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SDM 2020 (2 : Février – Mai)

3 Juin

Pour cette seconde vague, de films vus pendant l’arrivée de la crise Covid et le confinement :

  • Le cas Richard Jewell (drame, USA Eastwood et Kathy Bates)
  • Kubrick par Kubrick (documentaire)
  • Guns Akimbo (action, USA)
  • Pinocchio (fantastique, Italie)
  • Forte (comédie, France)

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Le cas Richard Jewell *** : Une réussite sur le plan émotionnel. Envers ce gros Richard c’est compatissant et honnête, envers le cas judiciaire c’est équilibré. On voit un bonhomme un peu crétin d’une bonne volonté désarmante ; un Charlie-charlie du camp conservateur et ‘law and order’. Malgré son obsession des règles et de la sécurité collectives, son inadaptation et sa consistance me l’ont rendu sympathique ; l’interprète, qui jouait le pitoyable ‘stratège’ dans Moi Tonya, est soit taillé spécifiquement pour ce rôle soit un acteur d’exception – avec une présence qui sûrement n’inspire pas l’admiration, néanmoins captivante. Sur le fond le film m’a semblé peu interpellant et pas assez creusé ou déterminé pour devenir pertinent. Certaines réactions, ou des traits de personnages importants paraissent forcés – comme le revirement de la journaliste jouée par Olivia Wilde. La défense de l’avocat de Richard, spécialement son laïus dans les locaux des journalistes, est ridicule et relève du populisme bas-de-gamme et passe-partout (un cri de cœur avec lequel personne ne risquerai de se compromettre). Le film lui-même est plus convaincant comme démonstration contre les emballements ou simplement consensus médiatiques à l’égard des acteurs dépourvus des moyens de répliquer [ou de faire entendre leur réplique, si l’affaire avait lieu aujourd’hui]. Vu en salle. (68)

Kubrick par Kubrick ** : Documentaire diffusé par Arte sur son site et sur son relais Youtube. Des généralités. Se préoccupe de Shining, Orange mécanique et 2001, ponctuellement de Barry Lyndon et minimalement des Sentiers de la gloire, un peu de Spartacus et Full Metal Jacket, enfin d’Eyes Wide Shut pour lequel on ne voit que le bout de la lorgnette niaise et des interviews kitsch. Folamour et L’ultime razzia tout juste visuellement cités, contrairement aux premiers essais jugés prétentieux par le vieux Kubrick. Évitez ce doc si vous n’avez pas fini de voir les films cités. Vu sur le site d’Arte. (52)

Guns Akimbo * : Radcliffe poursuit dans la bouffonnerie stylisée après film Swiss Army Man. Tient ses promesses en terme de rythme et de désinhibition. Le tandem est plus sympathique que crédible, les acteurs font meilleur effet que leurs personnages. Ajoute incohérences aux invraisemblances qu’on avait intérêt à accepter d’entrée de jeu – sous peine de vivre un petit enfer. Se tire de façon un peu trop convenue et débile, avec une conclusion confuse accumulant les loupés. Vu grâce à PrimeVideo. (42)

Pinocchio *** : Serait une adaptation fidèle contrairement au Disney de 1940. C’est beau et Benigni est entièrement supportable. Vu sur PrimeVideo. (72)

Forte * : Nouvelle comédie sur l’acceptation de soi – et des autres. Les personnages sont très ‘forcés’ (même si la connerie de Gianni par exemple justifie de bons moments) et les deux amis particulièrement louches et/ou joués de façon incongrue. Le film repose sur Nour et son interprète (une Josiane Balasko pour cette génération ?) – sans cet élément (et plusieurs points dans l’écriture) il n’est plus qu’un truc misérable où tout se traîne péniblement ; avec, c’est une comédie décente, sympathique, gentiment idiote. Par contre, si le scénario est des plus communs et minimalistes, il y a beaucoup de dialogues malins, de détails et de réactions méditées et laissant la porte ouverte à de savantes ambiguïtés. Ces qualités n’empêchent pas une issue déplorable de banalité et de complaisance mais surtout et c’est le pire, dans l’esquive : tout change dans la vie de cette fille et rien n’a changé en vérité, à commencer par son physique. Il est simplement celui d’un clown qui attire l’attention et gomme même les filles aux corps ‘universellement’ désirables, le temps d’une performance (qui occupe la même fonction que ces concours stupides en guise de conclusion de feel-good movie et programmes démagos). On peut régler le cas en acceptant que l’apprentissage de l’amour de soi suffise à tout réparer et à attirer le bonheur et les réponses espérées des autres. Bande-son plutôt dégueulasse. Vu sur PrimeVideo. (42)

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SDM 2020 : 1) Janvier.

