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LE JUGE ET L’ASSASSIN **

17 Mar

2sur5  Après Que la fête commence, Tavernier aborde à nouveau l’Histoire de France ; d’une manière autrement originale, bien plus affectée. Le Juge et l’assassin est inspiré de la cavale et de l’arrestation de Joseph Vacher, le ‘Jack l’éventreur’ français. Son exécution en 1898 a interrogée rétrospectivement la responsabilité pénale des ‘infirmes’ mentaux. Tavernier apporte une vision très personnelle sur cette affaire et lui donne une portée bien plus large. La traque et le jugement subis par Bouvier (l’équivalent de Vacher) reflètent une justice de classe, où le ‘fou’ ne bénéficie pas des circonstances atténuantes induites par la démence.

Plutôt que recevoir la clémence, il devient un bouc-émissaire de la bourgeoisie et un paratonnerre des mauvaises passions de la populace (affichée seulement à l’exécution, figurante à la messe). Tavernier montre le cynisme de cette bourgeoisie et en fait trop ; trop de parti-pris, trop de bien-penseance. Le Juge et l’assassin clame une conscience politique exubérante, lourdingue dans le sens où elle se pose avec de grands effets mais jamais ne se justifie ; au mieux elle argumente à grands coups d’émotions. Il n’y a pas d’approfondissement, juste une façon de brailler très chorégraphiée ; et une fluidité, une qualité picturale, alors nouvelles chez Tavernier (Que la fête commence jouait sur un côté plus terre-à-terre et ‘work in progress’), laissant apercevoir ici sa fibre impressionniste.

Bouvier est fait martyr. Son activisme meurtrier n’est jamais explicitement nié, mais cette portion est éludée, au point que Le Juge et l’assassin devient une espèce de tour de magie obscène sitôt qu’on en revient à la racine du problème : nous avons à faire à un tueur et il faut voir au-delà, quitte à l’oublier. Ce n’est pas un ‘jeu de dupes’ dans le sens où Tavernier avancerait de manière fourbe : il expose ouvertement sa vision, on ne peut lui l’enlever. Toujours est-il qu’à force de ne rien montrer de son parcours d’assassin et de le citer en faisant toujours planer des doutes, cette facette devient irréelle, presque inventée par la société ; en face, la société bourgeoise répressive a toute lattitude pour faire le mal et l’inique, en ponctuant chaque élément de la réalité de petites saillies pleines de fiel. Elle s’applique au grand jour. Bouvier est si loin ; sa malice et sa spontanéité sont mises en exergue, sa truculence et son intuition sont de plus canalisées par un (‘bon’) sens politique (et un dévouement mystique sincère et tragique).

C’est « l’anarchiste de Dieu » contre les bourgeois, les riches, les chrétiens. Il crache beaucoup de mots, parfois ses logorrhées sont un peu bêtes ; à un moment, à force de vomir l’ordre établi pris dans son essence la plus triviale, ça devient redondant. Le Juge et l’assassin se rapproche du Larry Flint de Forman. Contrairement à cette infâme chronique de pleureuse sur un industriel du porno, le film de Tavernier a pour lui une conscience éthique et une part de lucidité sur son sujet. Il sait ordonner sa charge et charger sa cible avec intelligence ; la pression sur le juge est structurelle, les antagonistes sont blâmés avec adresse et gardent un visage humain, ce sont des connards mais pas encore des héros de cartoon : Le Juge et l’assassin en fait des tonnes mais sonne concret. De plus Tavernier emploie des chiffres édifiants lors de son panneau final et la subjectivité du lien qu’il opère en sort gagnante (alors qu’il ne cite pas de sources).

