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PRÊTE A TOUT ****

19 Juin

5sur5  Deux ans après Malice, Nicole Kidman nuance son personnage de ‘perverse narcissique’ pour interpréter une psychopathe lisse, attrayante, douée, à la petite portion d’âme obnubilée par ce qui brille. Comme elle le démontre avec une si belle application dans les apartés face caméra sur fond blanc, elle a intériorisé les attentes culturelles, la ‘véritable’ hiérarchie sociale, ce qui est ‘véritablement’ éthique, donc ce qui vaut d’être aimé, désiré, respecté (et pas ce qu’on approuverait mielleusement sans vibrer) : la réussite sociale et une prestance supérieure irradiant les médias et les spectateurs. Qu’importe si cela revient à meubler si on est le plus ravissant des meubles.

La construction en flash-back donne l’occasion à la poupée de porcelaine assertive de participer au commentaire sur sa vie, son œuvre, manifestement maléfique et méprisable aux yeux des autres – ce qui ne semble pas la préoccuper puisque ses performances ont été parfaites. Les témoignages permettent de prendre une distance avec son cas, distance émoussée le reste du temps par la complaisance. La rigueur de la mise en scène ne permet pas ce sursaut moral, seuls des recours tranchés comme les laïus de Janice (jalouse et frustrée plutôt qu’avisée) et quelques décharges humoristiques peuvent enrayer la machine – c’est peut-être pourquoi ils sont insipides et éventuellement lourdauds (les deux familles sur le divan télé, l’introduction de Jimmy et Russel). L’humour est meilleur quand il accepte le jeu de Suzanne, en œuvrant comme elle dans le sarcasme sans affectation. Les meilleurs exemples concernent un homme chéri, avec l’usage d’All By Myself et l’irrésistible dédicace en fin de flash météo.

Le point de vue sur la captation des fantasmes par la télévision est assez habile et s’étend immédiatement aux réseaux sociaux. Même s’il surfe sur la morale à l’égard de la corruption des âmes par les médias, il ne tombe pas dans le niaiseux et ne prend pas le support dominant dans le présent pour un responsable à l’initiative du ‘mauvais’ (si c’est à cause d’une critique à la présence opportune dans un ‘produit de commande’, qui n’a pas eu la chance de se développer, alors ce ratage est bienfaiteur). L’époque se prêtait parfaitement à une telle représentation (la gamine assujettie partage les rêves miteux de l’ado shooté du Storytelling de Solondz). Network et Videodrome avaient déjà fait le travail de fond à propos de cette emprise des écrans sur les masses ; To Die For fait plutôt celui de démonstration, quasi parodique, que fera douze ans plus tard Live ! à propos de la télé-réalité (où Eva Mendes s’expose afin de remplir sa fonction de maîtresse d’une expérience certes répugnante, mais remarquable, sommet et climax dans l’histoire de son secteur).

Si Prête à tout fonctionne tellement c’est grâce à cette candide froide portée haut par sa détermination à toute épreuve (l’écriture est excellente mais tout est prémédité, il ne faut donc pas compter sur le suspense pour accrocher – puis la conclusion est d’un guilleret plombant, peu importe le visage du tueur à gages). Suzanne est une enveloppe magnifique sur une coquille d’un genre répandu, presque condamné à la poursuite compulsive du succès ou bien de la visibilité, sinon vautré dans l’ennui et rongé par la mesquinerie. Un genre transversal ici incarné dans une ‘vraie’ et extraordinaire femme fatale – pas la fantaisie tirée d’un imaginaire présumé strictement masculin (si elle relève c’est via le type rationnel, comme dans La fièvre au corps). Jouer la femme objet pour la galerie ? Avec joie – si c’est ce qu’il faut [pour imprimer son image] elle coche cette case aussi ! Son énergie, son ambition et sa vanité immenses se répandent sur ce qui se trouve là en attendant mieux ; Larry est son amant entrée de gamme en attendant mieux et car il permet de viser mieux (mettre un voile sur la nature criminelle de sa belle-famille n’est même pas nécessaire, car ce qui reste hors-champ et hors-lumière n’existe pas pour elle – et probablement pas pour ‘l’opinion publique’).

