Tag Archives: asile – hôpital psychiatrique

PARANOÏA / UNSANE ***

20 Juil

3sur5  Le film surprise de Soderbergh n’en contient pas tellement [de surprises], ou tournant court, mais pour chaque carte abattue l’exécution est impeccable. Le drame psychologique et polémique laisse progressivement la place à un thriller presque convenu dans ses grandes lignes. L’anticipation et le scénario sont moins stimulants que les seules situations et précisions concernant les personnalités, la tenue de l’hôpital, les motivations intimes ou sociales. L’héroïne protège exagérément son intimité, compartimente, invite un homme chez elle sans laisser d’ambiguïtés pour vite se sentir harcelée et quasiment vomir devant lui comme une apprentie Pianiste encore urbaine (plus tard elle reprochera à un infirmier de la ‘faire vomir’). Le filmage est complaisant envers sa suspicion généralisée, créant une atmosphère de voyeurisme anxieux.

La part la plus riche et solide du film restera l’exhibition d’un enfer carcéral (auquel donne corps un hôpital réel récemment fermé). L’hôpital psychiatrique ne mérite pas le nom ‘d’asile’. La mesquinerie de son intendance et de ses cadres empêche tout repos positif – il n’y a qu’à s’abrutir ou ravaler. La secrétaire, les soignants mais aussi les flics manifestement habitués des lieux forment une petite cohorte de médiocres, blasés, prosaïques en tout, quand ils ne sont pas simplement bêtement indifférents (voilà un domaine où la robotisation pourrait faire peu de mal, tant ce qu’il y a ‘d’humain’ est nuisible donc à perdre). Le docteur Hayworth regarde ses papiers plutôt qu’elle. Il ne voit pas une personne, seulement un sujet ‘fini’ et classé – quoiqu’il soit, semble, dise. Sawyer est dans la situation où seule la soumission et la désintégration consentie peuvent lui rendre un semblant d’humanité dans les yeux de ses interlocuteurs. Elle reçoit tous les motifs pour alimenter sa tendance parano, la frustration et la colère la ‘colorant’ également.

Le suspense repose longtemps sur le doute concernant la vérité des propos de la protagoniste, tandis que celui concernant sa santé mentale persiste. La folie semble moins une donnée fondamentale qu’un phénomène. Elle est encouragé par un univers toxique, amplifiée à chaque stress, lui-même nourri par des menaces imaginaires, des projections, le plus souvent. Dans cette optique, la ‘folie’ est à la fois positive et négative : il y a le délire et aussi un affaiblissement de la conduite, une inadaptation critique. Sans le délire, cette folie devient toute relative – elle est trop répandue, trop facile. Nager contre son courant la provoque ; à l’état normal, pour un sujet comme Sawyer, il n’y a plus que des traits et un héritage, lourds et sombres dans son cas.

On compatit dans cette situation et à cause de toutes les barrières pesant sur Sawyer, mais on devine aussi un individu douteux voire mauvais. Cette femme à la fois dure et souffrante est facilement antipathique ou désespérante. Sa détresse sert de prétexte pour l’accabler, s’accompagne aussi de signes accablants. Le pli paranoïaque est omniprésent dans sa vie et semble faire partie de sa personne – on peut simplement spéculer en dernière instance, après un dénouement ne mettant au clair que ‘l’affaire’ à l’origine de celle présente. De rares indices, comme sa décision lors du final, suggèrent un caractère froid et à la limite odieux en profondeur, avec un style d’interaction sec et formel – une carrière et des frontières, voilà ce qui fait tenir toute la vie de Sawyer et face à quoi tout devient parasite.