Le pauvre petit tueur désargenté donne la clé avec cette phrase : « il vaut mieux être éventreur que faire des éventreurs ». Bouvier tue mais c’est encore avec ses petits moyens d’humain ; la machine institutionnelle broie bien plus de vies et met des assassins plus fringants loin de leurs actions. Eux n’ont pas de problèmes de conscience et ne se salissent pas les mains, mais ils sont autrement efficaces. Dire tout cela ce n’est pas affabuler, mais les coupables mis en avant sont-ils les bons ou même sont-ils ‘ça’ ? D’ailleurs l’humanisme de Tavernier s’exprime par rapport au vilain ordre social d’hier et autorise peu de parallèles avec le présent du film – à moins que la société sous Pompidou (visée au premier degré dans L’Horloger de Saint Paul) soit à ce point sournoise et l’homme moyen sous ce régime corrompu.

Ensuite, il faut toujours que Tavernier ajoute des ombres supplémentaires au tableau et trouve matière à faire passer une cohorte de détails qui, à moins d’être assez inculte, est étourdissante de culot et de partialité. On se lamente à plusieurs reprises sur l’incompréhension dont souffrent les francs-maçons ou les Juifs, auprès desquels la bourgeoisie catholique soulage ses vicissitudes, voire les projettent. On cite Maurras de façon bien unilatérale, par la bouche d’un Brialy grimé en petit démon sophistiqué, Méphistophélès royaliste incarnant le système dans toute sa fourbe intelligence. L’affaire Dreyfus est instrumentalisée de manière mensongère : sur ce point là c’est de la désinformation catégorique. On fait porter à la mère du Juge tous les maux de la Terre ; c’est la collaboratrice des dominants, la dame patronnesse cruelle et surtout, c’est la religion hypocrite personnifiée.

D’ailleurs on souligne naturellement qu’à Lourdes les gens ont l’air plus hypocrites (cela se voit sans doute à leur nez ?). Lorsque les détails des crimes sont énumérés, madame est vigilante, n’oublie jamais de citer une « sodomie » (quelle vicieuse !) ; mais elle s’offusque lorsqu’on cite Lourdes (tout de même ! Pas là-bas ! Ce tueur n’a aucune décence !). Sa relation avec son fils est bizarre, mais la définition reste gardée à distance. Là encore Tavernier arrive à se raccrocher à un semblant d’équilibre, grâce à sa direction d’acteurs et sa compassion (voulue au minimum) pour les personnages, même ceux qu’il pourfend à un degré moral ou idéologique. Si toute cette lecture consterne, mais qu’on est tolérant, c’est-à-dire laxiste ; ce talent permet au film de se racheter ; tout comme l’originalité évidente du métrage le rend attractif en dépit de ce qu’il répand.

La prestation de Galabru à elle seule est une réussite ; Tavernier a eu une idée géniale en détournant cet acteur de comédies troupières minables. Jouet d’un destin social macabre, déformé par l’asile et les mauvais traitements, ce cheminot cultivé mais animal est un personnage singulier, à défaut d’avoir une quelconque noblesse et de savoir renouveler ses apostrophes. Galabru trouve probablement le rôle le plus passionnant de sa carrière ; et peut-être aussi le plus réfléchi (à défaut d’être honnête). Après tout sa grossièreté correspond bien au film, emballant avec force et sophistication un discours démagogue et irresponsable ; tout en ne disant pas grand chose des conditions vie pour les exclus de l’époque. Tout ce que fait Tavernier là-dessus, c’est montrer les enfants que les religieux laissent agoniser ; et crier à la Commune pour refermer son film, avec Rose (Isabelle Huppert) soudainement prolo du fond du cœur.

Note globale 49

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Suggestions… Garde à vue + Dupont Lajoie + Manon des Sources + Buffet froid + Série noire + Le dernier métro + Le vieux fusil + L’armée des ombres + La nuit du chasseur + La Haine

Scénario & Ecriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (3), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (1), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

Note ajustée de 49 à 48 suite aux modifications de la grille de notation.

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PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU **

21 Sep

2sur5  Roman-photo érotique tablant sur le haut-de-gamme, pendant féminin et intégriste de Call me by your name, ce Portrait tout en fièvre intérieure est aux antipodes du sociologisme de Bande de filles et montre un apprentissage des sens et l’existence curieusement candide par rapport à Tomboy. Tout s’anticipe à l’exception de l’apparition en costume de la dame blanche (ou plutôt de sa persistance), d’une scène musicale avec des femmes libérées et des passages liés à la visite de la faiseuse d’anges. Ces derniers sont les seuls à véritablement sortir des conventions et leur relative frontalité pourra légitimement réjouir les cohortes prêtes à récupérer ce Portrait dans le sens de leur activisme et de leurs croyances féministes.

