Tag Archives: drame (cinéma)

JOKER ****

17 Oct

4sur5  Tous ces (d)ébats éthiques et policiers sont naturels – naturellement futiles puisque le film se met dans une position irrécupérable pour n’importe quelle cause, à moins qu’elle soit nihiliste ou de mauvaise foi. C’est différent pour les individus qui pourront y trouver matière iconique. Arthur le pré-Joker est irrésistiblement sympathique (ou pathétique). On est invités à vivre ou sentir sa misère, embrasse son point de vue avec ivresse ; en même temps on peut garder ses distances car il est trop taré, mauvais ou répréhensible malgré tout ce qui plaide en la faveur de ce clown ou de son pardon. On le voit tel qu’il est et parfois comme il se voit, on voit le monde comme lui le voit et parfois comme il est. On disparaît dans notre fauteuil lors du pire moment de solitude, inévitable et dans lequel lui plonge avec candeur ; la mise en scène abrège le calvaire [du stand-up] pour une digression d’autant plus tranchée et positive.

Le Joker est à la fois désacralisé et renforcé humainement. Tous les éléments physiques du mythe sont reliés à des handicaps ou dégâts neurologiques appelés à être sublimés. Son rire pathologique n’intervient jamais innocemment. Ces hilarités inappropriées se retrouvent souvent chez des sortes de schizophrènes, ou s’avèrent le fruit d’embarras ou d’émotions trop intenses ; dans son cas, au-delà de sa vérité biologique, c’est son résidu de protections qui craque alors que s’insinuent son âme et son jugement authentiques. En donnant dans le malheur systématique et le pathos à volonté le film devrait se résumer catalogage lourdingue d’A Beautiful Day, mais ce qu’il a en plus (car effectivement il marque peu de points en terme de subtilité ou d’originalité), outre la bande-son édifiante, les décors oppressants et les couleurs asphyxiantes, c’est la radicalité commuée en vocation : l’exposition d’un antihéros dans son premier acte, en train de se vautrer à chaque marche et se relever avec une détermination hagarde.

Habituellement avec Batman, nous avons le point de vue des ‘gentils’, mais aussi souvent un plaidoyer socialement réactionnaire et élitiste, voire ‘despotique’. Zack Snyder a logiquement débarqué dans le secteur et dirigé un Bat v Superman qui pourrait rétrospectivement éclairer les ambiguïtés de Watchmen. The Dark Knight Rises était plus prudent mais peut-être plus accompli encore sur cette ligne. On y retrouve cette admiration (plutôt qu’une déférence) et cette identification envers ces êtres supérieurs, architectes du monde où pullulent les éléments insignifiants, mais aussi parfois jaloux et destructeurs (comme les meutes d’Occupy Wall Street, ou celles acclamant le Joker, ou simplement les microbes qui lui servent de voisin).

Mais aujourd’hui nous sommes du côté de la contestation voire de la liquidation. Il y a le soulèvement populaire, la colère contre les riches de ceux qui n’en peuvent plus d’être des ‘clowns’ donc des imbéciles pour ceux qui ont réussi. Le film est voué à une résonance large, politique dans la foulée : dans son orgie de violence finale, il y a autant de quoi ravir les lanceurs de cocktails molotovs que le supposé cœur de cible ‘incels’ et alt-right d’après les éclairés de la plume et de la critique. Bien sûr ce spectacle obscène et émotionnellement puissant ne peut que plaire en masse, mais il plaira aussi spécialement, à moins qu’ils se sentent obligés, aux véritables psychopathes et impulsifs, puis à tous ceux qui cèdent à l’auto-apitoiement pointé par le présentateur certes pas à un amalgame près, mais pas non plus dans le faux.

