Tag Archives: mensonge

PROFESSION REPORTER ***

23 Juin

profession reporter

3sur5  Le titre français « profession reporter » désigne surtout la première moitié du film et pas nécessairement son thème principal. Il annonce Nicholson en reporter (faux espion dans un costume de mort bientôt) sans laisser deviner la nature de sa balade : une échappée philosophique dans une réalité en ‘surimpression’. La justification rationnelle de The Passenger feint à peine une démarche qui, véritablement épanouie, donnerait Salvador d’Oliver Stone pénétré par Hitchcock. L’usurpation d’identité de David Locke (Nicholson) lui donne accès à une liberté immense mais très vite aliénante ; bien sûr il faut tenir le mensonge, mais il faut aussi se débattre avec l’absurde alors qu’on est sur les sentiers de la perdition.

The Passenger (1975) fait largement écho au souvenir de Blow-Up (1966), autre film d’Antonioni qui a alimenté les vocations de cinéastes illustres. Certaines séquences sont très ressemblantes (en voiture ou autour des hôtels), surtout dans la deuxième heure. Cette période flottante est marquée par une relation soutenue, mais néanmoins stérile et sans grande intensité, avec une jeune femme apparemment censée se divertir, comme dans une année sabbatique par devoir ou en attente (Maria Schneider, sortant de l’expérience douloureuse du Dernier Tango à Paris d’un autre cinéaste italien important, Bertolucci). Le spectacle atteint parfois un degré d’abstraction extrême, relié à une trame de plus en plus rachitique ; la pièce est impossible à jouer car les protagonistes sont dans le déni et leur réalité en dépression.

Cette désintégration triomphante est une constante avec Antonioni : tout fout le camp même si tout continue. Le faux reporter se noie dans sa fausse vie et disparaît graduellement. Le sujet supposé se situer au centre du film semble toujours chercher à s’en évader ; Locke/Nicholson est un prisonnier fuyant. Du coup, la caméra s’intéresse à ce qui se produit autour de lui, même lorsque c’est anodin quand lui vit un événement fort (voir meurt). C’est un fantôme dans la fiction et pour le film, un héros planqué à la place du figurant ; comme il n’arrive pas à l’occuper, l’action elle-même le démentant, il s’étiole sous nos yeux. Il se cherche, se cache ; il se vide en fait sans trouver de nouvelles formes adéquates. Sortir de son identité devrait lui permettre des ouvertures, mais il n’a plus accès qu’au superflu, partout, tout le temps. Il n’est plus ni acteur ni habitant ; il arpente seul le Styx et repousse le moment où il faudra couler quelque part pour mettre fin à sa fugue sans issue.

Antonioni poursuit sa réflexion engagée sur Blow Up, de manière encore plus éthérée, sans langage crypté désormais, accompagnant son cobaye dans le désert avec aplomb et en assumant le détachement dont lui est la victime. Dans les deux films il est question de l’impossibilité, pour un artiste ou un journaliste spécifiquement, d’atteindre l’objectivité ; mieux, de représenter la réalité conformément et même de la lire avec objectivité. Celui qui manipule le moindre objet du réel est dans l’erreur : grâce à son imposture, le reporter l’expérimente mais ne peut, par définition, l’analyser ni le maîtriser. Sa frustration de passager incapable de rationnalité est identifiée et décuplée. À cette faillibilité humaine, s’ajoute celle de l’aventure : vaine pour l’individu (un pas de chaque côté et c’est la régression, l’immobilisme et c’est le rappel au néant) comme pour tout système humain (produit imparfait et gratification empoisonnée).

Le sentiment général n’est pas tout à fait mélancolique, ou ne se livre pas comme tel : c’est plutôt une fatigue de l’ego, une impuissance à exister une fois qu’on a pris son indépendance en saturant ce qui faisait sa vie. David Locke devrait maintenant abandonner la société mais il reste son otage alors que tout y a perdu son sens. Dommage, il n’avait rien à gagner en allant ainsi avec des courants artificiels encore plus las que lui.

Note globale 66

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… The Constant Gardener + Tristana + Les Faussaires + The Burrowers + Guinea Pig saga

 Voir l’index cinéma de Zogarok

JE PROMETS D’ÊTRE SAGE **

14 Août

3sur5 La conception n’a pas l’air éclatée mais le film semble au carrefour de plusieurs autres. C’est comme si un auteur avait voulu planter les graines de son œuvre à venir, en évitant de trop dépareiller, donc de prendre à bras le corps un de ces projets de film. Au départ la séance donne des indices de comédie familiale triviale (certainement le rôle de Magalie la sceptique maternante) correcte et garantie sans nervosité. Pourtant déjà on sent que le film va tourner mal ou à n’importe quoi (le four au théâtre en ouverture est aussi là pour ça). Tout est calme (et le restera) mais il flotte une petite odeur inquiétante en même temps que la perspective d’une libération.

