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LA PLATEFORME ***

1 Août

3sur5  Thriller rude et fable pessimiste, où l’apprentissage de la survie dans un système impitoyable mène à diverses formes de résignation, soumission ou corruption – autant de petites damnations permettant de réaliser que toute société est une prison se maintenant sur la merde de ses otages/habitants.

Comme c’est d’abord une métaphore, le film laisse se cultiver des inconsistances et des incongruences mineures ou a-priori tolérables ; jusqu’à cette dernière partie mettant en relief l’aberration de sa construction. Tout ce que notre Don Quichotte et son acolyte y tentent devrait avoir été expérimenté depuis longtemps – ne serait-ce que d’un point de vue primaire ou de survie : pourquoi les gens ne recevant rien n’ont pas tenté de descendre jusqu’au-bout, puis de remonter sur la table ? Avaient-ils simplement peur de la sanction ? De la nouveauté ?

Puis j’ai été déçu par le petit tour de passe-passe final que je qualifierais de banal et pleutre si on appuyait pas au même moment sur l’épouvantable levier ‘Le truc.. c’est qu’il est mort [peut-être – mais peut-être pas – cho’cun son ‘terprétation]’. Il faut être honnête même si on a aimé le film : ceux qui l’ont conçu (spécialement ceux qui l’ont écrit – avec malice et superficialité, faisant du scénario le point négatif) ignoraient comment le boucler ou le justifier. Heureusement la partie technique est plus astucieuse (pour camoufler les faibles ressources et décors) et la partie sonore est délicieusement stressante (certains instants m’ont évoqué Alice Madness Returns). Le portrait de l’Humanité est plus accompli – et sombre, voire stérile.

Ainsi la logique du film ne mène qu’à un mix de démobilisation et au choix, de nihilisme ou de vaine moralisation ; les optimistes apprécieront la planification des vertueuses niaiseries par lesquelles les refaiseurs de monde se réchauffent (‘la prochaine génération porte notre espoir’) ; tout le monde verra que la bienveillance et l’empathie deviennent un luxe dans un univers carcéral, arbitraire et hiérarchique [à moins qu’il en existe des hédonistes – pour ça il faudra des coopérations ou des révolutions] – et que si on s’obstine [dans la voie de la justice sociale], il faut en passer par l’autoritarisme sans la moindre garantie de réussite, avec pour seules certitudes des sacrifices [humains] et de la gesticulation présomptueuse.

Note globale 68

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Suggestions… Parasite + Viral + Snowpiercer + Cube + Annihilation + Malveillance + Killer Joe

Les+

  • deux premiers partenaires de cellule géniaux
  • intense, viscéral
  • bon rythme, des dialogues succulents, humour
  • bande-son assez brillante
  • mise en scène efficace, violente à l’occasion…

Les-

  • scénario médiocrement bâti, le ‘concept’ assure l’essentiel
  • vingt dernières minutes douteuses
  • inconsistances puis invraisemblances majeures
  • regard stérile et ambiguïté absurde entre l’aspiration au sursaut et la résignation totale
  • … un peu grossière ou ‘récupératrice’ aussi

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MON NOM EST CLITORIS *

19 Mai

1sur5  Succession de petits recueils de parole en roue libre. Beaucoup de grandes ados sages et rangées qui courent après une émancipation tamponnée par la meute et les champs d’études autorisés. Quelques-unes touchent du doigt des choses un peu plus relevées (l’arabe et la ronde) mais elles sont condamnées à se jouer et de toutes manières il faut entrer dans le rayon des camarades, sans quoi elles ne seront pas entendues !

Ce film n’est pas fait pour aller en profondeur ni vers des sujets sérieux (féministes, à potentiel revendicatif, ou non). On entend parler de ‘social’ ; qu’on y aille, qu’on nous en parle, avec le contexte et la nature des participants. Qu’on essaie de cerner d’où viennent ces inhibitions bizarres, ces niaiseries, ou ces armures que portent les filles qui en sont venues physiquement à envoyer des signes dissuasifs. Bien des problèmes de poids, d’habitudes relationnelles ou d’apparence viennent de ces blessures-là ; de convoitises précoces et malvenues, ou de négligences, ou d’un ennui et d’un désespoir mortifiants.

