LA NUIT DU CHASSEUR ****

19 Sep

5sur5  Devenu classique reconnu, La Nuit du Chasseur (1955) reste un OCNI, une bizarrerie dans le paysage cinématographique. Échec commercial, incompris et snobé à sa sortie, il restera l’unique film réalisé par Charles Laughton. Celui-ci était de son vivant un acteur très apprécié, dont les performance les plus fameuses sont celles pour Quasimodo et Les révoltés du Bounty. Avec La Nuit du Chasseur, il a réalisé un conte lucide, contenant toute la noirceur et la beauté du monde. C’est une séance d’exorcisme et de recueillement, où Laughton utilise un postulat eschatologique pour soulever des sensations que la culture et le langage ne peuvent que refléter mais jamais créer. La Nuit du Chasseur est aussi un chef-d’oeuvre sur le plan esthétique, actualisant l’expressionnisme du début du XXe siècle, adoptant le point de vue d’un garçon de dix ans, employant un symbolisme abondant et cristallin, créant des contrastes et des jeux de lumière amalgamant le merveilleux et le réalisme le plus cru.

Dans l’Amérique rurale, deux enfants sont poursuivis par un faux prophète cherchant le butin caché par leur père, son ancien compagnon de cellule. Dans un premier temps, il s’installe dans leur petite ville et épouse leur mère. Par la suite, il tâchera d’arracher ces enfants à une famille d’accueil. Laughton fait preuve d’une finesse et d’une pertinence de chaque instants, dignes d’un roman analytique. Qu’une omniscience intuitive ou une conscience délibérée soit à l’oeuvre, le résultat est édifiant dans tous les cas. Le film est l’adaptation d’un roman de David Grubb qui a bouleversé Laughton et celui-ci s’y est confondu ; les puristes trouvent d’ailleurs -c’est l’un de leurs seuls reproches béton- de n’être pas conforme à cette mission. Mais Laughton s’est emparé d’un objet et y a projeté son génie, ses thèmes, sa singularité ! Dans sa Nuit du Chasseur, les enfants quittent le monde factice forgé par les adultes ou les contes ridicules (comme parfois ceux de Disney). L’innocence enfantine, c’est une création d’adultes ! Un enfant peut être avisé, d’autant que son cadre de perceptions est propre et net ; et les drames stimuleront sa vigilance.

Voilà la configuration pour les deux enfants comme pour les spectateurs. Ce déniaisage n’est pourtant pas synonyme de cynisme : dans La Nuit du Chasseur, pas d’espoirs fous, mais des boussoles morales, des repères, une capacité de résilience et même la croyance en un ordre naturel capable de venir à bout du Mal et de la démence, tant que les individus les plus libres et les plus purs oseront être eux-mêmes. C’est ainsi qu’apparaît également Rachel Cooper, une tutrice rude et honnête valant mieux que toutes les nourrices gâteuses ou insipides en mode automatique. Rachel, c’est une Mary Poppins sans bullshit, sans bonheur obligé ; elle regarde les choses en face, assume et connais son rôle sans sortir tambours ni trompettes, est dure et sèche mais toujours là, protectrice et juste, irréprochable et vertueuse en somme. Elle ne ressemble que de loin à Madame Spoone par sa sécheresse ; et elle connaît les refrains sacrés que le prophète toxique reprend à son compte.

Le révérend Harry Powell est tout autre. Se présentant comme un pasteur, il instrumentalise le message de la Bible à ses propres fins, perverses. C’est le Mal pur, prenant la forme de la lumière. Il cite les Saintes Écritures au milieu de ses laïus mystificateurs et malveillants. Si vil soit-il, c’est un fanatique sincère, se référant à Dieu et à sa propre religion, amalgame de celles courantes (protestantes/catholiques) et du déguisement de ses propres pulsions. Quand les adultes sont faibles et imbéciles, il en profite. Ainsi il hystérise la population, surfe sur le besoin de moralité et les peurs pathétiques. Il hypnotise la mère des enfants, laquelle n’a plus qu’à creuser son délire pour rester aveugle à son attitude vampirique. Madame Spoone, la bigote envahissante et loquace, toujours prompt à émettre son avis bruyant et irréfléchi, l’adopte directement, toute heureuse de trouver une autorité pour valider son odieuse attitude.