Effectivement le film va prendre des tangentes, ou plutôt flirter avec et se rétracter. La fin en attesterait sommairement si elle n’était pas d’une immoralité et d’une envie de poésie si flagrantes. La comédie désuète est utilisée comme une espèce de matelas [de secours pour accrocher au film et le faire tenir debout] ; sur ce terrain, le travail est fait, les gags sont laborieux. Un humour atypique pointe constamment, un cynisme serein cherche à s’imposer. Le tandem le cristallise ; en-dehors de lui, on se sent dans une comédie dramatique tatillonne, avec la hauteur et les moyens d’un téléfilm.

Les personnages et interprètes sont de loin le point fort et le seul quasi uniforme (on peut préférer dire ‘mûr’). Le cadre et les gens sont normaux, leurs excentricités sont celles que chacun pourra croiser. Ils semblent avoir une vie en-dehors du film, ce que ne peut pas revendiquer toute la concurrence, même lorsqu’elle s’adresse aux adultes. Avec cette Sybille Je promets d’être sage aurait pu aller loin. Introduite comme une négativiste, elle s’avère une sorte de psychopathe proche de Marina Fois dans Irréprochable, elle aussi en lutte désespérée contre l’humiliation de sa situation. Mais c’est davantage une évitante agressive : elle a du mordant et apparemment de l’assurance mais pas de plan. Sa misère est plus profonde que celle de ces autres qu’elle méprise – et continuera à mépriser quoiqu’il arrive, car au-delà de la mise entre parenthèses (ou de la subordination) elle ne semble pas avoir d’autre façon d’encadrer l’altérité.

Le film ne cache rien de ses petites fourberies et ose les valider. Il souligne cet opportunisme propice à des lâchetés comme à du pur romantisme. Puis il s’y attache et se perd alors. On dirait la victime d’un de ces odieux connards en train de donner carte blanche – et se plongeant dans la rêverie ou l’abandon de soi pour s’assurer que tout ira bien. Jusqu’au-bout cette tentative curieuse en eaux banales semble rabougrir sa vocation pour s’inscrire dans un compromis qui, sans les qualités de jeu (ou de présence) de Léa Drucker et Pio Marmai, serait un film creux à l’improbable potentiel.

Il vaut mieux y aller sans rien en savoir. Dans ce cas on est baladé entre des trucs diversement réussis, assurés mais sans éclats, parfois poussifs (au rayon de la pure comédie, du conflit ordinaire). Si on en sait ne serait-ce que le synopsis entier, on verra simplement un film slalomer et finalement retarder le nerf de la guerre (c’est-à-dire le lancement des escroqueries), où il n’a pas grand chose à explorer ni raconter (les flash-back d’un épisode de Lost étaient déjà plus complets).

Note globale 56

Page IMDB  (vide à la publication)   + Zoga sur SC

Suggestions… Prête à tout + Jusqu’à la garde + Ober / Waiter ! + Chien/Benchettrit

Les+

  • les caractères
  • les deux principaux acteurs
  • relativement original et pas obnubilé par les supposées attentes du public

Les-

  • pas sûr qu’il ait trouvé le ton juste, régresse régulièrement
  • peut donner une impression de remplissage

Voir l’index cinéma de Zogarok

MENTEUR MENTEUR ***

14 Déc

3sur5   Dans Menteur menteur, Jim Carrey est un avocat sans scrupules gagnant sa vie grâce à sa mauvaise foi. Celle-ci affecte l’ensemble de son entourage, aussi son fils fait le vœu que son père ne puisse dire que la vérité pendant 24 heures. Le vœu se réalise, Fletcher Reede ne peut plus mentir et pire, il exprime tout ce qu’il pense sans filtre, même lorsque ce n’est pas nécessaire : c’est comparable au concept de The Invention of Lying et à l’exagération dont il était le prétexte.

Situé juste entre Disjoncté et The Truman Show dans la carrière de Jim Carrey, Menteur menteur est après Dumber & Dumber la comédie où ses simagrées sont les plus jouissives. Ce n’était pourtant pas acquis puisque le film est réalisé par Tom Shadyac, avec lequel Carrey a exécuté Ace Ventura détective et Bruce tout-puissant. De surcroît, Menteur menteur est un gros spectacle familial d’Universal Pictures, avec un minimum de prise de risques et d’ambitions artistiques.

