 Juin

3sur5  John Doe est le pseudo attribué à un inconnu ou à l’homme ‘du commun’ chez les anglo-saxons (l’australien John Doe Vigilante amalgamait ces deux sens et préférait le second). Les cinéphiles versés dans l’horreur et le thriller le connaissent davantage grâce à son usage administratif, tous les patients et cadavres sans identité ni réclamations adoptant ce nom. Les Jane Doe ont été plus rares à l’écran, cette Autopsy par le réalisateur de Troll Hunter (le norvégien Andre Ovredal) vient donc combler un vide.

Ce huis-clos s’étale sur une soirée et suit des médecins légistes (un père [veuf] et son fils [apprenti] d’une vingtaine d’années) aux prises avec un sujet récalcitrant. Le film est resserré en tous points. La trame est assez simple et le mystère se découvre, sans entrer dans les détails. Le gore est omniprésent mais soit réaliste, soit sous le sceau de la fantaisie (approchant le Book of Blood de Clive Barker) – mélange boostant la peur réelle, faisant leurrer un instant le complot ou la simple secte (cadre policier aidant). La seconde moitié verse dans la démonstratif, conserve son efficacité mais perd en originalité. Il n’y aura pas d’approfondissement du ‘mythe’ ; comme le vieux Tommy (Brian Cox en professionnel ultime, par sa constitution et grâce à sa perte encore récente), on restera fixé au palpable et au présent – devenus extraordinaires.

Jane Doe pourrait donc paraître falot à terme, alors que sur le moment il était plutôt puissant et surtout constamment tendu. Le seul pas de côté est pour le début, avec les personnages tiers, jamais trop gourmands en motifs ou temps de présence. Les protagonistes sont chargés sans qu’on sache trop de quoi, malgré la pédagogie (toujours lourde, mais moins que la moyenne) via dialogues inopinés au démarrage. La froideur raisonnable du père, le self-control dont son fils hérite en partie, permettent de s’immiscer plus facilement et posément – dans un climat d’activité continue, pas abstrait, trop sensoriel ou méditatif. Si le spectateur n’est pas sensible à tous ces moyens utilisés pour réduire la distance avec les événements (ni à l’effet Koulechov), il verra une série B pingre et rigide. Les psychotiques sociaux de type féministe y trouveront plutôt un petit maillon dans leurs combats.

Note globale 70

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Suggestions… I am not a serial killer + Pathology + Anatomie

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (3), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 69 à 70 suite à la mise à jour générale des notes.

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ON ACHÈVE BIEN LES CHEVAUX ***

26 Mai

3sur5 Inspiré du roman éponyme de Horace McCoy (1935), On achève bien les chevaux a deux grandes démarches. D’abord c’est un témoignage sur la Grande Dépression et une de ses surprenantes répercussions : les marathons de danse organisés dans les 30s, sortes de nouveaux jeux de cirque où des prolos venaient tenter leur chance pour obtenir une récompense.

Par extension, le film se présente comme une parabole violente de la déshumanisation induite par cette logique. Les plus démunis se retrouvent mis en pâture : naturellement on pourra plaider leur libre-arbitre, arguer que personne ne les oblige. Néanmoins les conditions de leur existence justifient qu’ils en arrivent à une telle situation. Qui est venu spontanément aux marathons de danse, pour y briller par ses performances étonnantes ? Personne, tous sont là par nécessité.

Très démonstratif, le film les montre donc complètement ratatinés, continuant encore, résignés, comme des morts déférents. Très moral et critique aussi, il nous montre comme les effets de l’appât du gain et met en lumière l’individualisme réduisant à la bestialité (c’est le parti-pris politique du film, il a une illustration appropriée mais le prisme est déformant). Sydney Pollack porte un regard désespéré sur l’Humanité et semble tenir la nature humaine comme viciée, égoïste, voir malfaisante mais souvent par omission.

C’est le plus explicite chez les producteurs de l’émission, se cachant toujours derrière l’argument du  »show must go on ». S’il y a vice, c’est chez le spectateur, dont on est forcé de respecter la loi. Dénoncer cette cruauté est une chose, mais On achève bien les chevaux a tendance à confondre les faiblesses de l’Homme et sa vulnérabilité à la négligence avec une mesquinerie intrinsèque, comme si les individus en tant que tel n’existaient pas, qu’ils n’étaient que ces troupeaux agglutinés.

Si le manque de conscience ou l’empathie perverse des spectateurs est évidente, l’Humanité toute entière n’est sans doute pas responsable d’une telle déroute. En revanche, The Shoot Horses, don’t thy ? est juste dans sa dénonciation du divertissement plébéien et sacrificiel, montre toute sa dimension mammalienne horrible. Le contexte est proche de celui de la télé-réalité qui occupe cette fonction aujourd’hui, puisque le marathon se déroule sur plusieurs semaines et qu’on peux avoir des échos des aventures et ébats dans les loges des artistes.

