TUEURS NES *****

4 Déc

5sur5  On a rarement, on a jamais, vu tant d’inspiration à l’écran, tant de génies conjugués : c’est une bombe d’ivresse créatrice et c’est sans doute le point final de toute l’oeuvre de Stone – bien qu’il soit planté au beau milieu de l’ensemble, chronologiquement parlant. Tueurs Nés est un brûlot politique, plus expressément que le querelleur JFK, une dénonciation des conséquences de la violence comme pouvaient l’être déjà Platoon et Salvador mais via la satire carburant à l’hypertrophie plastique et formelle, une expérience de cinéma hallucinée et hallucinante encore plus que The Doors. Oliver Stone l’a confié, c’est le film ou il s’est le plus abandonné, jusqu’à un point-limite [la censure n’a pas apprécié, mais n’a trop su que condamner précisément : c’est qu’il s’agit de pornographie psychologique, et surtout que celle-ci est le grand sujet]. L’écrin du rêve américain de Mickey et Mallory Nox, les  »tueurs nés » du titre, est un patchwork de supports formels : romance, dessin-animé, road-movie, film d’action, soap opera [ou les éternels rires pré-enregistrés se déchaînent cette fois sur des propos au moins graveleux et sinistres sinon assez intolérables d’un point de vue éthique].

 

C’est donc l’histoire de deux candides trashs et cyniques, moins au pays de la pop culture que d’une société jetable, façon Sailor & Lula, sauf que ceux-là sont plus féroces et dangereux et que jamais le doute ne vient leur barrer la route. Au début, on craint la pochade tarantinienne [le massacre dans le café paumé], d’autant plus embêté au vu du talent insensé déployé, de la claque esthétique indéniable [quand Tarantino n’est qu’un bidouilleur virtuose – ce qui, il faut l’admettre, est considérable]. Et justement, le film se construit, officiellement, sur un scénario de Tarantino, exacerbant comme à son habitude toute la violence que le film est appelé à contenir, en captant toute la  »coolitude » présumée. Mais Oliver Stone s’est réapproprié les ingrédients qu’on lui confiait pour les faire converser avec eux-même, interrogeant la fascination qu’exerce de telles prouesses. A l’arrivée, Tarantino a détesté, car cette  »coolitude » lui va et que la violence chez lui est complaisante ; certes, ce qu’il montre paraît plus pragmatique que ce que Tueurs Nés propose, mais la démarche  »fun » et gratuite est infiniment plus malsaine. Cette normalisation, cette façon d’aborder la violence avec un esprit gaillard et potache [plus que nihiliste, surtout pas contestataire comme peut l’être celle imbibant les métrages d’un Rob Zombie], c’est justement ce que Stone pointe du doigt entre autres choses, renvoyant Tarantino à sa vulgarité : voilà ce qui dérange notre grand cinéaste cinéphile contemporain.

 


Tueurs Nés, s’il s’en appropriera l’étiquette grâce à sa démesure formelle et son ambition thématique exprimée au mépris de toutes contraintes, se penche sur la notion du  »culte » pour lui découvrir un synonyme fréquent, la décadence. Dans leur épopée, Mickey et Mallory fabriquent leur légende [d’ailleurs, ils laissent toujours un survivant-témoin à chaque massacre commis]. Elle, n’est qu’une plouc, limite attardée ; lui, rien d’autre qu’un malheureux raté prétentieux, qui pour se convaincre de son importance [alors qu’il n’a jamais été considéré comme autre chose qu’un cafard anonyme] développe une philosophie simpliste et démago. Cela pourtant, on ne le voit pas ; les exactions du tandem sont auréolées par les médias et les exploiteurs de marginaux [le journaliste Wayne Gall, présentateur d’
American Maniacs, émission consacrée aux tueurs en série] ; elles sont l’objet d’un racolage intensif, jusqu’à en devenir presque glam dans la forme ou on les présente, jusqu’à surtout apparaître comme le récit d’une liberté totale.