PANICS *

18 Mai

2sur5 Petit film d’horreur friqué et opportuniste, Panics est un bel atout pour le CV du réalisateur Andrew Fleming. Il marque le coup-d’envoi du responsable officiel de Threesome et The Craft, kitscheries ciblant les jeunes de cette décennie (1990s). Pour l’Horreur c’est tout sauf une contribution valable. Visuellement soigné, Panics/Bad Dreams fournit beaucoup d’images éclatantes et quelques scènes ‘fortes’, mais gâche cette qualité principale. Le décorum est simpliste, la présence de cauchemars et hallucinations futile puisqu’il manque l’imaginaire pour les exploiter.

La séance patauge entre médiocrité fringante, décalques plus ou moins efficaces, indistinction : ce Panics essaie bien d’aller au bout des vagues sur lesquels il surfe mais brade systématiquement son potentiel comme ses engagements. C’est donc un slasher spectaculaire mais pointant négatif partout (fond, écriture, consistance, choix essentiels de mises en scène). Il honore bien une tradition du genre : la récupération éhontée, en l’occurrence celle de Freddy 3 (1987 – le seul opus très respecté, avec le premier de Craven – où Jennifer Rubin, héroïne ici, était une de ces patientes secondaires). Panics peut se défendre sur deux points : quantitativement sa logorrhée est plus généreuse, émotionnellement sa présentation est plus grasse et humaine.

Mais ces vertus se relativisent vite. Le catalogue de névrosés/psychos/borderlines au début s’accompagne d’une empathie envers les ‘fous’ (‘ils ne sont pas si dangereux’) et d’un intérêt plus racoleur : les deux facettes seront négligées. Les interactions de Cynthia avec les autres membres de l’hôpital sont insignifiantes, mais c’est normal puisque les deux principaux protagonistes (elle-même et le vieux gourou) aussi restent à quai. Myriam se dégage un peu, suscite éventuellement la sympathie à défaut de nourrir les pauvres enjeux ou d’avoir des exploits à commettre. Panics est incapable d’introduire une tension. Il véhicule une espèce d’hystérie sourde, beaucoup de baratin psy et relève de loin l’agitation chez les patients (pourtant aimables, grâce à leurs attitudes hystériques et coopératives), sans plus développer. Tout est posé dans le premier quart-d’heure, ensuite il n’y aura que des ajouts. On sait donc que ces gens vont tomber dans les griffes du boogeyman : et cela se produit.

Les moyens se concentrent sur la photo, sur certaines prises de vue cherchant un effet un peu ‘acrobatique’ ; mais ces emballements et leur cœur sont trahis, que ce soit pour une agression, une intervention de l’invisible ou l’excentricité d’un patient. Il faudrait souligner l’impuissance et on filme l’agitation de lieux et d’individus sans âme ni existence, ou seulement à la mesure des étiquettes collées dessus. Les fulgurances abondent (My way en mode HP, la pluie de sang, les apparitions coriaces), les gadgets sont prometteurs (voix sortant des conduits, etc), le style redondant et primaire brise tout. Sauf l’intro, toutes les scènes d’outrance sont bâclées. Enfin les musiques sont à contretemps donc doublement lourdes. Le film a anormalement sombré dans l’oubli malgré son casting vaguement réputé (des tas de purs bis triviaux ou fauchés et sans aucune ‘tête d’affiche’ sont plus connus), mais ça se comprend, bien qu’il y ait matière à séduire des passionnés de l’Horreur ringarde.

Note globale 40

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Macabro + Freddy sort de la nuit

Scénario & Écriture (1), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (1)

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TU MÉRITES UN AMOUR *

12 Sep

2sur5  Rien d’affolant dans cette bluette crue, hormis peut-être son curieux succès critique. Nous assistons à un bout de la vie d’une fille à prendre, qui plane légèrement au-dessus du monde à cause de sa « mélancolie ». Nous avons droit à l’exposition sous tous les angles flatteurs mais réalistes de sa tristesse et sa fatigue, à ses amourettes et connaissances. Autour d’elle [donc pour elle] des gens, scènes et conversations normaux et sans fards – à l’occasion des animaux pas trop sauvages et un pédé à punchline brisant régulièrement l’inertie. Les amateurs de cinéma ‘vrai’ doivent y courir, pourvu que le reste des éléments de la vie humaine soit sorti de leurs préoccupations à ce moment.