Aussi Joker va naturellement parler aux désaxés et nullités sociales en tous genres, donc aux opprimés silencieux auxquels les défenseurs des droits nouveaux et des rentes de l’inclusion n’ont rien à dire et dont ils ont peur car au mieux pour eux ils posent question à leur installation. Pour autant le personnage ne livre rien directement, tout au plus son cheminement peut servir des gens démagogues, des pleurnichards ou des séditieux par nature. Son discours est pauvre et plus opportuniste que profond. Il consiste principalement à déplorer les incivilités – c’est discutable et c’est surtout lui qui ne reçoit aucun égard. Par là on sent bien à quel point Arthur est animé par un stress plus égotique que Franck dans God Bless America, où le gars vit un sincère souci moral.

Indifférent à ce que cela implique à terme, cette Valse des pantins poisseuse prend parti pour sa créature : une victime, un loser et un fou – qui après la séance deviendra l’emblème d’une insurrection permanente, exultant la rancune envers une société dont on ne tire que les miettes, où on est rien et pour laquelle on a plus d’estime. C’est de la pure destructivité et un égoïsme hideux poussé dans ses retranchements, pas tellement du populisme ou de l’anarchisme, simplement les légions derrière ces notions connaissent ces sentiments et contiennent, avec les refuges psychiatriques, le plus grand nombre de cafards immédiatement reflétés par ce Joker. L’écriture et l’appréhension du personnage sont fragiles à bien des égards mais le film réussit à rendre cinégénique sans la dénaturer la folie. Ou du moins un certain type ; cet exemplaire-là est misérable puis flamboyant, aigri ou exalté, éteint et passablement servile mais à d’autres moments agressif, débile ou impressionnant. Seule unité : l’éloignement constant de la lucidité – donc de la condition du Joker incarné par Heath Ledger, trouble-fête renonçant à son humanité et terroriste parfaitement conscient du jeu.

La mise en scène emploie des éléments pas du tout cartoonesque, réalistes et même cafardeux, comme la pauvre gentille maman abusive ; l’indigence à perpétuité ; le regrettable besoin d’amour ou de reconnaissance ; l’aspect désolant d’un vrai fou et justement ce moment où une expérience est tellement absurde et navrante qu’elle en devient effrayante. Tout ça est commun. Ce ne sont pas des trucs ‘spectaculaires’, même si dans un film on rend la chose fascinante (en évitant les dégueulasseries inhérentes) et que celui-ci arrive au moment où ils prennent une dimension forte (sauf qu’avant il y a environ trois décennies de barbotage). Le problème est d’ailleurs dans ce semblant de misérabilisme, heureusement transcendé mais néanmoins point de départ et ‘rempart’ de tout l’exercice ; Todd Philips l’a explicité et on sent, du moins au lancement, que le film a été nourri par la volonté (que ce soit par amitié ou curiosité) de présenter un bon garçon basculer vers les ténèbres. Ce n’est qu’une accroche et il vaut mieux la laisser couler, sans quoi la séance sera une véritable épreuve, un moment bien triste et finalement inquiétant. À la place il vaut mieux rire avec Arthur qui n’a pas choisi son handicap grotesque, ne comprend rien aux traits d’esprit et se noie dans sa candeur déplacée et ses retards inoculés par son ignoble maman aux yeux de laquelle il est un bon petit chien indépendant. Tout cela est aussi drôle que cette scène où des yuppies puants de certitudes et de bêtise assermentée sont dérangés par l’irruption d’une aberration – et le bouffon à la piteuse bonne volonté devient réfractaire et alors l’humour devient glorieux et savoureux.

