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DOCTOR SLEEP **

6 Nov

3sur5 D‘une durée similaire cette énième adaptation de Stephen King est plus variée et alambiquée que Ça 2 sorti deux mois avant, tenue avec un plus grand souci du rythme, mais à peine plus convaincante en fin de compte. Il n’y a que deux points où cette suite à demi officielle est fidèle à Shining : la qualité des compositions et les failles dans le domaine des émotions. Les traumatismes et les grands plans des personnages sont essentiels dans le déroulement, les auteurs semblent s’y attacher, mais il les fétichisent plus qu’il ne les sondent ou les étoffent réellement.

Cette espèce de sensibilité à la fois manifeste et très professionnelle est probablement la clé permettant de mieux cerner l’incapacité des précédentes réalisations de Flanagan à s’envoler malgré un talent garanti (spécialement dans Hush et sa série avec la fratrie éplorée). Comme d’habitude la mise en scène est soignée et expressive (fondus en abondance), évite le kitsch sans innover, la photo est sombre mais lisible ; c’est de l’horreur tout en douceur, synthèse de lignes diverses, avec les moyens et la virtuosité dont ne pouvait se prévaloir un produit bis comme Oculus. Le seul point relativement insipide ou trivial est la musique – et le détail critique, cet abus d’effets sonores cardiaques (mais on ne mise pas sur le jumpscare alors les férus de subtilité et d’effroi trèszintelligent décréteront que Doctor Sleep n’use pas de recours faciles).

Le casting sait rendre attachants voire aimables les personnages. Même les pires ou les plus fades dégagent un certain magnétisme. Malheureusement ils ne sont jamais assez épais ou taillés pour marquer, toujours assez lisses afin d’être adoptés par le public malgré leurs excentricités. On débouche sur un équilibre stérile, à refluer la grossièreté des films de super-héros tout en s’interdisant la consistance en matière de psychologie comme de business surnaturel. À terme malgré les enluminures se joue simplement un duel de titans se remplissant de mana pour le combat final. La liste de péripéties s’enrichit mais pas l’histoire. La plupart du temps Doctor Sleep se détache largement de Shining et se contente de le citer par ses décors ou par des gadgets, mais ses citations font peu pour l’animer ou le grandir. En revanche elles mêlent une nouvelle signature à celle du ‘grand’ Kubrick tout en gardant distance respectueuse, au lieu d’une déférence qui aurait rendu l’exercice aussi désuet que le commun des adaptations notamment pour la télévision.

Basé sur le roman de la reprise en main de King qui omettait la contribution du film de Kubrick, celui-ci le trahit finalement pour une issue ambitieuse et carrément vaseuse. Elle a pour rôle de fermer la boucle laborieusement rouverte, mais pas de sens en-dehors du ‘fan-service’. À ce titre il faut reconnaître que les reconstitutions sont, comme l’ensemble du film, formellement irréprochables – avec un cosplay réussi pour maman Wendy, plus embarrassant via papa néo-Nicholson. Les vampires avec leur côté ‘hobo’ bobo sont finalement ce qui tient la séance debout, sans quoi elle s’engluerait dans le sentimentalisme gelé. Ce qui rend le film fondamentalement frustrant c’est que les ‘pourquoi’ restent en suspens – pas seulement en terme de résolution d’intrigue, mais aussi de motivations et d’origine. Les pouvoirs extrasensoriels, même lorsqu’ils permettent des sauts narratifs, s’invitent sans justification. Éventuellement ils se reposent sur du pré-existant (les finals de Shining et de cette suite répètent un même schéma), mais on ignore pourquoi telle faculté se déclenche à tel moment, pourquoi tel événement survient maintenant quand il y a déjà eu tout le temps. C’est encore en omettant poliment de s’interroger sur les menaces, les héritages et opportunités au mieux réglés par des sentences amphigouriques, généralement ignorés.

