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READY PLAYER ONE *

16 Oct

1sur5  Ce film a réussi à me surprendre sur deux terrains où il est grand : laideur et banalité (Tron Legacy et Westworld l’écrasent sans efforts). Tout le reste relève de l’intégrisme de l’entertainment des trente dernières années jusqu’au présent (+1-1 pour la cohérence achevée), avec bien entendu une emphase particulière sur les 1980s (et leur musique). Les arguments les plus fantasques, les plongeons dans les souvenirs, sont à peine un frémissement : si l’essentiel du film était dans le goût du passage dans Shining, ça ne vaudrait qu’un train fantôme trop gras. Le reste du temps on s’étale en citations creuses et sensationnelles comme celle du Géant de fer (dans une moindre mesure de jeux : Minecraft, « planète Doom ») et on recoure à toutes sortes de ressorts éculés pour mettre en branle la supposée machine à se projeter.

Et c’est là où Ready Player One nourrit l’illusion avec pertinence : dans sa bulle consumériste, chacun vit une grande aventure – voire une aventure maximale. Mais cette bulle est fragile, alors il faut des icônes vivantes et une éthique ! C’est pourquoi nous avons un énième candide prophète des temps heureux – Kévin/Bobby 16 ans (ici Wade Watts orphelin, ailleurs Greta poussée par la conviction) parle au monde entier, c’est le porte-voie de bons sentiments et lui va faire la différence. C’est le seul sur des milliards d’humains à avoir relevé une phrase du grand patron dans les archives accessibles à tous (car il est le dernier à les écumer). C’est le type ‘différent’ et 100% commun, y compris dans les conditions (plutôt pauvre/classe moyenne de préférence, franchement pauvre comme ici est souvent une bonne affaire) dans lequel l’ensemble des jeunes ou vieux jeunes doivent se retrouver (ou se tasser sur ‘le jeune’ en eux). Il a bien entendu pour acolytes un garçon plus stupide (présent en mode mineur) et une fille un peu peste pour le challenger.

La seul moment un peu notable pour d’heureuses raisons est celui de la projection spéciale, avec le logiciel de contrôle des émotions et la combinaison pour retransmettre les sensations, notamment celles de « l’entrejambe » (depuis Kingsman et Deadpool on est plus lubrique dans le AAA américain). L’exécution a moins de valeur que l’idée mais pour l’œil c’est le seul moment un peu original du film, devant l’incruste chez Kubrick plutôt neutre sur ce plan (tandis que l’ensemble est dans le négatif). À déplorer également le torrent de trucs inconsistants, absurdes émotionnellement ou relationnellement, cela en laissant de côté les invraisemblances propres à un blockbuster promettant du lourd. Wade oublie aussi vite que nous et les scénaristes la mort de sa tante, s’en rappelle juste à temps pour boucler l’arc ; il est assommé et capturé par une équipe pourtant amie : l’inviter aurait pu être fastidieux mais là aussi ce serait utiliser des moyens indécents ! C’est une fiction aveugle de plus – probablement la condition de l’enchantement immédiat.

Dans son optique ‘Gregarious Game’ les films sont des objets de ‘pop culture’ et tout est fabriqué avec la culture entièrement phagocytée par le divertissement – le monde et notamment celui de la culture est un grand dépotoir aseptisé (montée de laits ou d’adrénaline sinon l’inertie) où chacun est invité à s’épanouir en recyclant pour soi les exploits et les émotions. Un nerd, un cinéphile, un gamer n’est jamais totalement étranger à cette déviance, alors on pourrait y voir une façon décente de se distraire du réel (en laissant de côté les jugements de valeur concernant les façons d’approcher les objets et ces objets eux-mêmes) ; on pourrait aussi espérer la politique exclue or on la retrouve sous une forme mesquine, avec la flatterie des egos et du bel idéal d’open-source, un méchant capitaliste en épouvantail sur lequel tous doivent s’accorder, tandis que le management crétinisant fait son office, se déguise et se pare de vertus.

