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LE SABRE DU MAL ****

22 Sep

LE Sabre du mal

4sur5  Film de samouraïs sorti en 1966, c’est le plus célèbre de Kihachi Okamoto, dont l’oeuvre fut prolifique et appréciée dans les années 1960 avant que sa carrière ne devienne plus laconique et anonyme. La vedette est Tatsuya Nakadai, un sinon l’acteur le plus emblématique du cinéma d’arts martiaux de l’époque, une des vedettes d’Akira Kurosawa notamment. Dans Dai-bosatsu tôge, il incarne un méchant total, réprouvant quasiment toute émotion, d’un rationalisme sans failles dopé par son absence de vanité.

Caustique sans le faire exprès, ce personnage personnifie le cynisme profond (et sans rage) du film. C’est un rōnin (samouraï sans maître) délaissant volontairement les codes traditionnels à l’heure de la faillite de sa ‘caste’ objective (le film se déroule en 1860). Sa situation aux portes du nihilisme assumé place Le Sabre du Mal à distance de ses camarades de l’époque, plus proche de l’attitude de films bis, insolents et violents comme Lady Snowblood que d’œuvres au moralisme glacé comme Rashomon ou Hara-kiri. Le Sabre du Mal est loin de ne valoir que comme défilé d’exploits hauts-en-couleur, fonction qu’il porte haut en passant : c’est le chaînon manquant entre Orson Welles et Sergio Leone.

Un divertissement total, un peu théâtral, beaucoup fétichiste. Nakadai/Ryunosuke apparaît comme un véritable démon humain, il est d’ailleurs à peine mortel malgré la mobilisation contre lui. Le spectacle est somptueux, la mise en scène à un rare degré de puissance tranquille et souveraine. Au fil de ses représentations crues sur la condition humaine se dresse aussi un point de vue sur le couple : celui formé par Ryunosuke et Ohama est d’un pathétique et d’une brutalité à rendre Qui a peur de Virginia Wolf tout gentil et désuet comme un petit drame de mœurs à apprécier en famille.

Le combat dantesque (malgré quelques incongruités typiques de l’époque dans les façons de mourir) du dernier temps est brutalement interrompu au point de générer une des fins les plus anormales jamais recensées. Le Sabre du Mal aurait du ouvrir une trilogie mais le projet a été abandonné, empêchant vraisemblablement Omamoto de s’inscrire parmi les cinéastes japonais les plus impressionnants de son époque et d’être lui aussi abondamment cité par les cinéphiles. Il a en tout cas fourni l’un des plus beaux films de samouraïs.

Note globale 82

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Suggestions… Sword of the Stranger  

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SUICIDE CLUB ***

2 Mai

suicide club

3sur5 Suicide Club est la réaction grotesque et très acide d’un auteur à la banalisation du suicide dans son pays, le Japon. C’est même l’un des traits distinctifs de sa culture. Sion Sono attaque donc la complaisance générale, dont le Mode d’emploi complet au suicide, best-seller nippon de Wataru Tsurimi, est l’avatar le plus obscène. Il montre le suicide comme dernière chance face au déshonneur, alternative unique des jeunes refusant d’intégrer une société focalisée sur la compétition et l’abandon au travail (ils sont au-delà de la révolte ou du désespoir), mais aussi mode notamment dans les écoles, ce qui porte le phénomène à un degré d’aberration dangereux.

En raison de ses scènes gores, de son postulat redoutable et de l’introduction où un gang de 54 écolières se suicident dans le métro en chantant, Suicide Club (2001) est le film par lequel Sion Sono a accédé à la notoriété internationale. Il a encore peu de moyens, largement compensées par son originalité et sa radicalité. Un concurrent à Takashi Miike débarque alors. Ses mauvais penchants ont tendance à l’emporter cependant : sans allez jusqu’à montrer et raconter strictement n’importe quoi comme dans Cold Fish, Sono se comporte un peu trop en vagabond hystérique. Les performances sont décousues et ce qu’elles portent est trop crypté. Néanmoins la séance est assez exceptionnelle compte tenu de ses outrances visuelles et de l’urgence qui l’anime.

La posture du film a un côté ado, peut-être emo mais alors très sérieux et courageux. Fort en WTF, avec du style et une signature propre contrairement à la plupart des artisans du bis japonais (et du monde entier, de toutes façons), le film s’envole définitivement vers l’excentricité dans la deuxième partie, abandonnant à peu près tout repère narratif. Il n’y a d’ailleurs pas de héros et l’enquête des flics sur la vague de suicide sert plutôt de prétexte, étant de toute façon impuissante (dans la fiction) à maîtriser ou même saisir les mécanismes d’une telle déferlante. Enfin le film jouit d’une manière de flirter avec l’horreur sans jamais y entrer tout à fait unique. Quelques mois après la sortie de Suicide Club, Sion Sono présente son adaptation en roman, où une organisation mondiale pousse les jeunes au suicide en utilisant Internet.

