Tag Archives: dystopie – dystopique

CAPTIVE STATE **

14 Juil

2sur5  La représentation d’une résistance pas spécialement cinématographique à un ordre inique permet à Captive State d’hameçonner le chaland en attente de projections réalistes plutôt qu’héroïques. Grâce à ce seul élément la séance paraît bizarrement décalée au départ malgré la trivialité de l’univers dépeint. C’est un monde désespérant où le pouvoir ne laisse pas grand chose et où seul le pire est envisageable – même si on en connaît pas les noms ni les nuances. Ce sera tout le problème : heureux les indifférents, ils ne perdront pas leur temps à espérer un sérieux développement.

La mise en contexte est fluette, le passé tient en deux lignes, le présent est fait de grands mots. Les acteurs sont irréprochables, leurs attitudes et agissements vraisemblables, leurs personnages évanescents ; après qu’ils se soient maximalement exposés, il n’y a déjà plus que des sorties à guetter. La seule apparition un peu mémorable est celle de John Goodman car il est désenflé, à contre-emploi. Le réalisateur revendique l’inspiration de Melville et de La bataille d’Alger et de telles références soulignent la vocation atypique de son film, mais le niveau d’exclusion de ses pions est une caricature de ces derniers. Même si le mode choral ne doit être qu’un moyen il ne peut pas arriver à l’écran si décharné, avec une intrigue et des démonstrations déjà diffuses (mais pas confuses).

La mise en scène par le biais des mouchards et caméra de surveillance, la capacité à aligner de la belle image régulièrement, participent au relatif crédit de l’ouvrage. Avec cette ambiance il arrive tout juste à la moyenne. Captive State ressemble à un milieu de film ou de série tout le long – ou une moitié de film incluant un milieu et la synthèse du début. On voit du grabuge mais laconiquement et plus souvent il nous est suggéré. À partir de la séquence du stade Captive State perd de son intérêt. Manifestement il n’est pas doté de l’envie ou des moyens de décoller en terme de scénario comme de spectacle ; d’en indiquer le dessein, oui tout de même. Ça ne fait que renforcer la sensation de gâchis léger.

Pourtant il évite les lourdeurs et les niaiseries rapportées tellement servies ailleurs. C’est davantage un film de niche, quelconque et superficiel alors qu’il souhaitait secouer son genre, lui donner une face plus grave, humaine et secrètement optimiste. Comme série B divertissante et résonnante, il est trop anecdotique ; préférez Upgrade. Comme film engagé passablement abstrait il s’efface d’emblée derrière Premier contact ou Daybreakers. Quant à la réforme du genre tout en absorbant les codes, District 9 et le reste de Blomkamp est mieux qualifié – cette originalité du ton étant son plus grand mérite.

Note globale 48

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Annihilation + Ready Player One

Les+

  • tente d’améliorer le genre en le sortant du gadget et de la course à l’épate
  • mise en scène propre avec quelques détails et visuels soignés
  • divertissement potable

Les-

  • forme ‘chorale’ rabougrie malgré des acteurs convaincants
  • méchante chute de tension dans la dernière ligne droite alors qu’elle était déjà basse
  • effectivement commun et quelconque malgré ses ambitions

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REPO! THE GENETIC OPERA **

13 Août

2sur5 Réalisateur des Saw 2, 3 et 4, Darren Lynn Bousman s’illustre par la suite avec l’opera-rock Repo ! puis le thriller et remake Mother’s Day. Ce dernier jouit d’une excellente réputation, tandis que Repo (2008), déjà culte, possède une vaste communauté de fans ; sa distribution limitée, sa disgrâce critique contrastant avec une certaine ferveur publique, ses contraintes budgétaires, sont autant d’éléments concourant à en faire un film incompris, voir maudit ; et ainsi plaider en sa faveur.