Avec son alter ego indésirable, elle forme un duo de lésés des relations humaines, chacun flanqué d’une ‘brisure’. Face aux autres, il est un ‘demandeur’ psychopathe, elle semble réticente ou jamais à sa place. Il est rejeté et inexistant, opère dans l’ombre, elle est détachée et peut-être inadaptée quand il n’est plus question d’impératifs, traîne avec elle une certaine obscurité. La défiance et le dégoût envers les hommes (à l’exception d’un noir sain d’esprit, seul soutien en prison), le harcèlement jusqu’aux ‘balourds’ accords tacites au travail, font du film un produit tombant à pic dans son année, mais s’il y a des leçons à en tirer elles seraient davantage du côté de l’aliénation physique et morale – et à une échelle restreinte et concrète, dans la dénonciation de la folie comme marché de mercenaires (dont les profiteurs sont les assurances et les cliniques).

Unsane n’est pas un film sur les relations humaines à un niveau ‘social’ ou généraliste, mais sur des relations et cas particuliers (et anormaux). C’est aussi un film d’horreur progressif à recommander aux clients de Mindhunter, Panic Room, ou de délicieuses tortures façon Love Hunters (où notre tendresse, un bourreau et sa victime sont mis à l’épreuve). Dans son angle mort, il accumule quelques failles scénaristiques. L’excellent cheminement débouche sur des clichés (il manque la mère indigne !) et surtout l’absence de vérification (des différents espaces) est suspecte.

Ce relatif ‘petit budget’ de Soderbergh (1,2 millions de $) aura une visibilité auprès des futurs cinéphiles endurcis pour les seules raisons imparables : des raisons techniques. Comme Tangerine en 2015 (et partiellement Sugar Man dès 2012), à l’instar aussi de courts signés Gondry, Snyder, Park Chan-Wook, Unsane est tourné à l’i-phone [7]. Soderbergh l’a donc fabriqué en dix jours, peu après son retour pour une livraison standard et dans la foulée d’un autre film réalisé de façon similaire (High Flying Bird, cette fois à l’i-phone 8 pour mettre à profit son « format anamorphique »). Cet outil permet une plus grande proximité et une illusion d’intimité (presque mentale – et ‘syncopée’ sur le plan physique) avec l’action et ses objets (humains).

Paranoïa de Soderbergh donne une licence à un tel recours, avec le risque de participer à une surenchère de parasitages du grand écran. L’infect ‘found fountage’ était à la baisse, voilà son remplaçant. Le prestige de l’appli FiLMiC sort davantage garanti que celui du cinéma d’une telle séance – les relais comme Netflix risquent de légitimer une foule de demi-aberrations et d’essais tapageurs issus d’un tel format. Enfin Paranoïa ne doit pas être amalgamé avec ce mouvement et ses inévitables déchets. Il pourra servir de modèle, à dépasser de préférence.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions…  Shock Corridor + Vol au-dessus d’un nid de coucou + The Crown + Psychose

Scénario & Écriture (6), Casting/Personnages (7), Dialogues (7), Son/Musique-BO (7), Esthétique/Mise en scène (7), Visuel/Photo-technique (6), Originalité (6), Ambition (7), Audace (6), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (8), Pertinence/Cohérence (7)

Note arrondie de 70 à 68 suite à l’expulsion des 10×10 (juin 2019).

Voir l’index cinéma de Zogarok

BIRDY ***

7 Déc

3sur5  C‘est un poème cinématographique par Alan Parker, le brillant metteur en scène de Pink Floyd The Wall, Midnight Express et Angel Heart. Il y raconte une histoire d’amitié compromise par l’expérience de la guerre et le traitement mesquin accordé à ses victimes. Puis aussi par la folie d’un homme dont le rêve est de voler comme un oiseau ; et qui passe désormais ses journées prostrés dans sa cage à espérer rejoindre le ciel.

Le sujet objectif, sinon le prétexte, de Birdy est l’impact de la guerre. Adapté du roman éponyme de William Wharton, il en délaisse cependant le cadre, pas seulement pour passer de la seconde guerre mondiale au conflit du Viet-Nam de 1968. Le traumatisme exprimé dans Birdy est celui d’un homme que le monde extérieur n’a pas réussi à percer et se retrouve enchaîné et brimé avant de pouvoir s’épanouir. Birdy évoque la confiance en ses rêves de façon figurative et explicite.