Ainsi certains trouveront des fulgurances à cette œuvre ronronnante aux symboliques écrasantes (découpable en quatre phases différemment ambitieuses ou anxieuses, épanouies ou mélancoliques). Elle est constamment habité par un sous-texte criant sa présence tout en se maintenant à très bas régime et dans une absoluité qui devrait conduire à des choix plus radicaux (contemplation totale, réduction à un court-métrage, déclinaison riche et gratuite de ces motifs). Homme ou femme on est invité à admirer des émotions peut-être ressenties mais communiquées avec une sorte de lyrisme plat car embarrassé de lui-même, lourdement appuyées, comme la retenue des personnages. La fibre romanesque est morte-née, les scènes s’emboîtent souvent sans transition, la proximité de l’océan ajuste le climat et celle de l’enfouissement des sentiments garanti une continuité.

C’est terrible à avouer mais dans le cas présent le regard féminin aseptise et rend vainement pesantes les choses. Le conflit est inexistant, la bulle rêveuse timide et maniérée. Le rendu est propre sauf lors du relâchement, toujours corseté mais pourvu en traces de vivant bien saillantes – les filets de bave rescapés de La vie d’Adèle comme témoignage ultime de la sensualité de ce moment si grand (au moins ça n’a pas la bizarrerie, voire l’incohérence, de cette emphase sur le sillon nasogénien de la modèle). Nous sommes dans un temps et des lieux où l’infime devient ou peut traduire l’érotisme ; où tout a ou peut prendre un poids démesuré. Mais sans ces murs il n’y aurait que de la grossièreté fanée et un ennui sans rien pour se cacher. La réalisation tourne le dos à la vie et adore d’autant plus aisément ces icônes raidies, sauf qu’à vouloir les sublimer pour éponger leurs privations, elle ne fait que les rejoindre dans ce grand bal du minimalisme et du fétichisme à petit pas. L’appauvrissement ne vient pas toujours de l’extérieur.

Note globale 48

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Suggestions… Ma Loute + Van Gogh/Pialat + Les garçons sauvages + Boys don’t cry + L’Ile/Ostrov + Jeanne Dielman + The Witch

Publié initialement le 20 septembre, repoussé le 21 au 21 pour éviter le cumul sur une journée.

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CAPTIVE STATE **

14 Juil

2sur5  La représentation d’une résistance pas spécialement cinématographique à un ordre inique permet à Captive State d’hameçonner le chaland en attente de projections réalistes plutôt qu’héroïques. Grâce à ce seul élément la séance paraît bizarrement décalée au départ malgré la trivialité de l’univers dépeint. C’est un monde désespérant où le pouvoir ne laisse pas grand chose et où seul le pire est envisageable – même si on en connaît pas les noms ni les nuances. Ce sera tout le problème : heureux les indifférents, ils ne perdront pas leur temps à espérer un sérieux développement.

La mise en contexte est fluette, le passé tient en deux lignes, le présent est fait de grands mots. Les acteurs sont irréprochables, leurs attitudes et agissements vraisemblables, leurs personnages évanescents ; après qu’ils se soient maximalement exposés, il n’y a déjà plus que des sorties à guetter. La seule apparition un peu mémorable est celle de John Goodman car il est désenflé, à contre-emploi. Le réalisateur revendique l’inspiration de Melville et de La bataille d’Alger et de telles références soulignent la vocation atypique de son film, mais le niveau d’exclusion de ses pions est une caricature de ces derniers. Même si le mode choral ne doit être qu’un moyen il ne peut pas arriver à l’écran si décharné, avec une intrigue et des démonstrations déjà diffuses (mais pas confuses).

