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READY PLAYER ONE *

16 Oct

1sur5  Ce film a réussi à me surprendre sur deux terrains où il est grand : laideur et banalité (Tron Legacy et Westworld l’écrasent sans efforts). Tout le reste relève de l’intégrisme de l’entertainment des trente dernières années jusqu’au présent (+1-1 pour la cohérence achevée), avec bien entendu une emphase particulière sur les 1980s (et leur musique). Les arguments les plus fantasques, les plongeons dans les souvenirs, sont à peine un frémissement : si l’essentiel du film était dans le goût du passage dans Shining, ça ne vaudrait qu’un train fantôme trop gras. Le reste du temps on s’étale en citations creuses et sensationnelles comme celle du Géant de fer (dans une moindre mesure de jeux : Minecraft, « planète Doom ») et on recoure à toutes sortes de ressorts éculés pour mettre en branle la supposée machine à se projeter.

Et c’est là où Ready Player One nourrit l’illusion avec pertinence : dans sa bulle consumériste, chacun vit une grande aventure – voire une aventure maximale. Mais cette bulle est fragile, alors il faut des icônes vivantes et une éthique ! C’est pourquoi nous avons un énième candide prophète des temps heureux – Kévin/Bobby 16 ans (ici Wade Watts orphelin, ailleurs Greta poussée par la conviction) parle au monde entier, c’est le porte-voie de bons sentiments et lui va faire la différence. C’est le seul sur des milliards d’humains à avoir relevé une phrase du grand patron dans les archives accessibles à tous (car il est le dernier à les écumer). C’est le type ‘différent’ et 100% commun, y compris dans les conditions (plutôt pauvre/classe moyenne de préférence, franchement pauvre comme ici est souvent une bonne affaire) dans lequel l’ensemble des jeunes ou vieux jeunes doivent se retrouver (ou se tasser sur ‘le jeune’ en eux). Il a bien entendu pour acolytes un garçon plus stupide (présent en mode mineur) et une fille un peu peste pour le challenger.

La seul moment un peu notable pour d’heureuses raisons est celui de la projection spéciale, avec le logiciel de contrôle des émotions et la combinaison pour retransmettre les sensations, notamment celles de « l’entrejambe » (depuis Kingsman et Deadpool on est plus lubrique dans le AAA américain). L’exécution a moins de valeur que l’idée mais pour l’œil c’est le seul moment un peu original du film, devant l’incruste chez Kubrick plutôt neutre sur ce plan (tandis que l’ensemble est dans le négatif). À déplorer également le torrent de trucs inconsistants, absurdes émotionnellement ou relationnellement, cela en laissant de côté les invraisemblances propres à un blockbuster promettant du lourd. Wade oublie aussi vite que nous et les scénaristes la mort de sa tante, s’en rappelle juste à temps pour boucler l’arc ; il est assommé et capturé par une équipe pourtant amie : l’inviter aurait pu être fastidieux mais là aussi ce serait utiliser des moyens indécents ! C’est une fiction aveugle de plus – probablement la condition de l’enchantement immédiat.

Dans son optique ‘Gregarious Game’ les films sont des objets de ‘pop culture’ et tout est fabriqué avec la culture entièrement phagocytée par le divertissement – le monde et notamment celui de la culture est un grand dépotoir aseptisé (montée de laits ou d’adrénaline sinon l’inertie) où chacun est invité à s’épanouir en recyclant pour soi les exploits et les émotions. Un nerd, un cinéphile, un gamer n’est jamais totalement étranger à cette déviance, alors on pourrait y voir une façon décente de se distraire du réel (en laissant de côté les jugements de valeur concernant les façons d’approcher les objets et ces objets eux-mêmes) ; on pourrait aussi espérer la politique exclue or on la retrouve sous une forme mesquine, avec la flatterie des egos et du bel idéal d’open-source, un méchant capitaliste en épouvantail sur lequel tous doivent s’accorder, tandis que le management crétinisant fait son office, se déguise et se pare de vertus.