Finalement la grande force du film, passé cette fusion avec le côté grotesque et éblouissant du personnage, est sa capacité à montrer, sans emballement, les limites et fatalités inhérentes à son triste génie. Elle sait innover et initier des projets (dans cette modeste chaîne locale où une telle « tornade » est décalée), mais est dépourvue d’une intelligence créative et surtout d’une quelconque lucidité ‘en profondeur’ (et elle est sans doute trop jeune et vernie pour le savoir). En revanche elle a celle de faire le nécessaire – et s’y applique sans les limites de ‘petits esprits’ englués par des barrières communes – morales en particulier. Elle excelle dans une sorte de flatterie supérieure – cette capacité de faire passer les désirs de l’autre pour une réalité, lui faire croire qu’il vit quelque chose (même si elle la déploie rarement à fond car cela exige de se décentrer de sa propre valeur). Mais la satisfaction la broie. Quand elle obtient l’attention des caméras, ses efforts et ses effets deviennent trop voyants. La prestation se rigidifie, la spontanéité s’éteint – l’enthousiasme et l’émotion dévorent cet esprit plastique et neutre, il n’y a plus d’espace pour souffler entre les emprunts et les paroles toutes-faites, la confiance creuse en ces formules devenant fatale sans le relais de ce don de l’adaptation.

Quand Suzanne a obtenu ce qu’elle voulait, elle n’arrange plus le masque, laisse à l’air libre ses priorités – un gros cynisme, voire un bon sens réaliste l’emporte ouvertement. Son obsession d’être vue, comme tous les dopants, a des contre-coups terribles et l’éloigne de la réalité (dont elle est tellement dépendante). Les assauts des journalistes, même s’ils sont grossièrement avides ou dédaigneux, sont perçus comme des applaudissements (bande-son subjective à l’appui). Suzanne est entièrement dans la logique de ces marchés où la visibilité est l’essentiel. Il faut rester à l’affiche en suscitant une demande (même assassine), peu importe la qualité de la réception, peu importe la défiance – mais dans son cas cette notion d’hostilité est naturellement dans l’angle mort, ce n’est pas un calcul ; en elle il n’y a jamais l’once d’un début de polémique, aussi elle n’en soupçonne pas la portée chez les autres. Cette inertie intérieure est pour beaucoup dans ce qui la rend à la fois désirable et sympathique malgré sa dangerosité – un tel démon vivant dans la parodie ne connaît que des tragédies sans douleur.

Note globale 86

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Suggestions… Rusty James * Le Conformiste * Eyes Wide Shut * Serial Mother * Bronson + Gone Girl 

Scénario/Écriture (7), Casting/Personnages (9), Dialogues (9), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (9), Visuel/Photo-technique (8), Originalité (6), Ambition (7), Audace (7), Discours/Morale (6), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (8)

MBTI-Caractérologie : Typiquement une ennea-3 malsaine. Active-Froide dans la caractérologie de Le Senne, tombe dans la case du type Sanguin.

Les +

  • un de ces films parfaitement remplis, plein de détails éloquents et permettant de soutenir la revoyure
  • percutant, précision des dialogues
  • Kidman est formidable, les autres acteurs excellents également
  • souvent réjouissant
  • fin concernant les personnages, même si c’est en laissant la plupart faire de la figuration
  • peu ou pas de sérieux défauts, surtout des points ‘moins forts’ (à force de se frotter à l’artificialité le film s’y converti, son originalité n’est pas ‘en propre’) – ou relatifs au niveau d’adhésion du spectateur
  • sait passer au-delà de la condamnation ou de la suspicion pour apprécier le personnage et ses biais de perception (tout en rappelant sur quelques plans que c’est une charmante psychopathe)
  • toutes ces beautés artificielles qui sembleraient simplement criardes ailleurs et sans Kidman

Les –

  • le premier quart-d’heure est relativement lourd (quoiqu’enthousiasmant) avec son semblant d’enquête et la trop grande place du documentaire
  • un peu moins bon sur la fin à cause du champ réduit par le crime et de la conclusion un peu ‘légère’
  • des scènes moins pertinentes avec les ados mâles ; du forçage dans certains détails (dans les musiques, sur certains plans)