La mise en scène par le biais des mouchards et caméra de surveillance, la capacité à aligner de la belle image régulièrement, participent au relatif crédit de l’ouvrage. Avec cette ambiance il arrive tout juste à la moyenne. Captive State ressemble à un milieu de film ou de série tout le long – ou une moitié de film incluant un milieu et la synthèse du début. On voit du grabuge mais laconiquement et plus souvent il nous est suggéré. À partir de la séquence du stade Captive State perd de son intérêt. Manifestement il n’est pas doté de l’envie ou des moyens de décoller en terme de scénario comme de spectacle ; d’en indiquer le dessein, oui tout de même. Ça ne fait que renforcer la sensation de gâchis léger.

Pourtant il évite les lourdeurs et les niaiseries rapportées tellement servies ailleurs. C’est davantage un film de niche, quelconque et superficiel alors qu’il souhaitait secouer son genre, lui donner une face plus grave, humaine et secrètement optimiste. Comme série B divertissante et résonnante, il est trop anecdotique ; préférez Upgrade. Comme film engagé passablement abstrait il s’efface d’emblée derrière Premier contact ou Daybreakers. Quant à la réforme du genre tout en absorbant les codes, District 9 et le reste de Blomkamp est mieux qualifié – cette originalité du ton étant son plus grand mérite.

Note globale 48

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Suggestions… Annihilation + Ready Player One

Les+

  • tente d’améliorer le genre en le sortant du gadget et de la course à l’épate
  • mise en scène propre avec quelques détails et visuels soignés
  • divertissement potable

Les-

  • forme ‘chorale’ rabougrie malgré des acteurs convaincants
  • méchante chute de tension dans la dernière ligne droite alors qu’elle était déjà basse
  • effectivement commun et quelconque malgré ses ambitions

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LES TEMPS QUI CHANGENT **

15 Mar

2sur5 Entre Les Égarés (2003) et Les Témoins (2007), Téchiné organise les retrouvailles de Deneuve (sa collaboratrice fétiche) et Depardieu avec Les Temps qui changent, tourné au Maroc. C’est la cinquième fois que la star et le monstre sont réunis (la première était pour Le Dernier métro – Truffaut 1980 ; la prochaine sera pour la comédie Potiche de Ozon), pour filer un amour entravé comme d’habitude. Téchiné lui-même retrouve Angélique Kidjo pour la musique, déjà recrutée pour Ma saison préférée (1993).

Depardieu arrive en Antoine à Tanger pour un chantier ; il y retrouve Deneuve en Cécile, l’amour de sa vie consommé à de l’adolescence. Aujourd’hui il est au bord de l’enfouissement, se pousse même vers le précipice pour aider la résurrection, en étant ‘achevé’ pour Céline. Selon ses calculs, elle sera lassée et déconfite, mûre pour revenir à lui et apprécier l’évidence de leur couple. Les temps qui changent ont raison de nous, la passion est inébranlable mais discrète, les êtres tendent à s’user et arrivent au moment où il faut tenir son équilibre moyen mais acquis, ou retrouver une vocation qui a perdu son éclat et n’a plus rien à promettre : et savoir que c’est parfait ainsi. Le résultat à l’écran est indolent, le romanesque s’ancre et se dilue dans les affaires courantes, le récit est agrémenté par de multiples intrigues secondaires pleines de relations creuses et de démarches dérisoire ou non-concluantes (avec le tandem de jeunes homos typique de chez Téchiné : métissé et l’esprit léger). Ce n’est plus l’art mais les sentiments de basse intensité, une construction hagarde et l’armature téléfilmique qui viennent soulager des souffrances, du doute et de la vérité.