Mais c’est probablement trop violent, trop élémentaire, trop intime, ni dans le champ de l’hédonisme ni dans le champ de la complainte et du visible, donc ça n’est pas soupçonnable – ou bien il faut l’éluder encore, sans quoi les souffrances, les fragilités, vont vraiment remonter. Ce film est probablement réalisé trop tôt, alors ses parties prenantes s’en remettent à la sociologie et aux clichés. C’est pourquoi le résultat n’offre pas matière à débat (et le refuse tellement profondément que ce refus lui-même ne semble pas ‘pensable’ – faut-il faire un lien avec l’absence d’hommes, pourtant défendable ?) – j’ai quitté rapidement celui proposé en direct (?) par SC.

C’est tellement évident et stérile que c’en est même pas triste ; les gens apprécieront ou rejetteront franchement pour des raisons externes, l’œuvre elle-même n’apporte que des poids morts pour ajuster – aux indifférents de la considérer librement. Comme film pédagogique bien-pensant-et-faussement-remuant c’est opérationnel ; avis aux futures instits ! Comme documentaire c’est approximativement le niveau zéro, une bienveillance aveugle et un militantisme prudent mais goguenard se substituant à toute tentative d’investigation ou de compréhension. Ma première ‘Cinexpérience’ SC, la première post-confinement et par internet.

Note globale 22

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Suggestions… Girl + Selfie avoir 16 ans à Naples + El despertar de las hormigas

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MINI CRITIQUES MUBI 8 (2020-2/2)

16 Avr

Dernière vague de films vus sur Mubi, pendant la première quinzaine d’avril. Je ne recommande pas ce site à long-terme, car il devient trop cher au fil des années et pour ce qu’il propose (avec des propositions récurrentes et beaucoup de programmations ‘festivalières’ plus ou moins rares et intéressantes, peu ou jamais géniales) ; mais pour moins de trois ans, allez-y. Certains étudiants peuvent y avoir accès gratuitement.

Oyû-Sama / Mademoiselle Oyu ** (Japon 1951) : Mélo délicat de Mizoguchi avec son actrice récurrente Kinuyo Tanaka. Il faut aimer le pathétique contemplatif et ‘cash’. Écriture très limitée, le maniérisme sauve la mise. Quelques poussées picturales avec les positions romantiques de Shinnosuke. Un joli film, culturellement ‘fondé’ mais complètement stérile ; je le classe dans ma liste des [Mauvais ou] Moyens à voir néanmoins. (54)

L’année des treize lunes **** (Allemagne de l’Ouest 1978) : D’un comique et d’un pathétique réjouissants. Fassbinder se serait partiellement inspiré de son ancien amant, suicidé avant le tournage. Musique de Peer Raben. Un de ces films où l’essentiel repose sur un personnage génial et aimable, même si celui-ci (Elvira, transsexuelle) est en pleine déconfiture. (78)

Veronika Voss / Le secret de Veronika Voss *** (Allemagne de l’Ouest 1982) : Dernier film de Fassbinder avant Querelle puis sa mort. Des plus mélancoliques, en noir et blanc, avec une musique délicieusement triste ou reflétant des joies perdues ou imaginaires. Une star du cinéma en retraite contrainte, toujours femme fatale en surface, enfermée dans ses souffrances – fondamentalement, en désintégration (elle serait inspirée d’une actrice connue pour sa collaboration avec Dreyer, Sybille Schmitz). Sa préciosité, sa nostalgie m’ont rendu la séance moins ‘captivante’ que celle des Treize lunes, où l’humour et le personnage sont beaucoup plus développés. Certains détails de montage sont curieusement naïfs voire cheap (ceux encadrant la scène dans la voiture), potentiellement par dérision ou complaisance kitsch. (72)

Suggestions… Boulevard du crépuscule.