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LE CRIME FARPAIT **

11 Oct

3sur5  Le film s’ouvre sur le laïus d’un produit ‘surhomme’ d’aujourd’hui, Rafael (Guillermo Toledo) abolissant le quatrième mur pour se présenter : excellent comédien, incarnation selon lui de l’homme « élégant » assertif. Il se trouve ainsi en décalage avec le beauf ordinaire, bloqué par ses interdits mais surtout, soyons francs, sa paresse, sa médiocrité et ses insuffisances. Evidemment ce genre de Narcisse se croie éternel vainqueur même lorsqu’il n’est pas tout à fait en haut de la chaîne alimentaire ; en attendant il est à la tête du rayon femmes dans un magasin de luxe, le Yeyo’s madrilène, ce qui est déjà inaccessible au commun des ploucs. Lorsqu’une mort similaire à celle de Very Bad Things se produit, son monde menace de s’écrouler.

Heureusement l’une des seules employées qu’il n’a pas goûtée, c’est-à-dire le laideron intégral en contraste avec ses collègues, lui donne un alibi. Lourdes a surveillé les activités de Rafael ces dernières années et va étendre son emprise sur l’objet de ses fantasmes. Il devient dépendant de ses turpitudes, lui permet de gravir les échelons et surtout de trouver le partenaire sexuel et mari qu’elle n’aurait jamais eu. Rafael est passé à côté de la chute pour rejoindre l’enfer. Les humiliations s’enchaînent et les troubles apparaissent (crises de parano, mort revenant sous une forme rappelant les bouffons d’Action mutante), en plus de la crise d’une star dont toutes les aspirations à la gloire, à la puissance et surtout à la beauté sont anéanties. La flamboyante mais fragile identité vole en éclat.

Ce septième opus d’Alex de la Iglesia est toujours aussi malin et grossier, porté par un rythme euphorique. Les ingrédients sont plus gentils que d’habitude, le message sur l’apparence banal et indistinct. L’écriture et le traitement de thématiques parfois très ambitieuses est toujours ainsi chez De la Iglesia : aussi courtes que clinquantes et nourries d’évidences. De la Iglesia est un magicien obscène (Le jour de la bête), avec sa sensibilité de freak (Balada Triste) et une intelligence de surface, pétillante, mettant tout dans la démonstration : gags jubilatoires, humour féroce, tendance au clip, casting de gueules et d’hystériques appliqués (Monica Cervera et sa fascinante dégaine, qui lui a valu de jouer le travelo dans 20 cm), bouffées ‘philosophiques’ ludiques. Du grand-spectacle, grand-guignol, agile et exalté, avec ses réflexions sans suite et ses poses sans fond.

Note globale 62

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Suggestions… Les Nouveaux Sauvages + L’Associé du diable

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (2)

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LE GENERAL DE LA ROVERE ****

26 Sep

5sur5  Deux maîtres du néoréalisme italien collaborent ici : Roberto Rossellini, dont le Rome ville ouverte (1944) donne au genre une impulsion déterminante ; Vittorio De Sica (acteur et réalisateur) s’en fait le relais le plus remarqué. Il réalise ce qui est pour beaucoup de spécialistes le chef-d’oeuvre de la mouvance : Le voleur de bicyclette (1948). Au tournant des années 1950 le néoréalisme commence à marquer le pas, Rosselini découvre alors Ingrid Bergman (sur Stromboli) et s’oriente vers un cinéma plus intimiste et parfois artificiel, peut-être plus ‘bourgeois’ (Voyage en Italie). C’est donc un autre temps en 1959, quand Rosselini fait de Vittorio De Sica le personnage principal d’une adaptation de roman, retraçant un épisode de la Résistance Italienne.

