Tag Archives: Corée du Sud (cinéma)

SYMPATHY FOR MR VENGEANCE ***

29 Juin

sympathy vengeance

4sur5  Park Chan-Wood a atteint un haut niveau de visibilité rapidement avec son deuxième film, JSA (Join Security Area), thriller politique devenant le deuxième plus gros succès issu du cinéma coréen. Par la suite, le cinéaste réalise la Trilogie de la Vengeance, dont le second opus, Old Boy, deviendra un phénomène et l’emblème de la vague coréenne des années 2000-2010. Sympathy for Mr Vengeance est le premier opus de cette trilogie.

Il suscite beaucoup de controverses à sa sortie en 2002 en raison de sa violence extrême et du cynisme mortifère de l’ensemble des personnages. Il est également l’objet de parti-pris déroutant. Dans Sympathy for Mr Vengeance, Park Chan-Wood n’est pas du tout raconteur d’histoires. Il est très formel, à tel point que le spectateur peut ressentir une absence : il y a effectivement une absence déconcertante d’affect dans la mise en scène.

Le choix d’un héros sourd-muet renforce cette sensation d’inhumanité objective : nous sommes seuls, devant ce spectacle d’une virtuosité et d’une crudité absolues, sans la moindre graisse. Certains films arrivent à donner cette sensation qu’ils se déroulent par eux-mêmes, qu’ils ne sont en aucun cas des fabrications : ceux de Park Chan-Wood y arrivent parfois et celui-ci en particulier.

Leur secret est peut-être une absence de pédagogie : s’il y a une déduction objective à opérer, des symboles, le cinéaste ne cherche pas à les souligner. Il rend son sujet naturel, étranger à tout besoin de justification. Il en résulte un parfum vénéneux et sauvage, une connexion très directe à un univers profondément irrationnel mais d’un ordre évident. Cet enfer est toujours très terre-à-terre, mais le climat est si poisseux qu’il frise l’abstraction.

On se sent visiteur dans une réalité malade, belle et sordide, guidés par une main invisible, ferme et aseptisée. Ça a parfois le goût du remplissage parce que la non-vie en représentation l’emporte, c’est d’une froideur insolite, parfois d’une élégance sidérante.

Note globale 72

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Suggestions… Memories of Murder

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THE MURDERER ***

28 Mai

4sur5  Avec The Murderer, le pessimisme anthropologique exprimé dans The Chaser est poussé à son paroxysme. Gu-nam, un joseon-jok (un coréen de Chine), démuni et endetté, est embauché par un tueur à gages et envoyé à Séoul en échange d’une forte récompense. En totale déliquescence, réticent et ne trouvant aucune issue, il se résigne à cette mission, en espérant à l’occasion retrouver sa femme partie chercher du travail en Corée depuis quelques mois, sans avoir données de nouvelles.

Non seulement The Murderer est largement à la hauteur de son prédécesseur, mais en plus Na Hong-Jin passe au rayon physique, qu’il avait esquivé voire anesthésié dans The Chaser. Il est vraisemblablement conforté par l’appui de la 20th Century Fox, qui fait de son œuvre la toute première co-production américano-coréenne (2010). Le résultat est intense et contient de grands moments du cinéma d’action coréen, dignes de Old Boy.

Le spectacle peut donner le tournis. Le scénario est assez mystifiant, car il implique de nombreux gangs, différentes nationalités, un bon lot d’agents double. Surtout le film ne réserve aucun îlot de repos. Les séquences moins démonstratives n’en sont pas moins habitées par cette ambiance d’urgence et d’hostilité. Le monde traversé par Gu-nam est rempli de chausses-trappes et il n’y est question que de nécessités.

Sans jamais donner dans le théorique ou le commentaire social, The Murderer représente un monde-jungle avec une efficacité et une précision exceptionnelles. Comme chez Kitano (Hana-Bi, Outrage, Sonatine), les exigences pratiques prennent le dessus, mais ici le spectateur est directement dans l’action, sans recul, sans méditation, sans aucun de ces luxes.