La dite pop culture devient un rempart au cynisme et le refuge des authentiques (« Tu me prends pour un connard d’entrepreneur qui aime pas la pop’culture ! »). D’où cette morale finale consternante selon laquelle, le réel c’est carrément bien ; oui on peut et il est bon de jouer ! Mais pas tout seul ! Alors l’autorité va décider de votre consommation et orienter vos activités – hey les millennials le temps de la domination rance paternaliste c’est bien fini, vive l’abrutissement enthousiaste et consenti dans la communauté retrouvée et bigarrée ! SF oblige le film répand sa petite prose ‘critique-dystopique’ (sa conclusion que je viens d’évoquer n’en fait pas partie pour lui) or il est fasciné et amoureux et ne fait que rabougrir l’enfer comme le paradis ‘futuristes’ – en y ajoutant une sorte de mélancolie de nerds superficiels. Il projette le mauvais sur la publicité et présente en modèle le disruptif, rêveur, HQI et puceau tardif Halliday (au moins Big Bang Theory a le mérite de laisser de côté les valeurs). Voilà un nouveau mariage réussi entre la bêtise et la technophilie. Un anti Wall-E qui ne vaut pas Zero Theorem.

Note globale 26

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Suggestions…

Les +

  • sens esthétique plus prononcé à l’occasion, comme lors de l’ouverture et quelques autres séquences
  • de rares tentatives comme la scène de la danse – mérite d’exister à défaut ; une mocheté un peu plus ‘volontaire’
  • énormes ambitions et gros moyens
  • forcément des détails pour tout le monde dans la galerie – la satisfaction aussi est au détail

Les +

  • pour le moins radin de son Oasis
  • manque d’intensité, d’identité, de nouveauté, du moindre courage
  • puéril et pas amusant pour autant
  • personnages inintéressants voire interchangeables
  • volontiers incohérent en plus d’être futile

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US *

19 Juil

1sur5 Les gens sceptiques concernant Us en raison des déclarations et préférences racistes de son réalisateur oublient l’essentiel : ce film est mauvais. Est-il raté ou simplement bâclé ? Son inconséquence et son martelage de propos stériles l’empêchent d’être pertinent. Il y a bien cette représentation de la difficulté à s’approprier la parole et éviter le ridicule voire l’étrangeté lorsqu’une ombre revient dans le monde, le reste est affaire d’imaginaires privés. C’est évidemment un alter ego de Parasite ou un Body Snatchers très synthétique dans un îlot verni, mais c’est aussi un peu tout ce qu’on veut, s’est fait et se fera. Us se planque dans la confusion des genres pour assumer son ambition esthétique et politique tout en restant ‘fun’ et disponible aux interprétations engagées : à elles d’aller au bout de ses intentions (sans doute nobles, l’objet de l’empathie étant le même que dans Metropolis).

Le style est criard, les voisinages et références multiples. Us est principalement fait à l’ancienne et pas en ramassant le meilleur. Il ose des clichés dépassés comme la coupure électrique en 2019, reprend les gimmicks des vingt dernières années (comme les chants saccadés effrayants). On se rend compte [au plus tard] dans la seconde maison que les doubles au costume rouge lorgnent sur Funny Games. Juste avant cet énième contraste de bourrin sarcastique et mélodramatique que le cinéma ‘choc’ nous sert depuis Orange mécanique – un air des Beach Boys sur une scène sanguinolente avec la victime en train de ramper.

Le programme est convenablement justifié si on est coulant, au seul niveau de la structure : la réalisation aligne les présages, les symboles pleuvent. Concernant les raisons des événements, leur origine et les motivations des envahisseurs, c’est calamiteux. Sur la gestion de ces souterrains et l’ensemble des questions matérielles, le niveau zéro est atteint. Même les Freddy les plus extravagants s’arrangeaient pour que leurs folies aient une cohérence interne. Le petit nombre d’éléments curieux et la bonne facture technique peuvent donner l’impression de flotter près d’eaux potables mais même le potentiel est surfait. Il n’y a ici que de l’image ‘forte’ à prendre et pour ça les bande-annonce font déjà le travail ; quand à l’ensemble du récit il pouvait être tassé en une trentaine de minutes sans rien sacrifier d’unique, d’important ou de stimulant.