La conception du film ramène justement au néoréalisme et à ses contraintes, du moins elle a de quoi faire semblant. En effet, Il generale della Rovere de Indro Montanelli sort la même année et le temps imparti pour le tournage est serré. Rosselini multiplie les plans longs pour des raisons pratiques et les contraintes libèrent paradoxalement quelques énergies ; le film ne montrera pas grand chose, la mise en scène sera sans effets de manche, mais une ‘vérité’ s’en ressent. Après une première phase maîtrisée mais laissant tout de même dans l’expectative, les pérégrinations de Bertone deviennent passionnantes. Ce point de vue sur la vie pendant la guerre en marge des combats, cette façon de montrer les adversaires politiques d’un pays et les fourbes plus largement (en oubliant de les approcher avec cette dimension intensément à l’esprit) sont rafraîchissants. Les caractérisations sont perçantes, la réalité des protagonistes est prise dans tous ses aspects, ce qu’elle a de plus insolite ou foncièrement autonome parfois.

Taillé comme un antihéros exemplaire, Bertone (Sica) n’apparaît jamais comme un salaud véritable – il n’a pas d’authenticité, il n’a pas non plus celle d’un salaud. Le colonel Muller lui-même est un personnage plein de charme, nullement spirituel mais d’une souplesse étonnante, avec une sorte de bienveillance propre au manipulateur aguerri et revenu de tout. Le cas de Bertone reste le plus fascinant et donne au film la matière d’une fable morale, présentée astucieusement comme immanente, comme si la morale était celle d’un dieu vigilant. Bertone est exécrable mais on l’apprécie quand même. Souriant, très extraverti, jovial comme les circonstances l’exigent, il brille grâce à sa superficialité. Il est devenu lèche-bottes de la Kommandantur parce qu’elle s’est dressée sur son chemin. Son manque de conscience devrait le rendre effrayant, mais il est dépourvu de méchanceté ; pas sans âme, mais avec l’âme des autres. Ironiquement, ses manifestations d’orgueil lui font clamer qu’il s’est fait seul. Ses facultés d’adaptation l’ont fait escroc plus que la poursuite d’intérêts à longs-termes ou de calculs savants ; c’est un émotionnel placide, qui obtient des passe-droits jusqu’en prison.

À force d’être ses rôles et rien d’autre, il est capable de se remplir de la noblesse de ses modèles (et de leurs tics, des plis de leurs personnalités, révélés par exemple au détour d’une citation dans une lettre). Lors des bombardements, droit dans son rôle de Général, il se lance dans une diatribe lyrique sur la dignité pour calmer les hommes dans la prison. Il apporte de la grandeur et de la contenance. Investi Général, il respecte son personnage plus encore que la mission auxquels les nazis et son ‘ami’ Muller l’ont assigné (il doit rapporter l’identité des résistants confondus avec le reste des prisonniers). Au bout du processus, Bertone, sans perdre en vanité, est capable de servir le bien, tout comme il peut agir avec noblesse si celle-ci lui a été suggérée. C’est à ce point précis que toute la laideur de son comportement (vue de loin) devient simple incidence d’une plasticité géniale. Toute cette patte humaine n’attend que des lignes directrices pour agir, faire ou défaire l’Histoire, pour offrir son ego énorme mais vide au plus offrant. Rosselini et De Sica dressent une ontologie très sombre de l’acteur, dans un film bizarrement éblouissant, lui-même traversé sans être dominé par la morale, ou alors comme l’est un otage enthousiaste.

Note globale 86

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Suggestions… Le Trou + L’Armée des Ombres

Scénario & Ecriture (4), Casting/Personnages (5), Dialogues (5), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (5)

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NIP/TUCK ***

26 Juil

nip tuck

3sur5 Rarement une série a si bien su traduire la conscience (des limites et des vices) de la condition humaine rattrapant même ceux qui ont pu se retrancher dans une tour d’ivoire luxuriante. Le duo de chirurgiens au cœur de l’intrigue ainsi que la foule de Nip/Tuck poursuivent des fantasmes de gloire et de célébrité, de jeunesse et de beauté éternelle ; d’immortalité, parfois littéralement, matériellement pour l’essentiel.

Au début de sa carrière (2003), Nip/Tuck fut une véritable révolution. Jamais une série américaine n’avait exposé et surtout abordé ainsi le sexe à l’écran pour le grand-public, devenant un phénomène en abordant un large panel de tabous actuels et éternels (sadomasochisme, homosexualité, transsexualisme, mais aussi racisme, zoophilie et une foule de comportements illégaux). Le phénomène a été si vif que Nip/Tuck reste une pièce maîtresse dans l’histoire télévisuelle ; le destin de la petite chaîne du câble FX, robinet à matchs de catch, s’en est trouvé bouleversé.

