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PRÊTE A TOUT ****

19 Juin

5sur5  Deux ans après Malice, Nicole Kidman nuance son personnage de ‘perverse narcissique’ pour interpréter une psychopathe lisse, attrayante, douée, à la petite portion d’âme obnubilée par ce qui brille. Comme elle le démontre avec une si belle application dans les apartés face caméra sur fond blanc, elle a intériorisé les attentes culturelles, la ‘véritable’ hiérarchie sociale, ce qui est ‘véritablement’ éthique, donc ce qui vaut d’être aimé, désiré, respecté (et pas ce qu’on approuverait mielleusement sans vibrer) : la réussite sociale et une prestance supérieure irradiant les médias et les spectateurs. Qu’importe si cela revient à meubler si on est le plus ravissant des meubles.

La construction en flash-back donne l’occasion à la poupée de porcelaine assertive de participer au commentaire sur sa vie, son œuvre, manifestement maléfique et méprisable aux yeux des autres – ce qui ne semble pas la préoccuper puisque ses performances ont été parfaites. Les témoignages permettent de prendre une distance avec son cas, distance émoussée le reste du temps par la complaisance. La rigueur de la mise en scène ne permet pas ce sursaut moral, seuls des recours tranchés comme les laïus de Janice (jalouse et frustrée plutôt qu’avisée) et quelques décharges humoristiques peuvent enrayer la machine – c’est peut-être pourquoi ils sont insipides et éventuellement lourdauds (les deux familles sur le divan télé, l’introduction de Jimmy et Russel). L’humour est meilleur quand il accepte le jeu de Suzanne, en œuvrant comme elle dans le sarcasme sans affectation. Les meilleurs exemples concernent un homme chéri, avec l’usage d’All By Myself et l’irrésistible dédicace en fin de flash météo.

Le point de vue sur la captation des fantasmes par la télévision est assez habile et s’étend immédiatement aux réseaux sociaux. Même s’il surfe sur la morale à l’égard de la corruption des âmes par les médias, il ne tombe pas dans le niaiseux et ne prend pas le support dominant dans le présent pour un responsable à l’initiative du ‘mauvais’ (si c’est à cause d’une critique à la présence opportune dans un ‘produit de commande’, qui n’a pas eu la chance de se développer, alors ce ratage est bienfaiteur). L’époque se prêtait parfaitement à une telle représentation (la gamine assujettie partage les rêves miteux de l’ado shooté du Storytelling de Solondz). Network et Videodrome avaient déjà fait le travail de fond à propos de cette emprise des écrans sur les masses ; To Die For fait plutôt celui de démonstration, quasi parodique, que fera douze ans plus tard Live ! à propos de la télé-réalité (où Eva Mendes s’expose afin de remplir sa fonction de maîtresse d’une expérience certes répugnante, mais remarquable, sommet et climax dans l’histoire de son secteur).

Si Prête à tout fonctionne tellement c’est grâce à cette candide froide portée haut par sa détermination à toute épreuve (l’écriture est excellente mais tout est prémédité, il ne faut donc pas compter sur le suspense pour accrocher – puis la conclusion est d’un guilleret plombant, peu importe le visage du tueur à gages). Suzanne est une enveloppe magnifique sur une coquille d’un genre répandu, presque condamné à la poursuite compulsive du succès ou bien de la visibilité, sinon vautré dans l’ennui et rongé par la mesquinerie. Un genre transversal ici incarné dans une ‘vraie’ et extraordinaire femme fatale – pas la fantaisie tirée d’un imaginaire présumé strictement masculin (si elle relève c’est via le type rationnel, comme dans La fièvre au corps). Jouer la femme objet pour la galerie ? Avec joie – si c’est ce qu’il faut [pour imprimer son image] elle coche cette case aussi ! Son énergie, son ambition et sa vanité immenses se répandent sur ce qui se trouve là en attendant mieux ; Larry est son amant entrée de gamme en attendant mieux et car il permet de viser mieux (mettre un voile sur la nature criminelle de sa belle-famille n’est même pas nécessaire, car ce qui reste hors-champ et hors-lumière n’existe pas pour elle – et probablement pas pour ‘l’opinion publique’).

Finalement la grande force du film, passé cette fusion avec le côté grotesque et éblouissant du personnage, est sa capacité à montrer, sans emballement, les limites et fatalités inhérentes à son triste génie. Elle sait innover et initier des projets (dans cette modeste chaîne locale où une telle « tornade » est décalée), mais est dépourvue d’une intelligence créative et surtout d’une quelconque lucidité ‘en profondeur’ (et elle est sans doute trop jeune et vernie pour le savoir). En revanche elle a celle de faire le nécessaire – et s’y applique sans les limites de ‘petits esprits’ englués par des barrières communes – morales en particulier. Elle excelle dans une sorte de flatterie supérieure – cette capacité de faire passer les désirs de l’autre pour une réalité, lui faire croire qu’il vit quelque chose (même si elle la déploie rarement à fond car cela exige de se décentrer de sa propre valeur). Mais la satisfaction la broie. Quand elle obtient l’attention des caméras, ses efforts et ses effets deviennent trop voyants. La prestation se rigidifie, la spontanéité s’éteint – l’enthousiasme et l’émotion dévorent cet esprit plastique et neutre, il n’y a plus d’espace pour souffler entre les emprunts et les paroles toutes-faites, la confiance creuse en ces formules devenant fatale sans le relais de ce don de l’adaptation.

Quand Suzanne a obtenu ce qu’elle voulait, elle n’arrange plus le masque, laisse à l’air libre ses priorités – un gros cynisme, voire un bon sens réaliste l’emporte ouvertement. Son obsession d’être vue, comme tous les dopants, a des contre-coups terribles et l’éloigne de la réalité (dont elle est tellement dépendante). Les assauts des journalistes, même s’ils sont grossièrement avides ou dédaigneux, sont perçus comme des applaudissements (bande-son subjective à l’appui). Suzanne est entièrement dans la logique de ces marchés où la visibilité est l’essentiel. Il faut rester à l’affiche en suscitant une demande (même assassine), peu importe la qualité de la réception, peu importe la défiance – mais dans son cas cette notion d’hostilité est naturellement dans l’angle mort, ce n’est pas un calcul ; en elle il n’y a jamais l’once d’un début de polémique, aussi elle n’en soupçonne pas la portée chez les autres. Cette inertie intérieure est pour beaucoup dans ce qui la rend à la fois désirable et sympathique malgré sa dangerosité – un tel démon vivant dans la parodie ne connaît que des tragédies sans douleur.

Note globale 86

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Suggestions… Rusty James * Le Conformiste * Eyes Wide Shut * Serial Mother * Bronson + Gone Girl 

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (9), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (9), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (6), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (6), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (8)

MBTI-Caractérologie : Typiquement une ennea-3 malsaine. Active-Froide dans la caractérologie de Le Senne, tombe dans la case du type Sanguin.

Les +

  • un de ces films parfaitement remplis, plein de détails éloquents et permettant de soutenir la revoyure
  • percutant, précision des dialogues
  • Kidman est formidable, les autres acteurs excellents également
  • souvent réjouissant
  • fin concernant les personnages, même si c’est en laissant la plupart faire de la figuration
  • peu ou pas de sérieux défauts, surtout des points ‘moins forts’ (à force de se frotter à l’artificialité le film s’y converti, son originalité n’est pas ‘en propre’) – ou relatifs au niveau d’adhésion du spectateur
  • sait passer au-delà de la condamnation ou de la suspicion pour apprécier le personnage et ses biais de perception (tout en rappelant sur quelques plans que c’est une charmante psychopathe)
  • toutes ces beautés artificielles qui sembleraient simplement criardes ailleurs et sans Kidman

Les –

  • le premier quart-d’heure est relativement lourd (quoiqu’enthousiasmant) avec son semblant d’enquête et la trop grande place du documentaire
  • un peu moins bon sur la fin à cause du champ réduit par le crime et de la conclusion un peu ‘légère’
  • des scènes moins pertinentes avec les ados mâles ; du forçage dans certains détails (dans les musiques, sur certains plans)

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CHIEN ****

28 Déc

5sur5  Pour soutenir Chien, son interprète qualifie le film et le cheminement du protagoniste de « punk » [au cours de la promotion]. Mesuré à l’aune des valeurs admises à établies, Chien est effectivement punk parmi les punk ; rien de tel concernant le rapport à l’autorité. Le punk ignore la maturité et la soumission volontaire, Chien les embrassent avec une souveraine détermination. La dégénérescence et l’indignité du personnage sont effectivement la voie d’une libération – elle ne conduit pas à plus de chaos et d’inanité, mais à une stabilité à la fois sordide et douillette où la nature de l’individu peut s’exprimer et s’épanouir, loin des pressions et des déviations.