Birdy est un spectacle très original, reposant beaucoup sur l’émotion, apparaissant conventionnel de loin et totalement inimitable de près. C’est une des caractéristiques du cinéma de Alan Parker, tout comme cette photographie légèrement granuleuse et saturée. Le message du film est à la fois minuscule et fondamental, il pourra donc sembler ridicule ou être un enchantement, parfois à la même personne. Dans tous les cas, les prestations de Matthew Modine (le rôle phare) et de Nicolas Cage (Al Columbato, brave gars et ami de Birdy) rendent le film aimable.

Birdy jouit de toute façon d’une facture technique élaborée. L’OST de Peter Gabriel amène un climat hybride, aérien puis oppressant, mais aussi très vivace. Elle amalgame des sons d’oiseaux, des rythmes indiens et une pop adaptée aux besoins du film. Ensuite, Birdy s’octroie les ressources pour aller au bout du rêve de son héros et propose une vision subjective en vol d’oiseau marquant le premier usage au cinéma de la skycam.

Note globale 68

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… Un homme d’exception + Forrest Gump

 Voir l’index cinéma de Zogarok

SESSION 9 **

5 Mai

2sur5  Quatre ans avant The Machinist (2005), Brad Anderson faisait la démonstration de son vain génie avec Session 9. Ce cinéaste a un sens visuel remarquable, des intrigues et des ambiances redoutablement excitantes : et cela n’aboutit qu’à des tours de manège totalement creux.

En nous entraînant autour de cet hopital psychiatrique désaffecté, Session 9 séduit au départ, avant que l’évidence ne s’impose : nous n’allons nulle part.Le film patauge longtemps, jusqu’à l’émergence des fantômes du passé. La maison des fous va tous nous aliéner !

S’il fallait illustrer un cinéma de l’indécision, se nourrissant de celle-ci pour construire une identité, celui-ci serait un cas d’école. Certains diront que c’est l’ingrédient fondateur du fantastique. Mais ici c’est simplement qu’il n’y a qu’une piste et qu’on tourne autour avant de se vautrer dans les conventions, tout en entretenant un suspense déjà mort, ce qui a le don de rendre perplexe et impatient. À chaque fois qu’il faudrait une relance, on a une sorte de surenchère régressive.

Session 9 fait son effet malgré tout, grâce à son parfum ultra morbide. Il y a un mystère, on ne met pas le doigt dessus ; il y a des horreurs, un peu partout, apparemment révolues ou en sommeil. C’est juste une histoire de shizophrénie meurtrière ultra stylisée, c’est absurde et résolument plat, il faut un peu de temps pour s’y résigner dans le cas où on avait de bonnes dispositions. Ou alors accepter de se laisser mystifier alors que tout est déjà réglé. Dans tous les cas, c’est comme pour Sleepwalker : respectable et bien réalisé, vain et agaçant.

Note globale 52

 

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

Suggestions… Inside Job/Fear X + Schizophrenia + Prince des Ténèbres + Scream 2 + Abandonnée

 

 Voir l’index cinéma de Zogarok

 

EN PRÉSENCE D’UN CLOWN ***

2 Avr

3sur5  À la fin de sa carrière – et de sa vie, Bergman aligne les téléfilms ; des drames de chambres, comme Sarabande ou Efter repetitionen. En présence d’un clown en est un sur deux espaces : l’hôpital psychiatrique dans un premier quart, une salle d’animation locale (ou type ‘municipale’, quelque soit le terme) pour les trois suivants. Le fil général est le projet de cinéma parlant d’un ingénieur excentrique, en 1925 ; son « cinématocaméra » qui correspondrait à une création de R.W.Paul (l’auteur anglais de The Countryman and the Cinematograph). En réalité le parlant s’apprêtait à naître officiellement, Le chanteur de jazz étant la référence (1927 – mais des tentatives antérieures existent, comme La rue des rêves de Griffith en 1921).