 

Fight Club poussera la démonstration jusqu’à l’absurde, dissertant sur la manipulation masquée de façon bien plus vicieuse qu’ici, quoique trop précautionneuse, trop biaisée, trop lâche. Tueurs Nés est moins dans un esprit  »fake », il ne l’affiche pas tant en tout cas, laissant largement lire entre les lignes ; les deux tueurs deviennent l’objet ici d’une pseudo contre-culture, comme une solution absolue. La foule adule ces êtres totalement déshinibés ; Stone lui montre en permanence les contradictions aberrantes de ces fans ineptes, de ces adolescents [ou adulescents – ou sociopathes – ou imbéciles ordinaires] en mal de sensation, mais surtout d’idéal et de modèles  »anti-conformistes » ; alors que conformistes, ils sont totalement, puisqu’ils ne sont que pantins de la ligne éditoriale de réseaux mainstream – et que leurs héros sont deux produits parfaitement fidèles à leur époque [ce qu’ils revendiquent, c’est ce que celle-là leur a enseigné].

 


Stone ne se confond pas dans cette farce outrancière, il décrit avec ardeur la violence devenu enjeu fondateur d’un cirque médiatique, de cette attraction ultime à échelle géante que deviennent les tueurs de masse. Esthétisation, mais pas glorification à la 
Bonnie & Clyde. Lorsqu’ils quittent la prison pour un transfert ou les besoins de l’interview de Wayne Gall, ils sortent parés comme des stars et pas comme les loques du lot commun des détenus. Stone nous les présente tels quels, tels que la galerie les envisage, aussi, de l’année séparant leur capture par les autorités [au terme de trois semaines de péripéties], on ne verra rien de la convalescence dont on présume qu’ils ont été sujet [mais le canular refuse d’écorcher sa mascotte]. Ils sont en prison comme deux monarques en exils ; lorsqu’ils s’expriment, c’est depuis leur tour d’ivoire. 

 

La peopolisation des tueurs inspire, forcément, un point de vue férocement primitif à ceux qui la consomme  à quoi bon faire des efforts, se battre, quand le nivellement par le bas, ou plus précisément par les instincts, l’impulsion de l’instant, vous envoie à la une et fait de vous une icône, le porte-étendard d’un modèle de vie sauvage [fantasme désormais autorisé]. Il y a autre chose qui excite la foule chez Mallory et Mickey, au-delà de ce sentiment exaltant d’éclosion à la vie que leur compagnie engendrerait théoriquement. C’est qu’elle pense une complicité possible avec le tandem ; se mettre  »de son côté », être admise par elle, c’est non seulement atteindre un stade convoité, mais c’est aussi se dire qu’on est l’ami du Diable. Et sans doute, par là, qu’on est plus fort que lui et que le commun des mortels, parce qu’ils sont une autorité suprême et qu’en baissant les armes devant vous, ils consacrent implicitement votre toute-puissance [Wayne Gall est exactement cela, lorsqu’il tient à montrer aux criminels leur empathie sans restriction pour leur  »cause » – mais cette  »cause », jamais il ne saurait la définir].

*

 

L’interview de Mickey est le climax de ce démarchage de rêveries narcissiques subversives (et malhonnêtes) : derrière l’illusion, la proposition inavouée et inavouable d’appartenir à une race supérieure [alors qu’elle est accessible à tous : techniquement, tout le monde pourra tuer]. Dans sa thèse de lycéen despote, Mickey évoque un ordre naturel, flirte avec l’idée qu’il serait une sorte d’ambassadeur, de main droite divine. La violence, le meurtre, est une pratique d’affranchis pour lui, mais c’est aussi une sorte cadeau du ciel, puisque ce statut  »d’affranchi » est inné selon Mickey [Stone montre qu’il ne l’est pas, sans nier l’influence de la filiation]. Mickey prétend être un sur-homme, il prétend l’avoir accepté, sous le prétexte qu’on ne peut allez contre sa nature. Qui veut se reconnaître parmi l’élite du destin ? Qui veut prétendre avoir été sélectionné par celui-ci ? Le marché, pour Mickey, est immense et sa pensée crane(use) de teen rebelle prétendument iconoclaste est un argument d’autorité aguicheur.

 