Party ** (Inde 1984) : Une partie importante se déroule pendant une réception de bourgeois indiens, où on boit abondamment et entend toutes sortes de musiques anglo-saxonnes ; le reste en plus petit comité, familial. Il y a des discussions politiques de gens aisés, plus ou moins progressistes ou socialistes, toujours au propre et surtout au figuré assez aristocratiques ; mais la plupart du temps c’est bien de questions culturelles, d’états d’âme ou de rapports interpersonnels (filiaux par le sang ou par l’élan) qu’il est question. Ce n’est pas du soap, mais il y a souvent un filtre mondain qui en retarde l’intérêt et, source issue du théâtre oblige, le fonde quasi exclusivement sur les dialogues. Cet intérêt pourrait être pour les occidentaux qui ne croient pas aux classes sociales de constater leur présence ; de voir qu’au moins celles nanties ou évadées de la bouillie connaissent des problématiques existentielles en commun, liées au confort, aux complications intellectuelles relatives à la justice et à son ego anxieux, à l’affirmation de ‘soi’ (pour les problématiques sociales on en parle moins, c’est cohérent de la part de ce bout-là du monde). L’intérêt à l’origine me semble plus ténu ; comme du Visconti relâché et volatile, dense et délicat mais négligé pour des raisons de contexte. Et pour du mélo, là aussi il manque l’ampleur et l’éclat dramatiques – peut-être qu’il y a une licence qu’en tant que non-indien je ne vois pas, mais a-priori c’est bien un film de salon auquel j’ai assisté – c’est toujours moins plombant qu’un film traditionaliste ou religieux mais pas sûr que ce soit plus grand. (62)

La vie est un roman *** (France 1983) : Film sentimental cruel et comédie musicale déjantée, avec un brin de SF new age et de conte de fées. Les bizarreries éventuellement surfaites et les soliloques d’hystériques froids valent mieux de cette façon ; avec Resnais c’est facilement quitte ou double en terme d’effets – soit attrayant et stimulant soit repoussant et accablant, indépendamment des qualités ou de l’élégance (pour sa défense Marienbad n’avait rien de ce kitsch). (68)

Mélo ** (France 1986) : Tiré de la pièce homonyme de Bernstein (1929), ce fut un relatif succès en nombre d’entrées (550.000 en France) et valut deux Césars à son couple principal. L’étau se resserre sur le quatuor alors fétiche de Resnais. Le spectacle est souvent assommant (ou simplement ennuyeux lors de la longue crise finale d’Arditi face à Dussolier), finalement très banal au fond et par ses ingrédients, plat et excentrique sur la forme (sans la joie ni les effusions de La vie est un roman). Énorme emphase sur les performances des acteurs, sur le matériel théâtral. Il y a bien plus éprouvant mais à moins d’être un amateur (éclairé) de l’équipe, des tentatives de mêler le théâtre au cinéma, des curiosités qu’on peut voir chez ce dernier, ça n’a aucune chance d’être intéressant. (46)

Gion Bayashi / Les musiciens de Gion / La fête à Gion / A geisha ** (Japon 1953) : Personnages et dialogues bien écrits et emballés. Même si le réalisme temporise et que ce n’est pas si larmoyant et doucereux que Mademoiselle Oyu, l’approche est trop triste (plus que misérabiliste ou même ‘fataliste’) et restrictive ; ajouté au sens de l’épure de ce cinéma et de la nécessaire pudeur débridée dans le contexte (bousculée ponctuellement mais pour bien souligner combien ces humains s’abaissent), ça donne un film tout à fait honorable, limpide et dont je n’ai su me passionner. Les rues de la honte (dernier de Mizoguchi trois ans plus tard) a au moins le mérite d’aborder le sujet avec plus de panache – et cette obstination dépressive s’en trouve la première grandie. (58)

Las hijas del fuego / The daughters of fire ** (Argentine 2018) : Érotique sinon porno féministe, un peu vaporeux lors de certaines scènes mais toujours frontal ou ‘généreux’. Quelques dialogues et poèmes de haute voltige mais d’une qualité voire d’une validité incertaines (ou bien les subtilités de la langue m’échappent et échappent au traducteur) ; travaille la notion de représentation et souhaite abolir les enfermements dans ces canons de beauté prescrits à rebours de la beauté et de l’instinct féminins. Textuellement anti-patriarcal, en creusant un sillon à l’écart, se confrontant qu’occasionnellement à la masculinité toxique (un excité au bar, un mari abusif auquel la troupe adresse un premier et dernier avertissement). A le mérite de ne pas faire les choses à moitié, avec une qualité technique certaine (ce n’est pas un film expérimental physiquement confus ou ‘fait-maison’ de plus) et une inspiration accomplie. Scénario et écriture minimalistes en-dehors des laïus philosophiques. (56)

Suggestions… Room in Rome.