Tel qu’il se présente, Chien doit être une comédie vaguement surréaliste, une espèce de petit Old Boy européen (avec la vengeance d’un abusé réduit à un état de méprisable animal). C’est une partie de ce qu’est cette farce rigoureuse, fable pathétique. Ce n’est pas non plus un film ‘intello’ crypté et pompeux – une couverture qui lui permettrait d’engranger des points, comme le fait Lanthimos avec ses pochades de thésard immonde (dernière en date : Mise à mort du cerf sacré). Il est facile de lui attribuer un discours social ou politique mais son propos concernant la dictature est résiduel ; son focus est plutôt sur le non-citoyen épanoui en dictature. Chien donne à voir un style de personne et de rapport au monde ; à cette fin, il fallait une incarnation parfaite de semi-chien et semi-homme – Macaigne la livre, se fait chien et maso intégral avec un talent sidérant, probablement responsable des sentiments mêlés éprouvés par beaucoup de spectateurs (sans quoi ils auraient pu plus facilement catégoriser et rabrouer unilatéralement le film). Un environnement à la hauteur devait transformer l’essai – celui de Chien est froid, indifférent – un monde comme les humains qui y sont posés sans destinée manifeste – un ‘monde’ humain concentré sur ses flux bien à lui, où le reste est du décors, inerte (l’insensibilité culminant avec le gag de l’hélicoptère).

Ce qu’il y a de rude avec Chien, c’est d’être ainsi interpellé et probablement de s’y retrouver (par des proximités potentielles avec Jacques ou son histoire (et par l’impression de côtoyer des réalités ou des gens pas plus lumineux) – naturellement ‘personne’ ne pourra vivre et encore moins cumuler de telles expériences, ou alors ‘personne’ ne devrait). Chacun a forcément été en position de faiblesse ou de subordination ; contraint à composer avec son aliénation ; à accepter l’inacceptable (même contre ses intérêts ou le ‘soi’ sain). Si on y échappe, le risque est toujours là – ou bien on a été un enfant et c’était insupportable ! Alors à moins d’avoir renoncé à toute grandiosité concernant l’Homme ou le petit homme qu’on est, un tel film devient pénible, primaire, sa musique paraît laborieuse et bête comme celle d’un dépressif qui, finalement, malgré toute notre bonne et brave volonté, ferait mieux de ne pas s’approcher (ce qu’il ne souhaite probablement pas mais Mr.Optimisme et Mme.Altruisme l’ignorent pour jouer leur misérable rôle) et est de toutes façons le seul responsable de son état (c’est bien la seule vérité à reconnaître dans toute cette ‘perception’) !

Écrasé et abusé par les autres, Jacques est toujours comme un enfant – il comprend le point de vue des autres, absorbe leurs arguments mesquins émis contre lui, s’accorde avec leurs justifications et ne reconnaît que leurs besoins. Sans élans, sans ressorts même dans le passé ; ses ancrages sont la volonté et les mouvements des autres. Son vide identitaire est flagrant – l’absence règne chez lui, la personnalité est évanouie, les pensées propres inexistantes. On pourrait le soupçonner d’être un authentique retardé, lui attribuer déni et soumission généralisés serait déjà plus raisonnable (et plus respectueux). Il ne peut pas défendre son fils, racketté sous ses yeux ; s’accommode aisément des mensonges flagrants, des humiliations – comme s’il pouvait y avoir quelque chose de pire, de plus embarrassant. Il espère être (entre)tenu ; qu’on s’occupe de lui comme d’une bête, d’une plante, d’une possession qui n’a pas à réfléchir et surtout n’a pas à (se) battre – c’est sa contrepartie ; sa récompense. Quelle pesanteur, ‘la volonté’ !

En même temps il est tellement loin, tellement lent, pataud – on ose plus se moquer de lui. On ne rit que des situations, voire de son destin – avant qu’il ne perde tout et que la comédie s’éloigne. D’une part, c’est un échec absolu. Il y a plusieurs raisons et façons d’avoir eu tort d’être né, d’avoir rien à faire là. La sienne est des moins impressionnantes a-priori, même pas ‘positivement’ pathétique – la plus nulle, peut-être la seule vraiment tragique [pour l’Humanité et ses espoirs en elle-même]. Pourtant c’est aussi une réussite : ce gars désespérant a enfin une vocation, un rôle, une direction – son affaire est faite ; et surtout il a véritablement un espace à lui, ce que tant d’autres n’auront jamais. Bien des gens sont des chiens et se jettent ventre à terre – par calcul ou instinct grégaire ; lui s’y applique littéralement, sans de telles aspirations – et il gagne à la fin. Néanmoins la peine à son égard serait idiote – ce spectacle est affreux, c’est triste ; mais c’est normal. Longtemps on guette le réveil salutaire, la sortie de piste inévitable – quitte à ce que tout devienne plus pourri il vaudrait mieux y aller (comme dans Punch drunk love) ; mais la trajectoire de Jacques le chien est au-delà des petites histoires de rapport de force, d’affirmation et de relations. Il ne s’agit pas de prendre une revanche ; mais de prendre une place adaptée, avec des avantages et des espaces d’expression, même de rares endroits où cet individu peut exercer une domination ! En bon cuck, il pourra rester attaché au couple – et prendre sa petite part ; certes il ne jouira plus comme un homme, voire ne jouira plus mais c’est simplement car ce n’est pas pour lui – aucune correction physique n’est nécessaire.