Mais alors que Stone refuse une approche réaliste, il se trouve qu’il parvient à humaniser Mickey et Mallory sans pour autant prêcher une quelconque ambiguité. Le couple admet avoir commis, en tuant un vieil Indien, une erreur ; et c’est la seule qu’ils reconnaissent en tant que telle. Au fond, ils ne considèrent leurs fans que comme des abrutis à leur pieds : Mickey et Mallory n’hésiteraient pas à les tuer [et entre deux grimaces allègres], alors que leur fond de commerce capitalise sur les croyances nébuleuses de ces fans sûrs d’être épargnés [car détenteur de  »la vérité » exhibée par les idôles vivantes]. L’Indien, lui, ne s’est pas jeté à leur pied, il n’a pas fui non plus ; si Mickey et Mallory le considèrent comme l’unique « humain » croisé, c’est que celui-là les a accueilli sans jugement, insensible à leur  »aura » présumée [depuis son désert (ou sa liberté, spirituelle et d’action, est authentique), il est totalement hors de ces considérations], que cette main tendue s’est ouverte et racontée [malgré des barrières socio-culturelles évidentes]. Lorsqu’il l’a tué, Mickey pleure comme un enfant qui aurait cassé son jouet, mais ce jouet aurait été le premier objet à recouvrir une valeur affective et surtout, morale, pour lui. Si la plèbe savait ça, qu’il lui est arrivé de douter de lui et surtout, d’admettre l’échec de son système de valeurs, l’aimerait-elle toujours…

 *

Note globale 99

*

 

Page Allocine & IMDB + Zoga sur SC

 

*

tueurs_n_s_affNatural Born Killers*****   

Notoriété>70.000 sur IMDB ; 4.000 sur allociné
Votes public>
7.0 sur IMDB (énorme tendance +45–>18/29 ; légère non-US) ; USA : 7.3 (metacritic) ; France : 7.0 (allociné)
Critiques presse>
USA : 7.4 (metacritic – meilleure moyenne des films du réalisateur)
Note globale = 
7 (3/5)

Oliver Stone….  The Doors + Salvador + U-Turn, ici commence l’enfer + JFK + W, l’improbable président

Les Absolus….  Kirikou & la Sorcière + Lost Highway + Pusher III + Pusher II + Hellraiser, le Pacte + Hellbound – Hellraiser II, les Ecorchés + Mars Attacks !

Road-movie destroy ou/& meurtrier…  Kalifornia + Bonnie & Clyde + The Devil’s Rejects

Les icônes fantasmées….  Bronson + Fight Club

Tommy Lee Jones….  U.S.Marshals

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9 Réponses to “TUEURS NES *****”

  1. Voracinéphile décembre 4, 2012 à 07:30 #

    Le 100/100 est lâché, il va faire discuter les blogueurs (déjà, ça discutait pas mal alors que ma note est plus modérée). Un film qui montre donc beaucoup l’inverse de ce qu’il a envie de dire. C’est très intéressant, tu te focalises ici pleinement sur les dissertations psychologiques entourant la violence, les médias et les deux protagonistes principaux, en ayant fait un énorme tri (tu mentionnes le style visuel alors qu’il s’agit clairement d’une grosse spécificité du film, qui a d’ailleurs tendance à le rendre indigeste). Je ne parle même pas des symboliques pop culture.
    Sinon, le commissaire Scagnetti qui violente une prostituée en pleine enquête semble être là lui aussi pour le côté icônoclaste, aucune des personnalités du film ne semblant finalement fréquentable. Rappelons le cabotinage de Tommy Lee Jones qui s’éclate à parodier la beauferie qui a l’impression d’être intelligente en dissertant sur l’Amérique génération fast-food, dont ils s’excluent implicitement (tout en faisant la courbette de rigueur devant les médias). En revanche, le coup de l’indien m’a toujours laissé un peu dubitatif. Cette séquence qui part sur du mysticisme à base de magie autour du feu, puis tous ces serpents qui apparaissent autour d’eux, j’ai trouvé ça un peu trop surréaliste, pour ce que ça apporte. Un simple meurtre au final, d’ailleurs un peu involontaire, Mickey étant en transe quand il arrive.

    • zogarok décembre 4, 2012 à 21:02 #

      J’ai tout aimé. J’assume mon mauvais goût, rien d’indigeste à mes yeux, un kaléidoscope contemporain et une grande synthèse formelle.

      Sur le fond, je n’irais pas jusqu’à dire que le film est l’inverse de ce qu’il prétend, ce serait très hypocrite de sa part justement ; il n’est pas non plus dans « l’interrogation » du mythe mis en oeuvre. Il lui laisse le champ libre et lui accorde le meilleur écrin ; c’est simplement ça. Avec Tarantino, il y a une jouissance pure de la violence, elle est sanctifiée tout en étant « nuancée » par une distanciation, un second degré d’une lâcheté sans pareille. Tueurs Nés est cynique mais transparent, il croise les points de vue, on peut même se demander si son auteur en a un, ou plutôt s’il lui vient l’idée de les hiérarchiser. Manifestement non ; si c’est pour ce genre de voyage, tellement exhaustif, exhibitionniste et mentalement surpuissant, ça me va.

