Tag Archives: film UK

BREXIT *

22 Mar

1sur5 Bien que son contenu soit moins enflammé que la moyenne, c’est seulement une nouvelle contribution à la dénonciation de la « post-vérité » à l’heure où les médias du XXe perdent leur crédibilité et où les peuples occidentaux s’agacent. Le seul point via lequel ce téléfilm sème le doute est sa manière de présenter le protagoniste du Yes au Brexit, Dominic Cummings. C’est bien une espèce de gourou miteux d’un nouveau marketing, mais sous les traits de Benedict Cumberbatch (tête d’affiche dans Imitation Game et la série Sherlock) il paraît plus sympathique et potentiellement plus estimable qu’il ne semble l’être réellement ; moins evil genius qu’abusé par son propre malin génie.

Politiquement c’est un cynique. Les professionnels et leur système lui paraissent plus débiles que jamais et un référendum serait par principe une idée de merde. Au lieu de se souiller à aborder l’immigration, il laisse Farage et les autres clowns reproduire leurs numéros. Les électorats acquis d’avance se remobiliseront avec ou sans la piqûre de rappel de l’UKIP (les « indépendants machos » dans le film) et des croûtons conservateurs plombant la cause depuis l’époque de John Major. Lui se sert des algorithmes et reste à distance des débats et acteurs traditionnels, à l’exception de « deux stars » intéressantes à recruter – pour leur poids ou leur charisme, pas pour ce qu’elles profèrent (Michael Gove ministre de la Justice, Boris Johnson maire de Londres aux happening fameux). Au lieu de développer une sainte vision très-zintelligente à même de parler à zelles-et-ceux bien rangés et bien pourvus, Cummings l’excentrique martèle un message : ‘reprendre le contrôle’ (ou le pouvoir) – donc en laissant supposer qu’ ‘on’ l’ait déjà eu. De quoi séduire chez les sceptiques et les déclassés.

La séance sera pleine de trucs bien plus basiques présentés avec pesanteur et soulignés comme s’ils étaient visionnaires – le comble étant de relever que le tiers indécis est la clé : quelle trouvaille ! Tout à sa pédagogie régressive, le film tâche de nous vendre (montage parallèle à l’appui) que la campagne conventionnelle avec les ‘Remain’ s’adressait à la raison, tandis que Cummings et ses acolytes misaient sur les espoirs et émotions ! L’ex-collègue de Cummings et principal visage des propagandistes du Remain dans le film a le beau rôle ; on le verra consterné par les aberrations d’en face, déplorant l’égalité des temps de parole mettant ‘nos’ « Prix Nobel » au même niveau que leurs imbéciles et leurs « perroquets ». Le malheur des pro-Brexit ? Le même que celui des pro-Hillary et de tous les pseudo-libéraux arrimés aux culs des gouvernants. Ils sont trop clairs, instruits, responsables. Une vérité bien complexe et sophistiquée (ou une raison de plus d’inciter les foules et leurs membres à la circonspection, l’indifférence ou l’aigreur envers leurs élites en pratique – aimant à se voir en simples lumières ‘intellectuelles’).

Par sa pratique ce téléfilm s’aligne sur la mode actuelle : dire un peu tout et n’importe quoi sans jamais aller loin (comme l’assommant Peuple et son Roi), insérer des faits (et des archives) sans trop les forcer dans sa direction, mais n’étayer de façon solide que dans le sens de sa thèse ou préférence. Les gens ont l’impression de voir un produit ‘complexe’, ils en trouvent un parfaitement dans la zone de confort pour l’ensemble des journaleux, des anti-complotistes et des socialement centristes. Si l’on vient pour y apprendre ou trouver une perspective neuve ou enrichie, c’est sans surprise du temps perdu ; un film inutile où on accorde aux pro-Brexit d’être des manipulés ou comme Cummings des auto-illusionnés de bonne volonté (souhaitant secouer un Occident décadent). Il ne change rien aux points de vue qu’on peut avoir sur le sujet et nous conforte si on est mou ou anti-Brexit. Comme l’ensemble des autres voies qui se font entendre à la télé/radio (en-dehors des minutes accordées aux représentants anti-establishment, les primates et les showman étant évidemment les invités privilégiés), il accroche les graves maux du moment aux populistes, à l’extrême-droite, bref au repoussoir de service (qui n’est même pas aux antipodes des ‘installés’ qui l’utilisent – en Angleterre comme en France ou aux Allemagne c’est plutôt une fraction aventurière ou crasseuse des nantis et arrivistes qui prend à son compte la part de mauvaise conscience nationale). Ah que la politique est pourrie par les hacker, les démagogues, les messages simplistes et l’émotion ; mais c’est bien l’affaire des autres qui nous y entraînent !