Arthur comprend, ou à défaut décide « I used to think that my life was a tragedy but now I realize it’s a comedy » : c’est exactement ce qui rend le film réjouissant voire excitant – qu’il recouvre cette perspective le gâcherait s’il n’en tirait pas d’ironie et ne laissait pas place à cette confusion intérieure. Et c’est exactement le meilleur état d’esprit quand l’existence d’un être, voire lui-même comme chose humaine, sont lamentables : à quoi bon s’engourdir dans la tristesse ! Il faut bien en revenir si on s’accepte condamné à vivre. Et s’il n’est pas un agent conscient il est très vite un symptôme réjouissant : son rire aberrant se heurte aux efforts de sérieux des autres, à leurs convictions fermes et crétines (comme cette maman persuadée de protéger son fils de ce qui ne saurait être qu’un prédateur ou une influence toxique) ; au bar, déjà dans le public il casse l’ambiance. Il scie lui-même la branche de l’humour sur laquelle il veut débouler ; c’est une sorte de blob involontaire qui ne laissera aucune magie et aucun vernis résister, hormis ceux de sa mise à feu (qui n’est pas là pour illuminer le monde ou apporter la justice). Arthur est un déchet humain égaré dans un univers qui n’en finit pas de mourir ou se réformer. Pour les urbains esseulés son parcours peut être une sorte de purge, spécialement lors du massacre dans le métro. S’y répand une rage insouciante seulement ajustée par l’ordre du jour. On est pas ou plus au stade ‘politique’ mais vital. Dommage que cette trajectoire soit nettement encadrée dans l’espoir de lui garantir un sens ‘objectif’ et d’illustrer ce qui doit être une pente fatale vers le crime et un surcroît de démence. Mais les performances ne seraient peut-être pas si éloquentes et la beauté du film pas si éclatante sans cette artificialité et ce surplomb éthique heureusement mal assuré. La scène des toilettes en est le symptôme flagrant – un paroxysme décrété avec une solennité et une douceur qui sans tiédir le délire tendent à le singer (avec virtuosité) ; les danses ultérieures, spécialement celle dans l’escalier et même celle malhabile sur la voiture accidentée, ont davantage le goût de la liberté et de l’accomplissement dément.

Note globale 78

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Suggestions… Bernie + Old Boy + Les Ardennes + Killer Joe + Le Loup de Wall Street + Excalibur + Blow Out + Gacy + Two Lovers + Requiem for a dream

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AU NOM DE LA TERRE ***

3 Oct

3sur5  Ce film est sincère et réaliste mais plein de barrières. Il est gentiment impudique avec ses petites scènes dans la tribu, verrouillé sur les questions cruciales. Trop de respect nuit à son envie de témoigner, à son éventuelle cause, tout en profitant à son affectivité. Le paysan, sa femme et son fils paraissent purs et, d’un point de vue spectaculaire, sont flattés car accablés par les malheurs de la condition paysanne contemporaine. Naturellement cela donne à une minorité l’occasion de se trouver entendue, de se projeter instantanément, avec matière à polémiquer mais pas de quoi le faire immédiatement ; dans le monde paysan comme chez ses fossoyeurs ou ses exploiteurs, personne ne va se sentir agressé, ou de façon trop discrète.

Un peu à l’image des Chatouilles dans un autre registre, Au nom de la terre est un film thérapeutique avec une portée collective, qui braque sérieusement les projecteurs sur une réalité embarrassante que tout le monde ne peut que regretter (ou ne discutera que tout bas), même si la traduction pratique et politique est presque nulle. Montrer l’état des lieux apporte un début de solution ; on ne va pas laisser aux téléfilms le monopole du squat de la campagne, ces inspections étant nécessairement rabougries par le cahier des charges et ironiquement plus limitées que sur grand écran. Mais Petit paysan profitait des libertés de la fiction, qui pour Au nom de la terre n’apporte que des occasions de romancer. Centré sur un homme cette fois littéralement seul et purgé des côtés sirupeux, aux prises avec le présent immédiat et pas un passé doublement proche, Petit paysan montrait davantage de cet univers, du métier et des claques qu’on s’y prend.