 

nuit chasseur

 

Peu d’œuvres ont su si bien évoquer l’enfance, en tant que telle bien sûr et surtout confrontée à des événements traumatisants ou des environnements destructeurs. Charles Laughton montre des adultes incapables d’être un soutien pour les enfants (y compris dans la famille : la mère est balayée, le père est irresponsable et son substitut est un prédateur). Si certains sont des béquilles ratées, d’autres sont des bourreaux stupides ou obscènes. Autour de John et Willa, les adultes sont dans l’illusion, aveuglé par des normes les violentant continuellement, leur interdisant toute ascension et toute autonomie. C’est leur état infantile, qu’ils ont généralisés jusqu’à cet âge avancé, en se berçant de repères poussifs et en parodiant une conscience véritable. Et car ils veulent juste la paix, ils rejettent tous les maux et les incohérences sur des coupables tout désignés ; car il ne faut jamais voir quoi que ce soit en mesure de troubler leur ataraxie et leur croyance que tout est bien et sain chez eux.

Il n’est pas étonnant dans ces conditions que La Nuit du Chasseur n’ait pas trouvé facilement d’écho. C’est un film profondément dérangeant, complexe et sans doute paradoxal aux yeux de certaines natures. Laughton y exprime un idéal d’harmonie, d’humilité et il montre comme l’ordre établi peut parodier cet état. Les adultes sont sereins et surtout médiocres ici : ils sont un poison. En quoi sont-ils humbles, recueillis ? Ils sont portés par la raison dominante et dépourvus de consistance ; leur sérénité sent la mort, l’ineptie et le déni de soi, elle n’a rien à voir avec une condition mature. Les enfants qu’ils accueillent sont les prisonniers de cette Humanité négligée, molle, sans la moindre tenue. Et qu’apportent ces adultes ou ces parents ? Ils ne pensent qu’à gronder les enfants et leur apporter des enseignements dont eux-mêmes ne comprennent rien, si ce n’est la lettre à exécuter. Madame Spoone est le parfait superviseur dans ce monde où les enfants n’ont de place qu’en tombant sous les coups et devenant de pauvres outils abrutis.

À elle comme à tous les autres s’oppose donc Rachel Cooper, apportant les soins et la sécurité aux enfants tout en les éveillant et en posant un cadre déterminé. Elle aussi est humble, elle compose avec ce qui est, mais elle n’en est pas anesthésiée pour autant. Ce personnage est d’une simplicité totale, franc, avec ses vices et ses lourdeurs certainement ; et il ressemble à un rêve, car Rachel est la mère et la bienfaitrice, mais elle est aussi le père fort, celui qui ne ment pas, celui qui brandit sa puissance quand des forces hostiles sont là. Le contenu psychanalytique du film est certain et ne doit rien aux banalités recyclées par Hollywood (notamment dans la décennie précédente, les années 1940). L’oeuvre dit beaucoup parce qu’elle est visionnaire, non parce qu’elle serait otage de modèles périmés, vulgaires ou approximatifs ; ceux qui ont fait tant de jolis divertissements et d’escapades inspirées, mais sûrement pas des produits aussi inspirés que celui-là. La Nuit du Chasseur est un enfant sans domicile, tombé à Hollywood par hasard, arrivant avec son regard pénétrant au milieu des moralistes las et des virtuoses conventionnels. C’est un monstre avec une pureté et une éthique libératrices. Comme lorsqu’un sage descend de sa montagne et interrompt les joueurs.

Note globale 94

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Voir le film sur Full-Streaming 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.

.

Publicités

2 Réponses to “LA NUIT DU CHASSEUR ****”

  1. Selenie Cinéma octobre 5, 2015 à 17:36 #

    Top 10 de mes filsm préférés. Juste parfait

  2. Moonrise octobre 11, 2015 à 16:56 #

    C’est un beau film et la critique lui rend bien justice.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :