EYES WIDE SHUT ****

26 Sep


5sur5
 
Le dernier round de Kubrick est celui du désenchantement soft, ou le cinéaste rend les armes devant la suprématie de logiques éternelles : le couple comme refuge, le simulacre pour compenser l’impuissance (simuler la romance, simuler l’opulence), la division invisible mais néanmoins illégitime du pouvoir et des opportunités d’expérimenter la vie terrestre (l’hyperclasse et le reste, dont ceux qui ramassent ses miettes). Eyes Wide Shut a tout d’une prise de conscience de la petitesse de l’Homme – non pas de sa médiocrité, mais de son inaptitude à se dépasser lui-même ou à engendrer de nouveaux horizons ; bien qu’adaptation littéraire comme l’ensemble de l’œuvre de Kubrick, Eyes Wide Shut ressemble à la mise en garde d’un être se sentant déjà presque envolé vers d’autres cieux. Reput de la vie et finalement en totale ataraxie après avoir enchaîné mille tourments ; son legs est angoissant mais libérateur, consacrant la vie intérieure comme un ilôt de résistance et d’épanouissement. Kubrick ne prône ni le repli ni la révolution mais ne les raillent pas pour autant ; mais plutôt que de se confondre dans des espoirs vains et confus, sur soi ou sur la société, il adopte une vision horizontale de l’ordre et du réel : ou tout devient sublime et dérisoire, ou la Nature hiérarchise et poursuit encore son emprise, derrière de nouveaux masques (VIH, voyeurisme ou conformisme social) qui sont autant de protections d’une conscience et d’un état brut, violent et ravageur.

 

*

Infiltrer un nouveau degré du réel

 

Le couple du film se complaît dans une stabilité sans bonheur, jouissant d’une vie confortable, sécurisante, à proximité de la Haute société. Le point de départ est ordinaire mais le contexte prestigieux, surtout que les conditions de lendemains meilleurs ou au moins plus prestigieux sont réunis ; mais l’atmosphère n’y est pas et le repli et la sécheresse ont manifestement gagné ce couple jusque dans son intimité. La force de l’Amour et la profondeur -voir même la nature sincère- des sentiments sont relativisés par le quotidien-même. Les intentions se sont envolées, le vide se faufile ; aussi le lien, assez pur quoiqu’ostensiblement fonctionnel, unissant Tom Cruise et Nicole Kidman doit rompre pour ne pas s’évanouir ou au moins conserver un peu de sens.

 

Alors il faut briser cette trajectoire névrosée et rigide, basculer dans le champ des possibles. Le nec plus ultra, ce sera d’exalter sa libido ; pas simplement de se repaître de mœurs frivoles, aussi et surtout adhérer à une normalité nouvelle ou un état d’esprit supérieur. La vraie révélation de ce scénario tortueux mêlant mafia ultime et déchéance coquette, c’est qu’il faut aller à l’escapade byzantine, appartenir à un flot irréel, pour se sentir empli et en paix ; après la réussite besogneuse et l’acquisition d’un statut convenable, Tom Cruise est resté un fantôme. C’est sa volonté, c’est aussi son drame (et son masque) ; or il sait que cet état-là ne le console pas de la souffrance d’être né sans raison ou sans place réservée. 

 

L’empathie pour le personnage vient de la finesse de sa psychologie et de la relative simplicité à la déchiffrer. Il est accommodant, plein de désirs et insatisfait, mais néanmoins loyal à sa condition et à ceux (êtres, institutions, bon sens ou morale) qui la structure – car il sait que sa force est limitée, de même que la clarté de son esprit. Sa nuit d’exploration est un grand voyage au bout du désir, à jouer avec ses pulsions de mort et ses résistances psychiques, en quête d’un au-delà, d’un état d’abstraction (à défaut d’être vraiment tout-puissant, ou d’avoir l’ascendant sur l’ensemble des domaines de sa vie). 