Alliance de l’action radicale et de la virtuosité même si ses excès portent à confusion, cette Mer Jaune (c’est la signification du titre originel, conservée en version US) offre une séance redoutable, dont le ton désespéré et féroce achève d’assommer ou de stimuler le spectateur. Attention : il ne faut pas trop en attendre hors des sensations (sources d’adrénaline ou de contemplation).

Note globale 72

 

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Suggestions… Harakiri

Note passée de 73 à 72 lors du changement de 2018.

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J’AI RENCONTRE LE DIABLE ****

18 Août

4sur5  Immense exercice de style, immense film de genre (un des meilleurs thrillers de son époque), presque une résurrection du cinéma d’exploitation. Mais alors, du grindhouse de luxe. J’ai rencontré le Diable est parmi les meilleurs films de la vague coréenne des années 2000-2010, où les scénaristes et réalisateurs ont redoublés d’imagination et de précision pour donner peau neuve au cinéma criminel. Leur contribution stylistique est, par son importance et sa singularité, comparable à celle du giallo dans les années 1960 et 1970.

 

Film de vengeance, J’ai rencontré le Diable déroule le programme machiavélique d’un agent secret traquant et éprouvant le tueur de sa fiancée. Plutôt que de simplement le tuer, il se fait chef-d’orchestre imprévisible d’un jeu sadique semé de chausses-trappes pour son adversaire. Mais pour pimenter la partie, il ne le laisse pas sans ressources ; mieux, il laisse le serial killer tout à fait libre, le relâche toujours lors de leurs brèves rencontres et lui laisse au départ de l’argent pour affronter les contingences.

 

Leur duel prend des allures de western, hybride par ailleurs, tour à tour urbain et rural. Byung-Hun Lee et Min-sil Choi sont des monstres parfaits, froids et magnétiques. Dans son costume de pervers glacé à la camionnette jaune, Min-sil Choi réalise une composition monumentale, au moins l’égale de celle de Old Boy où il était le protagoniste principal. Il rappelle le taré de Ebola Syndrome et n’a comme lui aucune conscience, juste des besoins ; une attitude lui permettant une bonne capacité d’adaptation et une efficacité optimale dans la nuisance.

 

Cette fois en revanche, le film ne ris pas avec lui. L’humour noir se fait aux dépens de tous et le ton est tragique, mais guère affecté. J’ai rencontré le Diable ne brille pas par un apport intellectuel quelconque ; le film est par ailleurs complètement amoral, sans point de vue éthique ou conceptuel particulier. Mais il est d’un formalisme génial. Auteur éclectique (A Bittersweet Life, Le Bon la Brute et le Cinglé), Kim Jee-Won le romantique passe en mode clinique et viscéral. La mise en scène est parfaite, à un degré transcendant tout – et excusant tout, s’il en était besoin. Cartoon jubilatoire.

Note globale 80

 

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Suggestions… The Chaser + Lady Vengeance + Harry Brown

 

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A BITTERSWEET LIFE ***

27 Juil

3sur5 Kim Jee-Woon est devenu un des emblèmes du nouveau cinéma coréen avec le film d’épouvante Deux sœurs. Deux ans plus tard, il s’invite sur les terres du film noir et de gangster. Dans A Bittersweet Life, tous les codes de genre sont de la partie et Kim Jee-Woon, auteur éclectique et virtuose, prend plaisir à les aligner avec grâce et précision.

 

Il semble aussi s’amuser à les torpiller, à rendre toute l’essence de ces deux genres banale. Se déroule un concert mélancolique serein, une tragédie posée, compulsivement modérée, mais se permettant des pointes d’ironie acides. Kim Jee-Woon apparaît comme un formaliste malicieux et blasé à la fois. Le fatalisme de A Bittersweet Life est romantique cependant.

 

Le film se donne comme un conte adulte refusant mensonge et possibilités d’embellissement. Il raconte cette histoire désenchantée d’un homme soudain seul face au système pour lequel il s’est dévoué. Lâché, trahi par son seul cadre de référence au moment où il se sentait enfin ouvert à une perspective supérieure : le mort-vivant omnipotent, le petit marquis prestigieux, avait découvert l’amour. Là où il ne fallait pas.