Au lieu de fouiller et muscler son univers Doctor Sleep multiplie les échos au modèle ou à ses thèmes (les vampires servent encore une fois à réfléchir l’addiction). Cela donne une espèce d’expérience hypnotique qui manque de chair, met l’hypnose entre nous et le sujet pour dissiper l’incrédulité et retarder l’ennui, en introduisant une once d’auto-déconstruction. On agrippe le spectateur et l’emmène à destination sans se laisser divertir, mais on oublie de garantir la valeur, ou bien il faudra compter sur un éclairage futur. Malgré une poignée de scènes fortes, spécialement une odieuse et une volante astucieuse, on courre plus de chances d’être placide que remué à regarder défiler cette belle machine déterminée en attente d’un programme clair, de douleurs et d’aspirations concrètes.

Note globale 56

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Suggestions… The Addiction/Ferrara + Les démons du maiis + La malédiction + The Last girl celle qui a tous les dons

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MALÉFIQUE LE POUVOIR DU MAL **

27 Oct

3sur5 Une suite à la hauteur et marquant ses points ailleurs, où toutes velléités en ‘complexité’ sont définitivement enterrées. Avec son style baroque/rococo précoce (on reste théoriquement au XIVe siècle), Maléfique 2 semble fantasmer un passé uchronique, où la mise à mort d’un monde féerique n’aurait pas eu lieu, où la magie se serait maintenue grâce à un transfert bienveillant. L’univers est ravissant, les effets spéciaux irréprochables et on nous sert toujours au moins une sublime ‘méchante’. Après une scène d’horreur pour enfants nous sommes introduits dans ce monde de fantasy par voie aérienne, puis quand nos pieds toucheront terre nous aurons droit à des costumes de qualité, des bestiaires discrets mais abondants et quelques orgies chromatiques. L’encadrement est assuré par un probable nouveau yes-man qui vient de signer le dernier (5e) Pirates des Caraïbes (le co-réalisateur récurrent d’un [compatriote norvégien] Sandberg depuis Bandidas). Aussi on reste à la maison, il n’y a rien de prodigieusement neuf ou sérieux sur le fond (sauf via les automatismes et la couche idéologique), mais en plus toute ampleur tragique est définitivement flinguée – sauf dans la mesure et les instants où la vigueur technique permet de la leurrer.

Pour les protagonistes à haut statut une résurrection reste toujours possible, même à deux reprises – de quoi atténuer le suspense déjà résiduel – mais aussi de quoi doper l’émotion pour les publics sous emprise. Le développement est carrément prévisible et à l’occasion démesurément lent mais il suffit de vagues affinités avec ce monde enchanté et on ne s’ennuie jamais. La seule faute grave est du côté de l’argument numéro 1 : après une introduction décente et une préparation l’amalgamant avec un Sheldon, Maléfique dégringole auprès de son groupe d’anges déclassés. Angelina Jolie prend l’allure d’une sorte de Béatrice Dalle à l’IMC dramatiquement bas et s’engage dans un des surplaces gênants du film (l’autre est ce piège évident où les gens de la Lande exhibent en deux temps leur réactivité d’une médiocrité apocalyptique – voir un bel arbre se sacrifier pour une triplette de naines sera d’autant plus accablant). Pour ce qui la concerne, on croirait assister à une pub exotique soufflant ‘réveillez vos sens’ sauf que rien ne se produira avant le grand match. Et que son partenaire éventuel devient évanescent (et même mourant) dès que son identité perd de son mystère (pendant que la racaille poursuit son tapage). L’ensemble des personnages sont atteints par ce sombre mal qui affectait déjà le premier opus. Au démarrage Aurore Fanning ‘fait’ gentiment adulte, très vite une piteuse promesse de mariage la fait rechuter, puis les manipulations de la marraine de substitution vont l’enfoncer. Prince couillon est d’allure plus royale ou ‘apollinienne’ qu’il l’aurait été avec le premier prévu (Brenton Thwaites) mais c’est sa seule vertu – il s’exprime encore trop.