Avec ce film le déni se poursuit. Sans nier carrément les réalités menant au vote Brexit, quoiqu’elles soient essentiellement subjectives (ou justement qu’on ne voit que ce qu’elles ont de tel – comme si les manifestations gênantes des gueux étaient la source du mal), le film entretient l’idée qu’il n’aurait pas eu lieu sans ce détournement de la ‘data’. C’est peut-être vrai mais ne fait qu’en rajouter dans la psychose aux ‘fake news’. Dans une certaine mesure le représentant du Remain peut concevoir une source plus ancienne, mais il l’attribue encore à la communication politique. Depuis une vingtaine d’années on aurait nourri la haine et le ressentiment, jouant avec une fièvre populiste devenue incontrôlable ! Pour autant le réel n’est pas absent de cette fiction, ni ses aspects fâcheux. Quand Cummings se demande pourquoi son équipe tarde à devenir la cible des pro-Remain et des journalistes, l’expert technique lui répond que les citadins n’étant pas leur cible, ils ne voient pas leurs publicités. Cette anecdote cruciale renvoie aux propos de Christophe Guilluy sur la France invisible. On a également conscience que les pauvres sont indifférents aux menaces de crise économique puisqu’ils sont déjà à sec ; de façon plus incertaine, que l’absence de perspectives est au moins aussi grave que le chômage dans les zones sinistrées ; puis bien entendu, que la masse des électeurs pro-Brexit est composée de vieux pas spécialement vernis, d’ouvriers, de paumés et de losers à mi-vie.

Ce qui est vraiment intéressant avec un tel film, c’est tout ce dont il ne parle pas ; tous les arguments laissés de côté ; tout ce sur quoi il met l’emphase, à partir de quoi il opère ses grandes pseudo-déductions (« c’est plus la droite contre la gauche, c’est le vieux monde contre le nouveau » : voilà l’habillage niaiseux qu’on aurait pu ressortir à chaque époque, bon à relativiser les orientations enfilées). Il n’est question qu’à une reprise de l’Union Européenne (quand Douglas interrompt une réunion consommateurs), le reste du monde et de la (géo)politique est absent, l’Histoire inexistante sinon pour des bribes à quelques décennies. Pour maintenir la foi dans les institutions, l’illusion de la transparence voire l’illusion démocratique, on s’acharne sur un bout de ce qui met en cause sa pureté (alors que le résultat de ce référendum plaide plutôt en faveur de la démocratie puisque pour une fois il n’est pas prescrit ou du moins chamboule le paysage). On attaque ce qui passe pour irrégularité ou déloyauté (la participation de Robert Mercer, soutien milliardaire aux campagnes du Leave et de Trump) en omettant, probablement par instinct, les équivalents pachydermiques dont les seuls avantages sont de pas être soit-disant nés d’hier – ou alors ce Robert Mercer est un importun d’un nouveau genre puisqu’en deux siècles de démocratie, voire en plusieurs millénaires d’Histoire humaine, on a vu qu’occasionnellement de telles ingérences dans les gros dossiers de la vie publique ! Enfin il faut reconnaître à ce film de nous enseigner ou nous rappeler que nous sommes entrés dans l’ère du micro-ciblage avec les méfaits de Cambridge Analytica ; une période politiquement sombre où les masses seront flouées vient de s’ouvrir ! Il n’y avait probablement rien de tel avant – mais le monde d’hier doit rester obscur.

Note globale 32

Page IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Chez nous + The Iron Lady

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (2), Ambition (8), Audace (3), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

Voir l’index cinéma de Zogarok

Publicités

THE FULL MONTY **

2 Sep

the full monty

2sur5  Cette comédie anglaise a été l’un des grands succès de 1997 : c’est un peu le Bienvenue chez les ch’tis de l’époque, la couche bé-bête en moins, un minimum d’allure de film de cinéma en plus. Par son postulat, il se pose comme un prolongement familial et léger du cinéma social irlandais et anglais. Six chômeurs vivant dans la banlieue de Shieffield subissent la crise de la métallurgie sous l’ère Thatcher (quoique le contexte politique n’est pas cité). Ils vont monter un spectacle de chippendales pour sortir de l’impasse.