La Java des ombres * (France 1983) : Un film narratif de Romain Goupil, dont les créations ouvertement engagées valent davantage le sacrifice d’1h et demie. Rien de nul, rien de renversant. Pas infâme mais pas du tout captivant – et connaissant ce qu’a produit le réalisateur, on regrette ses outrances, ses engagements, ses envolées et même ses conneries revendiquées ou ses injures et approximations odieuses. Quelques franchouilles cons à l’occasion lors des déambulations du post-68tard désabusé (les vieilles sur le banc critiquant la violence dans les films à la télé ; le chauffeur de taxi tout éméché et énervé quand notre héros le traite de facho). Jolie bande-son. (42)

Fallen Idol / Première désillusion *** (UK 1948) : Thriller, psychodrame familial et comédie de mœurs acide ; ou simplement un joli film sur l’apprentissage du mensonge. Brillant pour gérer la tension, passionnant grâce à cette irruption d’un regard d’enfant sur la vie adulte avec ses compromis et ses mesquineries. Il y a un défaut constant : c’est lourd, dans la démonstration des caractères adultes comme pour souligner les détails cruciaux (le zoom sur l’avion). Autre défaut possible : cette fin vraisemblablement remaniée ou négociée dans le sens de l’aseptisation – sans desservir le principe de déniaisage ou du moins de l’apprentissage à dépasser une morale absolue au profit du bonheur personnel. (74) 

Chikamatsu monogatari / Les amants crucifiés ** (Japon 1954) : Une histoire classique et rigide, à tous points de vue. Enfermement moral, social, mental, affectif ; la mise en scène est des plus étouffantes mais ironiquement on a le droit à plus de plans larges, davantage d’extérieur que dans les autres films du réal dont j’ai connaissance. Photo impeccable, un passage de quelques secondes rappelant les heures autrement éblouissantes des Contes de la lune vague. Décidément je ne suis pas câblé pour acclamer et accepter l’œuvre de Mizoguchi, dont je n’ai qu’a saluer le goût de ‘l’exactitude’. (56)

Tarde para morir joven ** (Chili 2018) : Énième film où on regarde des gens vivoter, souffrir, prendre du bon temps, s’amouracher mais avec tant d’évanescence qu’aucun code moral n’aurait su rendre la chose si inepte ou abstraite. Être spectateur c’est déjà se mettre dans l’expectative, accepter une certaine passivité ; à quoi bon observer des gens à peu près dans le même état, sinon encore plus attentistes ‘mais’ épanouis dans leurs flottements ? Si vraiment il faut apprendre à regarder et apprécier la vie autrement, autant le faire directement ; pour ça ces réponses du cinéma ne valent pas grand chose.

J’applique une réflexion générale à un cas particulier mais sur le fond il fait tout pour rejoindre une masse. Certainement cet opus-là est d’une grande sensualité (avec les interprètes et sa ‘sincérité’ cela fait déjà de belles et conséquentes qualités) mais à terme ce n’est que digressions et somnolences nostalgiques et ironiquement il me semble souvent couper trop vite ; comme s’il faisait monter l’enthousiasme, l’intérêt, pour mieux tout remettre à zéro [de tension – ce qui vaut mieux que deux, plus écrasant et inquiétant] dans une nouvelle scène similairement paresseuse et langoureuse. À tout ça il faut reconnaître une absence d’engourdissement ; contrairement à nombre de ses homologues, ce film éthéré/contemplatif est fluide, raisonnablement ennuyeux (et pas à terme saoulant et crétin comme Bacurau). Et même, il parvient à ce que ratent tant d’autres : montrer une façon de vivre – sans guide, sans commentaire (ça peut être à déplorer car ça participe de sa pauvreté). Dans son registre c’est donc pas si mal ; mais cette façon de créer pour ‘nébuler’ a trop défilé sous mes yeux (même si le lot commun du ‘home movie’ ou du cinéma d’ado en route vers la sexualité est souvent plus visqueux et assommant). (44)

Suggestions… Naissance des pieuvres, La communauté, White God, Saint Amour, Hardcore.

