THE SECRET +

11 Mar

Premier film américain de Laugier (il s’était déjà posé au Canada pour accomplir Martyrs), The Secret est l’opus de la confirmation, celui qui dissipe les doutes ou les réserves, valide les pressentiments à l’égard du personnage et la volonté de le voir (re)prendre en charge le remake d’Hellraiser. Légère et virtuose, la mise en scène évoque les atmosphères de Shining, les audaces formelles de Panic Room (on ne lâche vraiment pas les héros! – Pascal Laugier parle de son film comme un « Panic Room en extérieur ») ; tandis que l’inspiration de Stephen King se fait sentir (le nom de la ville, Cold Rock, y fait référence).

Un film dont vous êtes tous les héros

Autour d’une cité de l’arrière-pays en décrépitude, Jessica Biel protège son petit garçon tandis que les enfants disparaissent mystérieusement ; on accuse le Tall Man, une silhouette aperçue et fantasmée, de les capturer. Ce postulat lorgnant vers le fantastique, The Secret le trahira rapidement ; plutôt que de laisser le suspense se gonfler autour d’un thème ou d’un fait unique, Laugier joue des perceptions du spectateur et enfile celles de ses personnages, ou plutôt la vérité telle qu’ils la désirent ou l’engendrent. On se croirait dans un Rashômon horrifique ; un Memories of Murder où tout peut encore arriver ; voir un Shyamalan stimulant.

En effet, une rafale de twists en trompe-l’œil se succèdent tout au long du film et celui-ci prend une nouvelle dimension en permanence, devance et floue l’imagination. Plus The Secret en révèle sur le contexte ou les personnages, plus nous sommes perdus et excités. Le risque de ce dispositif, c’est évidemment de pousser à quelques contorsions rétrospectives, un peu comme pour The Game ; cependant à le revoyure les failles dans les quelques zèles de mise en scène des protagonistes avertis sont bien là. Tout s’imbrique donc correctement à nouveau. A-priori le spectacle l’emporte parfois sur la logique pure (certes pour un résultat excellent en terme d’intensité), toutefois les tours de passe-passe sont aussi borderline que finalement justifiés.

Avec Martyrs, Laugier s’engageait déjà dans une sorte d’inquisition spirituelle, contraignant le public à reconnaître sa réponse et prendre conscience de ses convictions instinctives. The Secret est une excellente ré-affirmation de son style, violemment introspectif et pourtant tourné vers l’action ; bravant authentiquement les tabous sociaux mais aussi ceux plus intimes. Dans les films de Laugier, les spectateurs se trouvent pressés aux dilemmes les plus dangereux et révélateurs ; l’urgence, la vérité crue sur la nature des situations et les subjectivités exacerbées s’y affirment frontalement, comme si les masques usuels perdaient leur sens, pour offrir une lecture premier degré de la réalité et des sentiments. Un cinéaste de l’ampleur et de la profondeur, simultanément.

Spoiler & provocations (pour ceux qui ont vu le film)

La  »morale » à l’issue de The Secret est plutôt un pavé, aussi politique que métaphysique, abordant de façon entière un sujet choc. Il ne s’agit pas de darwinisme social ou d’eugénisme, bien qu’on puisse dériver sur ces questions-là ; il s’agit de savoir ce qui est bon, ce qui est nécessaire et si « la fin justifie les moyens ».

Par sa vision téméraire, The Secret ne dit pas que les riches sont meilleurs que les autres, encore moins qu’ils méritent leur position : mais il assume la réalité de leur aptitude à fournir un meilleur cadre de vie aux nouveaux-nés, là où des conditions de départ viennent souvent les saboter avant même leur éveil. Vaut-il mieux tirer les individus d’une anarchie crasseuse, pour leur donner la chance d’une vie plus ouverte, d’une maîtrise de leur existence, d’une possibilité de développement ; au risque de les déraciner ou d’assumer ouvertement que certaines vies sont foutues d’avance ? Vaut-il mieux accepter la fatalité, ou se dire que les meilleurs s’en sortiront (ce qui est cynique – et qui sera menteur dans la majorité des cas, où n’en auront pas l’occasion) ?

Ou simplement, condamner la dimension liberticide et arbitraire de cette bienveillance morale ; s’offusquer de cet arbitraire odieux, quelque soit sa légitimité éthique ? À toutes ces interrogations s’ajoutent celles sur les modalités de la sélection : qui prendre (sauver) et pourquoi. Il y a enfin la question des conséquences, qui pourrait éclairer toutes ces questions et sera peut-être pour un autre film. Laugier la confie aux spectateurs d’ici là et pose courageusement ses doutes sur la capacité des nations occidentales (en tout cas anglo-saxonnes) à tirer vers le haut ses damnés de la terre et à sauver ses enfants déshérités, sinon au cas par cas. Reconnaître que l’épanouissement dépend du niveau de vie est une chose relativement commune, proposer une réponse si dure l’est moins. Mais Laugier n’est pas un partisan aveugle, il n’apporte pas de solution magique.

Note globale 78

Page Allocine ou IMDB   + Zoga sur SC

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Aspects favorables

* à la hauteur de ses ambitions (juste quelques détails « forcés » – dernière seconde par ex.)

* rythme, surprise et intensité : se découvre par couches et maintient la pression

* un conte rationnel et adulte

* une confrontation à des domaines d’existence négligés et à sa propre identité morale

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Note descendue de 84 à 78 suite à la revoyure (2021), car si l’initiative est excellente, la forme est assez vulgaire et la narration pourrait être plus claire sans nuire au mystère.

 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

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