Ni porno social ni wannabee Ken Loach, The Full Monty est un pur feel good movie ; et une comédie tête dans le guidon, avec son fil original, un décors pittoresque : superbe projet aux maigres résultats. D’abord il y a ce côté ‘culte’ poussif, avec gags et récurrences cherchant à instaurer une espèce de climat ‘private joke’, en mesure de provoquer une connexion très intense : les résultats au box-office et l’estime dans laquelle le film est tenu attestent de ce potentiel objectif. Seulement en-dehors de Wilkinson et Addy, les deux grandes révélations du programme, les gimmicks sont un peu las.

À l’initiative du spectacle, Gaz (Robert Carlyle) fait pâle figure en tant que leader et son enthousiasme est décalé et peu opérant. Nous sommes dans les 90s, ère Maman j’ai raté l’avion et un enfant blond est au rendez-vous, qui joue mal et s’avère une mascotte avortée, faute de mise en scène décidée. Le déroulement est assez efficace, la courte durée permet d’éviter les blancs menaçants ; l’écriture manque cruellement de développement. Au-delà de la situation des ouvriers anglais, la crise de la masculinité se prête avec évidence : il ne s’agirait pas d’en faire une thèse, mais il y a tellement à aller prendre dans cette zone ! Et tout est sciemment snobé.

Les personnages restent à l’état de figures sympathiques, avec leurs excentricités ou petits conflits comme pour Wilkinson et Addy. Les autres récoltent au mieux un traitement par la vanne, c’est le cas par exemple des deux homos du gang. Non seulement Full Monty est clairement bien limité mais il est handicapé par ce côté gamin absorbant toute sa matière. Un Dieu a posé le trou noir de la consensualité vulgaire et de l’insignifiance compulsive, Full Monty en a bloqué l’entrée. Toutes les forces réunies pour les besoins du film semblent partager un manque de discernement, allant compulsivement vers une sorte de bêtise lunaire inconséquente, peut-être inhibées par les possibilités de dérapages de leur sujet.

Car il s’agit tout de même d’un Flashdance inversé avec prolos se foutant à poil pour survivre. Ce qui en sort est facile, aimable a-priori, carrément vain, puis finalement surtout d’une ‘légèreté’ assez effarante.

Note globale 44

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Bridget Jones + Harry un ami qui vous veut du bien + Mommy

.

 Voir l’index cinéma de Zogarok

.

EDEN LAKE ***

8 Août

3sur5  Survival extrêmement percutant et objet tendancieux, le film de James Watkins inspire des sentiments contradictoires. Faut-il célébrer l’uppercut ou pointer le biais idéologique, reconnaître la puissance de ce film de genre ou émettre des réserves sur sa vision exceptionnellement pessimiste ? Toute évocation de Eden Lake serait faible et incomplète si ces aspects ne sont pas appréciés, eux qui peuvent rendre les délibérations impossibles ou créer un clivage insurmontable chez un même spectateur.

Contrairement à Détour mortel où ce sont des monstres au sens littéral, ou à Ils où leur identité reste mystérieuse et n’est qu’un atout pour le suspense et le choc, Eden Lake présente des antagonistes ancrés dans une réalité sociale concrète et connue. Il gagne ainsi une dimension supplémentaire au sein de son genre parfois étriqué, dont il emploie tous les ingrédients classiques avec une maestria exemplaire. Eden Lake ne recule devant rien pour s’accaparer l’essence du survival brut de décoffrage et illustrer son propos. Sur le plan de la mise en scène et de la technique, c’est un sommet. En tant qu’expérience, c’est une réussite impressionnante, générant une tension rarement atteinte.

