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UN COTTAGE DANS LE DARTMOOR ***

20 Fév

4sur5 Le muet l’a emporté définitivement au cinéma dès 1930-1931. A Cottage on Dartmoor (muni d’un accompagnement jazz depuis 2016 et déjà pourvu de quelques passages sonores à sa seconde sortie en 1930 – pour la scène de mise en abyme) fait partie des derniers fiers résistants, mobilisant de grosses ressources créatrices et clamant son rejet du nouveau (et fatal) progrès. Le scénario est simple, assez ‘pulp’ et rien de ce que raconte le film n’est original ou mémorable. Pourtant il sait produire de fortes impressions et peut marquer les esprits, relativement à l’état des lieux en 1929.

En cause, la splendeur technique (photo sublime, montage complexe et abondant, travellings avants et autres mouvements amples) et les initiatives dans la narration. La mise en scène ajoute des petites intrigues emmêlées du quotidien, ausculte le milieu ‘esthétique’ (les protagonistes se retrouvent autour d’un salon de manucure). Le récit est forgé au travers d’un empilement de flash-backs, dans lesquels s’insèrent des rafales de flashs, vécus ou abstraits, instantanés ou en série (par exemple cette scène où Joe rase son adversaire).

Plus préoccupé d’expérimentations que d’épaisseur, le film multiplie les détours, les tableaux intenses et soudains, les pics expressifs. La fille, Sally, entretient une attitude bizarre vis-à-vis de son collègue et éventuel amant. Il y a des mystères dans la relation, voire dans la réalité objective, sinon carrément la nature de ce qu’on voit. Les liens du trio eux-mêmes sont contradictoires. Défendables sur le papier et sûrement cohérents dans le cadre de ces péripéties, ils sont pollués par un certain flou psychologique, qui est probablement l’effet le plus voyant des turpitudes du projet artistique.

L’évocation du parlant se concentre autour d’une séance mystère. Pendant cette longue séquence (onze minutes – avec quelques souvenirs et fantasmes de Joe en guise de récréation), le spectateur d’Un cottage ne peut que contempler les spectateurs face à leur écran. Il constate leurs visages, soupçonne leurs tensions, refabrique le film projeté à travers eux ; un opus grave ou plombant manifestement (au moins plus agaçant qu’amusant), dès que le son est venu couper la douce euphorie dans la salle. Ainsi se joue le procès du parlant, accusé de désacraliser les charmes et la magie du septième art.

Ce quatrième et dernier film muet d’Anthony Asquith est son premier grand ‘coup’, deux ans après s’être lancé via Shooting Stars, déjà témoin de ses audaces formelles et de sa distance. Connu des cinéphiles pour Browning Version et Pygmalion, il est devenu un des ‘grands’ réalisateurs britanniques d’avant-guerre, derrière Hitchcock et Michael Powell en termes de reconnaissance et de passage à la postérité.

Note globale 76

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Suggestions… Safety Last + L’Ange Bleu + Asphalt/1929 + M le Maudit + L’Aurore

Scénario/Écriture (2), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (3)

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MINI-CRITIQUES 5

31 Juil

The Monster Squad ** (USA 1987) : Réunion des grands monstres de la culture anglo-saxonne. Autour de Dracula (qui se déplace en voiture lorsqu’il est lassé de se transformer en chauve-souris) : la créature marais, momie, le loup-garou, puis le clou : Frankenstein. On évoque aussi un absent, Van Helsing.

Le film envoie ‘tout’ dès les séquences d’intro : la pierre magique, le trou noir, les vieux aventuriers, les revenants sortis de terre, la crypte, etc. Nous aurons la complète avec des passages secrets, la ‘666 street’.

Délire assez puéril, potentiel film d’horreur pour enfants et très marqué par son temps (cinéma et publicité). Reprend la scène de fin du Frankenstein de 1933 pour lui donner une suite positive. (58)

Le Missionnaire * (France 2009) : Bigard joue un dur sortant de prison et est le seul véritable atout de ce film hystérique et probablement bâclé, mais évitant la nullité. Il faut aimer les contrastes même quand ils volent bas. Le frère est difficilement crédible, à cause des expressions (mêmes naturelles) de l’acteur de Samantha et sa transformation radicale.