Tout au plus aperçoit-on son travail, sinon pas d’autres considérations, ni d’intérêts, pas d’étincelles, aucune tangente chez Lila. Qu’attendre de plus du portrait d’une fausse distante et surtout fausse indépendante, alternativement passive, fuyante, apparemment complaisante ou ouvertement amère. Elle attend trop des autres, compte sur eux pour vivifier son quotidien et son ego : évidemment elle est frustrée constamment. Détachée seulement dans ses rêves (auxquels nous n’avons aucun accès, logique à ce niveau de chérissement et de protection de l’image) elle s’avère une obsessionnelle et revendique sereinement d’avoir placé un logiciel espion sur l’appareil de son ex parti en Bolivie.

L’impuissance du film à montrer son comportement immature et ennuyeux pour ce qu’il est scelle son impuissance générale : on ne peut rien attendre de trop pertinent de cet Un dos tres sans la danse et dont la troupe est réduite à une seule. La fille a trop de soi et de reproches stéréotypés à brandir face à l’adversité (c’est-à-dire les hommes qui ne se conformeraient pas à ses espoirs romantiques) ; le film n’a pas sa préférence pour la voie indirecte, c’est sa grande qualité. Sinon il ne corrige et n’enrichit rien de son point de vue.

Humains comme les autres, tous les hommes non-gays (encore que certains fassent douter) sont là pour elle ou (c’est leur bonus) pour l’aborder. Les conflits sont sommaires, tout au plus les gens s’avèrent des connards conformes aux traditions. Une seule chose pourrait animer encore la séance : le petit jeu consistant à se demander avec qui finira-t-elle !? Osera-t-on la laisser partir seule ? Donc affronter ses manques et dépasser son besoin d’être prise en charge ? Improbable pour une fille avide d’être relevée et poursuivie – pourtant ce second film qui n’arrivera pas aurait pu entrer dans celui-ci, il y avait largement l’espace.

Note globale 42

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Jeune et Jolie + Climax

Les+

  • l’actrice principale
  • parfois drôle
  • de bons seconds rôles
  • cru, un peu bête, ressemble à la vie courante
  • sait meubler

Les-

  • l’absence de perspective face au personnage
  • manque de conflits et d’épaisseur
  • un esprit narcissique qui ne se voit pas et s’enfonce (et assomme)
  • ras-du-bitume
  • fondamentalement insipide sauf pour un public cible et/ou féminin

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BLACKKKLANSMAN – J’AI INFILTRE LE KU KLUX KLAN *

19 Nov

2sur5  Le langage est commun, ouvert, les préoccupations exclusives. Blackkklansman ne pose pas d’objectifs clairs et fermés – ils ne sont plus définis que les sermons creux du pasteur de la révolution noire en 1979. Par contre il ne laisse de place qu’aux activistes de son bord, convoque la fibre irrationnelle de son auditoire ; aux âmes prudentes il laisse le soin de débattre des détails et entournures, dont il n’y a rien de crucial à tirer. Avec un tel film, les mous, les complaisants et les centristes sont tranquilles ; l’Histoire peut continuer son cours, il s’agira de réaligner son appréciation tout au plus, tandis que les publics plus engagés ou concernés trouveront bien davantage dans ce film – un compagnon de route qui s’adressait à eux et aux autres.

Le ton très mixte facilite la transmission du film – il va toucher un maximum de monde, donne assez de raisons pour compenser les autres, rarement assez fort pour laisser un ‘outsider’ à la cause se situer en bloc par rapport à lui et son message. Souvent Blackkklansman relève de la comédie, soit d’une sorte de buddy-movie intermittent, soit d’un catalogue de petites bouffonneries du réel. Le racisme des coéquipiers, l’attitude des deux soutiens en surpoids des membres sérieux du KKK, tiennent du grotesque (la VF de vieillard sénile pour le gros de 30 ans en rajoute encore). Ce n’est qu’une pente du film, sur laquelle il ne s’engagera jamais complètement, mais qu’il utilise ponctuellement pour désamorcer les émotions radicales que devraient dégager certaines scènes (les moments de jubilation haineuse des antagonistes par exemple, appréciés de façon plus entière dans Imperium).