Le corbeau désormais principalement sous forme humaine et la reine-mère sont de loin les mieux lotis dans cette foire – souvent présents et pas à l’état liquide, bien qu’eux aussi soient prisonniers d’une écriture simplette. Pfeiffer apparaît d’abord à armes égales face à Maléfique, en reine classique au ‘bling-bling’ pseudo-médiéval face à l’ange déchu au style sobre et différent. Deux sortes de magnétismes, d’autorités et de raffinement. L’une relativement impulsive et passionnée, l’autre calculatrice et au plus haut de la forme humaine. La compétition est rude mais à l’issue de la déclaration de guerre la reine l’emporte (jusqu’à une bataille où certains éléments sont mal raccommodés). Cette reine chauviniste menée par la haine et l’avidité joue le rôle d’une espèce de némésis morale à laquelle on accorde sa dernière heure de gloire – avant le triomphe d’une normalité consistant à introduire le carnaval de Rio à Versailles et enlacer la cité orgueilleuse via une Nature redevenue souveraine. Adieu l’âge de fer et les fantasmes d’exclusivité humaine, place aux créatures et aux tribus – et aux jouvenceaux nouveaux prenant une voie forte pour déclamer les vieilles niaiseries grandiloquentes. Simplement aujourd’hui la foule flattée est bigarrée et le temps de lui donner des ordres semble dépassé.

Sur l’ensemble de la séance, Disney est fidèle au label Maléfique : c’est toujours la plus méchante qui a le plus de charisme et de poids. Forcément, comme celle-ci est ‘vraiment’ odieuse et ne protège qu’un peuple abstrait et non ses proches ou un gang d’opprimés, elle devra être être remise à la place supposée rassurer l’auditoire. Son humiliation finale est cohérente avec l’idéal de tolérance et de régime pacifiste ouvertement revendiqué, mais à ce moment le consensuel et le bas-de-gamme paraissent synonymes et se liguent contre une voie certes partiale et violente, mais autrement remuante et créative. Heureusement personne ne s’attendait à l’inverse, mais c’est ironique ; on a pris le parti d’une demi-méchante pour la pousser sur la voie de la liquéfaction dès que son ambiguïté est assimilée et gommée par sa bonté ; puis voilà une autre marâtre diabolique, la seule à toucher les limites de l’ouverture et du dépassement revendiqués par Disney. Mais le lissage a des vertus et Maléfique 2 est propre, avec probablement l’humour le plus doux et le minimum de vulgarités envisageables.

Note globale  62

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Suggestions… Bacurau + Alice Madness Returns

Les+

  • visuel et univers
  • technique
  • Michelle Pfeiffer

Les-

  • légèretés dans le montage et le scénario
  • simplet et prévisible, dégoupille toute tension tragique
  • Maléfique en voie d’affadissement

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LA CHAMBRE DU FILS / IGLESIA **

16 Août

chambre du fils iglesia

3sur5  Aparté dans la carrière d’Alex de la Iglesia, auteur espagnol connu pour son style excentrique : on lui doit Le Jour de la Bête, Le crime farpait et plus récemment Balada Triste. En 2006 il réalise La Habitación del niño, film d’à peine 80 minutes pour la collection« Películas para no dormir » diffusée à la télévision espagnole. Balaguero a réalisé A louer dans le cadre de ce Masters of Thriller qui n’a pas connu de suites. Adoptant un ton grave et premier degré inhabituel pour lui, De la Iglesia s’empare avec diligence de cette histoire de maison hantée et de possession.

Si ce film reste assez peu connu, il a beaucoup enthousiasmés les quelques fans de pellicules horrifiques l’ayant découvert. Pourtant Alex de la Iglesia réalise un métrage efficace mais foncièrement banal. Il abuse d’effets horrifiques faciles, emploie une BO tonitruante et est un héritier très conforme et minimaliste de Shining. Son tempérament exalté pas toujours bien employé rejailli dans l’écriture et crée un résultat intéressant, balançant tout en soulignant son effort de sérieux. Posture régressive par endroits : au départ s’alignent les dialogues de lourdauds autour de la vie de couple. Sorti de ses intrigues haut perchées où l’outrance est norme, De la Iglesia devient lui-même très ordinaires dans ses vannes comme dans ses analyses lorsqu’il est branché sur des thèmes communs.