À partir des rafales de confessions le film évolue vers le ‘politiquement correct’ aimable, du côté du droit à la différence et au ‘bon plaisir’ ; avant de s’échouer dans la mièvrerie impérieuse avec son mariage entre une juive et un arabe. (32)

Let Us Prey ** (Irlande 2014) : Horreur barbaque et ‘morale’, sans être proche de Martyrs. Extrêmement cynique, voire nihiliste, avant de découvrir son mysticisme atypique. Scénario pas très dense mais sait cultiver son originalité et ses mystères. C’est clairement une sorte de ‘punisher’ qui vient de débarquer, mais ses motivations et sa source restent floues. Beaucoup d’effets dans la mise en scène, efficace sans eux (idem pour la musique envahissante). Incisif dans le gore. Démence maîtrisée mais manque de clarté sur la fin, notamment concernant les pétages de plomb. Ceux qui ont aimé pourraient essayer Triangle et Pontypool, ou End of the Line pour du bad trip religieux plus flagrant et cohérent. (56)

Exit Humanity ** (Canada 2011) : Film avec des zombies remontant juste après la guerre de Sécession. Orientation mélo, avec le type seul qui a perdu sa famille et dû l’abattre après sa transformation. Plusieurs passages sous forme dessin animé, relatifs au livre d’où le protagoniste tire tout ce récit. Lent, décolle au milieu pour une escapade désagréable, pleine de mystères, de demi-révélations et de sombres histoires du passé. Sans oublier bien sûr les effets grandiloquents, pour lesquels il déploie un talent certain ! Déblatère sur l’humanité qui se perd – l’humanité de chacun, en multipliant les laïus mielleux. Ambitieux, mais laborieux en tous points. Ceux qui ont aimé peuvent essayer The Burrowers. (48)

Les Affameurs ** (USA 1952) : Sorti juste avant les vagues de westerns ‘modernes’ qui réforment le genre. Premier film d’Anthony Mann en Technicolor. Répète ses bons mots,  »suite dans les idées » lourdingue (les hommes et les pommes pourries) ; un énième western humaniste lourdingue (James Stewart oblige) – avec de la cogne et de l’agitation. (52)

Speedy *** (USA 1928) : Un opus assez connu avec ‘Glasses’ Lloyd. Humour simple et efficace, voire survolté (surtout au parc d’attractions). Une de ses spécialités est de cogner les gens involontairement. La musique de Carl Devis accentue le côté ‘ravi’. Se veut en phase avec New York la suractive, ville de la vitesse.

N’a pas l’épaisseur de Safety Last mais n’a rien d’autre à lui envier ; le ton et l’humour sont moins mielleux qu’avec Le petit à grand-maman ; ces deux derniers paraissent plus ‘lourds’ que l’opus présent. Le prochain film avec Lloyd (Welcome Danger) devait être son premier parlant. (68)

Shooting Stars *** (UK 1927) : Nommé en français ‘Un drame au studio’. Premier film d’Asquith, restauré en 2015 par la BFI, pour une copie accompagnée de la musique du saxophoniste John Altman.

Deux effets relativement improbables : le plan avec la balle, après le tir et la scène attachée ; les mots autour de la radio (alternative aux intertitres). Qualités de montage et excellence visuelle ; des passages ‘sur’ la grue pour observer cet univers sans s’y jeter.

Vu d’aujourd’hui, ce film (britannique) semble ‘attaquer’ le monde du cinéma, en tant qu’industrie pleine d’intrigues de nature sentimentale et romanesque. Concrètement il ‘attaque’ sur le plan people et esthétique (comme Ave César des Coen, une version cousine en couleurs) ; nous assistons à des embrouilles de mœurs, mais aussi à de probables parodies de films ‘de genre’ contemporains. (66)

Je suis un aventurier *** (USA 1955) : Quatrième des cinq films Mann/Stewart, marquée par un western particulièrement ‘moderne’, L’Appât. Dans celui-ci, James Stewart joue un dur. Le reste est crédible et attractif, graduellement. Mobilisation des archétypes, efficacité du récit dans la deuxième moitié. Quelques vues superbes sur les montagnes. Les villageois ont l’ambition de créer une ville – dans le Klondike à l’époque, ça revient à un micro-état ; dommage que le film creuse peu de ce côté. (68)