De la même manière, des envolées lyriques parsèment le film. Seul le rappel à la fonction du policier ou les mots retiennent Blackkklansman de décoller dans le religieux et devenir le relais officieux d’un prêcheur (noir) de la guerre des races. La succession de visages extatiques sur fond noir est tellement outrancière qu’elle plonge dans l’expectative ; les sentiments sont-ils en train d’égarer le metteur en scène ? Avec ou sans recul critique de sa part, il semble que pour lui l’essentiel et le plus noble soit là – dans cet élan religieux, cette fierté primaire et sublimée, injectés en politique. Face à des adversaires ridicules, fous ou inquiétants, dont la propagande est censée glacer le sang, celle-ci est à la fois optimiste et revancharde. La victimisation ne saurait virer à la pleurnicherie ; l’horreur est la première réaction, l’espoir et l’agressivité sont les meilleures.

Naturellement les comparaisons servent à reporter sur les intégristes blancs la source des menaces à la paix et la cohésion sociale aux États-Unis. Dans sa première mission, l’infiltré découvre dans les apparentés Black Panthers (les Black Powers) des révolutionnaires opposés à la domination blanche, accessoirement anticapitalistes. Rien de grave au fond, des mots brûlants tout au plus – pour tant de positivité et d’utilité en contrepartie. Les noirs radicaux souhaitent seulement la reconnaissance de leur égalité légitime et versent même dans l’universalisme (« Pouvoir à tous les peuples ») ; au KKK de porter le fardeau et la honte du tribalisme (certes étendu à toute une race, une civilisation). Pour autant les diagnostics émis par ou dans le film ne sont pas que partiaux et pas nécessairement aveugles. Il est capable d’admettre la variété chez les ennemis – variété d’attitudes dans la vie, d’approches des problèmes militants, de niveau d’intelligence, de fanatisme dans la qualité et dans le degré. Quand aux remarques de la cousine d’Angela Davis sur le système plus fort que ses multiples serviteurs et dont la grande puissance n’a besoin que d’un enthousiaste (raciste dans la police ici) pour s’exercer – elles sont évidemment justes ; comme tant d’autres réflexions très larges sur des aspects de la vie humaine et de la gestion des masses dont on ne peut, même avec révolution, que changer les formes (ou les étiquettes des tenanciers).

Mais alors qu’on peut accorder au film de ne pas émettre de mensonges, du moins flagrants, ni de sombrer dans l’hystérie, tout au plus de l’alimenter proprement ; il dévoile un jeu déraisonnable en fin de parcours. Quand vient l’heure de conclure l’enquête, le chef Bridges demande d’en détruire toutes les preuves. Voilà une splendide démonstration d’injustice, qui pourrait faire omettre son aveu concernant tout ce qu’on vient de nous dérouler sous les yeux. Ce ‘based on a true story’ aux bases non-archivées repose donc principalement sur des actes de foi et des confessions de son héros, Ron Stallworth. On peut alors se convaincre qu’il faut bien des libertés d’imagination pour rattraper le retard infligé par ceux qui [nous] confisquent la vérité. On peut aussi y voir une raison des quelques flous occupant ou traversant la représentation. Hormis cela, il semble que les bizarreries secondaires dans les enchaînements (l’agent noir ne prévient pas son collègue après la visite) valent les absurdités dans la gestion de l’enquête par les supérieurs (la brigade envoie le héros black chez David Duke pour sa protection) ; avec cet élément, tout devient possible, sauf que les créateurs décident, les autres ne peuvent qu’avancer des doutes ou des spéculations qui passeront fatalement pour de la mauvaise foi, du pinaillage, ou le masque de motivations ‘Evil’ (car le racisme et la haine en sont les visages concrets, pour les ‘politically correct’ même débutants jusqu’aux activistes hardcore – Spike Lee et ses compagnons sont moins grossiers que la moyenne mais sont bien à bord du même bateau).