Face au déclassement social, à une situation de dominé/baratiné, Jacques est l’opposé du type de Seul contre tous. Comme le personnage joué par Philippe Nahon il est aliéné, va au bout de son exclusion, s’active en vain également et tend à détruire ce qui fait de lui un homme de ce monde – mais Jacques n’a pas sa combativité et le boucher refuse de se ‘tuer’ ainsi, il reste un homme même si c’en est un des bas-fonds sociaux puis moraux. Dans les deux cas c’est le vide alentours, sans qu’il soit désiré – Jacques travaille dans un magasin bas-de-gamme, le peu d’entourage, d’interlocuteurs et de références rapportés sont minables – quelques égoïstes plus blasés ou repus que lui, des rangés par défaut, comme lui est dans une pissotière parce que l’autre est hors de sa portée. Le maître chien est un exclu aussi, raccroché à la société que par son pauvre métier. Il vit dans une espèce de grand garage miteux à plusieurs pièces – mais c’est un exclu ‘dominant’. Renfermé, sans rien à livrer, il canalise sa morgue. Jacques et lui sont dans leur cage du fond de la société – prennent leurs positions, quittent la zone d’échange de la sous-société civile – pour être bourreau et victime assumés, lâcheurs accomplis au courage infini, car les masques et les protections n’ont plus cours ici.

L’économie et les gains psychiques sont considérable pour les soumis – encore faut-il que quelqu’un les tiennent en laisse. Prendre des claques et se faire écraser ne suffit pas – c’est simplement une gratification déplorable ! Bien sûr le maître-chien aussi s’abaisse et se limite. Tout en étant si fort, Max est un nihiliste ou un incapable (le remettre à JCVD était une aberration, que ce belge-là n’y ait rien senti de bon est un heureux accident de production). Ce sombre type présenté comme ‘fascisant’ est une autre sorte de désintégré, en route (même déjà au terminus) d’une façon distincte mais comparable à celle d’un alcoolique endurci. Son économie, il l’obtient grâce à cette rupture avec le monde, son rejet de toute foi ou estime pour l’Humain, l’amalgame entre humains-chiens qui sont tous deux du bétail à contrôler et régulièrement à cogner. D’où la difficulté à regarder son homme-chien dans les yeux dans un moment de détente : il ne peut pas laisser remonter de traces d’humanité, de vulnérabilité, d’amitié. Sa défense compulsive contre l’exploitation l’en empêche – affectivement, une prison bien solide vaut mieux qu’une sincérité ou un lâcher-prise à hauts risques. S’il aime son chien (ou un humain), il faudra le montrer de façon impérieuse, en posant sa décision et tenant cet autre apprécié à sa place.

Le plus inconfortable c’est que Jacques, naturellement est une victime, mais c’est aussi un être vertueux – certes surtout par le négatif. Il se contente de peu ; ne voit pas ou refuse de prendre conscience du vice, de la méchanceté. Il ignore l’aptitude à la ruse, car en est dépourvu. C’est l’honnêteté doublée de l’abandon de soi absolus – se traduisant par un regard plein d’amour inconditionnel et de confiance, grotesques mais purs. Jacques est sorte de Jésus du quotidien, que vous pourriez croiser dans la rue – la version bâtarde bien entendu, celle avec abandon de la volonté. Il souhaite se faire aimer même s’il peut se contenter de moins. Il est dépourvu d’hostilité, sans noirceur en tout cas venant de soi – donc sans noirceur. Voilà un faible ne ripostant pas, ne voulant pas mentir sur sa nature, ne demandant rien – même pas ce genre de types avides d’être pris en charge, dorloté, restauré dans sa prétendue dignité, ses prétendues qualités ; il souhaite trouver un refuge, mais ne vient pas en demandant une implication aux autres – réellement, ne les oblige pas, n’a pas d’intentions par en-dessous. Il ressemble à un ‘simplet’ – c’est en fait un démissionnaire placide et heureux, prêt si pas fait pour le bonheur. Avec lui le nœud gordien houllebecquien est réglé, l’anti-héros d’Extension ou des Particules a trouvé la voie du repos et de l’accomplissement.

