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MR.JONES / L’OMBRE DE STALINE ***

7 Août

4sur5 Le rappel de l’Holodomor étant de saison ce film n’a rien de courageux et comme il est partisan et un brin manichéen (même s’il l’est de façon moins criante que l’écrasante majorité), l’estimer véridique serait cavalier. Par contre il est très bon comme pseudo-expérience de confrontation au Mal ordinaire et rendu à l’échelle systémique. On voit ce génocide essentiellement ‘passif’ en touriste dépassé, où ce dîner des enfants si écœurant n’est que l’anecdote la plus affreuse.

Le film accrédite lui-même de façon passive la lecture de cette famine comme une résultante politique, laissant l’historiographie courante [et anti-soviétique] balayer toute prudence et décréter qu’il s’agissait bien d’un génocide [intentionnel] – or il semble qu’un concours de circonstances naturelles et géopolitiques explique ces millions de morts (et la volonté de sauver la face de la part de l’administration stalinienne – le résultat n’est pas moins mesquin mais c’est l’incompétence et une hiérarchie malsaine des priorités ne sont pas la même chose qu’une condamnation à mort impérative – bien sûr d’un point de vue ‘humain’ c’est de la finasserie malvenue). De même la dénonciation du prix reçu par Duranty participe indirectement à un travail qualifiable de ‘stalinien’ en apportant son poids dans la balance de ceux qui souhaitent corriger l’Histoire en exerçant une justice à distance, en la tronquant puis au bout de quelques décennies, l’âge des témoins aidants, en l’effaçant. C’est encore plus ironique puisqu’il y a ces rapprochements avec Orwell, plaçant le niveau à hauteur d’ignares.

Le film flirte alors avec le travers qu’il met beaucoup de talent (et peu d’originalité) à représenter, soit la confection d’une histoire officielle et de justifications ‘bien-pensantes’ pour les hommes et les régimes établis. Et quand vient le moment de conclure et légitimer le passage à la postérité de Gareth Jones, il se fait ronflant et romantique, avec cette intrusion au château digne d’un éruption de Sophie Marceau [L’étudiante]. Mais malgré ce héros positif (sur-valorisé par le contraste avec son alter ego pourri Sarsgaard/Duranty) et ces arrangements nous rappelant que nous sommes dans une salle et loin de la réalité, ce film est dans la bonne voie, celle du déniaisage. Car au-delà de son affaire locale, où il peut toujours être discuté et re-pesé, il a une valeur plus absolue en montrant le mélange des mondes politiques – du matériel et des ‘armatures’ idéologiques ; il n’en reste pas à épingler des idéologies ou à montrer leur supposées trahisons (comme s’il y avait l’Idéal et son avènement prochain – puis les déviants et les opportunistes pour l’entraver et le salir). Ainsi on assiste finalement à la reconnaissance de l’URSS par des grands capitalistes/banquiers ; la complaisance de ce milieu à l’égard d’Hitler n’est pas évoquée, mais après tout ce cas-là est déjà suffisamment chargé, ce n’est pas avec un tel trou noir qu’on éclaire la conscience.

Il faudrait aller un peu plus loin pour apprécier la portée de ce cynisme mais c’est au public plutôt qu’au film de le faire (il risquerait le ridicule et l’abaissement). L’establishment ‘libéral’ plus-que-courtois avec les nouveaux régimes autoritaires tenus comme de nécessaires partenaires pourrait être mis en parallèle avec le paysage actuel ; en se ramassant sur la dénonciation des ‘populistes’ et des ‘néo-fascistes’ de l’axe Trump/Orban – ou en s’intéressant à d’autres plus menaçants [nos principaux fournisseurs], envers lesquels nos décideurs réels ou assermentés sont si tendres (car en-dehors de la gestion des ressources et de l’entretien du bétail il n’y a en politique, du moins internationale, que de la praline). Comme quoi même des nations ou gouvernements ‘impérialistes’ peuvent se montrer faibles quand c’est rentable – ou que leurs ouailles sont trop impliquées pour oser le moindre pas de côté. Il y a là un cynisme politique dont l’indolence générale et la lâcheté [celle de ce groupe d’enfants, ou de ces ‘hollandistes-révolutionnaires’] sont les meilleure alliées.