Pourtant le principal est là : l’aliénation par les coopératives, cette tendance à vouloir construire comme le voisin ou pour monter à bord du train de la modernité, la démoralisation affectant le monde agricole (ainsi que la perte d’estime pour le patriarche sans gros sous, la familiarité encore possible avec le banquier de proximité il y a 20 ans). Dommage que ces thèmes ne soit pas approfondit et que rien ne soit nommé (hormis la marque du tracteur via l’image). Le film enquille les passages démonstratifs (rapportés dans la promotion : madame oppose « on a plus de trésorerie », le fils récolte les bruits de jaloux et médisants ciblant son père), les avalent instantanément, reste droit sur sa route. C’est un drame en milieu paysan mais on ira pas arpenter tout l’environnement autour. À la place on opère des pas de côté complaisants et un peu stériles, notamment autour de Thomas/Bajon dont on s’acharne à souligner la vitalité. Des poussées musicales un peu clicheteuses et surtout mielleuses viennent doper une mise en scène simple et compenser une écriture faiblarde. Celle belle (et courte) avec la chanson de Barbara participe à pardonner la mère, saluer sa loyauté et ses efforts. On effleure, veut pas blesser ce monde trop aimé, tout en dressant un tableau crépusculaire et très ‘familial’ (ce créneau ne servant pas qu’à rire ou occuper les enfants). On repère le négativisme et le matérialisme paysans au travers de quelques réflexes, de rares mots ; le grand-père est le plus révélateur car il porte toute la dignité d’un monde mais aussi sa rigidité mortelle, voire sa bêtise (de petit capitaliste tocard et régressif).

Ce n’est pas un idiot du village ou un dément, mais quand même le parfait véhicule de la mentalité arriérée des besogneux compulsifs persuadés que simplement se retrousser les manches et se planter le nez dans le guidon vous lave de tout et arrange l’essentiel. Il ne voit pas que c’est ce que fait son propre fils tout en essayant d’investir. Il ne réalise pas non plus que sa réticence à léguer ‘gratuitement’ ce monde n’arrange personne et rend la tâche plus facile aux agents de sa braderie. Embarquer les clés avec lui est probablement son ultime jouissance. Mais cela le film évite à l’afficher de façon catégorique, il le mêle à une certaine admiration pour ce personnage flanqué de quelques atours rétrogrades (son bout de réplique condescendant sur les ‘femelles’). Dans la poignée de scènes silencieuses où il vient observer l’état de la ferme, il incarne le vieux monde paysan jugeant sévèrement – mais dont le jugement est déjà établi. À un niveau générique c’est mélancolique ; à l’échelle du particulier, c’est la mesquinerie – de cette mesquinerie sans éclats et peu cinématographique, plus facile à rapporter dans un roman psychologique (comme dans la littérature de Mauriac avec ses méchants avaricieux).

Le grand malheur du film et de son approche c’est qu’à la fin on peut douter de sa conclusion et donc de tout ce qu’il y rattache. Ce n’est pas évident que cet homme se suicide principalement voire seulement à cause de son échec agricole. Il y a une tragédie là-dessous présentée comme intime mais dont on aborde que le versant social et familial. Donc il reste un gouffre, le film fait son office, mais sur des plate-bandes qu’il travesti. La séance se clôt d’ailleurs sur une signature nocive pour la pertinence de cette démonstration ; on voit une vidéo amatrice insignifiante des années 1990 avec un zap pour le moins plombant sur l’assistance blasée. Le père du réalisateur a l’air tout en émulation et seul dedans. Aurait-on il y a une vingtaine d’années laissé se noyer le type pour lequel Guillaume Canet a sacrifié l’intégrité de sa coiffure ? Bergeon règle certainement ses comptes et ajuste sa vision des rôles, voire répare l’histoire familiale en la reformulant. Cela donne : papy digne représentant du monde paysan mais responsable de la déchéance de papa ; papa noble victime et peut-être émotionnellement faible ou pourri par les autres ; maman dont on prend le parti, forte, fiable et patiente.

Note globale 64

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Suggestions… Alabama Monroe + Les moissons du ciel + Moi Tonya

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CEUX QUI TRAVAILLENT ***

26 Sep

3sur5 Focus sur un homme d’âge mûr en position de petit lieutenant de ce qu’un citoyen d’aujourd’hui doit typiquement pourfendre sans jamais vraiment gratter, éventuellement en fuyant vers l’émotion – ce que le film laisse faire à qui le souhaite. Ça y ressemble mais ce n’est pas un film social gentillet et finalement crétin mais publiquement irréprochable comme l’ensemble de ceux tournés avec Vincent Lindon (et justifiant son jeu pour le moins restreint) ou les dernières livraisons de Ken Loach (comme celle avec le vieil imbécile Daniel Blake). Il reste détaché, ramasse sans forcer la critique du capitalisme, du travail, de la mondialisation, tous vecteurs d’aliénation (sans laquelle on est hagard). Dans ce mode mineur il évite la stupidité mais aussi de répondre au sujet, sauf sur le plan moral retourné d’une façon qui deviendrait poisseuse si le point de vue livré n’était pas si ouvert.