Dans un futur proche apocalyptique, le marché des organes a été légalisé ; l’entreprise GeneCo en détient le monopole et constitue le véritable pouvoir dans ce monde sinistré. Les Repo Men, récupérateurs pour son compte, prélevant directement sur les clients en défaut de paiement, cohabitent avec les pilleurs de tombes et trafiquants illégaux (comme Grave-Robber le narrateur). L’histoire se déroule autour de deux espaces dominants : celui de Rotti Largo, le patron cancéreux de GeneCo, devant assurer sa vengeance et sa succession avant sa mort imminente ; celui de Shillo Wallace (Alex Vega, à la voix dégueulasse et lénifiante, au contraire de Sarah Brightman, qui a le mérite d’avoir un timbre propre), une gamine étouffant dans ce monde sordide et dont le père cache de lourds secrets. Elle vient d’avoir dix-sept ans, c’est le gros argument teen : bref, c’est le boulet de la troupe.

Ambitieux, Repo se distingue par l’originalité de son univers (dystopie gothique). Il repose sur une combinaison de raffinement esthétique (fondamentalement, dans les décors) et de mauvais goût assumé, surtout dans la musique, plutôt banale au demeurant. Problème : c’est une finalité du genre (comédie musicale) et rien qu’à ce niveau, les rapprochements avec les classiques Phantom of the Paradise et Rocky Horror Picture Show, dont l’emprunte est tacite, sont naturellement abusifs et exclus.

Amusant et suscitant la curiosité au départ, The Genetic Opera exige un état d’esprit et cible un public particulier. Le plaisir de la découverte se tasse rapidement ; on décroche malgré soi, y revient avec une attention molle grâce au lot de situations excentriques (parfois assez proches d’un mix entre Charlie & la Chocolaterie et Tokyo Gore Police) ; le courage de Lynn Bousman permet de chasser l’ennui et la lassitude. Pour la lourdeur, il faudra s’en accommoder, elle fait partie du paquet, tout comme les passages en mode comics (généralement pour présenter des personnages-clés), de loin la partie la plus inspirée.

Dans l’ensemble, il plaira surtout aux convaincus et aux fans d’Avril Lavigne, de metal softcore, de V-Videos japonais et de Tim Burton. Pour les autres, le gore pugnace et la présence parodique d’une Paris Hilton laide à en faire gerber son papounet (triplement qualifiée aux Razzie Awards pour cette prestation), puis surtout le dépaysement général, feront (devront faire) l’affaire.

Note globale 52

Pages Allocine & Metacritic   + Zoga sur SC

Aspects favorables

Aspects défavorables

* style formel recherché

* narration et concept SF décents

* tribalisme intrinsèque (qualité et limite)

* reste une (autre) comédie musicale criarde et niaise

 .

Suggestions… Running Man + Gemini Man

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BRAZIL ***

20 Jan

brazil

3sur5  Ça démarre sur le discours d’un politicien type droite réac et libérale-populiste, en faveur d’un abaissement des droits des délinquants au profit des contribuables ; une sorte de neocons précoce plaidant pour la surveillance intégrale et louant la supériorité morale et technique du régime actuel. Les deux se soutiennent, c’est d’ailleurs une fierté américaine permutée en idéal, exprimée de manières parfois contradictoires ; jusque dans le western par exemple où elle liquide un mythe primitif pour en saluer un autre (le triomphe de la civilisation après les instincts virtuoses des premiers américains). Gilliam casse le refrain pour demander qui sont les délinquants et pourquoi ces vagues d’attentats depuis 13 ans ? Inspiré de 1984 principalement, il dresse le tableau d’un futur proche où la société est sous l’emprise d’un totalitarisme soft servi par le raffinement technologique.

Dans cet enfer kafkaien baroque, l’état étrangle l’ensemble des agents sociaux, aliène les individus et rien n’est présumé lui échapper. La population est sous surveillance et sous pression permanente, mais pas menacée physiquement et profite d’un confort avancé. Tout est codifié, c’est l’ère de l’ultra-rationalisation. Toute cette uchronie pressante, largement plus cohérente que celle de V pour Vendetta un quart de siècle plus tard, n’est cependant pas beaucoup plus éclairée. Gilliam s’attarde peu sur ce confort du peuple du futur et reste borné à des réalités très superficielles : c’est que le rêve l’emporte sur la réalité. Le personnage principal est un bureaucrate s’évadant perpétuellement dans la rêverie et se heurtant à une réalité absurde, hystérique et chancelante. Les principes autoritaristes semblent couvrir le vide ; autrement dit, c’est un monde aussi rationalisé qu’il est foncièrement dépourvu de sens, d’ordre spontané.