Note globale 72

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Suggestions…  Snowpiercer

Les+

  • dans l’absolu, très bon film sur la politique comme pourriture et la population comme cobaye et complice
  • casting, personnages
  • visuel et technique plutôt de haut niveau
  • esthétique mélancolique, camaïeux/monochrome

Les-

  • peu original
  • musique, dialogues souvent tièdes
  • rapprochements avec Orwell
  • moins audacieux qu’il en a l’air

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JUMBO ****

6 Juil

4sur5  Pour traiter cette attirance anormale Wittcot fait le meilleur choix, celui du premier degré et de l’approche autarcique. On peut fantasmer sur les intentions du film ou les jugements de ses auteurs à l’égard de cette paraphilie, imaginer qu’ils ont simplement voulu jouer un tour ou épater la galerie, les soupçonner de participer à repousser les limites du socialement acceptable (de fait ils participent à élargir celles du sexuellement concevable) ; dans tous les cas il reste une œuvre sentimentale et fluide, sensible et stylisée, avec sa représentation candide et surtout incarnée par un cas particulier – généreusement exposé, régulièrement dénudé(e).

Jumbo ne donne pas dans la gaudriole, la comédie toute en sarcasmes et dénigrements, n’est pas non plus poseur, pataud et lent façon art et essai relayé par Mubi. Ce qui semblait indiqué pour devenir un énième de ces ‘films de genre’ ronflants (via certains labels en plus de la bizarrerie affichée du synopsis) ou un succédané de Dupieux est un ‘vrai’ drame ; un mélodrame aux abords du fantastique, entre le conte de fées tordu mais adulte et le concret bien lourd, non sinistre – juste l’odeur du réel, de l’épaisseur des gens, dans un milieu requérant peu de masques ou d’une complexité médiocre. Le petit lot d’humanité autour de Jeanne est une synthèse de beauferie aimable, innocemment tarée ou dévoyée (encline à l’alcool, aux expressions bas-du-front, aux grasses propositions et à l’intrusion). À l’occasion elle les subi, mais Jeanne se passe des autres pour souffrir. Le mal ou la haine et même le mépris ne doivent pas être convoqués quand les besoins immédiats, les habitudes et la brutalité qui sont le lot de tous suffisent à motiver les actions et déterminer les réactions.

Et comme ces comportements sont abordés de façon empathique et bienveillante, simple et amorale, en variant le curseur entre l’objectivité et la fantaisie complaisante, le film rend compte avec génie de la sensation d’incompréhension – et avec elle, de la prise de conscience étrange et plutôt désagréable mais pas insurmontable du fossé entre soi et les autres, qu’aucun artifice et surtout qu’aucune bonne volonté ne suffira à nier, comme on nie les petits malaises et les conflits infimes parsemant mille fois le quotidien. C’est pourquoi la scène de la rencontre du gendre est une merveille de comédie ; tout ce qu’on veut passer dans les pantalonnades familiales n’est qu’ennui, car on est censé s’amuser d’oppositions que tout le monde a déjà formellement reconnues et digérées. Dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu on a qu’un déni social, de surface, la bêtise du civilisé dégénéré ; dans Jumbo on a la circonspection et le déni face à un morceau réellement trop gros, venu de trop loin, pas simplement une histoire d’humeurs, de ratés dérisoires et d’egos saturés.

Sa force et son originalité ne font pas de Jumbo un film complètement autonome ; il reste traversé voire habité de références ou d’arrangements idéologiques. Il garde longtemps une saveur de teen-movie américain et par ses décors renvoie aux années 1980. Il ressemble aux histoires de révélation LGBT ou d’acceptation de soi. Sauf qu’en matière d’appel à la tolérance, il coche les cases simplement. La bande-annonce a tout de la démonstration féminine et de la pommade bien-pensante ; elle ressemble peu à l’essentiel du film, or les éléments utilisés sont bien là ; une poignée d’échanges sentencieux, que d’ailleurs on sent immédiatement surfaits, sûrement sincères ou du moins convaincus, mais surtout conventionnels – le paroxysme étant naturellement la défense de beau-papa et son argumentaire ‘vivre et laissez-vivre’, avec le fameux « elle ne fait de mal à personne ». Le véritable mérite de ces piteuses manifestations de vertus, c’est de raccrocher le film à du familier. Et plus il intègre de banalités, plus il respire la confrontation au vrai – face auquel Jeanne est tellement démunie.