Heureusement De la Iglesia finit par laisser de côté ses commentaires sur les hommes, sur les femmes et bien sûr les relations hommes/femmes. Il peut alors se montrer réellement percutant, jouant sur la confusion : assistons-nous à un véritable mythe en action, au triomphe d’une maladie mentale, à la combinaison des deux où on ne sait plus lequel nourrit l’autre ? La dissociation et les doutes du héros sont installés avec habileté, la photo et l’ambiance font vaguement penser aux débuts de Guillermo del Toro (Cronos et Mimic), qui lui sont supérieurs mais n’ont pas son dynamisme.

C’est lorsque la femme est partie (avec l’enfant) que le film est le plus captivant. Juan est entré dans un cycle dont il est le héros malgré lui et lutte contre un ennemi invisible : pire qu’un fantôme, il pourrait être un double, à moins qu’il ne s’agisse d’un retour du refoulé pour le futur papa.. Au-delà de cette tension réussie, De la Iglesia apprend à amuser de façon économique : le collègue Garcia est un antihéros jubilatoire. Un espèce de passager clandestin à la présence d’autant plus efficace que son doubleur français fait la voix du flic de South Park. Cette modeste réussite a pu servir de tour de chauffe à De la Iglesia ; son projet suivant s’inscrit également dans un registre conventionnel et bien codifié, en visant le grand-public : Crimes à Oxford.

Note globale 57

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Suggestions… La Chambre du fils (Moretti) + Malveillance 

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LES FRERES GRIMM **

12 Juin

frères grimm gilliam

3sur5  Les Frères Grimm marque le retour de Terry Gilliam au cinéma sept ans après Las Vegas Parano (1998). Il y a bien eu la tentative L’Homme qui tua Don Quichotte (1999), mais ce tournage sera annulé et concourrera à la réputation de réalisateur malchanceux portée par Gilliam ; une réalité largement nourrie par sa direction aussi chaotique que les produits finis. Pour compenser les désastres financiers qu’il a accumulés et se remettre en piste, Gilliam s’accomode donc de la réalisation de cet aspirant blockbuster, réunissant Matt Damon, Heath Ledger et Monica Bellucci.

Le résultat est pour le moins bancal et c’est même la bête noire de nombreux fans de l’homme de Brazil. La mise en scène est flamboyante mais aussi confuse. Tous les films de Gilliam sont extrêmement agités, parfois à la limite de la lisibilité, mais jamais le spectateur n’avait eu chez lui le tournis en vain à ce point. L’hystérie dilue tout, aucune scène ne prend le temps de s’épanouir et le film manque donc cruellement d’intensité. Pourtant le spectacle ne manque pas potentiellement de caractère. Il verse vers la féérie macabre de façon assez audacieuse, en se posant comme un film de terreur pour enfants (le prédateur vs les petites filles). Pour s’approprier un sujet improbable et casse-gueule, Gilliam remanie la vie des frères Grimm et leurs contes en les confondant avec son univers et ses créations passés. On se rappelle notamment sa version de Munchausen de 1989.

Par conséquent un tel film détone toujours dans le paysage hollywoodien. Mais c’est plutôt par défaut et l’amertume de Gilliam comme de ses fans envers ce film est légitime. Tout l’exercice autour des deux frères est d’une lourdeur lasse, égale à son inanité, les bonnes interprétations de Damon et Ledger ne rachetant pas des protagonistes sans le moindre éclat. Les inspirations superbes sont traduites par des effets spéciaux tapageurs et des choix esthétiques parfois dégueulasses – CGI grossières au rendez-vous. En l’absence de maîtrise de son sujet, Gilliam s’est laissé déborder et ne peut pas rejeter la faute sur les seuls studios. Il ne travaille pas le rythme ni la profondeur de son intrigue, tout en étant aliéné par une production plus frileuse que lui, qui a pu lui refourguer des talents trop pressés.