C’est probablement à force d’être coupé de toutes racines et de lois organiques : ce n’est pas que Gilliam s’en foute, simplement ça ne traverse jamais son film, ce n’est aucunement le sujet. Brazil est donc globalement assez faible comme peinture dystopique ou comme analyse d’une donne totalitaire. Pourtant ce qu’il exprime n’est pas anodin ou frivole : ce sont les effets psychiques de cet état tentaculaire. Son matérialisme régressif et l’usage imbécile de la raison ont sabotés toute vitalité. Le fonctionnaire aliéné est le parfait soldat de ce monde où l’ordre est une parodie et le pouvoir invisible. La domination n’est pas assurée par le divertissement mais pas cet assèchement des âmes et la démission devant la réalité factice. Les individus peuvent compenser l’inanité éclatante par toutes les fantaisies grotesques qu’ils voudront (les costumes ridicules, l’obsession de l’apparence. Par contre les loisirs ne sont jamais évoqués dans le film de Gilliam, qui jusqu’au-bout se tient à distance de son sujet, pour en livrer une vision très personnelle mais avec un un bon nombre d’angles morts.

Le style gilliamesque est un vice et une vertu contrariant beaucoup l’intelligence de Brazil. Le film relève de l’enchaînement WTF, entre élans oniriques et réalité totalitaire. Le ton du film anesthésie toute sa force potentielle, ce qui est fréquent chez Gilliam. Pour jauger les conditions d’existence dans ce monde intrusif et délirant, il emploie un humour éreintant, lui-même à l’emporte-pièce. Gilliam est dans le délire ; le sien, mais comme malaxé par ce totalitarisme venant le corrompre et le souiller, lui prêtant une certaine forme, un contenant castrateur qui est aussi une justification. La mise en scène de Gilliam n’installe aucune inquiétude vis-à-vis de la situation politique, mais rapproche le film du surréalisme subversif de Bunuel : dans Le charme discret de la bourgeoisie aussi, la population reste indifférente aux attentats. Toutefois le cinglant de l’auteur du Fantôme de la Liberté est totalement absent de Brazil, film auquel manque tragiquement de la puissance.

Brazil est admirable, mais pas forcément aimable ; et cela, pas dans le sens où il imposerait un aperçu politique insupportable, mais bien en fonction de son style. Il est admirable parce que partiellement génial, en tant que démonstration de la fureur créatrice de Terry Gilliam et sa capacité à broder des motifs de façon inépuisable et souvent vertigineuse. Il n’est pas admirable en tant que dystopie car ne valant que par ses idées de papier sur ce terrain : toujours très inspiré, très flamboyant, Gilliam se répand dans ses délires sans poser tellement de questions et en illustrant des sujets peut-être trop effrayants pour lui. L’armée des douze singes ne laisse pas ce sentiment, apparaissant plus viscéral, parce qu’il a davantage de cette puissance et de cette unité dont Brazil manque.

Note globale 65

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Kafka + Survivre à sa vie (théorie et pratique) + Edward aux mains d’argent

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DIVERGENTE **

21 Déc

Divergente

2sur5  Si Truffaut avait pris le scénario de Ray Bradbury pour en faire la matière d’un dérivé de Un dos tres, nous ne connaîtrions pas Fahrenheit 451. Par contre nous aurions un ancêtre de Divergente. La nouvelle franchise dystopique, ouvertement dans la lignée de Hunger Games, est produite par Summit Entertainment, société connue pour une autre adaptation ciblant les adolescent(e)s : la saga Twilight. Ce premier Divergente laisse peu d’espoirs pour la suite de franchise : il y a mille choses à explorer, mais l’essentiel est trop copieusement zappé dans ce premier opus pour donner des raisons d’y croire.

Dans un futur indéterminé, la société est divisée en cinq factions : les Erudits (les scientistes et rationnels), Fraternels (les travailleurs bucoliques), Sincères (ceux qui rendent la Justice), Altruistes, Audacieux. Chaque individu naît dans une de ces factions, puis doit faire un choix définitif à 16 ans, en restant dans sa faction ou s’engageant dans une autre. Tous passent un test peu avant leur choix afin d’évaluer ses aptitudes, l’immense majorité étant renvoyée à sa faction d’origine. Le test indique à Béatrice/Tris qu’elle est une divergente, c’est-à-dire qu’elle ne se fond dans aucune catégorie – elle est à la fois Altruiste, Audacieuse et Erudite (à moins que la passeuse n’ait fini de tout citer?).