Comme chez Solondz (Storytelling) ou Seidl (trilogie du Paradis), la séance pourrait être insupportable à cause de sa cruauté et du portrait effarant dressé de l’Humanité ; les espaces de délassement ou de divertissement sont encore plus rares dans le film de Benchettrit. Heureusement pour les nerfs du spectateur, il préfère confirmer et renforcer son propos plutôt, qu’aller dans une surenchère, même drôle, ou créer des surprises garantissant le train fantôme. Chien a un aspect très programmatique, il est donc un peu prévisible – il va nous montrer l’énormité d’une déchéance ‘obstinée’. Il n’est jamais gâté par cette attitude, sauf dans le cas où on a été réfractaire ou blessé dès le départ. Sa précision est extraordinaire, la démonstration s’opère donc à bon escient. Les petites sorties de route sont cohérentes : Jacques Chien est gentil, il a des intérêts vitaux, des mini-zones de commencement d’un début d’ascendant ou de succès. Il faut bien comprendre que ce n’est pas un personnage de cartoon et que nous ne sommes pas devant une simple gaudriole sinistre et engagée ou atypique. Jacques n’est pas de ces gens qui font des choix et se détermineraient par eux – il est de ces gens réels, avec des préférences, des pentes naturelles, des instincts cohérents et donc un peu mêlés, pas lisses.

Le seul point où le film pourrait vraiment être attaqué, c’est sur sa propre position face à ce qu’il représente – il semble tiraillé entre validation et distance neutre (sans tomber dans l’écueil du rigolard ou d’une autre protection de ce genre). Est-ce vraiment bon et souhaitable ? Il faut simplement constater que Jacques est taillé pour ‘ça’, qu’on l’y aide ou pas. Parvenir à accepter et honorer une personne aussi repoussante a-priori est probablement la plus grande et belle qualité de ce Chien. Il y a arrive en adhérant à lui tout en l’humiliant – l’image souligne régulièrement les traits disgracieux de l’homme, sublime paisiblement sa sagesse d’être à zéro sans se plaindre, en fait discrètement une sorte de saint laïque. Les rêveries dans les bois concrétisent l’idée d’une Nature refuge et donc la noblesse de cet ‘homme’ déclassé – arraché à – son déguisement et ses illusions de civilisation – la décrépitude sourde de celle de l’époque y aidant.

Note globale 86

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Suggestions… Shocker, Au poste !, La bataille de Solférino, Calvaire, Le grand soir, Guillaume et les garçons, Une époque formidable, Extension du domaine de la lutte, Tenue de soirée, Baxter, Podium, Plague Dogs,White Dog, Didier

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (8), Son/Musique-BO (8), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (9), Ambition (7), Audace (8), Discours/Morale (8), Intensité/Implication (8+), Pertinence/Cohérence (8)

Les +

  • intransigeant et sans équivalent
  • Macaigne
  • les autres personnages, parfaitement glacés, trivialement sordides, sans être antipathiques (contrairement au « petit con » et aux autres non-interlocuteurs)
  • qualités sonores (et choix musical sublime)
  • captivant sans être pétaradant
  • d’une précision extraordinaire (y compris pour ‘incarner’ le chien)

Les –

  • jugements voire intentions des auteurs et participants potentiellement confus
  • appuie énormément le propos et sur de nombreux détails

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BRIMSTONE ****

3 Jan

5sur5  Contrairement à la majorité des films de son époque, Brimstone pratique le premier degré et pour l’appliquer à des choses graves et extraordinaires, anormalement dures mais toujours vraisemblables (sauf peut-être dans son dernier acte plus près du conte). Il va au bout de ce qu’il engage, s’avère structuré, sans complexités superflues ni pas de côté. Quand il livre une chose, c’est sans introduire de flou ou se cacher derrière une passion des nuances ou de la libre-interprétation – et il accomplit cela avec finesse et élégance, en refusant tout angle vulgaire. L’emballage et les manières sont certainement lourds mais c’est à bon escient : nul apaisement ou reculade possible. Brimstone est garanti sans humour, comme son duo fatal, comme leur monde, sans espace pour les ‘alternatives’ (quoique quelques passages profondément hypocrites ou cyniques, dans le chapitre 3 essentiellement, puissent être très drôles).