 

Œuvre élégante : c’est acquis. Elle ne l’est pas seulement par le contexte (univers du luxe et de la pègre), mais également par se mise en scène très étudiée, raffinée et millimétrée. Elle l’est enfin par cette combinaison singulière de pudeur et de violence sèche, de sophistication et de résignation vitale, que Kim Jee-Woon a réaffirmé dans J’ai rencontré le Diable. Lui aussi sera vain et pourtant enchanteur, mais plus stimulant car en chemin, les embûches seront autrement féroces.

Note globale 68

 

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Suggestions… L’Impasse + Le Bon la Brute et le Cinglé + Casino

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DEUX SŒURS ***

26 Juil

deux soeurs !

4sur5  Tout commence avec Rose et Lotus, un conte folklorique coréen. Dans ce kogan, une femme frustrée s’efforce de chasser ses deux belles-filles et finit par les conduire à la mort. Celles-ci reviennent cependant hanter le lac de leur disparition. Un jour, elles prennent contact avec un nouvel homme, le premier qui ne soit pas effrayé par leur apparition. Il apprend les méfaits de la belle-mère et de son fils et les fait exécuter. Les corps des deux filles réapparaissent, sont enterrés. Le père se remarie et sa troisième épouse met au monde les réincarnations de Rose et Lotus.

Contrairement à l’adaptation de 1972 par Yu-seob Lee, Deux sœurs est une adaptation très libre. C’est le troisième long-métrage de Kim Jee-Woon, qui a également contribué au film à sketche Trois histoires de l’au-delà. Il obtient un succès retentissant et est amalgamé avec la vague de films de fantômes japonais dont Ring-Le Cercle est le leader. Pourtant Deux sœurs n’est pas tant un produit de genre, voir même pas un film d’horreur. Il est avant tout un drame aérien sur cas anxieux et douloureux.

Avec une maîtrise remarquable, Kim Jee-Won utilise les formes classiques du drame et de l’épouvante pour installer une intrigue mystérieuse. Le trouble ne vient pas de la narration non-linéaire, qui n’empêche pas un déroulement lisible, mais de la nature véritable des situations. Entre gravité dans les sentiments et légèreté virtuose dans l’application des codes, Deux sœurs cultive un décalage discret dans l’horreur. Les tout petits effets sont propres mais pas clairs ; leur sécheresse nous dit quelque chose qui se découvrira ailleurs.

Deux sœurs nous raconte une condition mentale. Le lieu de l’action est une tour d’ivoire par défaut ; une belle maison familiale chargée d’un passé lourd et de souffrances. Tandis que le père est lâche et absent, les deux sœurs (Su-mi et Su-yeon) mais aussi leur belle-mère sont toutes des otages. Eun-joo est son bourreau comme elle est le leur. Une ambiance oppressante et opaque s’installe ; cette réalité apparaît contaminée par la cruauté et le malheur et chaque nouvelle séquence nous enfonce dans une inquiétante étrangeté.

Les désordres psychologiques se manifestent mais de façon déguisée, comme lors de cette scène troublante du dîner. On est partagé entre la sympathie pour Eun-joo (on ris avec elle malgré ou à cause de la mesquinerie qu’elle exprime) et la sidération en constatant la réceptivité quasi nulle de son entourage. Et progressivement, en lâchant les deux sœurs pour se concentrer sur cette belle-mère sadique et désespérée, Janghwa Hongryeon devient le spectacle d’une solitude absolue. Tous les masques et les mythologies servant à la maîtriser, mais aussi la confortant, nous sont ouvertement exprimées.

Le résultat est un enchantement et accessoirement un film à twist, où la révélation propose de tout ré-envisager, sans corrompre la cohérence de l’histoire. Deux sœurs est une grande réussite par son ambiance indicible et son élégance ahurissante. L’interprétation de Yeom Jeong-a lui apporte une dimension encore supérieure, sans laquelle le tour de magie opérerait, mais sans le charme. Le film aura son remake américain, des Intrus plus anonyme que celui de Grudge ou du Cercle. Il est surtout le coup-d’éclat d’un formaliste prodigieux : Kim Jee-Woon, bientôt l’auteur de A Bittersweet Life et J’ai rencontré le diable.

Note globale 75

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Suggestions… Alone/Faet + Dark Water + Mulholland Drive + Shining 

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