Deneuve et son personnage heurtent par leur virulence, Cécile alourdissant les retrouvailles par son attitude passive-agressive et en minimisant constamment, pour se convaincre elle-même (elle réprime violemment la menace, malgré l’aigreur générée par son lien à Natan et une foule de détails de son existence). Depardieu est positivement ‘cassé’, avec son rôle radicalement à contre-emploi : un homme ‘fin’ et sensible, businessman posé et introverti, déterminé au point de dominer son évidente fragilité. Passionnant lorsqu’il se confie ou ‘s’autorise’, il fait vibrer le film, touchant en amoureux : notamment lorsque Gérard ‘récite’ car Antoine a tout médité depuis trente an. L’affadissement de Big Gégé par Téchiné sur Barocco (un de ses premiers longs, avant la grande mutation – du palais des glaces vers les bouillonnements ‘incarnés’) est donc réparé. Sans lui c’est la torpeur généralisée, avec comme seuls stimulants la visite de Tanger et l’irruption d’une scène cryptique, avec Sami de nuit face aux chiens. Manifestement forgé dans l’intimité, peut-être déterminé par des rencontres ou expériences, cet opus est un des moins bons de Téchiné. Des effets numériques (hideux) et ralentis sont incrustés sans raison claire, manifestement pour souligner l’égarement et l’écrasement ressentis par les vieux protagonistes (en premier lieu Antoine) face à des innovations sourdes à leurs cas.

Note globale 47

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Suggestions… Je vous aime/Berri + Astérix & Obélix : Au service de Sa Majesté + Mademoiselle Chambon + Garden State

Scénario & Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (2), Ambition (2), Audace (1), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (3)

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QUATRE FILMS DE LOZNITSA **

21 Fév

LA STATION / POLUSTANOK (2000, 0h25) *

1sur5 Sergei Loznitsa entame son œuvre de réalisateur en 1999 avec La vie l’automne. Un an plus tard son second (court-)métrage reçoit les félicitations de la critique : c’est Polustanok, soit ‘La station’. Des gens sont endormis dans une petite gare. Le vent s’installe, les bourrasques retentissent bientôt, mais tout finit par s’affadir ou s’oublier.

Vers la fin, une vieille se réveille. Dernier plan sur une station vide. Le spectateur aura compris que ces gens sont cassés et leur environnement ne leur laisse pas d’autres perspectives. Vingt-cinq minutes de pure contemplation devant l’inertie étaient-elles nécessaires pour y parvenir, ou bien cette durée permet-elle de renforcer le propos ? Elle permet seulement d’abrutir ou d’agacer. Il n’y a à trouver là-dedans que d’infimes variations dépourvues de pertinence.

Le noir et blanc est bien présent pour encourager la distance et habiller le vide – les autres films de Loznitsa utiliseront à nouveau ce recours (Poselenie, Portret, Pismo). Fabrika, rebut flashy du réalisme socialiste, sera une exception. Malgré sa vacuité délibérée Polustanok aura toujours son esthétique pour argument et les interprétations ou justifications peuvent se forger là-dessus. Quelques effets avec la brume ou les ombres donnent l’impression d’une luminosité étouffée : comme si ces individus étaient rendus insensibles ou cet endroit broyait leur propre énergie.

Note globale 32

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Suggestions… Philosophy of a Knife/Iskanov

Scénario/Écriture (1), Casting/Personnages (1), Dialogues (-), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (-), Ambition (-), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (1), Pertinence/Cohérence (-)

Note ajustée de 31 à 32 suite aux modifications de la grille de notation.

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PORTRAIT / PORTRET (2002, 0h28) **

2sur5 D‘origine biélorusse, Loznitsa a grandi en Ukraine, tourné ses premiers films et documentaires en Russie, avant d’aménager en Allemagne en 2001. C’est à cette période qu’il tourne Portret, un de ses courts-métrages en noir et blanc, d’une durée proche de la demi-heure.

Il y investi un village russe vivant comme à l’ancien temps, celui qui était encore commun dans le contexte de Requiem pour un massacre. Les paysans y sont pris sur le fait, statufiés pendant leurs activités. L’ensemble de leur vie publique est parcouru : ils sont vus dans leur travail, mais aussi en collectif, dans leurs loisirs, dans les déplacements et les évasions solo. Aucune intimité n’est partagée, la caméra n’approche qu’une fois la porte, ne la passe jamais. L’intérêt de tout figer peut être obscur, surtout qu’il nuit au réalisme.