Mais le cinéma n’est plus la préoccupation du scénariste et réalisateur, pas plus que le garant du salut de ce vieil hurluberlu qu’est Carl Åkerblom (joué par le tonton pétomane de Fanny et Alexandre, Börje Ahlstedt). Au lieu de célébrer sa passion en grandes pompes et en révolutionnant la face du monde, il va la communiquer avec les moyens du bord et sans fards, avec l’imagination apaisée pour seule défense. La présentation de l’hommage à Schubert et son rattrapage sont l’occasion d’animer la galerie et plonger dans la mélasse les spectateurs dans le film et devant lui – entre toutes ces réflexions tristes et ces contritions lasses. Car le film est bavard, avec des séquences déconnectées (l’entrevue avec la belle-mère débarquée).

Après le flirt animé avec la folie, le film « coule » sciemment avec ses invités blasés mais confiants. Les vieux de ces groupes, c’est-à-dire l’écrasante majorité, savent ‘se faire une raison’ ou même trouver le contentement dans les petites occasions, les éclaircies – comme Bergman peut-être. La trajectoire de l’original est proche de la sienne, lui aussi est passé du cinéma au théâtre voire à la représentation posée mais en roue-libre en petit comité. Comme cette petite foule disciplinée il apprécie de se recueillir avec une société réduite, attentive ; comme Carl il chérit encore l’élan créateur, la petite flamme d’orgueil bénéfique – il y a là de quoi armer une révolte face à la mort – lui gâcher la victoire. Les belles heures sont passées, la terreur aussi s’est diluée.

Cette fantaisie se nourrit d’inspirations littéraires (avec des déclamations issues de MacBeth et de Schopenhauer) et renvoie à l’œuvre voire à la biographie de son auteur (l’asile d’aliénés est à Uppsula, ville de naissance de Bergman). Le clown en visite, Rig-mor (nommé en référence à la ‘rigor mortis’, source latine de la ‘rigidité cadavérique’), est une petite tante ou nièce grotesque et foraine de la faucheuse du Septième Sceau. Le film est resté assez confidentiel pendant une dizaine d’années, avec quelques projections spéciales à la sortie (la plus éminente étant à Cannes) et deux diffusions à la télévision suédoise. Il a profité d’une sortie en salles en France en 2010 pour émerger et se propager hors de Suède.

Note globale 64

Page Allocine & IMDB  + Zoga sur SC

Suggestions… Family Life/Loach  

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (4), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (3), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (3)

Voir l’index cinéma de Zogarok

.

GEN **

7 Mai

gen_03

3sur5 Film turc de 2006, sorti en DVD en septembre 2013, Gen nous plonge dans un asile retiré de la campagne, où le personnel se dit sur le départ et où pourtant arrive une jeune femme. Fraîchement diplômée, elle prétend être venue donner main forte ici par idéalisme.

Joli et assez quelconque produit de genre, Gen a suscité énormément de rejets, avec par exemple 51% de notes minimales sur IMDB. Il y a une probable part de bidonnages dans certaines statistiques mais le résultat demeure assez ahurissant et surtout injuste. Il faut dire que Gen est radical et conséquent dans ses choix et manières (la BO ininterrompue), sans être un bluff pour autant. L’esthétique du monde psychiatrique, l’atmosphère ensorcelée des lieux (à faire rougir quelques fantômes espagnols) sont les meilleurs atouts. Quelques « trucs » clichés ou typiques, comme les rêves aux apparences réelles, les secrets d’institution, enferment le produit dans une certaine routine mais sans toutefois l’alourdir.

Le film devient moins stimulant après une bonne introduction, en raison d’un manque de véritables surprises. Mais pas d’audace comme en atteste son dénouement extrêmement choquant. En dépit d’un certain passage à vide donc, Gen se distingue par son excellent scénario et sa capacité à allez au bout de tout ce qu’il engage. Un programme rayonnant par son style et sa cohérence, bien qu’il soit sur le fond voué à se diluer dans la masse.

Note globale 57

Page Allocine & IMDB   + Zoga sur SC

Suggestions… The Incident + The Hunters

.

Voir l’index cinéma de Zogarok

.