Béatrice doit alors cacher cette découverte à l’heure où les Divergents sont pourchassés par les services de l’Etat, en tout cas par la direction des Erudits (confusion totale sur le gouvernement de la société). Béatrice choisit de rejoindre les Audacieux, alors que son frère s’engage chez les Erudits (il avait pourtant l’Altruisme « dans le sang » selon elle). Début du gâchis. L’ado pas si à l’aise dans son monde tranche donc pour le camp le plus expréssément badass, celui des casse-cous dont l’apparence est tellement cool, la peau si lumineuse, le mode de vie si sauvage et tout cela sans cicatrices. Elle est à la peine au départ mais réussira à se dépasser ; cependant la directrice des Erudits, Jeannine (Kate Winslet), s’intéresse manifestement à son cas et semble éprouver un mélange de respect et de suspicion.

Divergente réussit à rester aimable de A à Z parce qu’il ne jette jamais définitivement à la poubelle l’immense potentiel de son univers ; il deale avec lui et le laisse endormi, tout en proposant par-dessus un film d’action proche du soap mais plutôt intense. La frustration est permanente mais il y a néanmoins un certain plaisir à suivre ces aventures, capable de compenser un esprit critique en plein désarroi. Divergente a peu de sens politique, cela lui évite au moins la démagogie lénifiante de Elysium, mais dans ses discrètes affirmations partiales il n’en est pas moins ridicule : heureusement Divergente va un peu plus loin que le simple motif de la froide rationalité méprisant la vie humaine défendue avec acharnement par des idéalistes émotifs.

Ainsi les Erudits (les rationnalistes apôtres d’une post-Humanité, donc) utilisent les Audacieux pour dégommer les Altruistes ; comme si Thatcher utilisait Bernard Tapie pour atomiser Arlette Laguiller. En marge les intellos dictateurs cherchent à éradiquer les Divergents, c’est-à-dire tous les non-conformes ; en tant qu’esprits illuminés, ils sont pourtant les plus disposés à les comprendre, mais ne peuvent prendre le risque de laisser ce genre de génies indisciplinés et sensibles secouer le nouvel équilibre qu’eux cherchent à installer. Tout ça est foncièrement crétin mais si caricatural que Divergente y gagne des allures de grande synthèse vulgaire de la SF humaniste.

Divergente est relativement immersif, mais sa grossièreté heurte à chaque minute ; son script est excellent, ses choix au rabais ; il est très bien armé, il élude le meilleur pour briller sur des aspects plus médiocres. Intellectuellement c’est un gâchis manifeste, souvent d’un point de vue logique également. Ce niveau de cécité permet d’éviter la stupidité profonde d’un blockbuster niaiseux se confrontant à trop grand pour lui, mais n’empêche pas de tout ramener au schéma dystopique le plus simplificateur. Certains avatars malins sont employés (« la faction avant les liens du sang ») mais tous les petits éléments valables sont des résidus du génie des autres et jamais ne serait-ce que des ébauches de la part de Neil Burger et son équipe.

Sincères et des Fraternels sont carrément jetées aux oubliettes ; les interactions entre les groupes sont confuses. Tris rend visite à son frère, mais est confinée le reste du temps. Rien de la vie dans ce monde post-apocalyptique n’est éclairé et on ne saura pas comment la mère de Tris a pu la rejoindre discrètement. Cette absence de boussole théorique pose problème au film bien plus que son option romantisme ado. Les séquences sensorielles ‘magiques’ (wannabee SpiderMan sur du M83) toucheront le cœur de cible et réussissent leur effet. L’ensemble est assez équilibré et l’absence de courage est compensée par une savante gestion, un rythme soutenu : comme thriller régressif dans un contexte dystopique, c’est opérationnel.

Note globale 52

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Equilibrium + L’armée des morts + Le Labyrinthe

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