*

 

Vertige devant le chaos retrouvé

 

La rançon, c’est un lendemain en forme d’apocalypse interne, un bad-trip globalisé. Si Eyes Wide Shut infiltre autant l’esprit (ou bien choque ou ennuie, parce que son sujet est viscéralement trivial -mais pas banal), c’est qu’il évoque l’au-delà sur Terre, convoquant la vérité crue et nue de ce qu’il faut peut-être qualifier de destinée des Hommes. Tom Cruise n’est pas ce puceau innocent de Blue Velvet, c’est un homme conscient d’être écrasé par le Monde entier, englouti par les artifices qui font la société et son hypocrisie, mais font également sa survie et, parfois-même, lui permette de vivre, un peu. 

 

En montrant la prise de conscience de l’ordre réel, Eyes Wide Shut amène à la théorie du complot. Après sa découverte du Monde trouble, Tom Cruise le voit partout désormais. Le Monde reste le même, tourne de la même façon… mais on ne le lit plus pareil. D’autres Vérités, fermées et décisives, structurent le réel et pourtant échappent à chacun. C’est l’état d’esprit tant du fanatique que du théoricien du complot (et par ailleurs, certainement une séquence importante pour tous les tempéraments contemplatifs) ; un quidam aperçoit quelque chose et s’en trouve d’autant plus tout petit et tout fragile. Alors qu’il s’est défait de certaines illusions notoires, il est aveuglé, perdu, ne maîtrise plus rien ; non seulement les cadres de référence vacillent, mais en plus l’insécurité est amplifiée par l’opacité de cette Vérité fraîchement émergée. 

 

Lorsqu’on est soi-même impliqué dans ce complot, mais pour n’en être qu’un spectateur parasite et perplexe -comme c’est le cas dans le film-, alors décidément plus rien ne sera comme avant. Surtout que l’attraction est trop forte ; Tom Cruise s’est senti vaciller vers l’Horreur et le Néant, mais il réclame encore sa dose, comme s’il avait mis le doit dans un engrenage vicieux mais fascinant, comme s’il fallait, à tout prix, être dépendant. Pour cela, il y aura retour vers l’endroit du choc (physiquement d’abord – mais de toutes façons, c’est toute l’attention qui y converge -par des recherches ou spéculations anarchiques), pour accomplir le trauma fraîchement entamé. La plaie est ouverte et en cours : il faut souffrir pleinement, pour pouvoir cicatriser, ou assumer ce passage à un nouvel état de conscience – et d’acceptation du Monde et de sa pauvre condition. Même si c’est au prix de la provocation d’une puissance obscure ; il faut s’arracher à soi jusqu’au-bout, puis reculer dans sa bulle plus tard, peut-être (quitte à la régression devant sa conjointe). 

 

De ce monde baroque, enivrant et fantasmatique, Kubrick fait une sorte de lieu de passage initiatique… vers un après inconcevable et probablement, inaccessible à moins d’un allez sans retour. Le récit prend la forme d’un conte : cet enfant dans une soirée d’adultes est mis en garde par une âme charitable et il a la possibilité de fuir, mais la tentation est trop forte. Puis tout se referme sur lui, car c’est un univers ou il faut surtout ne pas redevenir un Homme, un simple individu hors de la danse ; Tom Cruise est comme un nouveau-né, c’est un néophyte face à la vie, il est nu et sans gouverne. Et s’il se sort de ce piège dans lequel il s’est lui-même précipité, c’est pour se trouver détenteur d’un secret d’autant plus terrible qu’il s’agit d’une vision inachevée, dont il ne connait que la surface émergée. Lui sait ; d’autres savent qu’il sait ; et le voilà seul au milieu de loups potentiels et de confidents qui seront trop incrédules, trop désinvoltes ou trop bien au courant.