Pendant plusieurs saisons et l’ensemble des années 2000s, Nip/Tuck s’est imposé comme le parangon du soap chic et trash, entre cynisme et délectation, kitsch boursouflé et post-moderne gangrené par l’avidité et la folie. Comment ne pas succomber à cet exotisme contemporain, à l’effervescence du catalogue d’excentricités et de dépravations, aux manifestations d’orgueil désespéré ? Surtout que Nip/Tuck, contrairement à beaucoup de ses consœurs, ne reste pas enfermée dans l’évocation complaisante de la superficialité téméraire, de la débauche arrogante et du matérialisme clinquant ; non seulement elle va plus loin dans ses démonstrations, mais en plus elle affiche la stupeur, les angoisses et les refoulements de ses personnages. La série cumule montées d’adrénaline et retombées intenses, masques et sincérité, amour des illusions et acceptation du sort. Nip/Tuck percute aussi par son esthétique spécifique, soutenue par une bande-son revisitant classiques de la pop et introduisant des morceaux électros et alternatifs (surtout les deux premières saisons).

Passant par la farce à l’occasion (une foule de cas étranges, certaines expérimentations de Matt, l’OSS du remplaçant de Christian..), fournissant un lot de bouffons qu’on adore mépriser en les assistant dans leurs misérables leurres (les nouveaux riches, les meutes de vieilles retapées, le critique défiguré), la série prélève pourtant de nombreux cas spectaculaires ou cocasses sur la réalité voir sur les faits divers (la séparation de sœurs siamoises -2.09, la femme clouée à son fauteuil -3.01, l’homme-arbre -5.20, l’implantation d’un visage félin). L’outrance et la vanité du peuple de Nip/Tuck a son corollaire, la tragédie de la dégradation. Les choix, la mortalité, la finitude, la sensation d’invisibilité ; l’intuition profonde que nous somme un atome perdu et se convaincre que la richesse, le statut, le sexe, le pouvoir, sauront inverser cette tendance. Les épreuves classiques de la vie ramènent ces troupes de prométhées factices et régressifs dans le monde commun, mais ils le vivent comme une fosse en-dessous de leur piédestal.

La saison 1 a été un joyeux uppercut, la saison 2 confirma sans se détacher, la troisième fut un accomplissement. Il n’y a pas vraiment de pic dans Nip/Tuck ; la série a été plutôt égale pendant les cinq premières saisons, mouvante dans sa nature mais stable dans le degré de générosité. En revanche, elle perd clairement en cohérence soutenue à partir de la saison 4, tout en réussissant à raccommoder des pistes improbables ; cet aspect triomphe dans la seconde moitié de la saison 5. A cette époque, le fil rouge semble fébrile, les scénaristes avancent manifestement à très moyen-terme : toutefois le divertissement est total et les intrigues pleines d’imagination. Mais l’ingéniosité ne font pas tout et la saison suivante récoltera des audiences désastreuses, au point que les studios la stoppent en urgence pour monter une last season artificielle (et lapidaire). En 2010, le soufflé est retombé et si la série occupe une place dans les esprits et le langage commun, sa nouvelle mouture n’est plus qu’un complément ingrat et ne fait pas référence. C’est la fin de Nip/Tuck au bout de sept saisons. Le déménagement à Los Angeles (ouvrant la saison 5) n’est jamais vraiment passé.

Son créateur et réalisateur, Ryan Murphy, a depuis supervisé Glee et American Horror Story.

saison 1 nip

Saison 1 *** 3sur5

Il y a une hésitation dans l’écriture, l’établissement des profils étant manifestement encore ouvert au début de la série, en particulier pour Liz dont le personnage ne prendra sa forme psychologique stable qu’au bout d’une dizaine d’épisodes. Celui très agité de Gina saura être habilement conforté, alors que Grace ne transformera pas l’essai et sortira d’ailleurs de piste sans crier gare, preuve un peu trop flagrante de son échec.