La dite pop culture devient un rempart au cynisme et le refuge des authentiques (« Tu me prends pour un connard d’entrepreneur qui aime pas la pop’culture ! »). D’où cette morale finale consternante selon laquelle, le réel c’est carrément bien ; oui on peut et il est bon de jouer ! Mais pas tout seul ! Alors l’autorité va décider de votre consommation et orienter vos activités – hey les millennials le temps de la domination rance paternaliste c’est bien fini, vive l’abrutissement enthousiaste et consenti dans la communauté retrouvée et bigarrée ! SF oblige le film répand sa petite prose ‘critique-dystopique’ (sa conclusion que je viens d’évoquer n’en fait pas partie pour lui) or il est fasciné et amoureux et ne fait que rabougrir l’enfer comme le paradis ‘futuristes’ – en y ajoutant une sorte de mélancolie de nerds superficiels. Il projette le mauvais sur la publicité et présente en modèle le disruptif, rêveur, HQI et puceau tardif Halliday (au moins Big Bang Theory a le mérite de laisser de côté les valeurs). Voilà un nouveau mariage réussi entre la bêtise et la technophilie. Un anti Wall-E qui ne vaut pas Zero Theorem.

Note globale 26

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Suggestions…

Les +

  • sens esthétique plus prononcé à l’occasion, comme lors de l’ouverture et quelques autres séquences
  • de rares tentatives comme la scène de la danse – mérite d’exister à défaut ; une mocheté un peu plus ‘volontaire’
  • énormes ambitions et gros moyens
  • forcément des détails pour tout le monde dans la galerie – la satisfaction aussi est au détail

Les +

  • pour le moins radin de son Oasis
  • manque d’intensité, d’identité, de nouveauté, du moindre courage
  • puéril et pas amusant pour autant
  • personnages inintéressants voire interchangeables
  • volontiers incohérent en plus d’être futile

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LA FAMEUSE INVASION DES OURS EN SICILE **

13 Oct

2sur5  Fruit de six ans de préparation dans un studio à Angoulême, La fameuse invasion des ours marque l’essentiel de ses points grâce au dessin (notamment grâce aux architectures de la société mixte), le reste de ses arguments ou agencements ne lui permettant jamais de s’envoler. Le film semble respectueux du livre signé Buzatti, y compris dans sa dimension ‘rêverie primitiviste et collectiviste’ qu’il a peut-être relativement déniaisé (au prix de coupes narratives ?). Il offre plusieurs visions excellentes (le chat glouton, les sangliers-ballons) mais sur la durée rien de profondément ou globalement aimable ni convaincant. L’univers est meublé par un bon lot de détails et gadgets (comme les trois mini assistants, ou les classiques mais toujours impressionnants visages des anciens gravés dans les arbres quand le roi est pris de nostalgie pour sa montagne) mais loin d’en générer des torrents. Probablement l’intention est de gâter tout le monde et confectionner une œuvre généraliste. Le résultat est curieusement aseptisé, comme dans une réunion démocratique où les idées géniales seraient mises au même niveau que les banalités consensuelles et les égarements discrètement puants. La morale se veut relativiste et anti-manichéenne, s’avère obtuse et anti-individualiste. Hormis le fantasque Grand Duc (aux airs et au nez évoquant le voisin dans Famille Pirate), il n’y a pas de méchant parce qu’il n’y a pas d’individus – et quand des individualités émergent, elles sont moquées à moins de correspondre à des canons éprouvés et garants de la bonne mise en ordre du troupeau (le vieux sage versus l’original à moustache plein d’ambition sera forcément le lâche de service – plein de projets grandioses et futiles pour la ville, là-dessus le film approchait quelque chose de juste).

Ce qui fait la supposée vertu supérieure des ours dans la première moitié, c’est qu’en tenue naturelle ils sont parfaitement indifférenciés. Même l’écologie profonde et les fondamentalismes religieux ne plaident pas pour l’instauration ou le retour à un monde aussi bêtement minimaliste et anti-humain. La confiance dans l’intelligence et les capacités de création ou d’auto-gouvernement est exagérément basse dans ce récit. Dès le départ, j’ai été gêné par la dépendance présentée comme naturelle du peuple ours incapable de partir chasser ou d’agir sérieusement sans son roi. Une autre bizarrerie à mes yeux qui semble innocente à beaucoup d’autres est cette proximité de papa ours avec son ourson – dans ce duo on est jamais lassé de se coller le museau. Les invraisemblances et facilités deviennent alors plus pesantes. Nous ne sommes pas dans une fantaisie monarchiste façon Le roi Lion (où le sort sombre de certains est légitimé), parce que c’est trop candide et léger – au moins la tragédie habille correctement. En même temps, La fameuse invasion ne donne pas franchement dans la comédie, ni dans le rocambolesque, ne propose pas non plus un déferlement d’imagination ou d’exotisme. Bien sûr il n’est pas moraliste comme autrefois, ni avec des repères et distributions des fonctions rigides comme souvent – mais c’est du point de vue spectateur – car dans la diégèse, au minimum chacun est bien enfermé à sa place (la leçon c’est que les ours ont perdu leur temps à s’embourgeoiser avec les humains). En fait les voix dissidentes sont canalisées dans les schémas conventionnels (le fils prodige, la vanité des princes), les alternatives comme les contradictions sont inexistantes. Le scénario pâtit de ce peu de conflits et la galerie si sympathique soit-elle de loin reste pauvre voire vile de près. L’intervention du serpent orange est encore plus bâclée que celle du chat géant. Sa seule vocation semble de décanter une histoire qui n’arrive pas à germer puis arriver à conclure. On ne peut se régaler de rien et en douce(ur) tout ce qu’il y a d’évasion ludique ou de différent est condamné.