Le spectateur sera même gratifié d’un grossier bêtisier, tandis que Jim Carrey enfile les gags conventionnels et les lieux communs, parfois très crétins ; mais avec son costume de génie ! Ce paradoxe est susceptible de le rendre détestable, jusqu’à créer un étrange malaise ou à anesthésier ses performances. C’est aussi ce qui lui permet de nous faire rire de choses qui sans lui seraient poussives et rien d’autres ; un talent que Jean Dujardin a également démontré dans OSS 117 mais aussi ailleurs (Les Infidèles par exemple).

Dans cet océan de mièvrerie travesti en grosse poilade, Jim Carrey est un élément étranger, parodique et autonome. Il ne fait pas le gag convenu, il arrive avec son énergie et déambule sans se laisser apprivoiser ; s’il doit se sacrifier, il le fait en traître, même s’il doit s’acquitter du lot de jugements sur son comportement lâchés au cours de ces 24 heures de vérité (il est censé dire sa vérité, or il clame celle d’un surmoi extérieur !). Ainsi la comédie consensuelle glisse sans l’atteindre, comme l’univers de l’entreprise (Braqueurs amateurs aura le tort de vouloir confronter ce dernier avec sérieux).

Cela n’empêche pas les éléments plus conformes de prendre la place ; en premier lieu, ce gamin envahissant et incompréhensif, qui veut son papa, tout le temps auprès de lui, sans concevoir qu’il ait d’autres projets et des histoires d’adultes à régler. Et en plus c’est un menteur : voilà une raison morale de blâmer son papa ! Évidemment le film prend son parti, parce que s’il est pris en otage par un Carrey à son meilleur, il n’en demeure pas moins un semi-blockbuster niais, incapable de ne pas réduire son grand atout à des finalités moralistes de mégère stupide mais bienveillante.

Note globale 64

 

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions…

 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

 

MISS SLOANE ***

18 Mar

4sur5  Ce qui s’annonce comme un complément à L’Enquête sur Clearmstream ou au Loup de Wall Street est en fait le récit d’un montage visionnaire (quoique relativement suicidaire) de l’ego. Nous savons d’entrée de jeu qu’il y aura un procès en bout de course (avec John Lightow aka Trinité de Dexter dans le rôle du juge). Le personnage campé par Jessica Chastain absorbe tout et amène l’essentiel de la valeur – autour de lui, tout est relatif, superficiel, malgré les qualités d’exécution où le film et son sujet se rejoignent (sans se confondre, il n’est pas assez intrépide pour tenir la distance, il faudrait Fincher pour donner le change ou l’illusion). Qu’elle soit réfractaire et surtout avec tant de démonstrations face à la proposition du départ est surprenant sinon aberrant ; qu’elle se détermine malgré la pression (pour mener la campagne contre le lobbye des armes) l’est moins et la clé du mystère est déjà là.

Il y a un combat à mener, qui suscitera l’admiration bien sûr pour son principe, mais plus encore pour le génie qu’elle va déployer et montrer à la face du monde – elle va chercher un titre de noblesse bien plus éblouissant que la victoire dans une bataille morale, elle va planter son nom sur la liste des plus remarquables héritiers de Machiavel, qui de plus doivent leur réussite à eux-mêmes, à leur propre énergie, le reste (alliés y compris) suivant – et se trouvant gonflé par sa propre impétuosité, donc quoiqu’il arrive tout revient à son initiative. Et comme il faut être raccord avec le monde ; à l’intérieur du film comme dans son contexte de diffusion, la croisade de Sloane participe à la rendre sympathique et lui assure de bons points théoriques du point de vue Hollywoodien. Cet étrange attachement au contrôle des armes rattache « la championne du libre-marché » à un ethos liberal/progressive dès le lancement des hostilités.

Le blanchiment d’argent étant au centre, le film peut éclairer sur la politique, le judiciaire et le fondement des réputations ; le trafic d’influence en général (surtout en France où il sort pendant la campagne de 2017 avec la démence autour de Fillon) mais à gros traits, en délaissant (on ne peut même pas parler de frilosité, car la politique concrète devient un fond, un décors). Ce onzième film de John Madden (réalisateur de Shakespeare in Love et Indian Palace) rappelle The Social Network (et bien sûr la série House of Cards, sans le goût de l’épate cynique) voire un miroir de In the Air davantage qu’un héritier des Hommes du président. C’est un thriller empathique, rapide et efficace, mais flanqué de scènes clichés résonnant comme des recours paresseux.