Pour Liz (Dakota Fanning en muette), l’erreur est à chaque recoin (car se surveiller ne suffit pas, on peut aussi vous attribuer des fautes), les châtiments la guettent à chaque instant – mais c’est à peine si elle connaît des tourments purement spirituels, strictement venus de l’intérieur, car tout vient de son prédateur. Le film pourrait manquer quelque chose à cet endroit, en montrant l’otage d’un missionnaire maléfique plutôt que celle d’une foi consacrée. Mais ce n’est pas l’au-delà qui l’accable, ni une aspiration morale qui la tyrannise. C’est l’usage de la religion sur Terre, où le sacré, la liberté et la paix de l’esprit lui sont confisqués, dès le départ de sa vie et sans rémission possible. Tout est placé sous le signe de l’arbitraire – prévisible dans ses desseins, à force, mais tenant toujours dans l’anxiété puisqu’il a tout le temps et ses limites sont inconnues. Le drame de Liz c’est aussi d’être initiée par un zélé et un abuseur aux choses de la vie, en tout cas de celle-ci à la fin du XIXe siècle ; elle en apprend précocement et sans précautions le caractère impitoyable (la scène des cochons est banale et pourrait avoir une force moindre, n’être qu’une horreur subjective).

L’intensité du film (techniquement exemplaire) doit beaucoup à son principe de destinée maudite. Factuellement la vie reste pleine de surprises, d’événements surmontables ou de problèmes maîtrisables, mais au fond l’essentiel est déjà réglé et l’avenir est bouché – sauf miracle ou oubli. Le pire est en suspens ; les bons moments n’en sont que plus forts, le commencement d’une sensation de délivrance accompagne le quotidien, entre les moments de tempête. Koolhoven (réalisateur et scénariste) a mis en boîte sa Nuit du chasseur, sèche et violente (jusqu’à s’autoriser une séquence de tripes à l’air comparable à celle de Dream Home – l’asiatique), sans jamais rien de sa magie, ou trop submergée par des états éloignés du merveilleux. Le chef-d’œuvre de Laughton (si ce terme a un sens alors il faut l’appliquer à ce cas) l’inspire notamment pour le personnage de Guy Pearce, prédateur cynique comme l’était Mitchum en Powell, la profondeur des convictions en plus – avec toutes les raideurs et les puissances assorties.

C’est un cas remarquable de loup prenant les habits de l’agneau, pratiquant la déformation à ses fins malveillantes, contaminant finalement son monde avec son nihilisme. Il a conscience d’être damné – car il a passé les lignes ou estime avoir dévié à partir de missions justifiables ? En tout cas il se sait coupable mais un coupable avec licence, dont la lucidité est un poison supplémentaire. Elle lui interdit de renoncer à corriger les autres coupables de ce monde, peut-être plus abjects puisqu’eux ne reconnaissent pas leurs fautes – ces lâches ne connaissent que la peur ! Comme tous les pires ennemis d’un dogme, d’une idée ou d’un espoir, ce Révérend pourrit la religion de l’intérieur, en s’en faisant lieutenant, en la personnifiant de façon à la rendre odieuse à ceux qui s’en méfient ou la détestent. Brimstone lui-même n’est pas nécessairement antireligieux mais il rejoint au moins passivement la liste des films anticléricaux et peut-être des féministes – en illustrant l’assujettissement des femmes et des croyants. Mais le grand méchant loup n’est pas une excroissance, une apparition, c’est bien un homme de ce monde, un représentant extrême, épuré, de sa part vénéneuse – ou pourrie, sauf littéralement, mais décidément le mal ronge et même les belles plastiques sont saccagées à mesure, sans le secours de la nature.

Le film a aussi sa part de nihilisme. Quand il regarde les hommes, il voit beaucoup de faibles créatures, voire quelques petits monstres, avec la mesquinerie facile. Dévouées ou avinées, les foules se font entraîner – quand elles ne saisissent pas simplement un prétexte pour se soulager – et leur fardeau est si lourd, il rend aveugle à la souffrance et même aux véritables actes des autres. Cet absence d’idéal relativise la possibilité d’un étiquetage, les luttes supposées – il peut y avoir des adhésions derrière sa conception, mais Brimstone est contrariant comme film de combat – au mieux on peut l’instrumentaliser pour dénoncer, mais il faut ensuite lui prêter des prescriptions, du positif, que son fatalisme exclu. Cela reste faisable – après tout ce fatalisme n’interdit pas la grandeur, la passion et l’admiration pour cette personne qui est aussi une figure. Le spectateur passe les quatre portions du film avec le point de vue de Liz, en comprenant ce que sa captivité a d’universel avant de saisir sa trajectoire individuelle, avec l’ampleur de sa corruption (notamment via le Chapter 3 – Genesis). Nous sommes du côté de la martyr – une martyr civile et ‘existentielle’, étouffée en continu plutôt que souffrant à l’extrême sur une ou quelques sessions (ce qui ne manque pas mais aurait pu se contenter de produire une simple abîmée). Son bourreau n’est pas moins fascinant – et lui aussi vit dans un monde de privation et d’injustice, toujours prêt à rabrouer et condamner, refusant ses désirs – jusqu’à le laisser les formuler, simplement, pour eux-mêmes.