À quoi bon l’intégrité si c’est pour servir une espèce de narcissisme grégaire maintenant ses sujets à l’état de braves et forts bébés bien encadrés, belles larves guerrières à leurs heures, insouciantes tout le temps. Si les commentateurs et relais culturels ne s’offusquent pas de ce qui relève pourtant d’une sorte de plaidoyer pour un nationalisme consanguin, c’est que celui-ci est désarmé et benêt, n’a même pas d’emblèmes, d’expériences et de goûts propres un peu développés (pas de mythologie, de gloire ni de volonté sérieuses). À terme il n’a même pas la force d’opposition des tribus de Pocahontas ou d’un royaume grotesque en Ouganda. Nous voilà simplement dans une déclaration d’amour au ‘bon sauvage’ et au communisme archaïque – diffamant la société des hommes corrompue et décadente en snobant le niveau de vie, la richesse et la variété, ne serait-ce que culturelles, qu’elle apporte.

Note globale 52

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Suggestions… Le renard et l’enfant + Un prophète + De rouille et d’os + Le triomphe de la volonté + Perdrix

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RAMBO LAST BLOOD ***

2 Oct

4sur5 Au moment où Rambo arrache l’aorte d’un mec, je me suis dit ‘oui ce film est grave’ et pour ça j’y adhère définitivement. Après une ouverture torrentielle annonçant une séance sous le sceau des sensations fortes, on nous invite à l’empathie pour lui et ses rares proches. C’est primaire mais indispensable et on y va sans retenue. Il n’y a pas cette distance mesquine imprégnant l’ensemble des productions violentes ou amères aujourd’hui. L’homme de la situation n’est pas une noble victime ou une star de bande-dessinée ; ici pas de super-héros ou de héros sophistiqué avec sa mythologie ; vous n’aurez pas le second degré ou la fantaisie douce dans lesquels se réfugier pour aimer et (s’)accepter. Rambo Last Blood présente une vision exécrable des rapports humains et ose le faire sans humour ou sarcasmes d’artiste misanthrope à ses heures. Il ne le fait pas sans cœur ni espoir. Ce film d’action bourrin renvoie à l’essentiel de ce qui a de la valeur, quand on ne croit plus ; en même temps et comme pourraient le dire ses détracteurs, il touche le fond. Il active des leviers fondamentaux : l’envie d’harmonie et le besoin de tout casser.

Sur l’effort sociologique le film mérite zéro. Pourquoi et comment les salauds en sont là, dans ce ‘job’ : peu importe, car on refuse de développer envers eux une sympathie. On peut bien deviner de nous en eux, repérer des liens à certains endroits, mais c’est la pourriture et on ne la veut pas aimable. Ce milieu est nauséeux et on ne réforme ou pardonne pas aux hommes et aux espaces qui se sont livrés à la boue des boues. C’est direct à la fosse, au goulag les places sont déjà prises ! Les mauvaises fréquentations menant à ce désastre ne sont pas moindrement abjectes ou corrompues, seulement moins criminelles. Ce dégoût généralisé, voire cette paranoïa et cette hostilité, dopent la tension. La tendance du film à récupérer des clichés ou cibler le sale sans précautions y ajoute en fatalisme et détermination. Il est évident que la gamine va s’enfoncer dans un traquenard, que son amie trop soucieuse de son apparence (pourtant ridicule) est un poison. Et naturellement chercher une connexion ou seulement des réponses dignes est souvent un acte désespéré ; l’est toujours là où il n’y a que de la bêtise et de l’égoïsme débile.