Saison 2 *** 3sur5

Bien sûr, Ava Moore sème la discorde (auprès de Julia notamment) et porte avec elle bien des secrets et comportements remarquables (détournement de mineur pour le plus anecdotique et rapidement défloré..) ; mais il n’y a pas suffisamment de tension ni de fil conducteur entre les épisodes, l’esthétique et les thèmes particuliers de la série assurant sa validité.

Il faut attendre la fin de la saison 2 pour que s’accélère le rythme ; les auteurs provoquent l’attente et la stimulation en embrassant des sujets audacieux, brassant les tabous (inceste) et les figures romanesques (le riche rentier replié dont la créature s’est perdue -Alec Baldwin, le Jack Donaghy de 30 rock ; le serial-killer fou de Dieu).

Bien qu’attractive et remplie d’anecdotes, cette seconde saison est la moins intense des cinq premières. Si le geste est plus assuré que dans la précédente, l’ensemble manque d’unité et de force ; mais il ne faut pas omettre ses avancées notables (ils concernent la filiation et les liens amoureux).

Saison 3 *** 4sur5

Plus odieuse et violente, la saison 3, pleine d’excès, de fureur et d’urgence, accomplit la véritable vocation de la série. Les scénaristes ne reculent devant rien et assument la cohabitation du génie le plus impétueux et du scabreux le plus gratuit. Le sommet est atteint en fin de saison avec de véritables séquences oniriques, confondant tragédie morale et spirituelle.

Alors que le Découpeur s’en prend aux patients et praticiens de la chirurgie esthétique, l’ensemble des personnages sera approché par le tueur en série ou soupçonné par la police ; et notamment par Kit MacGraw, détective s’acharnant sur la clinique. La saison marque d’importants bouleversements dans les schémas mentaux et les attitudes des personnages, tous pressés à la remise en question ; Christian en particulier, apparaît plus vulnérable et intoxiqué. Pour l’anecdote, c’est dans cette saison que Matt implose et se met en marche vers le statut de loser enchaînant les fréquentations et expérimentations toujours plus adulescentes, pathétiques et lamentables.

A la décharge de cette troisième saison, des dizaines de « la douleur douleur physique c’est vraiment la plus difficile et elle n’est pas réparable cette fois ». Cette candeur n’est cependant qu’une externalité négative de l’intensité émotionnelle accrue, grâce à une cohorte de rebondissements éclatants, cas ubuesques et détresses existentielles partagées. La lourdeur de certains effets elle-même est à double tranchant, conférant à la série son aspect envoûtant, à la fois terriblement humain, socialement cru et dans un rapport ambivalent à la réalité.

nip tuck 3x03

Saison 4 *** 4sur5

Après une saison explosive et suave, une saison radicale et agressive. La saison 4 est peut-être la meilleure car elle réussit à combiner les meilleurs aspects de Nip/Tuck et à porter haut toutes ses facettes, tant au niveau du suspense que de l’intime, du champ spirituel que celui de la représentation viscérale. En même temps, elle ressemble aussi davantage (essentiellement pour le versant trafic d’organe) à une télénovéla trash et de luxe, avec ses retournements extrêmes et ses morceaux de bravoure, s’égarant dans son final au point de signer une sidérante sortie chorale.

La saison est marquée par Michelle et sa croque-mort de maquerelle ; le retour de Escobar ; l’explosion de la famille de Sean ; l’introduction de la scientologie dans un nouveau couple improbable. La boussole se concentre également sur la  »maturité » de Christian, au prise avec ses complexes psycho-sexuels (homosexualité refoulée?), ses questionnements matrimoniaux et son état de père. Le désir de  »se ranger » avec une vie de famille traditionnelle se pose, tout comme une morale sceptique et des points de vue conservateurs sur la réalité, déjà très discrètement insinués dans la saison 3.

Saison 5 *** 3sur5

Troy et McNamara ont quitté Miami et se retrouvent maintenant, avec Liz, à Los Angeles/Hollywood en Californie ; Julia et sa fille sont parties à New York. La saison 5 est moins torturée, mais beaucoup plus obscène. La débauche et les apparences criardes prennent le pas sur le simple appât du gain ou la volonté de puissance. Ici, c’est la parade permanente pour des adulescents éternels, tous arrogants et hystériques. Il n’y a même plus la moindre conscience, surtout pas celle du vide, de la souffrance.