Nona Si me mojan, yo los quemo / Nona If they soak me I’ll burn them * (Chili 2019) : Un de ces films à la fois vaporeux et ultra-concrets, avec des archives aux effets ‘grillés’ et des laïus en voiture ou déambulations en HD, des entretiens en mode amateur et spontané (avec le grésillement persistant et presque corrosif comme lorsqu’on met des fichiers antiques en lecture). Par moments il s’approche de la forme d’un road-movie sur une vieille dame grande-gueule ou d’un mockumentary sur une « anarchiste » (hormis ses pneus cramés sous la dictature, on ne sait trop en quoi) et pyromane. La réalisatrice de Casa Roshell mise tout sur l’individu et vu la stérilité du résultat ce n’est peut-être pas une grande option. Le charisme et le mystère, surtout quand ils sont devenus principalement des reliques, ne suffisent à faire illusion ni à nourrir l’intérêt ou l’esprit sur la durée. On avance à rien sur le cas Nona et ce film devrait être un petit chapitre récréatif au sein d’une plus grande œuvre, où elle ou bien ses actes, du passé ou même du présent, se révéleraient – pas totalement, juste de quoi justifier la présentation au public du film. Si c’est un appel au spectateur pour donner une réponse ou des raisons, cette démonstration est juste une plaisanterie – une farce à l’emballage hybride et l’écriture ouvertement vaine. Toute la partie sonore, dialogues comme musique, est spécialement dépourvue de charme. Enfin je constate que Mubi accumule les films indé réalisés par des femmes, centrés sur elles et excluant légèrement voire presque totalement les hommes (Las hijas de las fuego, pas une hérésie dans ce cas puisqu’il s’avère un porno lesbien) ; un parti-pris et donc probablement un message clair ! Au moins concernant les publics visés. (32)

The Grand Bizarre ** (USA 2018) : Compilation pleine de stop-motion de scènes à base de bouts d’étoffe courants ou atypiques, décoratifs ou informatifs, inertes et réels ou réduits à l’état de motifs animés, généralement fusionnés et plaqués sur toutes sortes de bâtiments ou de paysages (pour retrouver des schèmes dans la géographie naturelle ou les constructions humaines). C’est à quelques secondes du moyen-métrage mais c’est largement assez long pour vous bousiller les yeux – et les oreilles (ils passeront aussi de bons moments). Une des critiques relayées par Mubi applaudit ce Grand Bizarre « imbuing familiar forms with a subtle but incisive sociopolitical force ». Comment y couper ! Que tout soit relié, que l’anodin ne soit jamais insignifiant, constater que le vivant soit partout et le marché international : doit donc être politique ! Mais pour qui ou pour quoi.. sans doute le sais-t-on en de bonnes cellules grises ? Allez, bonne nuit Mubi ! Je te remercie de tous ces films moyens et vains, fumeux et prétentieux auxquels tu m’as permis d’accéder – parmi lesquels il y eut des trouvailles bonnes ou interpellantes, comme celle-ci. Je retiendrais, sans l’avoir beaucoup aimée (mais ce long clip obsessionnel ne veut pas être [qu’]aimable), cette tentative d’induction en synesthésie (mention spéciale aux tas de tissus évoluant sur le rythme des ronflements) ; réellement originale, pas platement contemplative, elle a le mérite de la radicalité. Si vous voulez d’autres objets ‘art et essai’ potentiellement remarquable, essayez le niveau supérieur avec Svankmajer, auxquels les épileptiques aussi peuvent goûter sans risques. (56)

Suggestions… Vulgar Fractions, Trilogie Qatsi.