Toutefois, en plus de pêcher par ses excès et l’univocité de son propos, le concept ne peut soutenir le film tout entier. Il finit par sonner juste et creux, tout en profitant de qualités plus traditionnelles : en tête, l’interprétation de Jane Fonda en garce amère, battante acceptant d’être au crépuscule ; et de Michael Sarrazin, sosie de Nicolas Bedos, grand garçon un peu rêveur et beaucoup niais. Côté narratif, c’est moins évident, car les lignes sont un peu lourdes. Pour la technique, Pollack ne se montre guère inventif.

Reste qu’en dépit des limites posées par son idéalisme, On achève bien les chevaux pose un constat nécessaire. Il expose le sort des damnés de la Terre et de leur vulnérabilité face aux exploiteurs, alors que les mieux lotis se montrent apathiques à l’égard de leur détresse.

Note globale 70

 

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Suggestions…

 

 
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NOCTURNAL ANIMALS ***

11 Fév

3sur5  Retour au cinéma pour Tom Ford huit ans après A Single Man. Ce second long-métrage confirme la légitimité du styliste derrière la caméra. Nocturnal Animals est lourd, sophistiqué et encore plus désabusé. Il s’équipe en gadgets narratifs et en dialogues pour passer son propos. Un double et même bientôt triple récit s’organise autour de Susan Marrow (par Amy Adams, aux avants-postes de Premier contact au même moment). La séance est une succession de va-et-vient entre le présent centré sur Susan, le passé lorsqu’elle formait un couple avec Edward et une fiction écrite par ce dernier.

Cette histoire parallèle absorbe l’essentiel et c’est tant mieux : ce qui est bon et intense dans le film s’y trouve. Les tracas de Susan sont trop courts et c’est justement là où la tendance à la démonstration touche ses limites. Lorsqu’il s’achève, Nocturnal Animals apparaît limpide et même assez minimaliste par ce qu’il raconte. Il esquisse des sentiments profonds sans avoir l’espace pour les analyser, mais aussi sans être mou ou complaisant envers eux. Les sursauts de pudeur ou de tendresse sont des rappels, des retours à soi, plutôt que des anomalies ou des surprises dans un parcours. À la fin d’A Single Man le prof reconnaissait sa place et lâchait son pouvoir, conscient peut-être qu’au stade où il en était il ne pourrait que tomber dans l’abus ou prendre des claques.

Nocturnal Animals s’intéresse plus explicitement aux débuts du pourrissement, contre-coup de la maturité trop bien digérée, au point de désarmer face à la mélancolie (qui a pu couver). Lorsque les choix anciens et surtout opérés par soi contre soi engendrent, sans signes avant-coureur [repérés – car la mémoire et la conscience sont sélectives], un enfermement – et l’humiliation ultime, secrète, de ce qu’on est, de nos espérances et de nos besoins. Nous sommes trente ans après Neon Demon. Ce surgissement de l’abîme ‘intime’, malgré une position au sommet, socialement ou financièrement parlant, rappelle les dernières saisons de Nip/Tuck (d’un expert de la dégénérescence chic ou glamour, également responsable d’American Horror Story).

Puis c’est surtout l’histoire d’une revanche explicite, où un rêveur châtré par le cynisme et le conformisme trouve enfin sinon la réussite, au moins une preuve de victoire et donc des bénéfices à ses frustrations ; c’est l’artiste qui ne prend pas le train de ‘la vie’, manque ‘d’ambition’ (c’est-à-dire ne sait pas ou n’arrive pas à se soumettre ou pas là où ça paye, sécurise et valorise) ; alors que la nantie avertie, mais finalement sans grande volonté et pas plus vertébrée qu’une autre, s’effondre. Le prix de ce débouché n’est pas connu concernant Edward, qui a peut-être la petite marge permettant de se draper dans sa dignité mais pas nécessairement d’aisance ni de succès. Quand le film marche sur les terres du rape and revenge et sur la fin du vigilante, il n’est pas un héros à la hauteur – son impuissance le poursuit, il manque de force et doit s’épuiser pour la nier quelques instants.

Michael Shannon n’est pas très crédible dans son costume lui aussi, mais cette fois au niveau de l’acteur. D’autres approximations sont à noter, mais pas assez marquées pour être qualifiées de fausses notes, ce sont plutôt des imitations de mondes lointains au pire, des détournements au mieux. Tom Ford saisit les occasions d’afficher de la semi-nudité, voire les force (Ray Marcus sur son trône public reste tout de même défendable, après tout il s’agit d’un psychopathe dans le désert). Les passages rapides dans monde de la mode et des affaires sont plutôt à charge, soulignent la distance spontanée voire le dégoût placide qu’a développé à leur égard Susan – mais en bonne personne au statut remarquable, elle s’accommode (l’appel à l’absurdisme amorphe par son frère gay est l’expression consciente et égocentrique de cet état). Le générique grotesque et quelques signaux débraillés épicent ce morne plateau.

Note globale 70

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Suggestions…

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (-), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (-)

Note arrondie de 69 à 70 suite à la mise à jour générale des notes.

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