La mise en scène d’une lourdeur et d’une candeur exquises rend l’expérience presque passionnante, en tout cas immersive. Les spectateurs réticents vont d’autant plus s’exaspérer qu’ils auront légitimement l’impression d’être forcés. Si on apprécie pas ce qu’est devenu Rambo, on aura l’ivresse mauvaise ou rejettera en bloc, d’autant plus si au lieu de plans sans détours on préfère des ouvertures, au lieu d’un choix manichéen on préfère tendre la main. Pourtant ce cinquième Rambo assure une continuité et une synthèse parfaites, spécialement avec les premier et quatrième opus, soit les sérieux où le personnage apparaît comme une icône brisée et se prête facilement à la critique de l’imaginaire guerrier ou impérialiste américain. Simplement il est tard et les questions de gloire ou de contre-gloire ont perdu leur sens. John est un personnage tragique approchant le crépuscule. C’est un homme fort qui met sa monstruosité au service d’actes justes, est capable de maîtriser sa violence potentiellement infinie et chaotique. Ses actes sont extrêmes mais son attitude est simple.

La stylisation est ‘naturelle’ ou axée sur ses comportements, sa présentation pourtant complaisante n’a rien de fantoche ou à demi surnaturelle. À 73 ans il ressemble parfois à MacGyver et est à l’opposé des chorégraphies asiatiques ou des déambulations de pacotille qu’elles soient hollywoodiennes ou exotiques comme celles dans Bacurau. Contrairement à celui de sa seconde jeunesse (donc des opus II et III), le Rambo actuel a des limites, souffre durablement et sur tous les plans après une dérouillée. Même lui peut être impuissant (comme le sauveur incomplet dans Hardcore), ce n’est pas Chuck Norris ou JCVD, ni Bruce Lee, il est soumis aux mêmes lois que les autres, simplement il est largement plus fort. C’est son don et sa malédiction. C’est pourquoi ce film est à la fois réaliste et grotesque, en allant aux extrêmes du vraisemblable et d’une vie extraordinaire, celle d’un type au désir de paix éternellement frustré, honnête et capable d’amour même au comble de sa rage. Il faut peut-être un film d’exploitation désinhibé pour toucher ces émotions sans passer par des médiations amphigouriques : ceux qui souhaitent des justifications n’ont qu’à se reporter sur John Rambo, l’opus précédent approuvé par David Morell (le créateur du personnage).

Note globale 76

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Suggestions…  Harry Brown + Vigilante + Homefront

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GOD BLESS AMERICA *** (seconde édition)

18 Sep

Nouvelle critique pour un film déjà traité il y a quelques années (première critique au bout de ce lien). C’est la première fois que je propose une ‘seconde édition’. La plupart du temps, je ne reviens pas sur les films, mais les listes de mini-critiques consacrées aux « Films Revus » pourraient à l’avenir intégrer ceux déjà critiqués. En général je n’ai ni envie ni intérêt à revoir des films pour lesquels j’ai déjà réalisé une critique, même Mini, à moins qu’ils revêtent pour moi une qualité ‘culte’.

4sur5 Quelques films me posent problème et me laissent ambivalent, souvent car ils le sont eux-mêmes ou cèdent à des bassesses sans devenir déplorables pour autant. Récemment The Square est venu gonfler cette courte liste dont God Bless America est un des membres les plus éminents. Il le reste suite à ma redécouverte où j’ai pu constater ce qui me fait accrocher et permet d’avouer et dépasser les errances et contradictions : le personnage de Franck. Même si sa démarche est idiote j’éprouve forcément une tendresse pour quelqu’un s’efforçant d’être droit, aspirant coûte que coûte à un monde propre et harmonieux, reprochant à son prochain son égoïsme par souci de la dignité humaine et non par volonté d’éteindre l’ego d’autrui pour mieux imposer (ou seulement consoler) le sien.