*

 

Expérience pure et sublime

 

Eyes Wide Shut procure la jouissance de la nouveauté, la jouissance même du danger pour son héros. Il ouvre, même s’il reste lointain, sur une antre exotique, ou tout est désinhibé et beau – c’est du dionysiaque sous contrôle. Celui qui assiste à un tel spectacle en aperçoit toute l’horreur tacite et les fulgurances manifestes, mais pas plus et il ne sait ni d’où elles viennent ni où elles vont. Eyes Wide Shut est aussi l’expérience du vertige ultime : soi devant le néant. Pour ce spectacle comme pour les tenants et aboutissants de l’environnement, tout se joue ailleurs. Cruise ne voit qu’une partie, il sait un peu pour se retrouver tout à fait démuni. Et alors que les autres sont dans l’illusion, lui est dans la dérive, hors du monde et égaré dans un soi exsangue. C’est l’histoire, éternelle, de l’assimilation progressive du chaos originel et de ses traces nichées partout ; ceux qui s’engagent sur cette ligne n’en ont jamais fini, et la ligne est arborescente, aussi il est difficile de se retrouver au même constat au même carrefour ou dans le même modèle. 

 

Le dernier film de Kubrick raconte cette incapacité de vivre pleinement, surtout si l’on vit hors de soi ; tout n’est qu’aliénation, même douce et sublime. Les liens et structures sont partout ici-bas, comme l’élite et ses parties fines, ses rituels et, sûrement, la pesanteur du libertinage comme voie supérieure (et compensation absolue). Cette impossibilité tient au matériel et au statut, sans doute à la spiritualité ou l’idéal s’il est public ; Eyes Wide Shut évoque ce plafond de verre pour l’immense majorité des Humains, qui ne seront jamais des animaux comme les autres, qui seront toujours floués ; manipulés ou impuissants. Voilà l’optique : réussir sa vie et baiser. La supériorité de la bourgeoisie est clinquante en vain, anecdotique, car celle-là est arrogante de peu – elle n’a pas conscience de ses enfantillages, ni de la pauvreté et de la vulgarité de ses transgressions. Mais il y a toujours un autre espace, un autre champ possible : c’est pour cela que Cruise reviendra finalement vers la structure, ou la norme, l’état, qu’il aura le plus éprouvé et en sort fortifié et validé à jamais.

 

Eyes Wide Shut rejoint la liste de ces rares films sachant déliter l’esprit et stimuler l’imaginaire ; nous divaguons tout en restant rivés sur l’écran et investi dans cet espace mental là. Il est de ces films qui vous pénètrent et avec lesquels vous marchez. Ce cinéma ultime brise la volonté rationnelle et analytique ; c’est un cinéma comme celui de Lynch, omniscient, fabriqué par des perceptions transgressant les codes ; la morale de la Civilisation n’est ni louée ni à réformer, il faut simplement abattre ses manifestations artificielles pour obtenir cette résurgence quasi animale mais somme toute innocente. C’est aussi la représentation physique d’un espace intérieur, des perceptions mentales et du psychisme seul – avec ses lois ; le social s’efface (ou plutôt l’essence qui y conduit le dépasse, est mise en valeur plus que l’objet ou le contexte – idem pour Full Metal Jacket, totalement intemporel, voir même transversal du point de vue du genre), les guides et repères aussi. Il lit entre les lignes : les désirs et surtout l’ordre du Monde sous-jacent. Kubrick est un immense cinéaste car il ausculte le Monde et l’Esprit en utilisant, en aspirant vers son oeuvre, mais sans chercher l’inclinaison, la posture, sinon vers sa vision de la vérité – c’est en ça qu’il a été, à plusieurs reprises dont Eyes Wide Shut en particulier, un artiste total. 

 

Note globale 99

 

 

Page Allocine ou Page Metacritic    + Zoga sur SC

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16 Réponses to “EYES WIDE SHUT ****”