Finalement Jumbo est surtout un film d’apprentissage ; Jeanne apprend à sortir d’elle-même, à exulter son désir et son individualité. Le traitement est délicat et franc, la nature de l’affection devient prétexte à des écarts poétiques ainsi qu’à l’expérience par procuration de symptômes douloureux – comme cette paranoïa (fruit de l’embarras, de l’absence de contact et de maîtrise) vécue alternativement du point de vue interne ou externe. Le spectateur récupère les éléments essentiels à une lecture biographique ou psychologique triste et pathétique, sans se faire engloutir par les sentiments mauvais ou plombants. L’expérience de Jeanne garde toujours une part d’incertitude et d’irrationalité ; on ne saurait trop dire ce qui relève de la folie ou de la rêverie ; on hésite à la situer entre 16 et 34 ans, son introduction sur Fly avec sa mère suggère une lycéenne, l’aperçu d’un long historique indique largement plus. Et justement dehors il y a cette bonne copine ou fée déglinguée, soutien à la fois inconsistant et inconditionnel.

La fougue et la grossièreté de cette mère (une nouvelle débraillée fulgurante pour Emmanuelle Bercot après Fête de famille, où à tous degrés elle arrachait à la banalité et la torpeur) exacerbent la solitude de Jeanne ; leur relation fusionnelle est des pires mais avec sa part de gratitude des deux côtés (la balance penche largement en faveur de la mère – que les dubitatifs du film percevront comme une victime ou une idiote). L’attitude de cette allumeuse a pour résultat de censurer sa fille, mais elle est ambivalente : elle veut la voir s’épanouir et partager ses plaisirs, en même temps la laisser grandir doit lui paraître une menace pour son image et son énergie. La conclusion est donc la plus belle et saine qui soit, dans la mesure où la cohérence le permettait ; c’est à la fois un enfoncement dans le délire et une libération ; un dépassement des faiblesses et de l’inadaptabilité de la fille, l’instauration d’une connexion nouvelle et inimitable avec sa mère, une folie peut-être nécessaire à la fin de l’angoisse généralisée ou annonciatrice d’un nouvel équilibre déviant voire affectivement incestueux mais résolument joyeux. Rendu à ce stade, de toutes façons, il faut arrêter de guetter les réponses et surtout ne pas reculer ; exactement la démarche de ce film qui a eu le bon instinct de se réaliser sans chercher à se fixer dans un registre exclusif ou se laisser verrouiller par des ‘explications’ justifications. C’est le genre d’œuvre qui contrairement à De Gaulle vaut le coup d’être faite.

Note globale 78

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Suggestions… Under the Skin + Christine + Beyond the Black Rainbow + Rubber + Mysterious Skin

Les+

  • prend la déviance au premier degré en s’y attachant moins qu’à la fille
  • comédie involontaire ou ‘secondaire’ de haute volée (les scènes d’outrances et de décalages)
  • envolées fantasmagoriques convaincantes
  • interprètes
  • effectivement original
  • bande-son

Les-

  • passages obligés de la tolérance (mais sans grande incidence)

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CHANSON DOUCE **

11 Déc

2sur5  C‘est typiquement un film raté [pas simplement mauvais ou insignifiant], donc avec des armes et des succès, un potentiel gâché et une stérilité qui n’arrive qu’à contenir [pas écraser] de plus grandes qualités – la performance de Karin Viard, dans une moindre mesure celles de ses camarades et des monteurs qui habillent un film gravement chancelant, comme dépouillé ou investi par intermittence. Le scénario est décousu, les dialogues faiblards et parfois anormalement factuels ou informatifs ; le malaise n’est pas aussi patent que la difficulté à en venir au cœur du ou des problèmes : elle est louche, elle le sera de plus en plus. On avance vers un final terrifiant, mais crétin, prenant l’option outrancière et facile, alors que craquer définitivement le vernis aurait ouvert au véritable inconnu, aurait pu sidérer pour de bon.