Asphalt ** (Allemagne 1929) : Muet avec un policier amoureux d’une voleuse et manipulatrice en voie de rédemption. Progressivement très ‘mélo’. Transpire (passivement) la fin des ‘années folles’ et se montre le plus licencieux et suggestif possible, pour l’époque au cinéma. Peu d’intérêt en-dehors de la réalisation, plus expressive qu’éloquente (jeux de lumière du début, gros plans et en général façons de cadrer les acteurs). Produit par l’UFA, responsable de plusieurs films de Fritz Lang (dont Faust et Metropolis) – collaborateur du réalisateur Joe May pour un poste de scénariste à leurs débuts. (60)

Le Distrait * (France 1970) : Comédie ultra-lourdingue centrée sur Pierre Richard dans son numéro classique (qui s’est doublé en réalisateur pour l’occasion). Humour visuel, quiproquos, sarcasmes de niaiseux regardant de haut. Caricatures de l’intellectualité, des mondains affairistes et du domaine de la publicité. Parfois meilleur quand il va vers le cartoon ou s’intéresse aux relations absurdes de Pierre avec les femmes. Probablement intéressant pour illustrer les émois ‘optimistes’ de l’époque. (42)

Totally Spies ! le film ** (France 2009) : Hystérique, fluorescent, jongle avec les clichés, se moque ‘gentiment’ de ses personnages et de son propre univers. Délires consuméristes et féminins.

Espionnage, gadgets technologiques et critique cheap du conformisme (avec le Fabulizer maléfique). Voix de Karl Lagerfeld pour le méchant – peu adaptée et la revanche du personnage n’est pas assez poussée. Le décrochage risque d’être fatal, il faudra tenir bon pendant les embryons de numéros musicaux et lorsque la mission se lance – où tout se rabougrit. (54)

Quelques messieurs trop tranquilles ** (France 1973) : Film de Lautner (Pacha, Barbouzes, Tontons Flingueurs) avec des acteurs de comédie fameux de l’époque. Une tribu de hippies vient squatter autour d’un village. Ils installent leurs igloos géodésiques sur les déserts de la comtesse. Michel Galabru, vieux con agressif, est en première ligne pour les affronter, mais rapidement ils sont partiellement assimilés par des locaux fascinés, envieux ou alléchés. Beaucoup de (quasi-)nudité et d’aperçus de mœurs libérées. Vite à court d’idées (et pas très dégourdi sur les psychologies) mais arrive à éviter la panne. Divertissement bourrin, plus efficace et exotique que Ne nous fâchons pas me concernant. Il a au moins les vertus de la connerie. (50)

Les chats persans ** (Iran 2009) : Typique du film d’émancipés modernistes ouverts à l’Occident et aux USA, qu’adorent les progressistes de ces derniers, car enfin ils ont des sujets enthousiastes en démonstration. Montre les absurdités de l’ordre moral et légal. Met beaucoup de temps à se finir. (56)

Mademoiselle Ange ** (Allemagne 1959) : Un ange blond passe sur Terre. Film (par un réalisateur allemand avec un casting et des décors français) de midinettes de l’époque, avec Romy Schneider en hôtesse de l’air et Belmondo. La première est une immense star et Sissi officielle, le second va bientôt tourner dans A bout de souffle. Sucrerie avec de jolies vues sur la Côte-d’Azur, un ton très positif, insouciant en toutes circonstances. Valeurs traditionnelles, ‘gentilles’ et hédonistes mêlées, sans sortir du présent, en embrassant ses dons et bienfaits. Un des derniers films avec Henri Vidal. (52)

Bonnes à tuer *** (France 1954) : Thriller d’Henri Decoin, connu pour Razzia sur la chnouf et dont j’ai vu Abus de confiance. Flash-backs des histoires d’un ambitieux avec ses femmes, réunies à l’occasion d’un dîner bizarre. Beaucoup d’humour. Le manque de pistes alternatives empêche de décoller et prendre de l’étoffe. (70)