Note globale 63

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Suggestions… Tueurs nés + Battle Royale + Halloween 2   

Sion Sono sur Zogarok >> Cold Fish + Guilty of Romance + Love Exposure + Suicide Club

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GUILTY OF ROMANCE ****

1 Déc

guilty of romance

4sur5  Premier film de Sion Sono sorti en France, Guilty of Romance arrive juste après Cold Fish et est une réussite fulgurante du cinéaste japonais. La radicalité de ses propositions est souvent entachée par une forme de déni, où le délire à l’écran prend toute la place et s’enfonce sans chercher un gain de matière, évoluant dans une spirale où la fureur compulsive dégomme toutes les cartes. Guilty of Romance au contraire étend son sujet au fur et à mesure, pour relier tous les éléments dans un système toujours aussi déroutant.

Parfois hallucinant, inédit, Guilty of Romance est un peu un Edmond au féminin, une sorte d’essai sur la condition féminine et sur le couple réalisé par punk consciencieux. Il présente une femme de trente ans, Imizu, mariée à un écrivain célèbre et femme au foyer très soigneuse, menant une vie très prude. Après avoir trouvé un petit emploi ingrât ne posant pas de problème à son aimable et sobre époux, elle devient en parallèle modèle. Elle s’ouvre de plus en plus aux plaisirs et possibilités terrestre et se met à fréquenter le quartier des prostituées et des love hotels, rencontrant une collaboratrice torturée.

Totalement exalté et pourtant d’une mélancolie abyssale, Guilty of Romance offre plus qu’une synthèse de contraires. Le point de vue de Sion Sono est tellement achevé et singulier qu’il se laisse deviner et aimer (ou détester) instinctivement, sans nécessiter d’explications. La scène du miroir est un bel exemple : ça ressemble à du lyrisme ironique, c’en est en partie, c’est aussi une véritable scène de tragédie, un constat humain d’une tristesse infinie et en même temps un cas personnel bouleversant. Et il y a bien de quoi mourir de rire.

Le film regorge également de grands moments insolites, dont l’absurdité est de précipiter un langage de vérité avec hystérie et précision, comme cette scène marquant la rencontre avec la mère de l’universitaire. Le goût de la performance de Sion Sono s’épanouit de façon optimale. Il n’y a plus cette pesanteur erratique de Suicide Club ou Cold Fish, ici Sono est plus clair et concluant ; des choses improbables surgissent et sont porteuses de sens, même dans l’apparente confusion galopante de la seconde moitié. Sion Sono n’est pas comme ces auteurs tournant autour de l’idée d’une victoire des ténèbres ou d’une perte des repères sans s’y confronter : dans Guilty of romance, les ténèbres ont gagnés, les repères ont volés et les personnages doivent vivre avec cela.

Une mère sait que sa fille est une dégénérée, le répète posément et avec la force d’une telle résignation, tient un bordel où elle s’illustre. Il ne faut pas arriver avec des espoirs dans ce grand cirque sensuel, il faut accepter qu’on échappe à l’immuable et qu’on a échoué dans les limbes du présent, mais la joie reste possible. Cette virée au « château » laissera des séquelles, de façon d’autant plus prégnante qu’elle est d’une cohérence et d’une limpidité parfaites. L’humour, la philosophie et le rythme très singuliers propres à Sion Sono en deviennent délectables, en ne cessant jamais de surprendre. Lewis Carroll aurait pu apprécier.

Note globale 79

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Suggestions… Année Bissextile + Le Dahlia Noir + La Secrétaire + Enter the Void + Marquis + Visitor Q + Tetsuo   

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MINI – CRITIQUES : MUBI (1)

22 Mai

Après avoir cessé les critiques systématiques, je viens de passer aux mini-critiques. Tous les films seront donc assortis d’un commentaire – et pour les meilleurs ou quelques cas précis, de ‘critiques’.

Les compte-rendus des séances MUBI seront proposés à part : cet article est le premier exemplaire.

La première est plus corsée et personnelle, rédigée avant de prévoir ces Mini-critique et donc le postage ici.

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La guerre est déclarée * (France 2011) : Assez inventif sur la forme, même si ça dope pas le rythme ; mais récit et esthétique pénibles. Gestion irrégulière (voix-off et musiques).