  1. Voracinéphile septembre 26, 2012 à 16:29 #

    Ah, voilà enfin cette fameuse chronique sur Eyes Wild Shut promise depuis longtemps ! J’avais perçu quand je l’avais découvert l’attrait de Cruise pour la mystérieuse orgie masquée et ce côté « théorie de complot ». Mais tu repousses les limites de l’analyse beaucoup plus loin que ce qui a l’habitude de ressortir. Vu que j’ai prévu de revoir le film depuis un moment (la chronique tombe donc à point nommé), mes interrogations se tournent essentiellement maintenant vers le personnage de Nicole Kidman (vu que celui de Tom Cruise est ici disséqué en détails). Quel est son parcours dans l’histoire, son évolution ?
    Le parallèle avec Lynch me semble évident maintenant pour Eyes wild shut. Mais les objectifs des deux cinéastes divergent. On cerne parfaitement ici les objectifs de Kubrick avec ses choix de mise en scènes, Lynch part plus facilement dans l’irrationnel symbolique, l’onirisme (j’ai une relation assez particulière avec son cinéma, en dehors de Dune et Elephant Man). Ses moyens métrages surtout. Autant j’ai beaucoup aimé The Grandmother, autant Rabbits m’a laissé complètement de marbre.

    • zogarok septembre 26, 2012 à 18:12 #

      Le parallèle avec Lynch, ce n’est pas tellement pour créer un lien entre Kubrick et Lynch (même si ce dernier opus est son plus « lynchéen »). C’est que :
      1 – comme l’ensemble de l’oeuvre de Lynch, cet Eyes Wide Shut atteint des hauteurs stratosphériques, qu’il dépasse la préférence personnelle pour s’imposer comme un film-total, d’une puissance évidente
      2 – Eyes Wide Shut est incroyablement pénétrant, il cerne les « ordres » essentiels, qu’il s’agisse des motivations de base, des structures sociales, ou éventuellement de rapports de force plus directement liés au pouvoir – donc aux abords de la Théorie du Complot
      Il montre que l’Enfer comme le Paradis sont sans doute sur Terre et que chacun a des limites dans son exploration du Monde ; et que notre nature propre définit cette « aptitude » à l’exploration. Exactement le genre de perspectives amenant à devenir révolutionnaire, dépressif, décadent ou fasciste. Ou petit-bourgeois.

      Une relation particulière, comment ça ? DUNE et ELEPHANT MAN sont les seuls dans lesquels tu est pleinement « entré » ? C’est eux qui m’ont le moins enthousiasmé, avec peut-être INLAND EMPIRE, que je n’ai pas finit de voir. J’ai un quator fétiche : Blue Velvet-Sailor&Lula-Eraserhead-Lost Highway. Je pourrais facilement y ajouter Twin Peaks.

      Je n’ai pas tellement relevé l’intérêt de Kidman. C’est le membre fort du couple, stoique, cynique (au sens strict) et complaisante, mais capable de bousculer le rêve aussi. Elle n’a pas les espoirs ni l’idéalisme de Cruise, elle est beaucoup plus « résignée » et prend la vie comme une farce, tout en se tenant à carreau, respectueuse du confort qu’offrent toutes les hypocrisies et les lignes droites de son Monde. Elle n’est pas si intéressante parce qu’elle est un peu « vide » et s’en porte bien. Il n’y a pas de possibilité de crises, de drames chez elle.

  2. Voracinéphile septembre 26, 2012 à 21:01 #

    Amusant comme un film qui m’avait semblé brumeux à l’époque où je l’ai découvert peut devenir fascinant avec tes explications (ces deux points, splendide résumé de ton développement).
    J’ai une relation particulière avec Lynch, chaotique pourrait-on dire. Ses courts métrages, ça passe ou ça casse, et ses longs métrages, je suis d’humeur variante. Il y a des séquences que j’adore (Blue Velvet avait des passages fascinants, et certains détails de Mulholland Drive m’ont marqué) et des moments où je m’ennuie… Je met à part Elephant man et Dune car ce sont ses oeuvres les plus « classiques » dans la forme que j’ai pu voir. Dune étant une grosse commande foirée ultra kitch que j’adore (sérieusement, j’y trouve des ambiances qui m’ont fasciné quand j’étais très jeune (j’ai dû découvrir le film à 8 ans)) et Elephant man un drame sombre de facture classique, mais touchant. J’ai Lost Highway que je n’ai jamais vu, et j’ai bien sûr vu Eraserhead, film ô combien énigmatique et torturé, que j’ai aimé globalement (mais quand ça part vraiment en « délire », j’avais émis des réserves… Il faudrait que je revois pour bien précisé jusqu’à quel point j’arrive à suivre Lynch)… Cherche Rabbits en tout cas, et donne moi ton avis.
    D’accord pour le personnage de Nicole, elle est plus un « accessoire » du film, avec certes son parcours, mais moins mis en relief et globalement constant pendant le film alors que Cruise effectue une sorte de boucle qui « l’instruit ».