Antoine et Antoinette *** (France 1947) : De Jacques Becker. Vue sur le Paris populaire, la petite classe moyenne, les serfs pas trop mal logés – Antoinette est employée dans un magasin. Optimisme devant la vie, remplie de gens et surtout de démarches cyniques. Énergique, démonstratif, lent, au point de devenir décevant. Mise en scène très expressive (les visages, la rafale de souvenirs à la fin). (68)

Une ravissante idiote ** (France 1964) : Film de Molinaro avec Bardot et Perkins (le ‘fou’ de Psychose). Assez crétin, très bavard, dialogues et considérations niaiseuses. Style très léger, réalisation lourde et sur-expressive. Pousse les imbroglios à un niveau surréaliste, où l’inconscience et la sérénité des gentils comme des exécutants au service des méchants atteignent des sommets cartoonesques (séquences avec la grand-mère). Trop long mais aimable à l’usure. Ne m’a pas laissé insensible contrairement à L’emmerdeur. (46)

CHŒUR DE TOKYO ***

1 Fév

4sur5  Ozu a tourné une trentaine de films muets avant 1936. Quelques-uns ont été conservés, parmi lesquels l’un des plus fameux de sa carrière, Gosses de Tokyo (1932). Chœur de Tokyo, sorti la même année que le premier parlant japonais (1931), marque le passage d’Ozu aux shomin-geki, films sur les gens et travailleurs ordinaires, avec une prédilection pour l’enfance et la famille dans le cas de ce réalisateur. Il succède à plusieurs essais prenant la comédie américaine en modèle (le protagoniste a encore l’allure d’Harold Lloyd, le perché de Safety Last) et impliquant des étudiants – orientations abandonnées.

Ce film suit un jeune père de famille et employé (dans les assurances) allant au bout des engagements habituellement pris en l’air : il s’oppose à un abus de son supérieur hiérarchique, subi par un de ses collègues ; le paie en étant renvoyé. Le petit-bourgeois est ramené à la réalité de sa condition sociale, cet exemplaire l’assume entièrement. C’est donc une sorte de héros banal, vraisemblable mais toujours rare (par ce comportement et son sérieux), refusant indirectement la soumission déguisée. Pendant que tant d’autres braillent et se couchent, lui fait le clair au lieu d’imiter la colère et taire sa rébellion après la pause collective.

Le soulèvement d’Okajia n’arrive pas par hasard et n’est pas simplement le produit du contexte. Cet homme d’équilibre, pacifique et attentif, est dominé par son sens de la justice (manifeste dès le début, avec les enfants et le ballon – après la dissidence troupière de la scène d’exposition). Le film est plutôt optimiste a-priori ; l’acte est récompensé, Okajia rebondit, trouve des soutiens. Il dépasse les obstacles, les tensions et réprobations dans la famille, ne se relâche pas quand l’entourage le considère comme un être diminué ; il doute de son succès, mais pas d’avoir eu raison.

Pour dresser ce tableau le mensonge et les flatteries ne sont pas nécessaires. Sans son obstination, sa vieille relation et un peu de chance, Okajia aurait connu le déclassement et l’exclusion, y compris sur le plan intime. Sa sagesse et son implication ne sont pas toujours suffisantes et tardent souvent à produire des effets décisifs, comme en attestent ses deux garçons difficiles, malgré une éducation (probablement) exigeante et (certainement) charitable. Le courage et la liberté du protagoniste sont jaugés avec la même honnêteté ; cette liberté est celle d’un homme mûr, pas pourri ni enflammé, persistant mais se mettant en insécurité pour garder cette solidité. L’aigreur et la rancune menacent et font parfois surface.

La signature d’Ozu est déjà prégnante, le développement bien plus direct que ce qu’il produira plus tard. Le soin méticuleux caractérisant Le Goût du saké ou Voyage à Tokyo n’est pas encore assez poussé pour donner leur abord dissuasif (et pudique à l’extrême). Ozu fait face à la violence des relations, de la menace d’indignité, avec sobriété et en prenant les ambiguïtés (et le chemin de la joie), plutôt qu’en montant des charges ou distribuant des bons ou mauvais points. La déconnexion de ses propres urgences apparaît comme une qualité, tant qu’elle est temporaire (comme doivent l’être les scrupules, la remise en question ou le sacrifice de l’estime de soi). Kurosawa abordera des préoccupations similaires dans Vivre ! en jetant son dévolu sur un anti-héros, fonctionnaire au sursaut plus pataud et à l’ascendant inexistant.