Quand le fantastique l’emporte, le film devient plus intéressant, avec certes toujours ce sentiment ambigu : c’est un ratage sur l’atmosphère mais des atouts sont là, des résidus intenses parsèment le film. Tour à tour, il inspire impatience et sympathie. Il faut s’imaginer Le Pacte des Loups ou Sleepy Hollow croisé avec un pastiche rigolard mais réprimé des Harry Potter et A la croisée des mondes, ou autres sagas pompières de cette époque pour la jeunesse. Gilliam a sans doute rapidement orienté son esprit vers Tideland, son projet suivant. Une œuvre personnelle tournée de façon presque confidentielle, où il a pu s’épanouir mais qui passera inaperçu et sera un échec commercial de plus.

Note globale 57

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Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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Terry Gilliam sur Zogarok >> Zero Theorem (2014) + L’Imaginarium du Docteur Parnassus (2009) + Tideland (2006) + Les Frères Grimm (2005) + Las Vegas Parano (1998) + L’Armée des 12 singes (1995) + Fisher King (1991) + Les Aventures du Baron de Munchausen (1989) + Brazil (1985) + Monthy Python: le sens de la vie (1983) + Bandits bandits (1981) + Jabberwocky (1977) + Monthy Python: sacré Graal ! (1975)

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LES SORCIÈRES D’EASTWICK ***

13 Fév

4sur5  George Miller (Babe, Happy Feet) fut d’abord l’auteur de Mad Max, avant d’être embauché par Hollywood, pour un segment de La Quatrième Dimension supervisé par Spielberg ou encore pour Mad Max 3. En 1987, le brillant cinéaste australien se coltine à nouveau une chanteuse pop de l’époque : Cher. Pour la bonne cause cette fois. Succès commercial et critique dans une moindre mesure, malgré de nombreux griefs concernant sa  »vulgarité », Les Sorcières d’Eastwick est l’adaptation d’un livre à succès de John Updike sorti trois ans plus tôt.

Le film jouit d’un casting d’exception (Susan Sarandon, Michelle Pfeiffer et Cher, réunies face à Jack Nicholson), d’une mise en scène grisante et d’un point de vue obscène mais malin sur les différences et relations entre hommes et femmes. Il était une fois les années 1970. Trois amies célibataires se morfondent dans une petite ville très conservatrice nommée Eastwick. Le maire se permet publiquement des commentaires désobligeants envers Sarandon et sa gestion de la chorale, bien que ses efforts soient sans limites. Cher affiche son autonomie avec vanité et incite à se défaire de toutes les attaches, pourtant elle se plie à toutes les conventions afin de satisfaire ce besoin d’affirmation. Enfin Pfeiffer se laisse porter, s’agaçant parfois, mais finissant toujours par se ré-endormir dans sa vie, assurée après tout grâce à son poste de journaliste dans la gazette locale.

Toutes trois se retrouvent tous les Jeudi pour médire et partager leurs espoirs. Elles savent qu’un indésirable statu quo risque de l’emporter. Et soudain un homme arrive en ville et achète l’immense résidence Lenox. Daryl Van Horne (Nicholson) est un personnage hédoniste et exalté, faisant peu cas des traditions et de l’ordre établi. Il diverti les trois femmes, scandalise la population. Et bientôt il les séduit chacune, se présentant comme l’homme de lurs rêves sur-mesure, tout en restant ce diseur de vérités impitoyable et ce grossier personnage fidèle à lui-même en toutes circonstances. Il est dominateur mais joueur, honnête : il sait flatter sans rien compromettre à son sujet ni avoir à mentir. Il se comporte comme un monstre pour Cher, la femme libérée qui croit trouver son antithèse, mais elles vont toutes tomber sous le charme car il a les bons arguments, au-delà des défenses conscientes, de l’idéologie ou de l’orgueil.