L’humour est au diapason (il porte généralement sur l’inertie émotionnelle du type et l’indifférence ou l’égoïsme cru des gens) : l’être éclairé et bien éduqué aura ce petit rire en un souffle plein de déférence aux vertus cardinales, le ricaneur va se réjouir de tant de nihilisme cordial, celui qui se reconnaîtra dans ce personnage ou tient pour inévitable son attitude ignominieuse pourra s’esclaffer intérieurement. Ceux qui travaillent pourrait aussi flatter ces cadres sup’ souffrant de se sentir larbins AAA et redoutant d’avoir à se le faire confirmer ; plus généralement il va parler à tous ceux qui éprouvent ou redoutent le déclassement. Quand Franck se présente à un rendez-vous, il est droit et honnête, prêt à coopérer mais sans vendre davantage que sa force de travail ; or l’interlocuteur attend qu’il joue le jeu complètement ou qu’il dégage (ou les deux simultanément ?). Franck n’a pas compris qu’au bout du bout les règles éthiques n’ont réellement pas d’importance primordiale et qu’il n’a raison que sur le rayon des apparences.

Ceux qui travaillent pratique un petit jeu à la fois facile et audacieux. Facile car il se débarrasse de ses propres responsabilités avec son issue penaude ironique tout en livrant une seconde partie plus propre et rassurante. Il ne montre jamais le plus directement troublant, tout en ayant des plate-bandes et une vocation toutes-faites (et Le Couperet comme antécédent, sans comme lui donner dans le thriller). Il est pourtant audacieux car mal-aimable avec son absence de repères clairs ou de manichéisme, sa façon de pousser à l’empathie avec cet antihéros présenté comme l’homme du sale boulot nécessaire. Concrètement le film ne salit jamais son antihéros, en même temps il ne retient aucune information externe cruciale, or une grande partie est accablante. Sa maison est triste et finalement ses sacrifices pourraient ne pas valoir le coup dans l’œil du spectateur comme du réalisateur ; Franck ne fait que poursuivre une vie de labeur et de remplissages sans laquelle il est démuni et peut-être se sent plus vide et nul qu’un autre.

La thèse sous-entendue semble culpabilisante ou plutôt ne semble devoir être avouée que comme telle ; il y a de quoi se demander s’il n’y a pas plutôt une forme de fatalisme, voire une attirance envers le ‘mal’ simplement digérée. À l’instar de la famille qui aimerait mieux rester aveugle et notamment du fils cadet ingrat, consommateur débile, nous [spectateurs et citoyens ‘forcément’ indignés par les ‘dérives’ du capitalisme globalisé, par le mépris de la vie et par le sort funeste des migrants] serions tous impliqués. L’aîné, l’enfant qu’on voit le moins, est ouvertement et sans mesquinerie attiré par la violence. Pour cet héritier direct la pourriture du monde n’est pas un problème ; comme papa, il accepte ses lois sans rien états d’âme ni quelconque réflexion. Mais papa y a été contraint et s’est senti un salaud, quoique surtout à cause du monde extérieur.