Puis il y a toute cette dimension supplémentaire justement, permettant à Eden Lake de passer au-delà de l’exercice de style virtuose pour s’attribuer une valeur morale. L’affirmation d’un point de vue éthique ou philosophique est toujours la bienvenue, mais elle peut saper un film et même le rendre irrecevable, zone dont s’approche Eden Lake. Désabusé autant qu’alarmiste, Eden Lake est assurément dérangeant ; et il ne l’est pas comme un film conventionnel sur la violence. Ici encore le Mal naît de la misère. Des prolos s’en prennent à des victimes aussi innocentes que bien-pensantes.

Les assassins sont des jeunes à la lisière de la délinquance, hostiles et clairement dans le parasitisme. Leur bande est menée par une forte tête de cochon. Leur violence est gratuite et sans mobile, ludique et expérimentale. Enfants directs du beauf anglais medium, avec la bierre pour carburant et l’anti-intellectualisme pour credo, ces tueurs à peine pubère témoignent par leurs exactions de l’état de perdition d’une génération sacrifiée. Eden Lake traverse alors le terrain miné de la lutte des classes pour dresser un constat inquiétant, amalgamant réalisme et moralisme bourgeois.

Le couple incarne d’abord un univers libéral et accomodant, équilibré entre des acquis de conscience collectivistes et un conformisme cynique. La claque qu’ils se prennent (que se prend madame en tout cas), c’est celle d’un saut vers la réaction. Monsieur l’accomplis sans mal, lui qui n’a jamais été polarisé tout en se montrant agaçé par ces hordes dégénérées. Il se trouve dès lors légitime pour leur manquer de respect et exercer sur eux une certaine coercition, allant jusqu’à se conduire en despote et même, finalement, en délinquant.

L’attitude d’Eden Lake est double. D’une part, il y a l’idée du dog-eat-dog, du monde pourri jusqu’à l’os ; et puis la rengaine de Hobbes, avec cette nature destructrice à laquelle doit s’opposer un Léviathan souverain. Mais Eden Lake n’a pas seulement cette posture, il est aussi un film engagé, avec un appel à la répression, mais aussi un constat. Eden Lake nous dit en somme « les chiens ne font pas chats » et le cercle ne s’arrêtera jamais. Il légitimise donc une différence de traitement entre les catégories sociales, montrant des classes laborieuses indignes de recevoir la moindre aide, puisqu’elles sont incurables et reproduisent leurs schémas de génération en génération. Au contraire, l’origine du couple de bourgeois n’est pas interrogée, pas plus que leur univers.

Au-delà des ploucs intrinsèquement mauvais quand ils ne sont pas contraints à la violence par leur environnement (l’attitude charitable de quelques femmes à la fin ne peut inverser la tendance ; les enfants sont impuissants pour faire face au chef de la tribu), Eden Lake zoome aussi sur un phénomène britannique. La jeunesse y serait plus brutale et débauchée, c’en est devenue un marqueur culturel ; bien sûr les classes piteuses fournissent l’essentiel de ces légions et on en revient donc aux enjeux économiques et sociaux, mais le résultat est là.

Au fond, Eden Lake confirme la capacité de tout le genre horrifique à dépeindre l’état de son époque et de sa civilisation, en plus de délivrer un portrait sans fards des Hommes, en mixant complaisance et jugement. Le film semble compréhensif quand aux idées de l’héroine, gentille institutrice tolérante et modérée, tout en regrettant l’inefficacité de son tempérament comme de son humanisme. Il la montre aussi impuissante, gémissante et passie lorsqu’il s’agit de punir que de sauver concrètement. Puis il l’exhibe cédant elle aussi à la sauvagerie, plongée dans ce contexte qui n’est pas le sien.

Eden Lake est un gros pavé dont le point de vue n’est pas unilatéral mais dont des options émergent clairement, au mépris d’une certaine complexité et surtout de la condamnation, aussi, de ses deux protagonistes malheureux. Il excuse et justifie leur comportement en toutes circonstances (et met le spectateur dans leur camp), alors que leurs actions sont largement contestables. Par ailleurs, l’attitude de Monsieur est ridicule et contre-productive, en plus d’être odieuse, puisque celui-ci outrepasse les droits de ceux qui n’ont, initialement, commis que des incivilités. C’est son attitude irresponsable et arrogante qui met le feu.

Les angles morts de ces héros sont ceux du film. Il n’a pas la vision globale qu’un film à la morale autrement punitive comme Harry Brown présente ; dans celui-ci, partager les intentions du héros n’est pas gênant car il est lucide sur sa condition et celle des autres, il comprend la nature des situations – et ses choix en marge sont ce qu’ils sont. Mais ce sont ceux d’un individu conscient et assumant sa radicalité, pas d’otages se cachant derrière leur statut de victime.