Le roman est féministe, il est difficile d’affirmer que le film l’est purement. Naturellement quasiment toutes les critiques amateures et pros cherchant l’évaluation de fond y passent, mais c’est orienter une œuvre bien plus nuancée que ce qu’on veux lui faire dire. Les Sorcières d’Eastwick n’est pas féministe au sens idéologique, il n’a rien de normatif pour s’inscrire dans ce sens-là. Il ne porte pas un discours a-pragmatique ou mystificateur ; au-delà du progressisme et du traditionalisme, qui sont les notions guidant au début ces trois femmes et leur environnement. Il est seulement intelligent, tout en étant un divertissement romanesque. C’est surtout une merveille d’écriture, un conte pour adultes malin ; et aux adultes, on peut raconter toutes les histoires tant qu’elles sont lucides et audacieuses.

L’audace ultime, c’est de donner raison au camp le plus facile à attaquer, sans approuver ses leçons de morale mais en lui accordant une acuité imparable. Un cinquième personnage joue un rôle déterminant dans le film : c’est Felicia, une idéaliste, une vraie. Son puritanisme est le plus élaboré et pénétrant de tous ici à Eastwick. Il suffit de voir la population locale, de simples conformistes du berceau au tombeau, des veaux jugeant mais ne comprenant rien. Leur esprit est si pauvre qu’ils ne sont pas seulement incapables d’analyser ce qui leur est inculqué ou d’en éprouver le désir ; mais qu’ils sont également étrangers à toute révolte lorsque des valeurs fondamentales sont bafouées. Ils sont seulement capables de former des meutes mesquines, pour compenser la tristesse de leur existence et leur impuissance à s’épanouir ou à être ne serait-ce qu’une journée autre chose que des pantins soumis.

La scène du magasin où Sarandon est malmenée est édifiante à ce titre. Que de mégères stériles passant sur celle qui a osé être libre (à leur décharge, en s’affichant de manière criarde et un peu idiote) leur frustration. Mais réjouissons-nous : enfin, elles ont su exprimer un sentiment créateur, enfin elles ont su manifester une quelconque intensité. C’est outrancier certes, mais c’est bien réaliste ! Felicia n’est pas de celles-là, elle leur est bien supérieure. Ce n’est pas non plus une simple bigote ou une femme fruste effrayée par le sexe (mais par son usage non-traditionnel, oui). Par contre elle s’enflamme sur la décadence morale, elle agi lorsqu’elle juge qu’une menace pèse sur l’harmonie ; elle revendique qu’il y avait au début un Paradis (62e minute) et elle aimerait que la réalité s’en inspire pour être plus belle et équilibrée.

Alors si la population est d’une basse morale, Felicia elle est structurée, inspirée, réfléchie même dans ses hallucinations. Et mieux : elle a raison. Il est bien le Diable ! La puritaine offensive a raison ! Et elle ne rejoint pas simplement les trois amies dans leurs lubies féministes, elle se situe encore au-delà : elle savait dès le départ la nature des uns et des autres, leurs besoins aussi : c’est le jugement intolérant qu’elle porte qui relève du délire. Et alors le trio prend ses distances avec le Diable, parce que l’osmose est rompue ; parce qu’une nouvelle innocence est impossible. Mais ce n’est pas un meilleur choix : quelle ingratitude ! Les voilà à se venger de Van Horne, lui pourtant qui fut si bon, si dévoué avec elles. Il voulait simplement les posséder, avec leur loyauté indéfectible et les garder sinon près de lui, au moins sous son emprise. Tout ça Felicia la puritaine, ni féministe ni rien du tout, juste fondamentaliste éclairée, le savait dès le départ. Elle est bien le complément et le reflet de ce bon Diable, à se croire garante d’une vraie émancipation alors qu’elle arrive avec ses gros sabots.

Note globale 77

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Suggestions…  La Mort vous va si Bien + Batman Returns  

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