Il est arraché à la banalité et à l’opportunisme par la vivacité de sa protagoniste, sa volubilité impériale et pourtant familière, sa fougue transcendant le simple arrivisme, son hyper-contrôle sans aigreur, sécheresse ou inhumanité trop manifeste. Un vent populiste et démago souffle dans la dernière ligne droite, avant ce retournement imprévisible où le diable avec ses moyens et son esprit montre sa part d’ange et de martyr. L’épilogue rappelle le prix de ce genre d’exploits, où en atteignant le paroxysme de son art un caractère se trouve démuni – en cela Miss Sloane est proche du film de vengeance et en général, de toutes ces créations montrant la solitude d’une âme qui n’a plus qu’a dévaler la pente après son chef-d’œuvre, ou le coup de foudre face au plus grand de ce que sa conscience pouvait saisir et convoiter (que ce soit Dieu ou un concurrent – Amadeus prenant ce sentiment terrible par l’angle le plus humiliant).

Note globale 74

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Irréprochable/2016 + Obsession/De Palma + Blow Out  

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (2), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

Note arrondie de 73 à 74 suite à la mise à jour générale des notes.

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

LES ÉGARÉS (Téchiné) **

27 Jan

3sur5  En France pendant l’exode de 1940, une institutrice et ses enfants se détachent des cortèges de réfugiés livrés aux balles allemandes. Avec un adolescent sorti de nulle part, ils trouvent rapidement une maison abandonnée. À l’abri des allemands, de la foule et de la société, ils s’installent dans ce sanctuaire plutôt luxueux. Au lieu de poursuivre la fuite ou trouver de l’aide aux alentours, ils procrastinent et deviennent une famille recomposée, avec répartition des rôles ambiguë. Ce retrait et cette liberté ne sauraient durer, mais d’ici le rappel aux réalités collectives et le rattrapage par les autorités (noires allemandes, grises françaises), l’autarcie libertaire vivra.

Cette agréable prison est l’occasion de rabattre les cartes ; c’est une planque pour lâcher prise et réaliser l’obsolescence de ce qu’on a pu être ou interpréter. Le personnage d’Odile (Emmanuelle Béart – ce rôle a pu l’indiquer pour Vinyan) est l’objet d’une attention toute particulière, sans être iconisé ou flatté. La situation ébranle tous les principes de cette femme « si sévère et si perdue en même temps » comme le remarque un nouvel arrivant. Les conseils qu’elle professait n’ont plus aucune validité, le portrait qui se dessine paraît décalé ; il n’en reste que la carcasse vidée, quoique dure, s’affichant impénétrable sans que ce soit plus ni crédible ni nécessaire.

Tourné par Téchiné d’après le roman Le Garçon aux yeux gris (de Gilles Perrault), ce 15e opus recoupe ses thèmes habituels (réunions improbables, bouleversements des mœurs, mondes intimes parfois en friche, apprentissages en accéléré) en leur donnant une tournure apparemment plus légère et une perspective morose. Le devenir du quator ne semble pas une anomie heureuse, mais l’impossibilité de développer leur petit ordre microscopique ; ils n’ont ni les ressources ni le caractère pour honorer des desseins survivalistes. Les égarés le sont sur tous les plans ; tirés de leur isolation, ils sont en même temps ramenés à un contexte historique net (en introduction et conclusion du film). C’est donc une escapade aux charmes vénéneux, stériles, la foucade de gens en sursis.

Les adeptes de Gaspard Ulliel pourront le retrouver dans la peau d’un sauvage adapté, juste avant sa grande heure de gloire (qui le mènera notamment à interpréter Hannibal jeune dans Hannibal Lecter : les origines). Téchiné retrouve ici Emmanuelle Béart, dix ans après J’embrasse pas où il la faisait interpréter une prostituée qui avait eu le tort de se croire promise au luxe. Quatre années après ses photos nues dans Elle, Béart s’expose à nouveau ; Téchiné l’emmènera plus loin dans Les Témoins, où elle jouera une quatrième roue libérée mais aux manies abjectes. Le film est tourné dans un cadre bucolique (dans le Tarn cette fois) comme souvent avec Téchiné : Le Lieu du crime, Les roseaux sauvages, Ma saison préférée se déroulent dans sa région d’origine et reflètent des émotions ou expériences d’enfance.

Note globale 66

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Swimming Pool + Tiresia

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

.