Note globale 75

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Suggestions… Sanjuro

Scénario/Écriture (4), Casting/Personnages (4), Dialogues (4), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (3), Originalité (3), Ambition (4), Audace (3), Discours/Morale (4), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (4)

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LES DERNIERS JOURS DE POMPEI ****

25 Sep

4sur5  Les premières superproductions ont été réalisées en Europe et s’inspiraient des heures les plus fringantes de l’Histoire, avec une fixation démesurée sur l’Antiquité. Vers 1910, Jules César, La guerre de Troie puis Agrippine déploient déjà des moyens remarquables pour l’époque, avec une durée conséquente (15 à 30 minutes, des quasi ‘longs’ à ce moment-là, quasi ‘courts’-métrages vus de loin). En 1912, le premier péplum titanesque est présenté au public : c’est Quo vadis, en format long-métrage (neuf bobines soit environ 1h30), récit à la gloire des martyrs chrétiens de Rome. Puis vient Cabiria (1914), premier ‘blockbuster’ historique battant des records. Ces deux films jettent les bases du cinéma épique et ‘massif’, inspirant d’abord Griffith aux USA.

Les Derniers jours de Pompéi (1913) sort entre Quo vadis et Cabiria Il ne démérite face à aucun et réunit même les meilleures conditions pour aborder un spectateur contemporain. Le film est remarquablement conservé et présente (même sans cela) un intérêt graphique et esthétique très fort. Il est également assez nerveux, multipliant les ellipses, allant toujours à l’essentiel, valorisant l’extraversion ou la fougue de ses personnages. De nombreuses techniques avancées sont utilisées, comme les plongées face aux lions, le close-up avec les colombes, auxquelles s’ajoutent des captures alors rares tel le panoramique face à la mer. Les profondeurs de champ sont exploitées avec une aisance probablement inédite, la pyrotechnie utilisée à la fin [pour la catastrophe naturelle] est plus modeste mais les prises de vues et les accessoires savent toujours donner l’illusion du ‘grand’.

Les piteuses démonstrations de l’américain Ben Hur (1907) sont balayées et ici l’imagination ou la dévotion ne sont pas nécessaires. Le souffle héroïque n’est pas présent car il manque d’appuis, mais le film restitue des émotions fortes et mouvements romanesques en tableaux. C’est une réussite par son avalanche de ‘détails’, sa succession de vues poétiques, souvent audacieuses, tournées vers l’intrigue plutôt que le symbolisme. L’histoire en elle-même est moins saisissante et son lien à l’éruption est opportuniste ; la colère du Vésuve n’est qu’un complément. La réalisation tire et exploite davantage une sève romanesque et sensationnelle, en la raffinant, alors que le Vésuve et la Rome antique servent de fond. Et quel beau fond ! Faste et creux.

Une vague ‘critique’ sociale émerge, avec cette protagoniste affaiblie par sa cécité, mais volontariste et de bonne foi, versant dans l’illumination interdite aux autres, pendant que le cynisme menace les notables autour. Mais la conception est molle et contradictoire, la réalisation ne sait pas davantage le souligner. C’est tout de même un renfort à la dimension baroque dont se pare le film jusqu’au-bout, embrassant tout ce qui peut servir l’enthousiasme (on croisera une sorcière, verra des lâchetés révoltantes, autant de barrières et de folies à dompter) tout en ayant Nidia pour phare vertueux, tellement qu’elle surpasse le tragique qui lui semble promis. L’écriture est lyrique, très synthétique, volontiers dans le raccourci à tous degrés. Force, courage, splendeur, font de ces Derniers Jours une aventure puissante, au-delà des ‘simples’ gros moyens et malgré le fétichisme de l’anecdote.

Ce film co-réalisé par Caserini et Rodolfi est la deuxième adaptation du roman éponyme d’Edward Bulwer-Lytton publié en 1834, qui en connaîtra bien d’autres par la suite – sans compter tous ceux qui s’inspirent de l’événement (des téléfilms ambitieux au blockbuster numérique Pompéi). La première (15 minutes réalisées par Luigi Maggi en 1908) sortait également des studios Ambrosio Film et a permis son ascension, tandis qu’une troisième produite par Pasquali Film était en cours (réalisée par Uberdo Maria Del Colle). Quelque puissent être ses qualités, la version d’Ambrosio l’a de toutes façons engloutie.