Quelques pics de haine enregistrés sur ma personne, par exemple lors de cette fin de séquence :

« T’as compris tout ce qu’il a dit ? »

« Nan mais faut retenir tout ce qui est positif. »

« L’opération est réussie !!!!! Ouoooouaiis »(collectif plein d’oestrogène moite et pleurnicharde)

Ou encore : « Tout le monde s’est barré en vacances et on est là comme des cons. » Monsieur, à l’hôpital, est interrompu dans son petit bonheur (« se faire la vie douce » est son idéal) : il aurait pu se rouler dans la neige, s’éclater dans des jeux forains et festoyer avec ses amis, or le voilà à veiller, comme si la vie c’était ça ! Subir ! « Ils sont restés solides » nous dit-on plus tard.

Heureusement j’ai pu me soulager grâce à des moments de drôleries comme :

à 1h14, quand une dizaine de sacs à merde en soirée écoutent deux connards chanter et que le papa chiale. (42)

Les mariés de l’an II *** (France 1971) : Second film vu sur Mubi sous cette nouvelle ère et second également de Rappeneau (car j’ai déjà vu en partie sa version avec Depardieu de Cyrano). Apporte un regard cynique et un peu critique sur la Révolution Française et notamment la Terreur, la dictature de la vertu, tout en humiliant les nobles et notables sûrs d’eux (plus conventionnel sur ce point). Mon enthousiasme s’est tassé sur la fin, le scénario a du mal à rebondir et l’action en souffre – l’éclatement des conflits vient compenser mais pas faire oublier. (70)

L’une chante l’autre pas ** (France 1977) : J’aime approfondir les filmos déjà bien engagées (et donc avec critiques, à l’heure actuelle). Celle d’Agnès Varda en fait partie (voir mes chroniques de Mr Cinéma, Lions Love). Dans L’une chante l’autre pas on voit Valérie Mairesse à ses débuts, plus naturelle que d’habitude (ou à l’avenir). Le film présente plusieurs situations liées aux combats féministes des années 70, dans le sillage des exaltations de mai 68. Le point de vue est neutre et bienveillant, pas spécialement militant. Séance posée qui permet un peu de lucidité. (48)

Baghead ** (USA 2008) : Exemplaire du ‘mumblecore’, genre dont l’affligeant Funny Ha Ha est un des pionniers. Je n’aurais pas connu ce mouvement sans Mubi et ces deux films. Cet opus est un peu au-dessus mais ne tient pas ses promesses et reste violemment creux, voire encore complaisant avec le vide. Il est censé introduire le slasher et s’effondre dès qu’il y touche sérieusement. La pirouette finale est jolie mais des plus triviales et ne méritait pas de liquider quatre-vingt minutes, surtout que sur les sacrifices pour l’art, ce film n’a rien à dire et n’est pas sur le bon terrain. Enfin tout est relatif et le mumblecore est à ranger au rayon ‘arts et essais’, alors peut-être que ces bouts de somnolence en vacances et de piaillages oklm ressemblent à ‘de l’Art’, pour qui est assez dévoué pour le voir ! (28)

Sayat Nova *** (Arménie/URSS 1969) : Série de tableaux vivants censés refléter l’œuvre du poète Sayat Nova (XVIIIe siècle), peut-être aussi la culture et la poésie arméniennes. Langage symbolique, avec bouts cycliques. Raffiné mais répétitif et assommant. (66)

Les trois brigands *** (Allemagne 2007) : Adapté d’un best-seller. Univers luxuriant (superbes couleurs) et un peu fou, animation parfois originale. Assez superficiel et lénifiant malgré l’enrobage lourd. Personnages et créatures fades, mais parfois avec de fortes allures. La méchante tante Betterave domine facilement. (66)

Le plus dignement ** (Japon 1944) : Second film de Kurosawa (un an après La légende du grand judo), Ichiban utsukushiku est une propagande (déclarée et sous forme fictionnelle) assermentée par l’État. Elle se concentre sur l’activité d’ouvrières bénévoles dans une usine d’optique japonaise à la fin de la seconde guerre mondiale. La valeur documentaire est évidente mais plus esthétique que technique, les atermoiements des femmes permettent d’en voir plus (des décors, infrastructures, préoccupations) que le zoom sur leurs travaux. Récit complètement haché, poussées lyriques, artificialité plombante, mélange des registres contre-productif. (52)

L’accordeur de tremblements de terre ** (UK 2005) : Long-métrage des frères Quay, connus pour une œuvre sombre et fantasque, composée jusque-là d’une dizaine de courts-métrages (Rue des crocodiles, Le peigne, Rehearsals for Extinct Anatomies). Une expérience aussi radicale qu’Avalon d’Oshii, mais nettement moins lisible sur le scénario comme dans les intentions.