Idem, La Dernière Maison sur la Gauche est une tragédie où les caractères sont mis en cause, mais les individus y sont reconnus responsables et la question de la filiation n’entre pas en compte pour les déterminer, alors qu’ici elle conditionne de A à Z l’attitude de ces délinquants, justifiant autant de les diaboliser que de ne pas les confronter un à un à leurs actes et ainsi continuer à se repaître de la situation tout en employant des méthodes définitives à leur égard.

Note globale 66

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…  La Cabane dans les Bois 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

LES JOURS ET LES NUITS DE CHINA BLUE **

2 Déc

3sur5  Avant d’être l’ancienne beauté prenant cher dans Dumb and Dumber To, Kathleen Turner jouait les femmes fatales. C’est une révélation dès son premier rôle, pour La Fièvre au corps. En 1985, elle est au sommet après sa performance dans À la poursuite du diamant vert, film d’aventures de série A+ pour toute la famille. Participer au nouveau projet de Ken Russell (Tommy, Music Lovers) est une aventure autrement dantesque. Dans Crimes of Passions elle interprète Joan l’executive woman de jour, aka China Blue la nuit.

« Une pute qui fait des métaphores », livrée aux demandes les plus honteuses farfelues, assumant à l’occasion sa nature de dominatrice impitoyable. Avec cet opus Ken Russell est à la hauteur de sa réputation. Le verbe y est cru, l’image outrancière, le goût criard de ces années poussé à son comble. China Blue n’est pas le plus fou de son auteur mais il reste un des ‘trip’ les plus haut-en-couleur qu’un cinéphile aura à croiser. Il contient son lot de nudité, une avalanche de scènes grivoises, avec quelques relâchements vers une sexualité déviante ou laissant des marques. Des personnages et fétiches pittoresques reviennent tout le long : la mission ambiguë du prêtre zélé (interprété par Anthony Perkins, le Norman de Psychose) au « gode superman », l’exhibition d’une fille dans une sorte de cloaque percé par les yeux des voyeurs.

Crimes of passions dispense quelques trucs absurdes, comme le ‘pénis humain’ ; les conversations ou happening lubriques donnent l’impression, quand le film se veut plus profond en plus d’être frontal, de chercher à fabriquer la version ‘cash’ et sauvage d’un Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe (de Woody Allen). Mais le goût de la provocation l’emporte sur tout ; le retentissement s’en trouve raccourcit, le film en vient même à lasser malgré sa frénésie. China Blue n’est pas si obscène qu’outrancier, lourd jusqu’à plus soif avant d’avoir commencé à sonder ses stocks. Il s’enfonce dans le malaise au-delà de ses espérances, parce qu’en-dehors principalement. Bobby et sa femme en crise au lit, voilà une scène plombante et en rien pertinente, cette conclusion arrivant trop tard dans le film (et pour eux). Se faire misérable pour causer de la misère est peut-être une méthode, mais il vaut mieux la garder pour la phase de prospection ou d’imagination.

En somme China Blue évolue peu et se tient par une enfilade de sketches. Comme exercice de style il peut être impressionnant, surtout pour un spectateur habitué à des propositions prudentes ou liquidables à la télévision. La furie créatrice de Russell n’est pas si éloquente que dans Les Diables ou Altered States, mais c’est encore là que le film marque le plus de points. Il va chercher les moyens de s’étendre sur la forme : divagations clipesques, l’introduction de dessins. Après cet opus Russell entame sa dernière période, celle du déclin selon beaucoup d’amateurs – où dans un premier temps, il s’intéresse aux productions et à la vie culturelle anglaise de la fin du XIXe (Gothic, Le repaire du ver blanc, Salome’s Last Dance).

Note globale 60

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Tokyo Decadence

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (4), Ambition (3), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Note arrondie de 59 à 60 suite à la mise à jour générale des notes.