Et c’est le pire malaise : tous les arrangements servent l’idéal de train fantôme, mais tout est voyant, creux et à peine efficace. Les personnages sont en retard sur le spectateur. L’humour, les sous-entendus, les clins-d’œil sont balourds et futiles. Les amateurs pourront apprécier la petite patte dans le ‘yo mama’ et le potache grâce à papa ESFP. Comme on pouvait s’y attendre après Get Out la séance est gratinée en bouffonneries glauques mais au lieu d’un festival nous avons droit aux répétitions et aux langueurs rendant définitivement la séance impossible à prendre au sérieux. Le summum est naturellement la rencontre avec la mère alternative (dont la VF est un comble). À force de la jouer sous-blockbuster ce film s’interdit tout ce qui fait la qualité d’une série B et accumule les manières d’un nanar sans s’en attribuer le charme.

Il reste simplement à spéculer tout le long, où l’absence de nouveaux éléments à une exception près permet de maintenir son point de vue sur la chose et rester ouvert en vain. Le face-à-face final entre néo-slasher d’il y a 20 ans et pitreries depalmaesques redonne des couleurs à cette fantaisie – si prévisible. Puis un grand malheur se produit : la fin est reportée. L’occasion de déballer de nouvelles bizarreries dont on ne peut trop savoir si elles sont bien les pures incohérences dont elles ont l’air ; sans éclairer cette ‘affaire’ parallèle et les motivations (en-dehors de celles indispensables et kitschouilles des jumelles maléfiques). Par contre on nous pond de beaux travellings jusqu’à l’annonce d’une révolution, avec en ornement des œillades invitant à se re-palper le menton. Prenez plutôt le risque de (re)découvrir Society, lui aussi ne redoutait pas le ridicule (ni d’avoir l’air soap) ; ou bien Killer Klowns et Le sous-sol de la peur si vous placiez vos espoirs dans la déglinguerie horrifique.

Note globale 32

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Suggestions… La prisonnière du désert + Disjoncté + Wonder Wheel + Abandonnée + The Mirror/Oculus + It comes at night + Caché/Haneke

Les+

  • certainement tourné et produit par des gens doués..
  • l’image (même ce + est tiède)
  • le culot inoffensif d’un film faisant n’importe quoi
  • de l’idée mais on est encore scotché aux germes
  • casting ok

Les-

  • .. mais sur ce coup soit cyniques soit irréfléchis
  • nombreux dialogues et personnages déplorables
  • ironie plate et bruyante
  • débile
  • ringard et actuel à la fois
  • même pas original
  • ennuyeux malgré le grabuge et l’enfilade de conneries
  • mystères foireux
  • incohérences probables dans le délire
  • des postures physiques et des réactions qui font douter du sérieux au montage et au scénario
  • osons couper le son !

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TAXI TEHERAN *

15 Mai

1sur5  Le réalisateur Panahi a posé sa caméra dans un taxi, passé une journée derrière le volant à Téhéran et nous montre le résultat, en introduisant un peu de mise en scène dans la capture brute et clandestine du réel. C’est du moins ce qu’il nous vend, car nous avons essentiellement à faire à des acteurs ad hoc (ou des complices de fait – sans parler de l’évidente reconstitution pour ne pas exposer les vraies personnes), énonçant (relayant au maximum) ses propres discours – les sentences de la dame aux fleurs et de la nièce étant les plus balourdes. Le passage avec les superstitieuses et leur poisson lui donne l’occasion de poser son ‘non’ à ces délires – qu’ en refilant la course à un collègue il soit courtois ou bienveillant, simplement excédé ou au maximum du rejet affiché possible, n’est pas évident à déterminer.