Note globale 86

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Suggestions… The Witch + Black Book + The Burrowers + On a encore arrêté Trinita + Les Visiteurs + Impitoyable/Eastwood

Scénario/Écriture (9), Casting/Personnages (9), Dialogues (8), Son/Musique-BO (8), Esthétique/Mise en scène (8), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (8), Ambition (8), Audace (8), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (9), Pertinence/Cohérence (8)

Enneagramme = Type 1, peurs et désintégrations.

Passage de 85 à 86 avec la mise à jour de 2018.

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BEAN ****

19 Oct

5sur5  Le père Noël est un troll britannique, c’est Mr Bean, héros de la fameuse série à son nom. Déjà achevée en 1995, elle aura les honneurs d’une reprise en salles, dont la supervision est confiée à Mel Smith, acteur connu pour ses apparitions dans Princess Bride ou Le Seigneur des Anneaux. Si en terme de pure mise en scène le film n’a absolument rien de notable, c’est l’une des comédies les plus jouissives de son époque. Bean n’est pas seulement démonstratif, il n’est jamais suffisamment lourd. Certaines de ses performances (ou catastrophes) sont touchées par la grâce.

Tout en cochant les cases de la comédie familiale caractéristique, le spectacle ne se laisse jamais alourdir par tous les passages obligés ; mieux, il a la bonne excuse pour tout saboter dans un gigantesque feu-d’artifice. Les exploits de Bean sont hilarants, mais une autre chose est fantastique : c’est le crédit qui lui est accordé dans un monde dont il ne comprend rien. Avec ses foutaises démago, Bean nous montre malgré lui comme les gens sont prêts à se leurrer, réclamant l’autorité et l’adulant tant qu’elle se montre le plus accessible possible, sinon médiocre.

Ainsi on prête à Bean une perspicacité ou une conformité qu’il n’a pas simplement car il arrive toujours à récupérer l’étiquette de l’autorité ou mieux, à la simuler avec une apparente humilité (contrairement à ces érudits ronflants!). Et naturellement alors que tout le monde croit à une fausse modestie, nous sommes en présence d’un réel et très profond demeuré. On savait que Bean était un extraterrestre, maintenant il est certain que ce n’est pas un humaniste. C’est en tout cas une incursion brillante sur le grand écran et l’essentiel du film repose sur les épaules de Rowan Atkinson.

Quelques personnages secondaires sont très réussis, les dialogues sont bons, le rythme est simple et percutant. Mais tout cela n’aurait qu’une valeur modeste sans Bean lui-même. Il faut parler de film et de scènes cultes, parce que chaque gimmick est une merveille, du doigt d’honneur à l’entrée en scène du chef de cuisine muni de son plateau d’oignons. La Mère de Whistler (ou l’Arrangement en gris et noir n°1 de Whistler) a pu perdre en prestige à cause de ce film, mais son intégrité ne vaut pas une si spectaculaire avalanche de bêtise. Bean est un cadeau, car il ose se moquer des états mentaux (et physiques) ingrats et faire de l’ennemi ultime de la civilisation et de l’intelligence un terroriste attachant.

Si cet opus de 1997 est génial, le bilan des incursions de Bean au cinéma est contrasté. Les vacances de Mr Bean (2006) peut parfaitement fonctionner même s’il est plus anodin, mais le cahier des charges typiques et le sentimentalisme enfantin pèse lourd dans tous les cas. Entre-temps, il y a eu un second film de la franchise Bean, à l’affiliation inavouée tout simplement car les studios ont espérés créer un nouveau filon : mais Johnny English est un spectacle désolant et toute la bonne humeur du monde ne pourra l’excuser.

Note globale 85

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Suggestions…

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MULHOLLAND DRIVE ****

7 Juil

 

5sur5 C‘est curieux comme, à l’instar de Sunset Boulevard en 1959, ce film immense où il est question d’Hollywood et qui s’est imposé comme une légende instantanée, Mulholland Drive, attaque pourtant frontalement tout l’univers hollywoodien, toute l’industrie et ses promesses.