Elis * (Brésil 2016) : L’histoire d’une chanteuse morte à 37 ans [Elis Regina], une des célébrités brésiliennes des années 1970. Biopic banal, traçant pas à pas à partir de la sortie des performances en bars quelconques jusqu’à sa déconfiture, avec beaucoup d’emphase sur sa vie ‘privée’ (principalement celle de mère et d’épouse frustrée). Sensuel, superficiel, un peu piquant à l’occasion mais globalement gentillet. Quand il est temps d’aborder les démêlées politiques d’Elis, que de platitudes ‘irréprochables’ – laconiques (les dessinateurs de presse) ou démonstratives (la jolie scène bleutée où elle se fait siffler). C’est donc un film à l’adresse des fans de telenovelas non fauchées (mais aseptisées y compris dans les drames, un peu moins dans la joie) et ceux de la musique ou chanson brésilienne ; les autres, laissez tomber (ou peut-être passez-le pour seulement l’écouter). (42)

Les modèles de ‘Pickpocket * (France 2005) : Documentaire avec trois acteurs non-professionnels du Pickpocket de Bresson, retrouvés 46 ans après, chacun leur tour. En intro la réalisatrice opte pour une mise en scène pseudo*-hyper-réaliste (*je ne suis pas de ceux qui dégradent ce terme pour exprimer leur mépris, je l’utilise pour qualifier des postures conscientes, des parti-pris formels) pour représenter la rencontre impromptue avec Leymarie lors d’une réception d’une dizaine de personnes à domicile. S’ensuit des interviews copieusement verbeuses, ponctuées par des observations proches de reportages d’actu mais sans la pression du temps, ou de compte-rendus proches du journal personnel sans ‘impressions’ ou affects trop personnels. On évoque la méthode Bresson avec des acteurs qu’il souhaitait vierges – de toute image d’eux-mêmes dans un film, afin de ne pas se corriger – et d’être neutres, car manifestement le naturel n’intéressait pas Bresson. Cette neutralité bressonienne aurait théoriquement pour vocation que le spectateur se projette ou fasse siennes les actions. On a droit à des citations en clôture : « J’obéis à mon instinct. Je travaille d’abord. Je réfléchis après. J’ai remarqué que plus une image est plate, que moins elle exprime, plus elle se transforme au contact d’autres images. », mais aussi le byzantin « L’acteur se projette. Le mouvement est du dedans vers le dehors. Dans un film, c’est l’inverse. Il faut que tout soit bien dedans, que rien ne s’échappe ». Bref on apprend rien – sauf quelques confessions ou constats personnels, qui finalement sauvent ce film bizarrement penaud. J’ai fatalement préféré et de très loin Retour en Normandie, plus collectif, objectif et parcimonieux. (38) 

Bruce Lee and the outlaw * (UK 2018) : Passage à la réalisation du photographe d’origine néerlandaise Joost Vandebrug. Plein d’empathie pour ces enfants de la rue, conformément à ce que suggéraient ses antécédents (Cindi Lei). Mais on ne sait rien de ceux de ces vagabonds précoces, ni des adultes et en premier lieu ce Bruce Lee vedette roumaine des sans-abris. On visite des caves ou tunnels, des rues, des QG divers. Au dernier moment les choses évoluent vaguement dans la perception déclarée du gamin, encore admiratif mais surtout plus sceptique envers son tuteur et désabusé quant à son existence. Séance un peu désagréable, pas tant à regarder qu’à écouter. (42) 