C’est un monde d’histrions hideux, de débiles, de stars pathétiques, de  »winners » consternants ; un système où chacun doit afficher son succès, son indifférence au reste du monde, l’importance de son  »travail » ou de son statut ; où tous se prennent pour des requins, des génies ou des icônes en ne faisant qu’étaler leur fiente, leurs chèques, leurs égos et leurs réseaux : bref, l’enfer.

Un climat allant parfaitement à Christian, exacerbant son matérialisme narquois ; mais aussi dans lequel Troy a la chance de trouver sa place grâce à la série cœurs & Scalpels, où il passera de consultant puis figurant notoire à acteur principal. S’autorisant des libertés et un comportement plus flambeur, il subit la jalousie et même la déloyauté de son associé, lequel compense en poursuivant une communication  »exhibitionniste ». La situation est telle que les deux hommes deviennent concurrents, en ce qui concerne leur travail et la vie privée (par rapport à Julia, à leurs clients et challenges, à leurs amis et relations diverses, à la notoriété et aux opportunités).

Cet abandon aux simulacres et à l’intrusion perverse de l’Hollywood dégénéré les pousse à se sacrifier, le temps d’un épisode au show  »Plastic Fantastic », sommet de reality-show post-Simple Life. Tout ce folklore MTVesque finit par lasser, car la complaisance et l’ironie se disputent. Avec le 10e épisode, le rythme s’intensifie ; outre l’anecdote de la mégère obscène, un nouveau personnage délicieux entre en scène (caricature de vieille rapace au masque brillant et au cœur sombre) et un autre, plus ancien, la quitte définitivement.

Entre facilités et courage, c’est une saison paradoxale, annonçant le déclin de la série tout en exaltant ses caractéristiques. Les intrigues entre les personnages extrêmement offensives (les meurtres et les relations incestueuses, morts et agressions, révélations, chocs et flirt avec le deus ex machina), mais où chacun éclate en plein vol ; par conséquent, les membres de la galerie Nip/Tuck poursuivent tous une inflation délirante de l’égo tout en complotant ou dépérissant en silence, pour finalement chercher des relations plus saines ou honnêtes. Pour la première fois depuis le début de la série, ses héros sont confrontés à la prise de conscience viscérale de l’imminence de la dégradation et assistent à la matérialisation de cette décrépitude ; au moment où l’environnement n’a jamais paru si grotesque, absurde et sournois.

Saison 6 ** 2sur5

La saison reprend avec l’espoir de suivre l’improbable nouveau départ de Christian suite aux surprenants choix de vie opérés face à une menace… qui s’est avérée factice. On redoute l’implosion, certaines ruptures et retrouvailles, quelques drames face à une telle situation. Et au lieu d’assumer leurs tendances aventureuses des cinq saisons précédentes, les scénaristes… passent au-dessus des difficultés comme des opportunités. Aux grands mouvements, ils préfèrent éparpiller les anecdotes. La seule manière d’assumer cette nouvelle étape, c’est simplement d’intégrer la crise économique dans le quotidien des deux praticiens.

Par conséquent et dès le départ, le spectacle tourne en rond et apparaît passablement erratique ; mais ce n’est pas le problème, car nous connaissions déjà ces caractéristiques plus tôt ; le problème, c’est qu’il n’y a plus de sens profond et que le plaisir se perd. La saison 5 osait tout, la saison 6 est un dépotoir, plutôt obsolète et peu crédible.

Le duo Troy & McManara accumule les performances beaufs des gloires incapables de décrocher, les auteurs recyclent et accumulent les péripéties hystériques et improbables, sans jamais savoir les exploiter, les étirant sur un ou deux épisodes puis passant à une autre lubie. Nip/Tuck 6 reste un soap téméraire, qu’on suit avec facilité ; mais la chair et l’enthousiasme n’y sont plus

Saison 7 * 2sur5

Face au reflux d’audience observé pour la confuse saison 5, les producteurs promettent une last season en deux temps ; mais les chiffres s’effondrent pour la saison 6 et il faut noyer le soldat Nip/Tuck. Une saison 7 est montée artificiellement et finalement diffusée quasiment à la suite (en janvier 2010) après la transition de fin d’année ; après la saison 6 raccourcie à dix épisodes, les spectateurs découvrent « The Final Nine ». Et c’est la bérezina à tous les étages.