Karin Viard s’est donnée pour le rôle d’une vie dans un emballage falot et un film né avant terme. Il ressemble moins à son personnage qu’à celui d’Antoine Reinartz : généralement dans le déni, le caprice refoulé, la circonspection molle et la niaiserie démissionnaire, mais traversé d’intuitions justes, ponctuellement secoué, la conscience rétrécie mais éclairée par la colère. Chanson douce est tellement déséquilibré que son irrégularité remplace la montée en tension. On introduit la folie de madame sur le tard pour enchaîner vers le sommet du mal, au lieu de creuser le personnage et d’avouer quoique ce soit de concret, hormis son statut prolétaire. On ne saura rien de son passé et ne peut que spéculer (noyade de sa fille ? mythomane complète ?) ou apprécier les écarts graphiques en se demandant s’ils reflètent une culpabilité, un attentat intime, des dérives de l’imagination d’une fille perdue ?

Tout le long on sent le film près de commencer à aborder un sujet sérieux, toucher quelque chose sur le plan psychologique, ou bien social, ou bien moral, ou familial ; tout le long c’est la fuite en avant, avec un casting excellent au service d’une histoire et de personnage inachevés. À son meilleur Chanson douce donne un aperçu d’une inquiétante banalité de la perversion d’une personne, de l’emprise exercée sur des enfants (avec les réponses ambiguës de Mila). Le film cherche les frontières entre le normal sain, l’acceptable, le régressif usuel et le malsain ; la grand-mère Sylvie pourrait être un complément optimiste et adapté pour démolir l’intimité et l’intégrité de ces enfants – ou bien c’est la mamie truculente par excellence ? Comme ce film ne veut pas se reconnaître de morale ni de jugement, il ne se permet pas grand chose de pertinent. Il se contente de suggérer la présence du mal que chacun ignore ou sent confusément, jusqu’à ce qu’il exulte et emporte tout – bien sûr c’est déjà conséquent, mais c’est s’embarquer sur ce chemin qui l’est, pas la façon dont s’y prête le film.

Finalement l’exercice est commun et nous avons à faire à une nouvelle introvertie ‘psycho’, une sorte de cousine des variétés d’Huppert. Si on croit ce film la solitude est nécessairement malheureuse ou bien le refuge des monstrueux. On est près de traiter de la perversion insoupçonnable et des pervers aux bonnes apparences, à la place nous avons simplement une tarée avec une existence merdique – donc oui, l’honneur des gens de bien et de nos chers repères est sauf. Car ce que n’ont pas vus la boulangère et les amis prêts à complimenter la brave nourrice, ce n’est pas simplement de mauvaises intentions, une manipulatrice.. c’est une sombre et pauvre folle, intimidante et lamentable à la fois ; une déviante qui marche à côté de ‘nous’ tous. Les auteurs semblent ne rien pouvoir entendre à ce qui peut faire des personnalités ou des réalités inconfortables ; ce film donne d’ailleurs un bon exemple de la supériorité des acteurs sur les auteurs et réalisateurs, puisque les premiers n’ont pas besoin de comprendre pour se mettre raccord, au moins le sembler solidement, avec leurs personnages.

Note globale 54

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Suggestions… Prête à tout + La pianiste

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LES ÉBLOUIS **

21 Nov

3sur5  Le point de vue d’enfant conforte l’intensité mais aussi tous les biais et limitations évidemment associés ; le dossier s’alourdit sans se nuancer, même lors des horreurs. On ne survole pas le sujet, mais le traverse avec des œillères. Au lieu d’aller chercher les racines du conformisme, on se contente d’en tenir un outrancier et en désigner les effets. C’est peut-être une façon de mieux poser son refus et de réécrire l’histoire d’une adolescence accomplie après des épreuves de honte et de privation. Le film conduit à se révolter et, modérément, souffrir par procuration (ce n’est pas carrément une décharge comme peut fournir n’importe quelle œuvre un peu cruelle et amorale telle Love Hunters), mais il tâtonne et s’avère oublieux s’agissant de sonder ou simplement s’expliquer une secte ou un embrigadement. La poignée d’éléments solides sont simplement cités à nouveau au lieu d’allonger la liste – par exemple ces bêlements des fidèles accueillant le prêtre (puis l’inévitable attentat sexuel qui pourtant a une vertu : être le plus limpide donc celui autorisant la rupture, l’abandon de sa propre inhibition).