Si ce film est bien politique il l’est surtout en tant qu’outil politicien, apportant licence et visibilité à son réalisateur, servant le discours anti-Ahmadinejad pour les occidentaux qui l’ont salué. Cela se traduit par un Ours d’or à Berlin, des acclamations critiques unanimes, un public ‘humaniste’ au garde-à-vous comme à son habitude (comme tous les publics dont les totems sont mobilisés et autorisés, surtout si c’est dans les capitales) – autant de mobilisations défendables dans la mesure où Panahi avait précédemment été censuré et échappé à la prison en 2011 grâce aux réactions internationales. Les autorités iraniennes, islamistes, décident des films ‘diffusables’ et celui-ci a donc été conçu malgré leur pression (des films autrement glissants existent pourtant, comme Les chats persans ou, armé intellectuellement lui, Une séparation). Sans cette menace, le film perdrait de son prestige – et il ne produit contre elle que des mots généralistes, de petit enfant appliqué en cours de démocratie et instruction civique (la dame aux fleurs est plus franche).

Le contenu est falot, les personnages grossièrement tournés, les deux principaux (réalisateur/conducteur et sa nièce) sont antipathiques à cause de leurs prétentions et de leurs hypocrisies. Le programme est extrêmement dirigiste sans être fourni, s’avère tout juste significatif, tandis que la présentation ne vaut pas celle de Welcome to New York. On apprend rien de l’Iran et de ses habitants, mais le néophyte entrevoit les vues sociales, cinématographiques et idéologiques de Panahi. Plusieurs auto-citations sont visibles pour n’importe qui (Panahi étant le réalisateur iranien le plus fameux avec Kiarostami, auteur du Cercle et de Sang et or) – les références à sa propre œuvre seraient abondantes selon les initiés. Les risques pesant sur la conception de ce film (et donc le légitimant) sont abondamment rappelés et simulés en fin de partie.

Note globale 32

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Suggestions…

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (3), Visuel/Photo-technique (-), Originalité (4), Ambition (7), Audace (5), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

Note arrondie de 30 à 32 suite à l’expulsion des 10×10.

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UN PEUPLE ET SON ROI *

3 Avr

1sur5 Encore un film historique théâtral recyclant les clichés et les ‘acquis’ idiots quant à la représentation d’un épisode important. On retrouve ce côté choral infect et tronqué, avec des ouailles enchaînant la parole. Cette façon d’aliéner tout et tous dans une chorégraphie inepte et bien-pensante est au-delà de la propagande (c’est de l’habitude et de l’imitation molle), ou alors une propagande usée, médiocre, d’un académisme dégénéré. Mais ce film est avant tout un raté ou une aberration irrécupérable.

L’individu, le collectif, la communauté, l’Histoire même : tous sont figurants. Le film accumule les scènes entendues, en plus biaisées par l’ordre du jour (on se marre à table en évoquant la femme citoyenne), au milieu desquelles s’insinuent des palanquées de séquences oniriques ou vaguement abstraites (les cauchemars du roi principalement). Les auteurs ont voulu capter la substance émotionnelle des acteurs de la Révolution et aboutissent à un spectacle abrutissant, avec une atmosphère obscure, une mise en scène poseuse et pesante, des acteurs en démonstration, des émotions subites faites pour être récupérées dans des tableaux – mais quel goût bizarre et laid dans ce cas. En-dehors de toutes considérations propres au sujet, ce qui marque dans ce Peuple sans roi c’est son inanité technique et narrative : absence effarante de dynamisme, enchaînements bâclés, scénario confus, barbouillé et seulement ajusté par la chronologie de la période.

Nous sommes au stade où la confusion et la pesanteur confinent à l’avant-garde. Un tas de complications futiles envahit jusqu’aux petites histoires (celle entre Adèle et Gaspard), la préférence pour les uns ou les autres est injustifiable, la poésie essaie de s’en mêler. Il y a probablement quelques clubs ou sectes où ce film apparaît rempli de sens car on aura pu s’étendre sur ses intentions, voire préférer les garder fumeuses comme doit l’être l’idéologie de la maison un siècle après la disparition des têtes pensantes capables d’assurer intégrité et cohésion à tous les étages. Naturellement on voit les visages de la culture avancée défiler, car ce ballet reflète tout de même une sorte d’Acte 1 démocratique ou d’avènement de l’Histoire civilisée – Garrel en Robespierre serait le comble de la farce s’il n’y avait les époumonements de Denis Lavant en Marat. Le vote concernant la mort du Roi atteint le paroxysme de l’actor’s studio éreintant – ce genre de bouffonneries pimpantes est pourtant obsolète.