La séquence d’ouverture restera l’étrangeté (ou débordement aberrant) la plus prégnante du film. Elle déguise en gaudriole entendue un positionnement catégorique et une projection très agressive – elle n’aura aucun lien direct avec ce qui suivra, sauf le KKK. Alec Baldwin (toujours au rendez-vous quand il s’agit d’enfiler les sales rôles pour s’associer au camp du Bien et donc reporter sa nature de flic sur des objets appréciés en société) interprète un leader du KKK à la peine pour tourner une vidéo de propagande. Son absence de maîtrise, son émotivité et sa ringardise atteindraient le niveau de sa paranoïa. Le problème c’est qu’entre diaboliser et ridiculiser, il faudrait trancher – ou bien il faut travailler la cible. Cette séquence donne l’impression qu’il est de bon ton de se farcir l’ennemi davantage que de soigner la cohérence d’un film ou sa qualité ; elle montre aussi que le point de vue et la banalité de l’adversaire, pourtant sans relais ni autorité donc faible, doivent être tiré vers le cartoon – elles convergeront dans cette direction sur l’ensemble du film, Spike Lee ayant l’intelligence de ne pas se vautrer dans la farce et d’éviter l’unilatéralisme dans les représentations (même si hors du flottant tout doit être verrouillé).

Évidemment ce film n’est pas délirant – ni parce qu’il revendiquerait des idéaux excessifs, ni parce qu’il les saborderait. Mais il est bien question de combat et non d’ajouter une petite pierre à l’édifice des hommages, du compassionnel institutionnel ou médiatique, de la petite leçon mémorielle de service public. Il n’est pas question de déclarer la guerre ; c’est l’autre bord qui la provoque ! Le lynchage de Jesse Washington est un élément à charge recevable pour dénoncer l’emprise inique du pouvoir ‘blanc’ aux USA. C’est un exemple extrême mais admettons sa place ; maintenant il faut examiner la façon dont il est inclus. C’est au travers d’un montage parallèle opposant un groupe jeune de noirs, à l’écoute d’un témoin du drame, aux participants d’une cérémonie du KKK. Ils sont dans une salle miteuse avec leurs toges, pratiquent un baptême ; une nouvelle religion chrétienne s’incarne. Elle n’est pas seulement orientée « America First », elle se déclare telle. De l’autre côté, le vieux (interprété par Harry Belafonte) raconte le calvaire [de ce noir « simplet » accusé de viol et condamné par un jugement expéditif puis massacré] puis en vient au cas Naissance d’une Nation. Le film fondateur de Griffith est responsable selon lui d’avoir chauffé le peuple – au même instant, les membres du KKK s’exaltent en le regardant. La condamnation morale s’applique déjà sur ce ‘classique’, aujourd’hui il est question d’un bannissement moral, donc probablement d’un bannissement simple – les précautions ne valent plus rien, ou alors Naissance d’une Nation est voué à n’être plus vu ou cité que pour être condamné, ou utilisé politiquement. Le futur de ses équivalents moins ‘pertinents culturellement’ devient alors inenvisageable. Pour l’anecdote, tout part en vrille suite à cette séquence : Blackkklansman devient un film d’action fast-food, en plus cheap car perdu dans ce domaine et pas sommé de répondre à de tels impératifs ; puis il s’achève quasiment sur un gag téléphonique, seule l’indignation et la fureur corrigeant le tir du film de potes aimable et superficiel.

Enfin le film a tendance à faire entrer hier dans aujourd’hui, ou réciproquement – une telle manie trahit son caractère instrumental (au plus léger, ce film est ‘porte-parole’ de gens prêts à revisiter l’Histoire sous leur point de vue au détriment des autres – ce qui n’implique pas obligatoirement la fabrique de faits, mais ordonne presque la négation de certains). Certaines remarques sont curieuses et relativisent le racisme de l’époque en plaquant celui typé d’aujourd’hui : à la radio, le suprématiste évoque le racisme anti-blanc, d’autres se plaignent qu’on ne puisse « même plus dire ‘gens de couleur’ mais afro-américains ». Ce sont des thématiques récentes, en tout cas à cette ampleur, à ce niveau de banalité ou d’évidence. Les références à Trump et aux tensions présentes sont récurrentes, l’accumulation s’accélère dans le dernier tiers (en même temps que les excès et les vérités toutes relatives).