L’absence de recul rend même les personnalités clés insignifiantes et plus seulement volées comme elles le sont dans cette expérience. La mère, sur laquelle le film mise beaucoup au départ, est rapidement mise à distance. Elle est l’instrument d’une scène géniale où elle se fait dire cette phrase merveilleuse (hors-contexte ou généralisée) : « Si tu n’es pas capable de perdre tu n’as pas ta place ici ». Décidément, la faiblesse appelle la faiblesse et tous les remèdes sont pourris ! On voit cette femme ravaler sa colère et subir l’injustice légitimée par ceux qui lui parlent à tort ou à raison comme à une enfant – encore ! Et la gamine voit sa mère définitivement enfermée dans son enfer et mise à terre ; elle ne peut se faire confiance ni même s’entendre, elle est faible, tourmentée et crispée sur les pauvres acquis qui peuvent la consoler et enfin la cadrer ; rien de surprenant à ce que plus tard elle trahisse ceux sur lesquels elle doit veiller. Malheureusement pendant une heure, elle n’a plus été intégrée que pour jouer son rôle caricatural dans la secte ou, plus spécifiquement pour l’auditoire, son rôle de mère déviante par petites touches convenues. Le personnage est probablement isolé (plutôt que véritablement délaissé) faute de traitement satisfaisant. Comme pour Au nom de la terre, l’autobiographique est handicapant s’agissant de prendre le dossier et les personnes en charge jusqu’à l’os. Trop de pudeur là où il serait bon de mettre la lumière, pour améliorer la conscience des êtres et donc la perception de ce qui a réellement été. Les éblouis se condamne donc à la stérilité analytique sur l’aliénation – mais pas instrumentale, car il peut servir de renfort à un public engagé, athée ou même des groupes sociaux désireux de justifier l’intrusion dans la vie privée des familles et collectivités.

Son regard reste puissant et il est efficace comme réquisitoire tempéré par une juste compassion pour les lâches complices – ni pardon ni diabolisation. Au-delà l’éveil d’une jeune fille et des fanatiques, il donne à voir la réalité comme le royaume des zombis et de leurs complices tout aussi passifs : l’ensemble des gens y sont aveuglés, terrassés par la force d’inertie, partout, même le copain attentif, les grands-parents indignés, ou à la limite la femme de la brigade des mineurs qui est sensible et prête à entendre la fille, mais est resté bien leste. Les gens peuvent bien brailler ou être en proie à l’anxiété, ils restent des réceptacles. Malheureusement cette conscience n’est pas assimilée ou assumée et cela engendre un film qui refuse de se voir lui-même, de sortir de son cadre pour ne pas être l’otage d’un compte-rendu qui n’a que sa subjectivité pour se dominer – doublé d’un jouet parfait pour ceux qui aiment glisser le poids de la norme dans le rétroviseur et jamais dans les institutions ou les forces du présent, ni dans les ghettos bien sous tous rapports voire couronnés de prestige. Par exemple, il serait bon de signaler que les souvenirs ‘atroces’ réveillés lors des prières sont un élément commun avec la psychanalyse – secteur autrement difficile à attaquer ; tandis que contre les cathos, surtout s’il s’agit de les amalgamer avec leur pire, la bienveillance et les subventions coulent aisément. Avec des acteurs aux compositions étonnantes dans le cas présent, spécialement Camille Cottin en comptable hypersensible et guindée.