Profundo carmesi / Carmin profond *** (Mexique 1996) : La même aventure a également inspiré Les tueurs de la lune de miel (1970) et plus tard et plus lointainement Alléluia de Du Welz (2014). Cruel, haut-en-couleur, un peu dérangeant et désespérant, ce film a un ton libre et parfois relève de la comédie – la rencontre au bar de la première cible, la gestion de la mort de la seconde. Et comme on pouvait s’en douter, il vire à l’atroce avec la dernière victime. Passés les arguments de forme, percutants mais pas outranciers, ce film a pour lui des personnages tout sauf unilatéraux ; on les vomit et même en ne leur pardonnant rien, même en ne les aimant pas, on serait bête de les mépriser complètement. L’homme est plus roublard mais plus vite cerné, dépassé ; la femme est brusque, jalouse, son profil psychologique est bien plus ingrat que son physique, car les kilos n’ont pas de valeur esthétique absolue. Avide et offensive mais négligente et bornée, impitoyable et bêtement égoïste, geignarde et dépendante émotionnellement, elle en cumule trop pour être sympathique ou simplement récupérable ; on peut lui accorder ses notions en médecine, une certaine faculté à rester ‘concentrée’ et ses états d’âme tardifs. Cette empathie très inégale qu’elle éprouve pourrait refléter la nôtre face à ce film, où l’élément humain bien que bouillant perd non sa valeur absolue et sacrée, mais son intégrité, son espoir de réchapper passé la frontière du meurtre et de la ‘mauvaise vie’. L’alter ego d’Alléluia (une femme infecte et passionnée, qui même au bout de l’horrible ne lâchera rien) reste mieux loti, bien que chez Du Welz (forcément avec la folle toxique, comme dans son dernier Adoration) l’effroi l’emporte sur le pathétique en fin de course. Ce film laisse une large place à une actrice récurrente d’Almodovar, Marisa Paredes, la mère dans La piel. (72)

Uwasa no onna / Une femme dont on parle / The crucified woman *** (Japon 1954) : Un des derniers films de Mizoguchi, entre L’intendant Sansho puis Les amants crucifiés. Propose des choses ‘modernes’ musicalement ; sur le reste c’est techniquement assez simple [pas nain, fauché ou bâclé] et toujours à la fois pudique et démonstratif ; mais plus violent qu’à l’accoutumée. La douleur est plus patente que la pleurniche formolée ! La jalousie d’une mère envers sa fille, sa conscience de soi galopante et pressante comme la vieillesse imminente, apportent quelque chose de vif qui souvent manque chez Mizoguchi, où la tristesse et l’abattement écrasent l’âme des personnages et l’attention du spectateur. Ce pan-là est toujours présent, la fille qui se vit en veuve précoce l’incarne. Il y a un certain pragmatisme voire de l’optimisme (certes un peu ‘acide’, ‘jaune’) dans cette représentation qui compensent l’éternel fatalisme de ce cinéma japonais. Les personnages progressent, leurs traits mauvais s’adoucissent et leur caractère s’endurcit ; ils (plutôt : elles) souffrent mais en viennent à bout et trouvent leur place – certes, déjà tracée (par la société, les mœurs, la naissance). (68)

THE LIGHTHOUSE ****

24 Déc

4sur5 Je suis probablement près du cœur de cible et comme The Witch ce film met sur la table une esthétique et des éléments significatifs, à défaut de l’être lui-même [simplement par ce qu’il jugerait ou raconterait]. Dans les deux cas les qualités ne sont pas simplement plastiques – elles sont viscérales au point de rendre des lenteurs objectives bizarrement réjouissantes. Cette fois, isolé sur notre phare, l’anxiété se passe de culpabilité, le plaisir y compris celui de l’amertume et de la fureur toute prête à s’épancher sont immédiats. Il faut passer la crainte d’un film arty éculé, ce dont il relève modérément (ne serait-ce que par le noir & blanc gratuit), spécialement au début où la photo en extérieur a typiquement le goût de ces productions amateures sous stéroïdes/festivalières.

Pour l’essentiel ce sera esthétiquement ravissant, limpide et ténébreux, capable d’écarts bénéfiques. Le vécu intime du duo est assez profond, les dialogues excellents – succulents lors des engueulades de la seconde moitié. On trouve un brin d’humour peut-être par prudence ou envie d’humilité pour compenser avec un emballage prétentieux vu de loin (et dégonfler les envolées des deux allumés). La fin est lâche donc décevante mais c’est naturel d’esquiver ainsi après avoir voulu porter loin dans la fantaisie ou les désirs enfouis. Même si le focus est sur l’envie prométhéenne ou simplement un égoïsme un peu romantique ou trop goulu pour un simple homme, ce qui est convoité aussi a de la valeur, pour nos yeux, nos oreilles et nos cervelles ; si c’est pour en rester sur le commentaire désolé face à l’impuissance et aux limites humaines, ça ne fait qu’ajouter la sienne et faire écho à des sermons et des œuvres dépressives qui ont déjà sublimé le message ou simplement saturé le secteur.