Dans une conversation à un tiers de la séance (48e minute), un collègue de Ron (candide à ce sujet – d’ailleurs toute sa candeur est bien opportune et ne l’a pas empêché de devenir et signer tout ce pour quoi on le connaît) fait clairement référence à Trump, lorsqu’il évoque le genre de candidat que KKK souhaitait voir élu un jour – et pour ça, les idées peuvent avancer que masquées, à l’époque en tout cas – donc les seventies seraient une ère de tolérance relativement à aujourd’hui. Il a raison, Duke l’a soutenu. Sauf qu’une importante minorité d’américains le soutiennent encore, qu’une autre souhaite la construction du mur à la frontière mexicaine ; sauf que l’Amérique blanche aussi n’a pas envie de mourir. Et cette volonté, ou cette peur si les blancs déclassés sont déjà exclus au point de ne ressentir plus que ça concernant le sort de leur race – ce refus de laisser l’homme blanc chargé des maux de la Terre et devenir minoritaire sur les siennes n’est pas l’affaire d’un petit groupe d’intégristes. Bien sûr personne ou presque n’acceptera de se reconnaître dans les membres du KKK et peu d’ailleurs s’y reconnaîtront, aussi la plupart des spectateurs blancs ne se sentiront pas accusés – s’ils doivent être concernés c’est par sympathie pour les cibles de ces marginaux. Sauf qu’il n’existe, dans ce film et dans son univers, pas de place hors du ralliement à la cause des noirs et au refus de l’Amérique trumpienne (dont la trumpiste – le péquenaud blanc du Midwest le plus libéral en esprit est un membre de cette Amérique et devra montrer des gages à l’Amérique de Spike Lee). La situation et l’Histoire des États-Unis d’Amérique peuvent inciter à accueillir le discours du film, car l’esclavage laissent encore des traces et les violences policières existent ; seulement il n’est pas question que de passé et d’Amérique dans cette affaire, au moment où le film est produit. L’affiche de Nixon au repas du KKK, outre sa facilité (c’est le président haï aux USA, une sorte de Thiers local, sauf qu’il n’a pas été oublié), nous rappelle qu’il y a des préférences répréhensibles y compris dans les rangs conventionnels – autrement dit, nous rappelle que tout ce qui penche ‘à droite’ est familier du KKK à quelque degré.

Au moins sait-on ce que ce film véhicule, où il se situe. Lui et ses auteurs posent leurs intérêts sur la table. Les intentions ne sont pas les principales convoquées ; c’est aussi une limite, porteuse pour la carrière immédiate du film mais l’empêchant de devenir un symbole absolu – ou un symbole mérité. En-dehors des grandes préférences, il n’y a de place que pour les suppositions, même en terme de principes clés – qui et comment faut-il condamner, que doit-on interdire ou soutenir précisément, quels signes attestent de l’égalité ? Où sont donc les revendications concrètes ? Les objectifs politiques de long-terme eux sont transparents. Blackkklansman ne formule pas d’attaque générale contre les blancs ou la civilisation occidentale ; il ne laisse de crédit qu’à ceux qui la critique, en dénoncent l’injustice. Oseras-t-on lui reprocher d’amalgamer le christianisme avec la prédation raciale, l’intolérance, la haine ? Ce serait décider à sa place ! Tout ce qu’on peut constater, c’est qu’il laisse l’amalgame se faire – laisse flotter l’emblème chrétien comme pour couronner le KKK. À l’instar de ce drapeau américain retourné. Pas d’exigences précises donc, mais une volonté claire ; en cela le film est respectable contrairement à d’autres œuvres dans son registre. En cela son final est acceptable, car il monte juste d’un cran son propos et donc l’assume jusqu’au-bout. Ceux qui regrettent la modération jusqu’à cette citation des émeutes à Charlottesville (du 11-12 août 2017) n’ont rien compris. Ils viennent de voir un film tranché, centré sur le combat en faveur des noirs, où les blancs positifs sont des amis du protagoniste (ou les participants à la contre-manif de Charlottesville). Qu’arrive-t-il chez le spectateur non-black raisonnable appréciant Blackkklansman sauf sur quelques détails ‘excessifs’, cette volonté de censure, cette colère débordant un peu trop ? A-t-il peur d’être incorrect ? D’ouvrir une mauvaise voie, d’exposer son esprit à de mauvaises ondes ? De se mettre à terme sous les radars de faux amis enragés ? La servilité, même par tactique ou désintérêt, n’a jamais grandi ceux qui l’ont choisie – les bons petits blancs consentants vont-ils remplacer les « bons nègres » ? Seraient-ils des racistes dégradés, sûrs de préserver des avantages jusque-dans la soumission présumée uniquement ‘culturelle’ ?