Peu importe la position ou les attentes du spectateur concernant le traitement politique voire religieux de la Révolution, le résultat est inadéquat – un public de la vieille gauche ‘radicale’ [centre contemporain] ou bolcho-paternaliste actuel y trouvera davantage son compte mais sous la glu et en s’armant de complaisance ! Il y a bien des bouts de remises en question du despotisme révolutionnaire (et de la représentation politique en général) lors des passages au Parlement. Ces séquences verbeuses et subitement scolaires ont le mérite d’être limpides mais pour mieux se vautrer dans la superficialité, la projection démente (les bons paysans à l’agenda progressiste et d’une cordialité digne des députés actuels) et la pure niaiserie (« le vote censitaire c’est le vote des plus riches » : oh qu’il est lumineux celui-là ! ). La meilleure concession au bloc antagoniste réside finalement en l’incarnation de Louis XVI – malgré la bedaine de circonstances et les tourments du dernier roi d’ordre divin (pour un équivalent chez les révolutionnaires consultez Danton), Laurent Lafitte réhabilite un peu le malheureux Louis XVI – par la contenance, physique inclus.

Le film a beau jeu de laisser la parole à de multiples parties ; on est plus effacé à mesure qu’on appartient ou se trouve dans l’adhésion à la monarchie. Les voix dans le sens de l’Histoire sont toutes essorées pour bien trouver leur petite place lustrée sous la bannière. Le sacrifice du Roi est le comble de l’ambiguïté vaseuse – il est montré comme tel (un sacrifice – inévitable), acte de naissance de la nation républicaine, avant que la place soit envahie de bonheur ; sans doute la nécessité de digérer une mise à mort alors qu’en vertu de ses idéaux de Lumière et d’Humanisme on réprouve le principe. Y aurait-il là une tentative des tenants de la République d’envisager les aspects sombres du pacte ? La douleur et l’indignation des lésés ? Ou bien s’agit-il simplement de jouer la carte de l’inclusion des points de vue sans véritablement élargir ni surtout approfondir la perspective. C’est une méthode infaillible pour parer aux critiques, paraître plus réaliste ou authentique, sans égratigner véritablement le mythe ! Car l’essentiel est intact voire ressourcé. En sortant de ce film, on a bien su se rappeler que si la Révolution a mal tourné c’est car le Roi s’est barré et les chefs ou députés n’ont pas fait le job ; on voit parfaitement combien les révolutionnaires étaient non-violents ; on peut apprécier comme l’Idée a triomphé des fantômes du passé, des contradictions de la population et des complications du réel.

Note globale 22

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Suggestions…  Le Parfum

Les +

  • indéniablement ambitieux (sur tous les plans : visuel, politique, ‘littéraire’, direction d’acteurs)
  • cultive un style
  • Laurent Lafitte

Les –

  • nullité de tous les agents de cette Histoire (sauf dans la sublimation morte et creuse)
  • les auteurs savent-ils ce qu’ils sont en train de fabriquer ?
  • Sont-ils vraiment au clair sur les intentions et le discours ?
  • À quoi riment ces emphases sur certains personnages ? Sur le couple et le métier de Gaspard (c’est une ‘grenouille’ positive) ?
  • Bouffé par ses manières, ses ralentis, ses poses sans frein

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BREXIT *

22 Mar

1sur5 Bien que son contenu soit moins enflammé que la moyenne, c’est seulement une nouvelle contribution à la dénonciation de la « post-vérité » à l’heure où les médias du XXe perdent leur crédibilité et où les peuples occidentaux s’agacent. Le seul point via lequel ce téléfilm sème le doute est sa manière de présenter le protagoniste du Yes au Brexit, Dominic Cummings. C’est bien une espèce de gourou miteux d’un nouveau marketing, mais sous les traits de Benedict Cumberbatch (tête d’affiche dans Imitation Game et la série Sherlock) il paraît plus sympathique et potentiellement plus estimable qu’il ne semble l’être réellement ; moins evil genius qu’abusé par son propre malin génie.

