SNAKE EYES (DE PALMA) ****

24 Sep

snake eyes

4sur5  Le dernier « grand » film de Brian De Palma (1998) est aussi son plus visionnaire. La réflexion sur l’image et la fragilité de la réalité perçue, travaillant comme une lame de fond Mission Impossible, Body Double et surtout Blow Out, trouve ici son accomplissement final. La virtuosité dialectique de Snake Eyes est assommante, mais grisante.

 

Toutefois De Palma semble devoir se justifier dans la dernière partie du film, jusqu’à un faux-happy end qu’il tourne à la farce. Si le manège devient plus limpide, l’euphorie est contrariée par cet arrimage brutal. Mais là encore c’est un trompe-l’œil et De Palma sape ce cahier des charges si lourd et brocarde cette réalité télévisuelle fissurée d’indices traîtres, d’angles morts indomptés.

 

Et il décide de refuser l’optimisme et la soumission de sa propre image, en rebelle conséquent, bien que conceptuel et ingurgité par un Hollywood auquel il se résigne. C’est somme toute une bonne chose puisque cette contrainte a canalisé son goût pour la subversion et l’exposition explicite, en dopant de maturité ses manières (combien d’autres Furie plombantes si De Palma s’était laissé aller ?).

 

Le film démarre sur un long plan-séquence introductif, une des signatures de De Palma qui trouve ici un sens et une fonction extrêmement théorique, puisqu’elle sera la matrice du récit, de l’intégralité de ses nuances et ressorts. Il s’agit d’y démêler le vrai du faux malgré l’enfumage envoûtant, de voir qui vit dans l’illusion, qui la fabrique et ce qui la nourrit. C’est Rashômon réactualisé.

 

Snake Eyes donne une sensation de finitude : De Palma nous fait parcourir cet organisme à huis-clôt, une matrice étourdissant ceux qu’elle absorbe, mais dont les rouages sont toujours perceptibles dès qu’un point de vue extérieur ou désimpliqué survient. Sur le plan plus strictement formel, on retrouve à nouveau cet usage raffiné et très singulier des profondeurs de champ (la conversation avec la rousse), qui peut parfois être zappé selon le support de diffusion (télé, ironiquement). L’intrigue est assez grossière en elle-même, en revanche vécu pour ce qu’il est somme toute à l’arrivée, un polar, le film est passionnant.

 

La mise en scène abonde de détails renforçant l’idée du regard déréalisant. Et puis certaines scènes sont simplement géniales pour des raisons traditionnelles de spectateur : en particulier la scène du match racontée par le boxeur est magnifique, où l’on cède au mythe sans supercherie à la racine cette fois, tandis que la prestation de David Anthony Higgins (Craig dans Malcolm) est hilarante. Enfin l’injustement mal-aimé Nicolas Cage est ici dans un de ses meilleurs rôles, avec un personnage vulgaire, flic pataugeant avec allégresse dans ce casino et cette ville devenue un « égout ».

 

Sa transformation morale aussi est une supercherie qui se dégonflera : elle est due à la simple réponse à des opportunités excitantes (être le sauveur de cette belle espionne) et plus encore à la prise de conscience qu’il a beau être du milieu, il est un pantin de rien du tout dans un théâtre bien plus écrasant qu’il le croyait et même, destructeur à son égard sitôt qu’il le décidera. Il ne connaît rien du système et celui-ci peut le broyer ; et celui médiatique aussi peut s’en charger, y compris de sa propre initiative.

 

Complexe mais prompt à se dévoiler, Snake Eyes est surtout un jeu entre De Palma et le spectateur, qu’il laisse le rattraper. Un jeu à démonter les masques du complot, tout en pénétrant dans la bulle artificielle, en l’occurrence le casino (et jouissant de ce vertige), dont la logique de divertissement et de falsification ouverte a pour effet de protéger la toile des quelques-uns. De Palma et le metteur en scène de cette falsification organisée : même travail. Différent combat. Mais dans les deux cas, De Palma nous dit que l’architecture reprend son œuvre, au cinéma ou dans le jeu social et politique, peu importe si le directeur aux manettes change, la manipulation fonctionne tant qu’il y a des ressources et une asymétrie de l’information.

Note globale 82

 

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Suggestions…

Note arrondie de 81 à 82 suite à la mise à jour générale des notes.

 

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Une Réponse to “SNAKE EYES (DE PALMA) ****”

  1. mymp septembre 26, 2014 à 12:22 #

    Ah, quand même ! Grisant, c’est le mot. La mise en scène bien sûr, une leçon magistrale, les images aussi, les mensonges, la musique de Salamoto, le plan séquence du début qui n’en est même pas un (mensonge encore), ces couloirs à l’infini, ces chambres vues d’en haut… Angles morts indomptés : bravo quoi !

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