    • zogarok septembre 26, 2012 à 21:23 #

      Quoi, tu n’as pas vu « Lost Highway » !!!?? Bien : autant « Blue Velvet » est instinctivement mon favori, autant « Lost Highway » est le plus lynchéen de toute l’oeuvre lynchéenne… Il n’y a pas pour autant les pesanteurs morbides qu’on peut ressentir face à « Eraserhead » ; c’est aussi expérimental et dérangé, mais beaucoup plus tonique, « clipesque » même.
      Vas-y doucement sur l’euphémisme, quand même. Il y a des temps pour voir certains films, et « Eyes Wide Shut » est tombé à pic, vu en juin-juillet, c’était tout à fait un moment ou des sujets qui m’agitent se retrouvaient là – et je ne calquais pas. Même le côté « théorie du complot » : les farfadaises des Internautes ne m’intéressent pas, mais ce qu’elles cherchent à cerner est fascinant (ou à compenser – combien de « complotistes » se servent d’explications grotesques pour lâcher prise, pour prétendre que toutes leurs difficultés ne viennent pas d’eux-mêmes…).
      On ne peut que aimer « Dune ». Il est lent, pas forcément cohérent avec lui-même, mais il abonde de gimmicks parfaits, de symboles grandiloquents, de créatures surnaturelles, bref, c’est gratiné. Mais ce n’est pas un de mes films-fétiches de Lynch.
      Curieusement, je ne me suis jamais intéréssé à ses courts-métrages. Il y a déjà beaucoup de matières dans ses longs. J’en ai vu un, peut-être « The Grandmother » mais ce n’est pas du certain, qui avait les germes de productions futures, mais restait beaucoup plus statique.
      RABBITS, qu’en dire… C’est une sitcom avec rires pré-enregistrés, sauf que c’est une famille de lapins stones qui hésite entre tout déballer et rester dans la routine. Il y a un danger mais ils ne savent pas comment s’en tirer, alors ils meublent. Et ça les rend encore plus ridicules. Un peu comme dans « Eraserhead », leurs délires commencent à prendre de le place, physiquement même. Et la menace sourde se matérialise, mais seulement pour eux, le Monde ne le voit pas. Lynch devait être un enfant un peu réprimé, non ?

  3. Voracinéphile septembre 26, 2012 à 23:00 #

    Bon, je tenterai de faire un effort avec Lost Highway, mais en anglais non sous titré, ça va être une expérience…
    Tout à fait d’accord avec ton analyse de Rabbits. J’y ai vu moi aussi une sorte de version de l’Enfer de Sartres en mode télé réalité avec des lapins qui débitent des phrases qui sonnent comme un dialogue incohérent. Mais j’ai eu plusieurs fois l’impression qu’il s’agissait en fait de 3 monologues récités à tour de rôle, ce qui accentuerait la solitude de chacun.
    Je pense que Lynch est un peu « niqué de la tête » (si tu m’autorises cette expression distinguée), mais qu’il a très bien su gérer ça en pliant le cinéma à son imaginaire, en expérimentant beaucoup à ses débuts (« The grandmother » est une énorme expérimentation) et en prenant un véritable soin graphique avec le temps pour réaliser ses films (Blue Velvet et Mulholland Drive sont d’une beauté rare). J’ai entendu du mal d’Inland Empire, mais je ne sais pas pour autant si il est en train de se casser la gueule… Après, il a donné peu de détails sur son enfance, je crois. Mais pour nous balancer du Eraserhead comme premier film, il a dû lui arriver quelques tuiles, probablement. Et quand tu vois sa version de l’alphabet dans The Alphabet…

    • zogarok septembre 27, 2012 à 16:45 #

      C’est idiot mais je me suis cantonné à ses longs jusqu’ici, ou à la série TWIN PEAKS. THE ALPHABET, je le vois comme le cri d’un enfant qui ne sait pas naître et peine à se soustraire à lui-même pour intégrer le Monde. Qui perd sa « pureté », sa conscience vierge et absolue.