Politiquement c’est un cynique. Les professionnels et leur système lui paraissent plus débiles que jamais et un référendum serait par principe une idée de merde. Au lieu de se souiller à aborder l’immigration, il laisse Farage et les autres clowns reproduire leurs numéros. Les électorats acquis d’avance se remobiliseront avec ou sans la piqûre de rappel de l’UKIP (les « indépendants machos » dans le film) et des croûtons conservateurs plombant la cause depuis l’époque de John Major. Lui se sert des algorithmes et reste à distance des débats et acteurs traditionnels, à l’exception de « deux stars » intéressantes à recruter – pour leur poids ou leur charisme, pas pour ce qu’elles profèrent (Michael Gove ministre de la Justice, Boris Johnson maire de Londres aux happening fameux). Au lieu de développer une sainte vision très-zintelligente à même de parler à zelles-et-ceux bien rangés et bien pourvus, Cummings l’excentrique martèle un message : ‘reprendre le contrôle’ (ou le pouvoir) – donc en laissant supposer qu’ ‘on’ l’ait déjà eu. De quoi séduire chez les sceptiques et les déclassés.

La séance sera pleine de trucs bien plus basiques présentés avec pesanteur et soulignés comme s’ils étaient visionnaires – le comble étant de relever que le tiers indécis est la clé : quelle trouvaille ! Tout à sa pédagogie régressive, le film tâche de nous vendre (montage parallèle à l’appui) que la campagne conventionnelle avec les ‘Remain’ s’adressait à la raison, tandis que Cummings et ses acolytes misaient sur les espoirs et émotions ! L’ex-collègue de Cummings et principal visage des propagandistes du Remain dans le film a le beau rôle ; on le verra consterné par les aberrations d’en face, déplorant l’égalité des temps de parole mettant ‘nos’ « Prix Nobel » au même niveau que leurs imbéciles et leurs « perroquets ». Le malheur des pro-Brexit ? Le même que celui des pro-Hillary et de tous les pseudo-libéraux arrimés aux culs des gouvernants. Ils sont trop clairs, instruits, responsables. Une vérité bien complexe et sophistiquée (ou une raison de plus d’inciter les foules et leurs membres à la circonspection, l’indifférence ou l’aigreur envers leurs élites en pratique – aimant à se voir en simples lumières ‘intellectuelles’).

Par sa pratique ce téléfilm s’aligne sur la mode actuelle : dire un peu tout et n’importe quoi sans jamais aller loin (comme l’assommant Peuple et son Roi), insérer des faits (et des archives) sans trop les forcer dans sa direction, mais n’étayer de façon solide que dans le sens de sa thèse ou préférence. Les gens ont l’impression de voir un produit ‘complexe’, ils en trouvent un parfaitement dans la zone de confort pour l’ensemble des journaleux, des anti-complotistes et des socialement centristes. Si l’on vient pour y apprendre ou trouver une perspective neuve ou enrichie, c’est sans surprise du temps perdu ; un film inutile où on accorde aux pro-Brexit d’être des manipulés ou comme Cummings des auto-illusionnés de bonne volonté (souhaitant secouer un Occident décadent). Il ne change rien aux points de vue qu’on peut avoir sur le sujet et nous conforte si on est mou ou anti-Brexit. Comme l’ensemble des autres voies qui se font entendre à la télé/radio (en-dehors des minutes accordées aux représentants anti-establishment, les primates et les showman étant évidemment les invités privilégiés), il accroche les graves maux du moment aux populistes, à l’extrême-droite, bref au repoussoir de service (qui n’est même pas aux antipodes des ‘installés’ qui l’utilisent – en Angleterre comme en France ou aux Allemagne c’est plutôt une fraction aventurière ou crasseuse des nantis et arrivistes qui prend à son compte la part de mauvaise conscience nationale). Ah que la politique est pourrie par les hacker, les démagogues, les messages simplistes et l’émotion ; mais c’est bien l’affaire des autres qui nous y entraînent !