Il permet de cumuler des tableaux d’une communauté paysanne avec un maximum de netteté, à défaut de vivacité et de profondeur. Loznitsa présente des semblants de photographies, sans les limites de celle-ci, ni le décalage qu’induirait une bande-son ouvertement plaquée sur des images fixes. Le film est sans fantaisie, le mystère est davantage ses motivations dans le détail. Comme Polustanok, il vise probablement à baigner les premiers publics visés dans des atmosphères lointaines, reflets de conditions d’existence rudes et spécifiques (ce sera encore le cas dans Fabrika). Portret doit miser sur le gouffre entre la modernité, son culte de la vitesse et ce mode de vie arrêté dans le temps, tendu vers une immobilité inconfortable.

Note globale 48

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Suggestions…

Scénario/Écriture (-), Casting/Personnages (2), Dialogues (-), Son/Musique-BO (2), Esthétique/Mise en scène (2), Visuel/Photo-technique (2), Originalité (-), Ambition (-), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

.Note ajustée de 50 à 48 suite aux modifications de la grille de notation.

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FABRIKA / L’USINE (2004, 0h30) **

3sur5 Loznitsa a été remarqué par la critique dès son court à dormir debout La Station. Fabrika (aka ‘L’usine’) est nettement plus concluant et accrocheur. Entre-temps le réalisateur venu d’Ukraine s’est approché du long-métrage avec La Colonie (2002), où le maintien de ses parti-pris a pu prendre une tournure intenable.

Dans Fabrika la caméra observe l’usine pendant les pics d’activité, en deux grandes périodes. Le regard est absolument externe, la psychologie et les individualités exclues, au même titre que le récit au sens banal. En plus d’imposer du recul le film n’est pas complètement réaliste. Son attention aux sons d’ambiance le dément, son éclairage original l’indique explicitement.

Les couleurs sombres et chatoyantes font penser à la peinture baroque. Ce style permet de faire passer l’atmosphère de chaos carré des ateliers de sidérurgie, qui ressemblent à une délocalisation proprette des manufactures de l’enfer. L’inspection du domaine des femmes est traitée de façon plus plate et objective.

Note globale 58

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Suggestions…

Scénario/Écriture (-), Casting/Personnages (-), Dialogues (-), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (2), Ambition (-), Audace (-), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (2), Pertinence/Cohérence (2)

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PISMO / LETTRE (2011) **

2sur5 Le réalisateur Loznitsa vient de passer au long-métrage (avec My Joy), format qui aura sa préférence désormais (Dans la brume, Maidan). Avec Pismo (‘La lettre’) il ne s’intéresse plus à des gens ordinaires ou diversement prolétaires, mais à des aliénés au premier degré. Il nous entraîne auprès d’un asile psychiatrique niché dans la forêt russe.

Comme dans Portret (sorte de diapos de paysans) la ville et le luxe sont loin, la civilisation passe au-dessus. A-priori documentaire, l’exercice glisse vers la rêverie – pas la méditation. Le cinéaste refait le coup des flous comme dans Polustanok (la révélation de ses débuts) et a comme de coutume opté pour le noir et blanc (Fabrika étant une heureuse exception). Aucune connexion avec le spectateur n’est recherchée, celui-ci n’a qu’a se laisser glisser dans un bain grisâtre tirant vers le surréalisme, comme le font les maillons futiles de ces paysages.

Quelques tentatives et semblants de bavardages, insignifiants quand ils sont compréhensibles, meublent vainement. Les incrustes de vaches et l’accordéon sont les seules animations collectives, le reste est flottant, éparpillé dans les esprits usés et, peut-être, malades. Ces gens n’ont rien à dire et pour le réalisateur de Poselenie et Fabrika ça en fait des sujets de prédilection. L’apport direct est proche du nul, le plaisir esthétique ou régressif est envisageable. La durée raccourcie (environ 20 minutes soit 10 de moins que d’habitude) facilite la tâche, le travail du son y encourage en rendant la ballade vivante malgré tout.

Note globale 52

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Suggestions…

Note ajustée de 51 à 52 suite aux modifications de la grille de notation.

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