Note globale 62

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ATLANTIQUE **

9 Oct

3sur5 Ce film trouve un équilibre entre réalisme documentaire, allégories douces et embardées élégiaques, pour un résultat intéressant mais jamais très stimulant. Pour l’envoûtement, ce sera une stricte question de goûts. La séance nous offre un regard évanescent mais concerné sur la réalité, donc celui d’un esprit flottant et sûrement pas au plus fort de sa cognition, mais libre car en mesure de se dédoubler ; en d’autres termes la réalisation se fait spectatrice comme nous. La réalisatrice semble accorder une grande confiance aux interprètes et personnages, en retour le film a le goût du vrai. L’ambition et la complaisance règnent sur la mise en forme. La stylisation peut se faire agressive, avec cette musique semi-électro glauque, plaquée en dissonance sur des scènes de foule, des paysages ou des horizons marins. La plupart du temps, elle pousse à suivre un personnage-clé ou une petite société dans une intimité désincarnée.

Pour le reste, si la réalisatrice a atteint ses objectifs, c’est embêtant, surtout s’ils sont politisés comme elle le prétend dans sa promotion. Sans donner donc tomber dans le Ken Loach contemporain, un peu plus de ciblage servirait la supposée critique du capitalisme ou de l’indifférence envers les enfants sacrifiés des mirages étrangers. En l’état, tout ce qui émerge relève davantage de problèmes d’intendance ou sociaux dans lesquels l’argent partage sa place avec des instincts ou méthodes d’accaparement et d’ordonnancement diversement archaïques, de la structure familiale aux rapports ‘publics’. Si Atlantique souhaitait illustrer la pesanteur des liens légaux et des vieilles croyances sur les jeunes filles, la corruption facile de la jeunesse, c’est convaincant. S’il voulait montrer la trajectoire d’immigrés clandestins sans focus sur le continent visé, sans parties prenantes occidentales qu’elles soient amies, antagonistes ou intéressées, c’est sa plus belle réussite car elle ne vient pas flatter [directement] les débats et relocalise l’imaginaire concernant les flux migratoires. On peut aussi estimer que c’est une façon de servir les pro-migrants hypocrites en retirant leurs pays et leurs institutions de l’équation, donc en les dédouanant – effectivement le peuple du progrès et ses représentants ont salué le film via la récompense cannoise, avant sa sortie dans l’indifférence générale. Heureusement la réalisatrice ne se préoccupe pas à l’écran de démêler ni même d’adopter ces angles d’attaques.

Son premier long-métrage est une œuvre de poésie plus que n’importe quoi d’autre, à la fibre humaniste. Elle figure le poids des morts sur les vivants, le poids des ombres sur la vie et dans une ville tournée vers les lumières d’un développement snobant ses ouvriers et même ses petites ouailles (comme les pétasses consuméristes, antithèses d’Ada aux aspirations authentiques). C’est à cet endroit que le film esquisse sa critique la plus pertinente puisque le business est partout, c’est l’option dominante pour l’ensemble des vies à l’écran et il s’agrège les autres préoccupations (statutaires, égotiques, amoureuses). Or nous sommes à un niveau de capitalisme encore primitif et donc éloigné de celui qui générerait les ravages présents et a accompagné les progrès de l’Humanité. Une certaine inertie morale et culturelle pourrait aussi bien être coupable d’un grand nombre de ces maux – et naturellement accompagner cette digression aux charmes fantastiques et neurasthéniques. Elle pourra parler aux amateurs de Raoul Ruiz ou Claire Denis, à moins qu’ils trouvent la chose immature (les dialogues parfois amateurs, spécialement avec l’amie Marianne, plaideront en ce sens). Enfin cette tentative d’imposer une musique propre, radicalement localisée, vaut toujours mieux que celle de Bacurau, qui piétine car il [a tout déballé d’emblée et] ne va nulle part, quand Atlantique suit lentement sa révélation. En route on a le temps d’anticiper sans trop savoir quoi en tirer, mais on sent que des sentiments profonds tentent de se graver, qu’une sensibilité cherche ce qui la dépasse. Par contre Bacurau reste joyeusement regrettable au pire alors que cet Atlantique est quasiment soporifique avant le mariage.

Note globale 56

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Suggestions… La ville pirate + Beau travail + La main du diable

Les+

  • inspiré
  • sensation de vérité voire de représentation crue sans écorcher la fantaisie ni devenir niais
  • interprétations

Les-

  • effets médicamenteux
  • des choses simplettes quand se fait concret
  • écriture voire agencements parfois confus

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