      Je viens de découvrir THE GRANDMOTHER. C’est déroutant, c’est un film rare, mais ça n’a pas la même puissance que les longs. Bien sûr, Lynch se permet tout, teste sans limite le potentiel « images & son », mais le résultat est paradoxalement moins étrange que sur ERASERHEAD ou INLAND et il n’y a pas l’universalité de BLUE VELVET. C’est plutôt une thérapie. Fascinant donc, mais rude d’approche et pas forcément significatif. On ne peut pas s’étourdir aussi facilement, ni percevoir subitement un sens profond. Il faut se taire, faire le vide et écouter : et ça, c’est un gros effort demandé au spectateur. Il faut peut-être une « rampe d’accès » avant d’être lâché dans ce genre de mondes. Pour autant, cette histoire d’ange gardien/ami imaginaire est touchante – le climat incestueux du début est foutraque, mais progressivement accouché (puis carrément explicite), et ça prépare largement ERASERHEAD, l’angoisse n’a pas le même objet mais c’est quand même des raisons similaires, liées à la famille, au devoir.

      Je ne sais pas quel était ce court, du coup. La durée était proche de celle de THE ALPHABET et le style entre ERASERHEAD et GRANDMOTHER. Mais je l’ai vu au tout début, quand je découvrais Lynch et me réjouissais de tomber sur quelque chose d’aussi fantasmagorique, halluciné et débridé que ERASERHEAD.

  4. chonchon44 septembre 27, 2012 à 11:03 #

    Ben dites donc… je n’avais pas vu tout ça dans Eyes Wide Shut ! Je l’avais sans doute pressenti, mais pas vraiment matérialisé. C’est un film que j’ai adoré. Mais du coup, au vu de ton magnifique article, et des commentaires de Voracinéphile, j’ai super envie de le revoir !

  5. arielmonroe septembre 30, 2012 à 19:32 #

    Grand grand film avec un côté prophétique. Kubrick a laissé un message fort, j’ai toujours pensé comme toi qu’il traduisait un certain défaitisme face aux possibilités d’agir dans le monde et par rapport à l’élite qu’il a peut-être fréquenté, mais qui le laissait agir tant qu’il restait sur des sujets publics. Ca fait un peu théorie du complot mais en même temps il y a autant de paranoia que de résignation. La paranoia est chez le personnage et la résignation c’est dans tout le ton du film. Et la description de Kidman dans les commentaires est très juste du coup.
    Le « plafond de verre pour l’immense majorité des Humains », tout est dit.

    • zogarok octobre 1, 2012 à 11:38 #

      Nous avons totalement la même lecture. Même si le « concept » donne matière aux idéations paranos, il y a toujours une caste vivant au-delà de la scène commune. Kubrick n’est pas dans la contestation ou l’anti-autoritarisme, il a passé ce cap depuis longtemps, c’est pour ça que ces films garderont sens.

  6. mymp octobre 1, 2012 à 23:32 #

    Je l’ai vu à sa sortie, complètement fantasmée pour ma part puisque le film sortit le jour même de mon anniversaire. J’y avais vu un signe à la con, quelconque, énorme pour un cinéphile comme moi et adorateur de Kubrick, mais je sais surtout que l’attente fut plus fébrile que la découverte du film qui me laissa sur ma faim (analyse du couple évaporée). Honte à moi, et en même temps il est de ces films que je n’ai vu qu’une fois et que j’attends (pourquoi ?) de revoir, repoussés le plus longtemps possible, je n’ai donc jamais revu Eyes wide shut. Ta magnifique critique (« C’est du dionysiaque sous contrôle » : j’adore !) va enfin m’y décider… un jour… peut-être.
    Tu parles de quatuor lynchien (au passage, la pub H&M avec Lana del Rey m’a énormément fait penser à Mad men), le mien sera Mulholland Drive, Twin Peaks (le film), Lost highway et Blue velvet (mais mon cœur balance avec Une histoire vraie).