Avec ce film le déni se poursuit. Sans nier carrément les réalités menant au vote Brexit, quoiqu’elles soient essentiellement subjectives (ou justement qu’on ne voit que ce qu’elles ont de tel – comme si les manifestations gênantes des gueux étaient la source du mal), le film entretient l’idée qu’il n’aurait pas eu lieu sans ce détournement de la ‘data’. C’est peut-être vrai mais ne fait qu’en rajouter dans la psychose aux ‘fake news’. Dans une certaine mesure le représentant du Remain peut concevoir une source plus ancienne, mais il l’attribue encore à la communication politique. Depuis une vingtaine d’années on aurait nourri la haine et le ressentiment, jouant avec une fièvre populiste devenue incontrôlable ! Pour autant le réel n’est pas absent de cette fiction, ni ses aspects fâcheux. Quand Cummings se demande pourquoi son équipe tarde à devenir la cible des pro-Remain et des journalistes, l’expert technique lui répond que les citadins n’étant pas leur cible, ils ne voient pas leurs publicités. Cette anecdote cruciale renvoie aux propos de Christophe Guilluy sur la France invisible. On a également conscience que les pauvres sont indifférents aux menaces de crise économique puisqu’ils sont déjà à sec ; de façon plus incertaine, que l’absence de perspectives est au moins aussi grave que le chômage dans les zones sinistrées ; puis bien entendu, que la masse des électeurs pro-Brexit est composée de vieux pas spécialement vernis, d’ouvriers, de paumés et de losers à mi-vie.

Ce qui est vraiment intéressant avec un tel film, c’est tout ce dont il ne parle pas ; tous les arguments laissés de côté ; tout ce sur quoi il met l’emphase, à partir de quoi il opère ses grandes pseudo-déductions (« c’est plus la droite contre la gauche, c’est le vieux monde contre le nouveau » : voilà l’habillage niaiseux qu’on aurait pu ressortir à chaque époque, bon à relativiser les orientations enfilées). Il n’est question qu’à une reprise de l’Union Européenne (quand Douglas interrompt une réunion consommateurs), le reste du monde et de la (géo)politique est absent, l’Histoire inexistante sinon pour des bribes à quelques décennies. Pour maintenir la foi dans les institutions, l’illusion de la transparence voire l’illusion démocratique, on s’acharne sur un bout de ce qui met en cause sa pureté (alors que le résultat de ce référendum plaide plutôt en faveur de la démocratie puisque pour une fois il n’est pas prescrit ou du moins chamboule le paysage). On attaque ce qui passe pour irrégularité ou déloyauté (la participation de Robert Mercer, soutien milliardaire aux campagnes du Leave et de Trump) en omettant, probablement par instinct, les équivalents pachydermiques dont les seuls avantages sont de pas être soit-disant nés d’hier – ou alors ce Robert Mercer est un importun d’un nouveau genre puisqu’en deux siècles de démocratie, voire en plusieurs millénaires d’Histoire humaine, on a vu qu’occasionnellement de telles ingérences dans les gros dossiers de la vie publique ! Enfin il faut reconnaître à ce film de nous enseigner ou nous rappeler que nous sommes entrés dans l’ère du micro-ciblage avec les méfaits de Cambridge Analytica ; une période politiquement sombre où les masses seront flouées vient de s’ouvrir ! Il n’y avait probablement rien de tel avant – mais le monde d’hier doit rester obscur.

Note globale 32

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Suggestions… Chez nous + The Iron Lady

Scénario/Écriture (3), Casting/Personnages (4), Dialogues (5), Son/Musique-BO (5), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (7), Originalité (2), Ambition (8), Audace (3), Discours/Morale (3), Intensité/Implication (5), Pertinence/Cohérence (4)

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