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

PIGGY (2012) **

16 Avr

2sur5  Les signes extérieurs (affiche, script, promotion) indiquent un film de violence complaisant, voire un torture-porn conventionnel, dégueulasse sans trop sombrer à proximité du snuff ou des objets malades (A Serbian Film, The Butcher et toute la démente compagnie). Comme Piggy se situe au-dessus de cette boue, on l’a beaucoup loué parmi ses quelques spectateurs. C’est un drame ambitieux, soigné (photo maniérée de James Friend), lourd de sens et cherchant à embrasser la complexité. La bêtise la plus grasse est ainsi esquivée, les formes sont plutôt raffinées pour un produit penché sur les bas-fonds, mais la vulgarité dégouline et continue de l’emporter. L’exploitation pure aurait sûrement donné un résultat moins digne, mais la différenciation que Piggy croit gagner est moisie. Le problème de ce film, manifestement très réfléchi, est d’être guidé par une compulsion à l’évitement.

Piggy est une belle (et délicate) croûte post-moderne posée sur le vigilante, le torture-porn et l’ensemble des films de violence ‘initiatiques’ ou servant la catharsis d’un personnage dévirilisé (ici, un poltron vivant dans un univers hostile et souillé par le crime). Impossible de ne pas songer aux productions récentes dans le genre principal : l’australien John Doe:Vigilante, les britanniques Harry BrownEden Lake et surtout Citadel. Tous les motifs mis en avant et par lesquels Piggy clame ses invitations au doute sont pompés à divers degrés sur des films de vengeance (parfois extrêmement fameux) contenant une leçon sur le sujet ou une crise de ces alter ego « sauveurs » permettant le dépassement de soi (parfois empoisonné, ou poussant à l’absurde). Piggy apporte le salut mais sa superbe est toujours un peu entamée, sa nature de vampire excentrique sous emprise d’une drogue quelconque semble précéder sa bienveillance. Ce coach a des airs du type de Dead man’s shoes pris avant l’égarement. La vraie nature du prophète est peu maquillée, avant se laisser ouvertement deviner en milieu de parcours (pendant la séquence avec l’amie passée se confier et la promesse de retrouver les assassins).

Sous ses tours de passe-passe, Piggy ne fait jamais qu’annôner que la violence est une vilaine chose et renvoyer littéralement à l’adage « La violence est l’arme des faibles » (Joe mis face à ses vérités apprend qu’il faut être sans caractère comme lui pour exceller dans le domaine). Cependant il faut capitaliser sur les promesses de genre, jouer avec le glauque, alors les dérapages s’accumulent pendant qu’une petite voix vient toujours interdire leur expression complète – comme si la pudeur était gage de sensibilité. Piggy est un enfilage de pubs Instagram jouant de la lyre (le pire : ces babillages de groupie transie devant son  »grand frère » démarrant par « Piggy was »« Piggy said » – Piggy et sa philosophie ont changé ma life). La vanité stérile de ces postures n’empêche pas pourtant de flirter effectivement avec le vraisemblable, d’esquisser un tableau général fort. Mais en commentant abondamment ce qu’on liquide par ailleurs, décoller n’est pas possible. La volonté de créer l’empathie gâche le film en exigeant un cumul de censures profondes, pendant que la surface ressasse ces motifs ripolinés.

Au final, il ne reste qu’à se confondre dans les caricatures, jouer du violon et sombrer dans la niaiserie. Piggy est un film qui passe son temps à réciter ses intentions, à les illustrer comme s’il était une bande-annonce interminable pour enfants dont il s’agirait de guérir en douceurs les mauvais instincts. Il refuse de résoudre pour préférer endormir, ce qui lui permet après tout permet de se conformer au rapport au monde extérieur du personnage principal. Enfermé dans la violence et ses ambivalences, Joe (Martin Compston) peine à assumer sa haine par lui-même ou comme telle, se condamnant à répéter les mêmes erreurs, les mêmes constats. Mais lui trouve subtilement un moyen de résoudre ses tensions, à s’affirmer et réprimer son sentiment d’absurdité ; le film en lui-même refuse carrément de laisser ces tensions se gonfler, en s’appliquant à les décorer (et les nommer avec une intuition de sermonneur pathétique pour ménagères émoustillées). C’est un peu comme un Citadel transformé en gros sketch inhibé, couvrant le désert par des images éloquentes.

Note globale 46

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (2), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (2), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

Passage de 45 à 46 avec la mise à jour de 2018.

Voir l’index cinéma de Zogarok