Note globale 78

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Suggestions… L’Aventure du Poséidon

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (-), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (5), Visuel/Photo-technique (5), Originalité (3), Ambition (4), Audace (4), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (4), Pertinence/Cohérence (3)

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LA PETITE PRINCESSE / LITTLE PRINCESS (Pickford 1917) ***

14 Sep

3sur5  Le roman Sara Crew or What Happened at Miss Minchin’s (1888) est la pièce maîtresse de l’œuvre de Frances Hodgson Burnett, figure majeure du roman d’apprentissage pour enfants. Sara Crew sera souvent diffusé et en tout cas identifié sous le titre ‘Little princess’ à partir de la pièce adaptée pour Broadway en 1903. En 1917 cette histoire est portée sur grand-écran avec « la petite fiancée de l’Amérique » Mary Pickford pour le rôle-titre (elle joue la petite fille à 25 ans : ces incongruités bien déguisées n’ont pas attendu Disney Channel ou les séries télés pour ados). Cette première adaptation est très fidèle, contrairement à la version de 1939 avec Shirley Temple ou plus encore celle de Cuaron en 1995.

Le film (signé Marshall Neillan – réalisateur et acteur dans de nombreux courts d’Allan Dwan) met en valeur les bienfaits d’une éducation classique et exigeante, avec le contrôle, l’affection et la reconnaissance du père au cœur du processus. Transformée en souillon lorsqu’elle est envoyée à l’école de Miss Minchin (jouée par Katherine Griffith), Sara reste forte, c’est même elle qui réconforte. À l’issue s’annonce un retour à son niveau d’aisance et par suite de respectabilité sociale, sans qu’elle ait perdu sa grâce entre-temps : la méritocratie salue les princesses intégrales, princesses de la besogne jusqu’à l’os. Le ton est extrêmement positif et l’horreur, la perspective de la solitude, les ombres sont vigoureusement démentis voire refoulés.

Sombrer est donc en partie une affaire de laisser-aller, en tout cas pour une petite princesse si gâtée à la racine comme l’a été Sara. Cette force lui permet de sauver sa camarade Becky, petite Cendrillon sans soutien ni destinée. Le duo est le principal atout du film, Zasu Pitts s’avérant à la hauteur de la star et offre un complément de plus en plus convaincant. Becky est naïve et stable, charmante et faible, quand l’autre s’alourdit en vieillissant, passe de la soumission active à l’activisme de cheftaine, en étant toujours lisse au maximum ; mais aussi en étant doté d’un charisme monstre, quand Pitts est ‘simplement’ attendrissante ou appétissante. Pitts a alors 23 ans et sera qualifiée de meilleure actrice en exercice par Stroheim lorsqu’il la dirigera, en 1924, dans Les Rapaces (puis Symphonie nuptiale).

Le spectacle est simple, les enfants pourront comprendre et les petites filles prendre commande. Mais c’est que le film est limpide en tout. Visuellement et techniquement, il est d’une grande qualité, avec des séquences longues, une caméra ne perdant pas de détails en se rapprochant ou s’éloignant. En négatif il n’y a qu’une minuscule poignée de raccords douteux, mais ils servent une volonté ‘expressive’ et sont les résidus d’une attitude courante à l’époque. L’imagination a sa place et autorise quelques audaces, comme les mouvements de marionnettes ‘magiques’ ou les rêveries orientales en milieu de séance (faisant écho aux contes racontés par Sara). À l’heure où Cabiria (1914) et Naissance d’une Nation (1915) sont encore frais, ce film ravissant rejoint le haut du panier.

Note globale 67

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Suggestions… Mary Poppins

Scénario & Écriture (3), Casting/Personnages (3), Dialogues (2), Son/Musique-BO (-), Esthétique/Mise en scène (4), Visuel/Photo-technique (4), Originalité (3), Ambition (4), Audace (2), Discours/Morale (-), Intensité/Implication (3), Pertinence/Cohérence (2)

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