Originalité esthétique (avec recyclage d’anciennes figurines et marottes), narration très construite et enfumée, romantisme. Assurément unique, on peut toutefois le rapprocher de Guy Maddin, certains Lynch. Plutôt plombant (direction falote, acteurs sans charisme, froideur et dans mon cas manque d’attractivité), seule l’inventivité (sur la forme et dans les symboles) titille l’esprit. (60)

Madame Sata (Brésil 2002) : Représentation ‘libre’ d’un épisode de la jeunesse de Joao Francisco dos Santos, afro-brésilien excentrique, figure de la marginalité. Il vit en colocation avec une blanche et Tabu, un Vincent MacDoom, femme en général, enfant à ses heures.

Film (franco-brésilien) nerveux, peu méticuleux, axé sentiments et petites péripéties. Donne à voir les quartiers populaires de Rio (vers 1930). Par petites touches, met l’accent sur la situation d’exclus/opprimés (intro au poste de police) de Joao et ses proches.

Le caractère du protagoniste reste le grand argument. Il est multiple dans ses expressions, dominateur (sur la forme régulièrement, au fond toujours) et même violent, malgré certaines attitudes (et surtout le travestissement ‘professionnel’ – avec peu d’emphase sur la féminité). Semble mettre à l’épreuve les gens puis part dans ses exactions borderline. Généreux quand sa psychose arrive à s’estomper. Dans le même registre, voir Le baiser de la femme araignée. (46)

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Autres Mini-critiques : 9, 8, 7654321 + Mubi 4, 3, 21 + Courts 2, 1 + Mubi courts 2, 1

L’ÎLE NUE ***

21 Mar

4sur5  Comme ses protagonistes, L’Île Nue joue la carte de l’autarcie et du dépouillement pour exister. Il y réussit brillamment dans la mesure où il se passe de nombreux artifices courants, en particulier les dialogues, réduits au minimum (l’accompagnement musical est quantitativement ‘normal’ et tient en une série d’échos). Il n’y aura pas de conversation et même pas de phrase complète, pourtant le résultat est expressif et potentiellement communicatif. Il demande simplement un abandon et offre une immersion forte, sans tâches ni fantaisies ; pour le spectateur, la proposition peut sembler aride, elle s’avère peu coûteuse et exigeante, nullement plombante, contrairement à celles des très acclamés Ozu (Printemps précoce, Voyage à Tokyo) ou Mizoguchi (Ugetsu monogatari).

La mise en scène est concentrée mais à distance, encadre avec poésie un contenu factuel et terrien (routines et virées en ville – la civilisation est à quelques centaines de mètres de cette minuscule île). Avec ce couple de cultivateurs, le film est toujours dans l’activité, taiseuse et appliquée, franche ; la fatalité pèse, l’incorruptibilité lui répond. Cette vie ressemble à une série d’actes de foi pratiques et déterminés, sans passer par les douleurs mentales ni les dérives animales ou pire encore ludiques, en réprimant les moindres signes de faiblesse ou déviations – qui seraient des caprices quelqu’en soient les justifications. Le circuit est exigeant en terme d’efforts pour eux, avec un minimum de risques et d’insécurité a-priori en contrepartie. Il faudra le dernier tiers pour que ça tangue niveau dramatisation, pour une fin brutale et violente.

Ce flot calme et continu laisse positivement froid, le sens de l’harmonie irradiant de chaque image (ou quelquefois sa crise, toujours laconique) fait le charme du film. Son aspect documentaire est ambigu ; c’est un condensé de faits, de vues et de rituels, sans pénétration manifeste, la valeur ajoutée est dans la beauté. Le tournage méticuleux de Kaneto Shindō (Onibaba, Les enfants d’Hiroshima) permet un témoignage au fond ‘aveugle’, en tout cas parcellaire, des réalités du Japon d’époque (1960), de la vie paysanne et de l’existence dans cette zone du sud du Japon. Le haut niveau technique, le soin extrême apporté aux compositions et à la direction, l’humilité face au sujet (en plus d’être le sujet), contrastent radicalement avec la déchetterie du ‘cinéma-vérité’ ou de tous les produits à prétention réaliste et à couverture sociale qui se répandront par la suite.

Note globale 71

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Suggestions… La Grande Aventure/Sucksdorff   

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (-), Son/Musique-BO (3), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (4), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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