La force de ce film c’est d’afficher cette solitude des ordures (très ordinaires), qui ne sont que des rouages loyaux ou des professionnels pas spécialement dégueulasses ni spécialement angéliques, en fait des gens qui s’en cognent ; justement tout le monde s’en fout ou tourne la tête avec dégoût, il faut simplement passer ce petit malaise ou le gérer avec des masques aux prétentions nobles. C’est donc presque énervant en sortie de séance car ce film n’avance à rien, veut être prêt à tout dire et ne s’attache qu’à rester dans la compassion clinique et l’expectative critique ; néanmoins il apparaît valide pendant la séance et avec le recul, grâce à cette banalisation de la monstruosité, que ses concurrents ou que les gens percevraient trop vite avec horreur ou dégoût et criminaliseraient simplement. La journée pédagogique où le terrain est privilégié au centre de décision, le métier à son seul chapeautage par la hiérarchie, compense ce flirt avec le cynisme par une louche de démagogie et d’un bon sens plus accessible ; au moins, pour une fois, la démagogie arrive avec du contenu plutôt que des postures (et le prof-émissaire n’a aucune crédibilité pour nous enseigner la vertu).

Aura-t-on avec Russbach un nouvel Haneke qui aime à se répandre froidement dans la fange en nous pointant du doigt ou en ne nous laissant en option ‘viable’ qu’à faire comme lui et dénoncer avec une morgue sinistre – ou vomir car c’était excessif ; ou bien un auteur attiré par l’ombre et qui l’assume sans chercher à poser des petites briques à l’ombre du ‘cinéma social’ qui lave de tout tant qu’on peut convertir sa matière en réflexions bien-pensantes, fussent-elles éprouvantes ? Est-ce le début d’une œuvre originale et joyeusement inconfortable nous invitant à regarder l’espèce en face, ni en la surplombant ni en la vénérant, ni même en se souciant de l’excuser ou de l’aimer trop fort ? Les deux prochains opus de cette trilogie sur l’ordre contemporain devraient y répondre : rien que la désignation de ‘ceux qui prient’ pour nos âmes apportera un signe probant.

Note globale 66

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Suggestions… Corporate + Le septième continent

Les+

  • prend un angle presque courageux
  • Gourmet parfait
  • la première partie où le monstre croit encore à lui et à ses chances
  • les dialogues et les silences
  • la maison triste

Les-

  • techniquement juste opérationnel, rien de renversant
  • la fin un peu planquée et la seconde partie plus compatible avec le consensuel et l’indignation citoyenne bien avertie

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TROIS JOURS ET UNE VIE ****

20 Sep

4sur5  Boukhrief prend le parti du coupable par accident, dans un univers rempli d’innocents et de culpabilité mais sans ogres ni méchants. En tant que polar ce film est lent et décent, réfléchit les implications potentielles ou avérées d’un crime ; comme film noir à la campagne il est brillant. La première heure est sombre et émouvante, la seconde introduit le recul et des sentiments déplaisants. Au contraire la proximité avec Antoine est décuplée, le spectateur se fond davantage dans son point de vue après avoir été placé en position d’observateur privilégié. L’inquiétude et le dégoût s’équilibrent, on éprouve ce mélange de réticence et de jubilation à sentir se découvrir une vérité insupportable.

Passé une vingtaine de minutes l’essentiel du suspense n’est plus que psychologique. Un secret se balade dans la nature, le décors devient habité par cette menace sourde après avoir été investi par des sentiments et sensations d’individu approchant la sortie de l’enfance. Le protagoniste se développe loin mais tout rapprochement ou toute remontée pourrait être fatal. L’ellipse majeure est cohérente avec l’ensemble de la mise en scène (qui trouve une parade dérisoire et formidable pour introduire un reportage sans enlaidir le champ), où l’invisible et l’émergent ont une place privilégiée. Les créateurs évitent les explications grossières, laissent agir et capturent des gestes, ou des marques d’inhibition contenant l’essentiel, fermant immédiatement la trappe aux spéculations – les gens (hors artistes ou prestataires publics, qui dans les parages souffriraient de se sentir enterrés) ont assez de peines et de choses à dissimuler par nécessité pour se confondre en calculs inutiles ou se complaire dans le mystère. Lui aussi est accidentel, ou du moins, pas désiré.