Dans ces deux longs-métrage présents parmi tous les grands classements cinéphiles, on soumet à notre vue des actrices esseulées réfugiées dans le rêve, broyées par un système marchant sans elles, mais nécessiteux qu’elles viennent s’esquinter pour lui. En même temps, dans Mulholland Drive en tout cas, l’enchantement est revendiqué et effectif : ce film nous raconte l’interaction entre le cinéma et notre propre vie, l’inclusion de nos rêves dans ceux du cinéma et vice versa.

Car il faut bien situer, Mulholland Drive (le nom d’une route pittoresque conduisant à Los Angeles) est à rapprocher du film noir. C’est ici qu’il emprunte ses codes les plus structurants. Mais il est à peine plus un film noir qu’il n’est un thriller (et il a beau citer la Nouvelle Vague, il est émancipé et achevé comme peu de ses produits l’on été). C’est une histoire d’amour, d’illusions contrariées ou épanouies, de revanche, traitées dans le registre psychanalytique.

Pas d’effusions gratuites au programme, car Mulholland Drive n’est pas de ces trips hasardeux. Mais comme souvent lorsque le cinéma est à son zénith, Mulholland Drive allie la rigueur à la magie (comme Halloween dans un tout autre registre – avec d’autres vibrations), pour un résultat fluide, où l’étrange est fondé et le langage de l’image se déploie sans entraves, en enchaînant de beaux numéros esthétiques et suscitant des émotions très vives.

Comme à son habitude somme toute, Lynch donne à éprouver des sensations, extraordinaires parfois mais souvent banales, restituées dans le désordre ou telles qu’une conscience embrumée les traite. Parce qu’elle l’éprouve sans le relever, davantage happée par l’objet ou le sujet, que par la bizarrerie de la réalité. Comme tous les épisodes de notre vie corrigés par nos désirs.

La dernière demi-heure marque un retour à la réalité ; avec cette rupture, l’illusion se découvre et donc se désintègre soudain, puisque dans l’ensemble ce que nous avons vu jusqu’ici était bien avancé comme réel, simplement curieux. Au fur et à mesure, s’enchaînent les souvenirs, emmêlés parce qu’en dépit d’une évolution chronologique somme toute linéaire, les émotions de Anna sont le véritable fil rouge.

On se fait bercer avec plaisir, tout en étant agile, dopé, impatient. C’est bien avec la rupture que les morceaux se recollent et les spéculations se tarissent, tandis qu’à l’issue le spectateur a désormais senti la logique du film dans sa globalité et a les éléments-clés. À l’exception des excentricités ouvrant (la chorégraphie kitsch) et refermant le film (le Silenzio de la dame aux cheveux bleus), tout fait sens, rien n’est intervenu en vain (contrairement à un déferlement de visions hallucinées comme dans L’Au-delà de Fulci par exemple). Si la séquence de l’appartement 17 est si intense et donne une impression de complétude parfaite, on saura pourquoi.

Malheureusement l’analyse du film, jouant sur le registre de la psychologie et du polar, induit nécessairement certaines révélations, car sans elles nous restituons alors Mulholland Drive de façon incomplète, celle qui est donnée à percevoir pendant l’essentiel de la séance. Quand bien même, justement, tout était déjà là, mais dans une version négative, biaisée par des données qui elles, sont absolues. Il n’y a pas de multiples interprétations, en tout cas concernant le fond et le scénario, à donner à Mulholland Drive.

Par contre, il peut être décortiqué de manière abondante et il y a tout loisir à contempler sa subtilité inouïe. Lynch a agit en bâtisseur de système et crée donc un film-monde où tout est à sa place, sans organe défaillant ou égaré. Sur le plan formel, on appréciera la lecture de ce rêve hollywoodien et la référence à ce système-là, Hollywood, un monstre sans âme, à l’appétit sans faim, corrompant ceux qui ont quitté la réalité pour le rejoindre. En les enfermant à l’intersection du réveil qui pue et des mondes du fantasme.

Dans ce contexte où nous planons dans un espace baroque délicieusement inquiétant, où la peur se mêle à l’excitation et la fatalité au désir, nous allons souffrir. Sans contrepartie, sans consentement. Nous vivons l’amour accompli et finalement l’humiliation et ces deux expériences laissent groggy. La seconde surtout s’imprime dans la chair et donne la sensation de sortir d’une douce confusion, comme si notre mémoire suspendue se résignait à se rappeler et allait déverser toutes les sensations de honte et de terreur que nous avons pris soin de trahir. Lors du fameux baiser lesbien, nous sommes en total désarroi et ne pouvons plus nous agripper qu’à la haine, ou au délire.

Note globale 85

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

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