Note globale 42

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Get Out + Mississippi Burning + Donnie Brasco + Serpico + Déjà vu + A bout de course + Le petit Lieutenant

Scénario/Écriture (6), Casting/Personnages (6), Dialogues (6), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (4), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (6), Pertinence/Cohérence (4)

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VERONICA *

21 Mar

2sur5 Au début cela ressemble à de l’horreur au féminin, avec le trio versant dans l’occulte (comme à l’époque de Dangereuse alliance), une esthétique et quelques gratifications plus proches du soap pour ados que d’une mise en place pour Leatherface ou Sadoko. Très vite s’impose le drame d’une fille, plus perturbée par des éléments extérieurs que perturbée tout court (c’était le cas de May) – tombant sur le surnaturel et n’en devenant pas le sujet (c’était le cas de Jennifer’s Body). Son interprète et un brio technique indéniable font les qualités de Veronica (comme pour Thelma, mais là-bas les autres éléments ne laissent pas se développer un tel gouffre). Pour le reste, c’est une séance dispensable, potentiellement un raté.

Les actrices y semblent légèrement enlaidies, probablement pour cultiver une apparence d’authenticité et de sérieux (s’approcher de Carrie plutôt que de Destination finale), une fidélité à l’âge ingrat (naturellement, ni la caricature jubilatoire ni le culot triste d’un Solondz ne sont présents). Les cheveux moches et l’appareil dentaire voyant signent les 90s, l’enrobage est contemporain (avec l’inévitable électro retro-neon, ou plus spécifique et juvénile : la partie de ouija). La façon de filmer la tension, l’attente ou la panique, est globalement basique et actuelle – avec des manières impératives. Scénario branlant et mise en scène ambiguë convoquent les clichés avec empressement – à commencer par cette religieuse aux yeux pâles, soudain au milieu de la cour. Elle deviendra la dépositaire d’un savoir et d’un lien à l’indicible – et n’aura rien à donner ni d’autres signes distinctifs que son goût de la clope joyeusement décalé. Les rêves et cauchemars permettent d’accumuler d’autres clichés encore. Car le film est généreux quand il s’agit de matraquer pendant une scène ou de gonfler des détails d’atmosphère (par exemple nous partageons les morceaux écoutés par Veronica au MP3 – inventé quatre ans avant les événements).

La contrepartie c’est une évolution surfaite et faible. D’abord sur le plan psychologique : cette fille de 15 ans n’a pas fait le deuil de son papa (bien qu’il semble assimilé et qu’elle ait l’air blindée, ou simplement indifférente au passé) et il faut pouvoir (pas ‘devoir’) en tirer une lecture métaphorique, voire une échappée pour le ou les twist ending – hors de ça, l’anecdote ne sert à rien – surtout qu’il y a de meilleurs bibelots à exploiter. Ensuite c’est carrément le déroulement qui stagne, la faute à un scénario médiocre (peut-être inhibé, par des résidus de respect pour le fait-divers ?). La fille ne prend pas de dispositions contre ce qui lui arrive, anticipe trop tard ou insuffisamment, comme dans les pures baudruches de l’Horreur (catégorie où ne tombe pas celle-ci). Il serait bon de céder davantage aux appels du fantôme, de confronter la bête. Le mouvement s’accélère au milieu, même si factuellement il n’y a pas grand chose.

C’est donc un film sympa mais moyen en tout. Il est pourvu de bonne volonté, essaie d’affirmer une sensibilité, mais trop prévisible pour être efficace – avec un côté ‘éjaculateur précoce’ mais insistant – le défaut d’intensité, ou l’intensité superficielle, ne rend pas la série gênante – on laisse le film couler mollement et taper dans le vide régulièrement devant ses yeux. Par rapport à la moyenne (de l’univers et ciblant prioritairement les moins de 25 ans), Veronica a en plus : la souffrance de la fille (et de sa famille), sa mise en service des effets criards (elle les retardent ou les séparent, mais y succombe toujours et à fond), une ambiance lourde, donnant la sensation qu’un destin se joue. Veronica n’est pas juste un bloc de chairs et de nerfs à éprouver. Mais à côté de ça il faut passer par des aspirations déçues et des séquences poussives, à la limite du faux coup-de-sang burlesque (la dificultad de la ingestion de la bolita). Autant voir (mais quand même pas revoir) Conjuring 2, Grave, le nouveau Saw ou Ça, ou des teen-movies plus conventionnels comme Souviens-toi l’été dernier. Ils ne sont pas brillants, mais pas si lents.

Note globale 42

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…  Blackaria + Twin Peaks Fire Walk With Me

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (5), Dialogues (3), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (3), Ambition (7), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (4)

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