Ceux qui dénoncent les facilités de ce film sont évidemment dans le vrai ; ses amateurs revendiquant leur satisfaction de voir dégommées des vedettes de la télé-réalité gagneraient souvent à évaluer leurs propres compétences, y compris en matière de civilité. Pourtant je suis dans le camp de ceux qui notent plutôt haut God Bless America. Je ne l’aime pas tellement mais le trouve significatif et pertinent, en plus de fournir des héros attachants. En revanche même avec les circonstances atténuantes de la satire ou des petits moyens, la forme reste routinière voire vulgaire. Ironiquement sa laideur est cohérente avec son esprit pollué : le film se débat dans ce qu’il méprise et pour s’exprimer est tributaire des modes de son époque, auxquelles il cède avec plus ou moins de complaisance (plus dans les gunfight). D’ailleurs il est meilleur dans sa première heure en brossant un tableau rempli d’inconséquents et d’égocentriques amorphes mais criards, où les gens se font écho des ragots people et divertissements avec attardés, mais ne savent pas s’expliquer suite à une petite ambiguïté et s’en remettent alors à l’autorité (d’où le renvoi pour harcèlement supposé par une hiérarchie qui peut-être profite des peurs irrationnelles). L’absence généralisée de considération et même de responsabilité (de la part du médecin), la diarrhée de caprices combinée au respect acharné de croyances molles et de règlements inadaptés, engendrent un univers digne d’Idiocracy sans passer par la SF.

Un peu à l’image de Fight Club, c’est parce que God Bless America tape sur de bonnes cibles mais en vain qu’il me paraît valable. S’il portait un discours unilatéral, en supposant toutes choses inertes par ailleurs, il mériterait la poubelle ; s’il était simplement cette récréation trash, on pourrait le laisser s’en tirer (il n’a pas la fureur de Tueurs nés mais c’est déjà un gros défouloir, cousin sans prétention des tarantinades). En plus (et pas ‘au lieu’) de ça on voit la vanité de zigouiller les crétins – et les gens de mauvais goût ou aux opinions incorrectes selon Roxy. Les nouveaux Bonnie & Clyde commettent la même sombre niaiserie que les jeunes intellectuels universitaires du Dernier souper abattant des variétés de droitards – sauf que leur cible est beaucoup plus large et qu’ils évitent absolument de prendre le temps d’en connaître les représentants, donc de les humaniser et sentir le poids de leurs actes.

Avec son style de petite psychopathe enjouée la fille pourrait figurer dans un remake souriant de Funny Games. Son laïus d’adolescente allumée typique en guise de justification lors d’une révélation aux trois quarts du film reflète le fond du délire et éventuellement le public, ramené à la réalité d’amateur de sensations fortes gratuites et scotché dans une existence insipide. Son sentiment de supériorité et son impulsivité ne l’amènent pas à enrichir le monde. Ce qui se rapproche le plus d’une proposition pacifique et constructive n’est qu’un petit lot de références de culture populaire, comme Alice Cooper dont elle reconnaît pourtant les liens et l’influence sur ce qu’elle honnit. Quand à Franck, aux besoins de soulagement et d’intégrité alourdis par sa vie pourrie, il est toujours prompt à déballer un monologue éthique. Son logiciel est peut-être sain ou éclairé mais il est figé et extrêmement parcimonieux, donc nécessairement pauvre en bonnes réponses face à l’incohérence, la méchanceté et l’adversité. God Bless America offre donc un regard nihiliste en nous collant au point de vue de ces deux-là, avec un mélange ne conduisant qu’à plus de cynisme et au suicide social. Ça n’empêchera pas d’y trouver une espèce de manifeste légitime et en général le film reste un peu planqué dans la mesure où le public ‘adulescent rebelle’ pourrait ne pas l’entendre et où les cibles (à moins d’aimer les armes et la violence) ne seront pas au rendez-vous pour se faire vomir dessus donc riposter.

D’un point de vue strictement calculateur le film est habile et pour se tailler une réputation durable peut compter sur une niche d’edgelord et d’aliénés à mi-chemin entre conformisme malheureux et excentricité, sans compter les anars et les snobs énervés ou frustrés. Néanmoins il avait de quoi mettre dans l’embarras le monde du cinéma indépendant et ses amateurs ; et l’a peut-être davantage huit ans plus tard, où le développement de l’agenda progressiste révèle sèchement ses failles dans un supposé logiciel de gauche, qu’on aura pu lui prêter puisqu’il cogne sur l’ordre établi. En vérité ce film crée un pont entre réactionnaires, ‘social justice warrior’ et libertaires de toutes sortes et de toutes hygiènes, ce qui explique probablement à la fois son succès, la gêne et le dégoût qu’il a obtenu. Les considérations sur les enfants, leurs attitudes et leur éducation sont raccords avec l’ensemble des discours réacs, donc avec ceux des fondamentalistes ou des patriotards grotesques et haineux beuglant sur les plateaux ou à la radio.