    • zogarok octobre 2, 2012 à 08:24 #

      Pour le quator lynchien/lynchéen, j’exclue MULHOLLAND parce que j’ai sans doute le même rapport avec lui que toi avec EYS, mais à un degré moindre. TP le film est tout près, peut-être même qu’il mériterait de chambouler ce classement. Pour H&M et Lana del Rey, je n’avais pas relevé (vu un seul épisode), mais c’est exact, ça s’inscrit dans cette vague « nostalgique » citée par Cinemabynight.

      Evidemment je t’incite à le revoir, pas seulement pour l’analyse du couple mais pour retrouver une vision totalement désenchantée, mais somme toute « réconfortante », parce que purement cynique ; après tout, il y a toujours un « ordre » et au moins, nous savons que nos efforts et nos espoirs ont leurs limites. Donc l’absurde est partagé. Mieux vaut l’éviter dans une période ou on est tout rempli de bonnes intentions et déborde de volonté, donc. Mieux vaut être convaincu aussi qu’on trouve d’abord les réponses en soi et pas dans le monde extérieur..

      15 septembre donc ; mais de quelle année !?

  7. mymp octobre 3, 2012 à 12:21 #

    Voilà une question bien indiscrète… Un indice peut-être ? L’année de la mort de Li Xiao-Long (pas de Google, merci !). Juste retour des choses : et toi donc ?!

    • zogarok octobre 3, 2012 à 12:41 #

      Lancer une telle suggestion, compte tenu de mon besoin de tout savoir, forcément tu était cuit. Bien, Mymp a donc 39 ans et deux semaines et demi.
      Pas eu besoin de Google, Bruce Lee arrive bientôt sur Zogarok.
      J’ai 21 ans le 15.

  8. NeoDandy juillet 7, 2013 à 16:54 #

    Critique et analyse qui se révèlent au moins aussi passionnées que le film de Stanley Kubrick. Je l’ai bien apprécié, même s’il n’est pas mon favori. Cette façon de voir les choses est très développée, argumentée : rien à redire.

    Et, en fait, si. Peut-être. Je ne trouve pas que Tom Cruise soit, pour la comparaison employée, tel un « enfant ». Il en a la curiosité (Cf. Forcer son ami à avoir le mot de passe, le questionner voire le « cuisiner » …) mais il est en parfaite conscience et « force » même sa présence dans le lieu. (Costume acheté très tard dans la nuit; avertissements du personnage féminin et, simplement, tout ce qu’il peut « voir » dans ce lieu.)

    Un lieu initiatique certain (On dénote un Avant/Après notable après cet épisode) mais, c’est peut-être personnel, la dimension de l’enfant n’est peut-être pas la meilleure image pour ce personnage.

    • zogarok juillet 14, 2013 à 18:15 #

      Il est dans la position de l’enfant dans le sens où il se trouve face à une réalité nouvelle, beaucoup plus adulte que lui, beaucoup plus profonde que sa compréhension jusqu’à présent. Il fait un bond de maturité et se rapproche de la pleine conscience ; et de la désespérance d’un vieillard qui aurait perçu les limites.

      Il me semble plutôt dépassé (au point de ne pas réaliser le décalage entre le milieu où il débarque et sa venue dans un tacot commun) et sans aucune maîtrise, emporté par l’excitation – là encore de l’enfant qui regarde, par le trou de la serrure, la vérité. C’est un enfant comme le sont tous ceux qui n’ont pas entre leurs mains le destin (comme tous -?) et en plus l’ignore.

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