Ce serait ironique de sympathiser avec les transgresseurs pour décréter finalement qu’ils étaient sur une voie toxique – ou alors ne reste que la banalité et la souffrance stupide mais vivifiante, pour lesquelles on est condamnés mais aussi condamnés à ne pas trouver de valeur. Malgré cette absence d’aveux concrets, la facilité de la conclusion et donc une certaine vacuité dans laquelle beaucoup de projections pourront s’engouffrer, le film et même son scénario restent assez riches, avec des inspirations ou des illustrations au caractère pur, ‘évident’ et brillant – sur des thèmes humains comme la mythomanie, l’obstination ou le masochisme et plus encore dans le style via tout l’héritage expressionniste ou mythologique, ou la récupération des imaginaires liés à la mer et aux univers lovecraftiens.

Note globale 78

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Suggestions… Eraserhead + Dagon + Midsommar + L’Antre de la folie

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J’AI PERDU MON CORPS **

15 Nov

2sur5  Cette fameuse main à la recherche de son corps fait partie d’une poignée d’éléments servant à enrober un programme éculé. Rendre une séance attractive en se concentrant sur ce seul morceau, lui conférer des émotions, des buts voire une conscience, était un lourd défi. Et bien que le film se vende et se dope sur ce compte, la place de cette main dans la ville est marginale (spoiler : elle fournit le meilleur de très loin devant les flash-back tout en mélancolie douce, chagrins, sépia ou noir et blanc). Au départ on baigne dans un mélange équilibré, ensuite la trame classique et romantique prend toute la place – autour de l’élan piteux mais amoureux de ce jeune type pas sevré mais sentimental qui se donne du mal.

Par rapport au roman Happy Hand (signé du responsable d’Amélie Poulain), le réalisateur Jérémy Clapin aurait introduit l’essentiel des scènes pertinentes ou simplement étoffées. Les enregistrements et les principaux éléments de la conclusion [sur le toit] seraient donc entièrement dûs à l’adaptation. Or avec eux et plus encore la scène-clé de l’interphone, on a le principal de ce qui tient la séance debout ; donc soit le matériau de base était vaseux ou tout en sentiments et sensations intranscriptibles, soit Clapin et son équipe ont simplement composé avec un nom et plaqué dessus leurs inspirations.

Dans tous les cas, probablement dans l’idée de le dépasser, le scénario a été délaissé. Il s’avère simple voire carrément simplet au niveau des profils et motivations. Le film ne peint pas le monde en rose bonbon mais cumuler les trucs crades et vulgaires ne fait que lui donner un cachet réaliste, une capacité à faire écho, sans élever son niveau. Le fond demeure d’une niaiserie imparable, les sermons sur la destinée à dompter n’y changent rien – tant mieux probablement car hormis les envolées stériles du développement personnel misant sur la pensée magique, il y avait zéro débouché. Enfin les effets sont plus appuyés que convaincants, la pression émotionnelle est excessive (il y avait un empressement comparable dans Skhizein et Une histoire vertébrale) et la musique utilisée comme si l’auditoire se cocoonait dans sa safe space érigée à la gloire de Radiohead.

Évidemment un tel film vaut davantage le déplacement que Countdown, des talents sérieux sont à l’œuvre. Mais hormis ce titre-là je ne vois au mieux que des équivalents ou des déceptions (ou des saletés intéressantes comme Alice et le maire) dans les sorties de ces derniers mois (L’invasion des ours assurait le pittoresque). Enfin ce livreur finit par gagner la sympathie grâce à sa bizarre obstination et ceux qui auraient aimé Les triplettes de Belleville s’il n’était si ‘franchouille’ à leurs yeux devraient trouver une bonne alternative tout aussi nostalgique. Ceux qui viendront à J’ai perdu mon corps attirés par le label du producteur Xilam auront plutôt la confirmation qu’il a livré son meilleur il y a vingt ans avec Oggy et Les zinzins, les rares films présentés depuis n’étant jamais renversants dans leur domaine (même s’il y a eu de jolies choses comme Kaena).

Note globale 52

Page IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Rubber + Paprika + Avril et le monde truqué

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