Centré sur ses personnages, le film donne l’impression d’être construit par recoupements ingénieux, non par un scénario qui tirerait les ficelles et distribuerait les cartes à jouer. Les interprètes sont simples et excellents. Charles Berling a dû consulter des gars du peuple pour livrer une telle composition. Il n’a toujours pas la tête adéquate mais son langage et son corps sont exemplaires. Il prend ce qu’a de nécessairement grotesque et désespérant un tel bonhomme, donc le joue dans ses moments criards et alcoolisés, sans passer par ces imitations brusques et outrées de faux compassionnels ou d’urbains même non-bourgeois trop bouffés par le mépris pour concevoir correctement leur sujet. Certains bouts de scènes sont parfaits, comme ce passage avec la mère groggy et appliquée, probablement en train d’entrevoir le coût psychique du déni à très long-terme.

Cette réussite est le fruit du partenariat de deux auteurs (le réalisateur est habituellement son propre scénariste). L’écriture conjuguée est lisse et pleine, sans redondances ou pesanteurs, sans béances ou absences sinon celles de ce monde-là (la faute et l’insularité génèrent quelques vides et extrapolent les déficiences). Le réalisateur a probablement fait le tri dans le sens permettant l’empathie. D’après ce qu’indiquent les interviews de Lemaître à l’époque où il vivait le Prix Goncourt et l’adaptation d’Au revoir là-haut, il semble que le roman mette davantage l’accent sur la culpabilité. Dans le film éponyme la fuite, la volonté d’évasion frustrées sont au moins aussi importantes. Le gamin semblait également plus banal et illusionné ; ici il paraît réfléchi et vaguement inadapté, en tout cas distant (ami d’un plus jeune et solitaire, au lieu de pratiquer les jeux de son âge, amoureux pataud). Le seul passage un peu douteux est cette scène avec les trois enfants face au train, où le cadrage devient confus puis s’invite une référence à la reproduction des espèces. Dans l’idée ça se tient mais en pratique c’est assez lourd ; peut-être à diluer ? L’autre faille possible du film est la multiplication (tardive) des rebondissements et le resserrage extrême, dont l’image en conclusion est une garantie. Mais les premiers sont amenés avec le même instinct subtil et le second est le prix sinon le responsable de l’intensité et du taux de bavures résiduel.

Grâce à ses qualités d’exécution et sa grande sensibilité (les deux conditions pour un film fort – les méthodes et applications sont infinies), ce film a un charme absorbant, la capacité de devenir précieux. Il diffuse des sensations d’enfance mêlées à des réalités inconfortables en s’avérant plus concret que Reflecting Skin. La musique, les vues aériennes, les enchaînements, le rendent presque planant, jamais fumeux ou léthargique. À son image l’environnement est envoûtant mais aussi accablant. Il induit un mode de vie sain et calme, également désintégrateur, forçant à l’humilité et, à cause de la pourtant modeste portion de civilisation qui s’y trouve, à une régulation des apparences sans concession. Le terrain où se déploie cette triste histoire est tellement fertile, autant que ces notions de secret ou d’épée de Damoclès ; les spécialistes des sensations fortes ‘intérieures’ gagneraient à s’y introduire au lieu d’imiter les normes des thrillers internationaux ou se borner à leur ‘cinéma de genre’ qui par définition n’offre aux talents qu’un prétexte décoratif (gare au fétichisme même le plus raffiné, où Laugier semble enfermé). Parmi les films de ces dernières années il y a déjà eu plusieurs beaux voire grands moments exploitant ces décors bucoliques, avec des ‘seconde nature’ secrètes et forcées, des individus contrariés et rongés à en devenir fous, des crimes malheureux dans un contexte légèrement daté : La prochaine fois je viserai le cœur, Alléluia, Les Ardennes.

Note globale 84+

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Suggestions… Contre-enquête + Carrie au bal du diable + La Chasse + Malveillance

Publié initialement le 19 septembre, repoussé le 21 au 20 pour éviter le cumul sur une journée.