Conclure avec un concours dégueulasse est excellent et la façon dont il est torpillé met tout au clair. Contrairement à Little Miss Sunshine on ne le gâche pas sur un mode simplement inclusif et égalitaire rejetant la compétition au nom de ses déficiences auxquelles on invente un charme et une valeur. Au lieu de cette pommade moisie nous récoltons la révélation de la vanité et futilité de cette rébellion. Chute élémentaire : on ne soigne pas la connerie en brusquant ni simplement en le désirant. Franck et son amie sont les idiots ultimes et défaitistes de cette boue. Sans contre-modèles et sans perspectives plus large que leur morale ils viennent compléter l’inanité. Bien sûr ils ont plus de conscience que la moyenne (et vont refléter les snowflake et les réfractaires communs se satisfaisant de leurs distinctions minimales), mais ils ne sont pas visionnaires. Nous sommes dans la grosse bêtise humaine et les anti-cons sont encore des demi-cons – et d’ailleurs le ‘demi’ épargné ne porte pas de bons fruits. Au moins Franck et Roxy ne seront ni des parasites ni des insulaires piégés : ils sont des météores. Comme l’aspirant aventurier d’Into the Wild, ils ont le mérite d’aller au bout de leur décrochage fou, ont des convictions entières aux répercussions regrettables mais en paient le prix et en démontrent tout : l’intégrité, l’élan fondé, la stupidité, les limites tragiques.

Je vois donc en God Bless America un film amoral par dépit. On peut le regarder avec rage, dérision, empathie. En dernière instance il raconte l’absurdité et l’impuissance de gens dans lesquels le commun des spectateurs heurté par une bêtise omniprésente pourra se retrouver, ou du moins qu’il pourra entendre. Il peut être pénible car il en vient nulle part ou dans le mur ; les solutions sont à chercher ailleurs et c’est correct, car aucune œuvre n’est mandatée pour s’en soucier. Donner à contempler cette absurdité spectaculaire dans laquelle les anti et les outragés s’insèrent malgré eux vaut toutes les prescriptions qu’une simple séance de cinéma pourrait fournir. La faiblesse persistante du film est finalement plus prosaïque : pour une ivresse radicale afin d’en finir avec ce monde qui ne leur convient (répond) pas, nos héros pouvaient mettre la barre plus haut.

Note globale 72

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Suggestions…   Killer Joe + Serial Mother + Le plein de super + Caligula + Chute libre

Publié initialement le 17 septembre, repoussé le 18 au 18 pour éviter le cumul sur une journée.

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MA VIE DE RÉAC (BD) **

13 Août

2sur5  Sur les appréciations du réac comme sur ses sujets, cette BD adopte un point de vue primaire. Elle donne en pâture un réac en mode ‘grincheux et réfractaire’. Il est nuisible à sa cause car superficiel et guidé principalement par ses sentiments et impressions, dans une moindre mesure ses expériences, presque jamais par la recherche ou la raison : en même temps il a le mérite de porter une parole endormie voire évanouie là où il se trouve. C’est un de ces types qui même dans les choses du quotidien exprime sa polarité réac ; en fait c’est simplement un mode d’affirmation comme un autre, ce que souligne la planche post-psychanalyse. La mauvaise foi à l’œuvre est d’ailleurs la meilleure arme humoristique de cette franchise ; en bonus, avec elle les doutes et les débats perdent prise.

Ce n’est pas du niveau de caractérisations d’À bras ouverts mais c’en est proche, la retenue (et un degré supérieur d’entendement) maintenant une marge confortable. Le catalogue zemmourien est passé en revue mais pas plus loin que les gros titres des chroniques sur RTL – et sans aller du côté des scandales (sauf par l’évocation des attentats et le viol du ‘padamalgam’), de l’Histoire, ou des graves clivages idéologiques. S’agit-il d’indulgence, de prudence ou d’indifférence ? Je ne me risquerais pas à trancher alors que l’auteur ne peut y arriver, peut-être pris dans un conflit de loyautés (sociales et intellectuelles).