Tout est psychologiquement aberrant, l’écriture passe d’un drame incommensurable à l’autre, sans prendre la peine d’essorer ni d’assumer les implications (après tout, ce n’était qu’un cadavre de plus à refourguer aux alligators). Les intrigues sont au-delà du ridicule et les défauts de la saison précédente accentués par une plus grande banalité du trait. Même par rapport à cette dernière, celle-ci est d’une étonnante médiocrité et surtout, pour la première fois, clairement ennuyeuse. Nip/Tuck restait une manne, c’est maintenant juste une vulgaire mais ingrate vache à lait.

C’est à la fois du sabotage, de la négligence et de l’exploitation aveugle ; les producteurs qui se croyaient partis pour au moins trois années supplémentaires après la saison 4 ont juste oublié… de laisser croître et vivre leur série.

nip sean christian

« Je préfère qu’il soit avec ses amis même s’ils sont scientologues ! Pendant ce temps-là il ne traîne pas avec des nazis ou des transsexuels ! » Sean, saison4

« Manifestement tu est devenue la pompe à jus de tout Hollywwod » Colleen à Hayden, saison 5

« La chirurgie esthétique sera dépassée le jour où les gens commenceront à s’intéresser à leur beauté intérieure. Et crois-moi c’est pas demain la veille ! » Christian, saison 7

Le Découpeur

Le tueur en série de la saison 3 émerge comme une réponse fatale à cet univers pompier et décadent ; les auteurs l’inscrivent dans la figure de l’idéologue de l’ombre à la fois taré par sa nature mais offensif et subtil dans son message. C’est un missionnaire exaspéré par ce monde superficiel où certes, un équilibre a été atteint, mais au prix de sacrifices cruels (« la beauté est la malédiction de ce monde »). Un charmant programme, dont Nip/Tuck exploite à merveille la dimension esthétique. Cependant sur le fond, le Découpeur s’avère surtout un vengeur au destin particulier, plus lié aux personnages courants qu’il n’y paraît…

Kimber Henry

Extrêmement dévoyée, Kimber irrite et suscite la compassion par ses préoccupations plastiques et sociales outrancières et caricaturales, mais aussi assumées et portées à leur terme. La « plus grande réussite » de Troy passe cependant par une foule d’évolutions après la saison 2 et devient finalement le personnage le plus fouillé et recherché, affichant une infinité de facettes tout en revenant toujours aux mêmes stades, avec une perspective nouvelle.

Colleen (vidéo)

Jouée par Sharon Gless (Madeline Wisten de Burn Notice), elle n’est que de passage dans la saison 5, mais son intervention dans une poignée d’épisodes est virulente et spectaculaire. Derrière les sourires et la façade brillante, un psychisme dévasté et une candeur grand-guignole. Agent artistique de Sean dans le cadre de ses prestations pour  »Cœur & Scalpels » (il lui doit le premier rôle!), Colleen est maniaque, obsessionnelle et désespérée.

Du point de vue de l’ennéagramme, ce personnage est une mine d’or. Colleen (3w4 sx/so) a tous les symptômes d’une 3 pathologique, toute la dynamique du 3 jusque dans les moindres détails. Rapport ambivalent à l’émotionnel, préoccupations conformistes et narcissiques, confusion avec son égo auto-généré, mensonge global (social, identitaire ; mensonges à la pelle pour arriver à ses fins), manipulation, incohérences compensées par le charme et le magnétisme (discutable selon le récepteur, l’irritation pouvant l’emporter). Naturellement et c’en est un paroxysme : emprunt de personnages sur-mesure. Et surtout, fond dépressif et faible enfoui sous une façade abrasive et conquérante.

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Classement saisons : 4>3>1>2>5>6>7

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