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FÊTE DE FAMILLE **

17 Sep

3sur5 L‘histoire de pantins qui ne répareront jamais leur pièce abîmée. Le film démarre docilement sur des sentiers rebattus puis laisse les deux pires agités le piloter sur l’essentiel, pendant que le reste de la tribu s’efforce de calmer le jeu ou se dés-impliquer sans fauter. Les auteurs et le réalisateur ne portent pas de jugement sur leurs personnages mais ne sont pas neutres sur la famille. Cédric Kahn et ses partenaires l’affiche dans tout ce qu’elle peut avoir d’ingrat tout en refusant la fantaisie. Le pire veut éclater, l’énergie familiale tassera tout ça ; mais la somme des parties a bien des aiguillons et c’est clairement maman-déni et papa-assistant, autorités molles voire évanouies, d’autant plus inébranlables. Un couple joliment assorti, à la tête d’une piteuse famille – mais sans famille, peut-être pas de couple ou d’entente.

Effectivement c’est réaliste, les outrances à l’écran pré-existent au cinéma. La folle de famille a les vices qu’on ose évoquer (c’est une parasite à la vie de vols, de bohème et de repos forcé), a les ‘tares’ dont on l’accuse et des raisons solides d’être et demeurer cinglée. Le film a l’intelligence de nous servir des énormités empruntées à la banalité et découvrir rapidement son plan, sans préparer de révélations tragiques ni recourir à des passés traumatiques extraordinaires. Il n’y pas de clé magique pour couvrir la situation, mais un système, incurable en l’état car ses membres sont trop aliénés. Le revers de cette bonne volonté et de cette impudeur tempérée est une certaine fatuité. Personne ne sort avancé de ce film, sauf les spectateurs souffrant d’une confiance exagérée dans les diagnostics médicaux, la sainteté des liens fraternels ou la fermeté de la notion de ‘folie’. Le scénario est un peu court, impuissant probablement par principe, donc l’essentiel repose sur les interprètes. Grâce à eux les rôles les plus hystériques sont curieusement les plus vraisemblables, alors que Marie et le père barbotent dans des eaux triviales dont ils n’émergent que pour se dresser en pauvres caricatures aux mots laborieux. Deneuve est parfaite en matriarche planquée terrifiée par le conflit.

On sent une tendresse à l’égard de ces personnages et notamment des plus turbulents (comme Romain qui essaie peut-être de purger l’atmosphère en l’objectivant et en s’imposant chef-d’orchestre). Or, comme le film refuse la subjectivité et l’abstraction, il ne peut plonger en eux et comme il est choral, il doit forcer et retenir une poignée de scènes pour évoluer vraiment auprès de certains parmi eux. Conformément au style du groupe, le drame est verrouillé. Et comme dès qu’un peu de pression survient, ces gens-là enchaînent les idioties (et prennent des décisions débiles quand ils ne peuvent plus étouffer les catastrophes émergentes ou se noyer dans les affaires courantes), comme la mauvaise foi de tous vaut bien la régulation émotionnelle nulle de quelques-uns, il y a de quoi pleurer de rire. D’un rire intérieur et navré, bon compagnon d’un sentiment de voyeurisme, heureusement assumé et signé par le dénouement. Sur un thème similaire, Préjudice savait se tirer de l’absurdité et tirait une force supérieure de sa distance ; mais cette Fête de famille est toujours plus recommandable qu’un dîner revanchard et hyper-focalisé à la Festen.

Note globale 58

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Suggestions… Roberto Succo + La tête haute + Carnage + Chien + Canine + Une femme sous influence

Les+

  • les acteurs
  • pas de mystères ou de démonstrations surfaites
  • pas ennuyant
  • bons dialogues

Les-

  • reste trivial
  • personne n’en sort avancé
  • écriture ‘bouchée’

Ennégramme-MBTI : Deneuve en base 9, type xxFJ (Sentimentale extravertie). Le père très I. Macaigne dans un personnage probablement NTP (Intuition extravertie & Pensée introvertie). Emma sans doute IxFP (Sentimentale introvertie). Vincent xxTJ (Pensée extravertie) ou aux alentours, probablement eSTJ. Son épouse xSxJ (Sensation introvertie) avec du F, sans doute ISTJ+Fi.

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