Ce qui rend ce dégarni contestataire à la fois insipide et intéressant est son appartenance au monde du progressisme et du politiquement correct. Ce mâle blanc cis hétéro chauve néanmoins valide à lunettes est bien un réactionnaire mais il l’est avant tout dans le discours et certains comportements oppositionnels stériles. Ses références restent celles d’un univers post-moderne BCBG ou social-démocrate/sous-libéral aseptisé. Il est davantage un mec qui ‘réagit’, refuse généralement les innovations, qu’un droitard profond (une sorte de vieux prof comme Luchini Dans la maison d’Ozon) ; on peut le prendre en sens inverse et supposer qu’il part de loin (depuis son milieu urbain et gauchisé) mais est sur la mauvaise pente, ce que ne manqueront pas de ressentir de nombreuses personnes dans la réalité. C’est car leur niveau d’alerte est si bas que Morgan peut paraître et s’apparaître à lui-même un full réac.

La BD tend régulièrement à valider du bout des lèvres le discours du protagoniste, le ridiculise plus ou moins franchement la plupart du temps, en maintenant lisse et imperméable le monde qui lui fait face. Cette absence de confrontations autre que gentillette permet de ne pas glisser ni se dévoiler. Les arguments sont toujours trop courts ou réduits à des maximes ou des petits jeux d’esprit. En face les opposants passifs ont raison – mais passivement raison, à un point suspect qui à défaut de nourrir la ‘réaction’ ne lui fait barrage que par principe, habitude ou instinct personnel. Eux et leur monde pourraient très bien être dans l’erreur, tandis que le chauve est certainement trop borné et expéditif dans ses jugements. Son attitude est probablement le cœur du projet et doit viser à le rendre sympathique au premier ou au second degré, à la façon d’OSS 117 ; ou bien à générer du scepticisme et de l’hostilité plus prompts à animer les débats de confort ou nourrir l’aura de transgression bonhomme qu’à engager donc compromettre le personnage et son inventeur.

En tout cas ses cibles sont toujours personnalisées et jamais très fouillées : le risque de procès débile par tweeter interposés est modérément élevé, celui d’être classé souterrain de l’extrême-droite est faible, celui de créer une réelle polémique résiduel. Les occasions sont partout et Navarro va probablement déjà trop loin en donnant corps à l’incivilité ou au ‘grand remplacement’, mais il n’y aura que des replis sur tous ces sujets, par une petite chute et un recentrage sur l’individu et ses boulettes (la BD sait être drôle mais c’est rarement lors des conclusions). Sur la couverture, seulement des personnes : leurs traits distinctifs sont systématiquement relatifs aux loisirs ou au style (qui s’affiche – ou se vit dans une bulle narcissique consumériste). Il y a déjà matière à des chocs de vision mais il en faut plus pour dépasser le stade des contrastes de fin de banquet.

Ce Morgan pourrait – est déjà l’homme qui refuse de se faire marcher sur les pieds, l’homme qui n’apprécie pas qu’on fasse du bruit dans les transports en commun. Et ne pas accepter que l’autre s’étale, c’est réac – donc bête, regrettable – y compris pour le réac (le suprême con passant à côté du bon et du bien) ! Doit-on voir sous l’ironie la validation d’une bonne vieille mentalité de carpette (gauchiste ou non) ou une dénonciation désolée et peut-être effrayée ? Quand on voit que même l’autorité est saoulée, la thèse du lourd aimable en fiction et infect IRL l’emporte (c’est alors un gentil père fouettard qu’on ne saurait prendre au sérieux, ou un provocateur un brin crétin mais tout à fait ‘safe’). En même temps la directrice est rebutante avec sa propre fermeture plus proprette et d’autres sont horripilants avec leurs compulsions répressives masquées sous les bonnes intentions. Un cynisme bas-de-gamme à base de conformisme grégaire pointe constamment dans les rares contre-arguments : indirectement la BD le brocarde en retour. Mais comme elle partage les torts voire fait tout retomber sur son réac d’antihéros, elle rate sa meilleure piste.. ou glisse discrètement un miroir aux lecteurs non-réacs mais pas prêts à devenir des mollusques consentants pour autant ? Navarro tient une évidence bien plus importante que la définition (juste) qu’il donne à ‘la gauche’ (« la miséricorde sans la responsabilité ») : la soumission au réel est bien plus conservatrice que son refus, donc devrait être un meilleur indicateur d’orientation socialement ‘réac’. Sa défense acharnée à plus forte raison.

Note globale 46

Critique sur SC