      C’est le second 100 (donc 5*) après KIRIKOU ; il faudrait que je vois EYES WIDE SHUT une seconde fois pour le faire basculer à ce niveau. Finalement, ce n’est pas si pénible d’écrire sur des films-fétiches, c’est simplement très long.

      • Voracinéphile décembre 4, 2012 à 22:36 #

        C’est assez intéressant au niveau formel, puisque j’en ai vu une similaire dans Nixon. Il y a là aussi ce recours au gros plan en noir et blanc qui vient souligner des détails. Toutefois, c’est clairement moins outré, le portrait de Nixon étant beaucoup plus tenu et réfléchi (le film n’ait absolument pas complaisant avec le personnage, contrairement par exemple à la version décrite dans Watchmen (même si les univers ne sont pas comparables, les noms désignent la même personne)).
        J’ai retrouvé Eyes Wild Shut, je prévois de le revoir prochainement moi aussi. Je suis en bonne période d’activité, là. J’ai vu d’excellents films comme Tout sur ma mère ou The Snowtown murders, qui remuent vraiment les tripes chacun à leur manière. La fin d’année 2012 va être lumineuse (malgré Silent Hill 2 et paranormal activity 3 que j’ai vu aujourd’hui).

        • zogarok décembre 8, 2012 à 19:20 #

          Pourquoi, Silent Hill 2 est mauvais ? Le premier était ravissant mais j’étais resté totalement en-dehors.

          Je n’avais pas cette image du film NIXON, je demande à voir. WATCHMEN viendra sur le Blog prochainement.

  2. Chonchon44 décembre 4, 2012 à 11:02 #

    Une grande claque, ce film ! Il fait partie de mes films cultes. Et l’originalité de la mise en scène (à la limite de l’indigeste, c’est vrai Voracinéphile) est du jamais vu ! Totalement psychédélique.

    • zogarok décembre 4, 2012 à 21:05 #

      Un film à la fois personnel (compte tenu de tout ce que Stone y investi), témoin ultime « de son époque » et totalement holistique. Dans l’auto-analyse constante tout en assumant le spectacle de la façon la plus outrée qui soit. Tout ça en un, ça n’arrive jamais.

  3. Voracinéphile décembre 9, 2012 à 20:40 #

    Silent Hill 2 est incroyablement mauvais ! Je l’ai chroniqué il y a une semaines je crois. Une purgeasse de première, avec tout ce qu’on peut faire de pire dans un adaptation de jeu vidéo (c’est pas House of the dead, mais je le place dans la même catégorie). Il n’y a même plus les belles images du premiers. Quelques portraits un peu graphiques, mais 5 minutes sur 1h30, ça ne vaut pas le prix du plastique.
    Pour Nixon, j’ai trouvé Anthony Hopkins assez bluffant dans le rôle, et le film donne tout de suite un peu le ton en montrant Nixon comme un candidat qui essaye d’être intègre, mais qui se laisse influer beaucoup par ses collaborateurs. Je me trompe peut être dans mon ressenti du film, mais il prend clairement ses distances avec son personnage, et le portrait qui en est fait, en tout cas au début du film, tente d’être respectueux.
    Curieux de lire ce que tu penses de la fresque de Znyder. Personnellement, c’est mon film de « héros » préféré, à la fois riche en psychologie et en rebondissements. Par contre, pas de scènes d’action, et la paix finale est illusoire (enfin, presque : elle focalise les superpuissances vers un ennemi commun, mais les motivations de la guerre sont plus idéologiques qu’énergétiques (il est assez séduisant de considérer cette question, mais les guerres aujourd’hui prouvent que les causes sont infiniment plus variés, et parfois bassement plus simples)).

  4. Tangokoni décembre 21, 2012 à 19:22 #

    Bon, ça fait plusieurs fois que je tourne autour de cette chronique sans la lire, puisque je dois regarder le film avant. Je l’ai depuis longtemps, en attente de visionnage, je vais essayer de le caser un soir, ou une nuit, et je reviendrai te donner mon avis. C’était Olivier qui me l’avait conseillé il y a qqes années.

    • zogarok décembre 26, 2012 à 21:31 #

      Oui, à voir une nuit et seul, et surtout pas devant un petit écran télé, devant l’ordinateur et coupé de tout.

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